CHAPITRE PRÉLIMINAIRE
Le présent ouvrage est en quelque sorte la continaation d'une œuvre commencée, en 1880, par Yhistoire et la description di grand territoire du
| Saguenay et de la vallée du lac Saint-Jean. Il est If second d'une série de volumes que j'ai longtemps eh à cœur d'écrire sur l'incomparable région qui fre le versant oriental du fleuve Saint-Laurent, et
hi m'avait séduit dès la première heure par la majégté de sa physionomie, encore toute sauvage qu'elle fûf, par cette puissance de fascination qu'exerce sur u esprit contemplateur une nature recélant en elle
lus les secrets de l'inconnu, et n'opposant nulle
bt ni obstacle ni Jimite aux incursions les plus fdntastiques où les plus téméraires de la pensée.
Mais il est évident que je présumais beaucoup trop de mes forers, que j'étais loin encore de comprendre la grandeur de mon sujet, et que je m'avais pas mesuré l'abtme qu'il y a entre des impressions profondes et le pouvoir d'en pénétrer le lect Le coloris et l'énergie de l'expression. Vouloir peindre le Nord me semble demander un effort excessif, dont je me sens d'autant plus inenpable que mes forces, lasses de s'être portées longtemps sur des objets divers, me secondent péniblement aujourd'hui que je leur fais appel pour une entreprise dont le suocès ferait mon orgueil et ma gloire.
C'est que le Nord, ce Nord immense, jadis impénétrable, aux proportions colossales, sombre et souvent terrifiant dans ses aspects, autant que d'autres
fois il déborde de douceur et de mélancoli® semble
avoir gardé l'empreinte primitive d'une girndeur à
lui propre, toute spéciale, qu'on ne retrouve nuire part, grandeur souveraine qui défie l'imaginstion au à repousse comme une témérité inexeusable, Com e une profamation puérile toute téutetive d'e? Ter duire une image même affaiblie.
On ne peut ni le saisir ni l'embrasser dans un cadre. Ses horizons sont trop vastes ; et pendant que le regard cherche à le fixer et à le retenir, il grandit incessamment devant lui, s'élève et gagne de plus en plus la nue, comme une lente et solennelle
aeoup com l'avais
rrd'hui dont le
s impéet soud'autres semble, ndeur à e nulle, jon, qui comm\s à reprd
dans 119
pendant setenir, il gague de olennelle
reculé. Les vagues de de ses montagnes flottent et montent dans un ciel sans limites, vers des rivages dont nul ne voit la
trace, et dont la ligne de l'horizon lointain ne peut
donner qu’une illusion pass
Quand, le soir, les grandes ombres descendant des montagnes, s'avancent comme une mer de ténèbres, épaisissent et mêlent les forêts, jettent sur l'abime sans fond des lues une moire sombre et iutense qui engloutit en quelque instants les dernières et confuses images du jour, on dirait qu'une planète inconnue, et cependant sœur de la nôtre, descend doucement des hauteurs infinies pour la couvrir de son aile et protéger son repos. Immuubles, muettes, coupant le ciel de leur longne ligne azurée, se dressant de plus en plus, ét toujours reculant dans leur immobilité, à mesure que l'on croit approcher d'elles, les huutes et silencieuses montagnes, énormes et tranquilles fantômes, amoncelant la nuit autour de leurs cimes, ressemblent à des sentinelles de l'espace accomplissant sans lassitude et sans murmure une consigne
RO ÏTE nn nuunre senrreree
Lorsque, il y a quelques années, je révai pour la première fois de faire un tableau général du Nord, tout le monde ignorait encore ce qu'était cet admira-
ble domaine, qui sera, un jour, la base d'appui, la force et la gloire de notre nationalité. Le Nord était bien loin d'être alors ce qu'il est devenn depuis, loin surtout de promettre ce qu'il nous. assure anjourd'hui pour l'aveuir. Voilà pourquoi je. me suis vite convaineu de mon impuissince à remplir la tâche que j'avais osé entreprendre, en présence dés développements inattendus qu'avait pris si rapide meut mon sujet, des développements illimités auxquels il se prête, et du cadre trop vaste qil impose à la pensée et au pinceuu de celui qui veut en offrir un tableau ni trop disproportiouné ni trop insuffisant.
11 y a encore que, duns un pays comme le nôtre, dans tous les jeunes pays d'Amérique au reste, où chacun cherche sa voie, où les destinées ultérieures ne sont ni aperçues ni même sonpçonnées, chacun se sent pris dès l'adolescence d’une fièvre d'action, d’un besoin de vie publique qui l'entraîne incessamment au dehors, qui le sollicite en tous sens à se mêler au mouvement général. et que cette attraction, continuellement'exereée, développe chez lui un goût d'action qui laisse peu de loisir pour concevoir, mûrir et enfin exécuter une œuvre de longue haleine.
Néamoins, comme ne saurait être stérile l'effort qui porte en soi un objet louable etsurtout patriotique,
comme le grain de sénevé emporté par le vent germe
toujours quelque part, comme il n'y a pas d'édifice qui n'ait été construit pierre par pierre et heure par heure, je me hasarde à faire un nouveau volume, que j'ajoute à celni que j'ai écrit naguère sur le Saguenay, et qui formera le point de départ d'ume série que d'autres pourront compléter un jour.
J'aborde done cette fois une autre section du grand
Vord canadien, celle de 18 vallée de l'Outaouais ; je viens parler d’une région belle entre toutes dans un pays qui est un des plus beaux du monde. En général, nous ne connaissons pas assez cette terre qui est la nôtre, parce que notre éducation, trop tournée vers les choses abstraites, vers un passé qui va de plus en plus s'évanouissant, ne nous apprend presque rien de ee qni est autour de nous, de ce qui est devant nous, de ce qui est sous nos pas. Aussi sommes nous bien peu portés, pour le très grand nombre des Canadiens, à étudier notre propre pays et, par suite, à le faire connaître. Il en résulte le double désavantage de nous ignorer nous-mêmes et d'être encore plus ignorés des autres peuples.
Nous avons à offrir à l'étranger, où aux amis naturels de la nationalité franco-canadienne, que des “livres bleus”, des brochures renfermant aussi peu de renseignements qu'elles pullulent de fautes grossières, d'inconcevables uéghgences de langage, vu bien encore des Irochures copiées les unes sur les
autres, qui ne sont, à proprement parler, que ues nomenclatures, que des groupements sans ordre et sans lumière, des assemblages pâteux de statistiques, où de lourdes et indigestes compilations de rapports mis bout à bout et reliés entre eux par des joints informes, (1) Comment pouvons-nous, avec de pareilles choses, attirer les regards des autres peuples ? Et comment nous étonner si, dans de rares circonstances seulement, on ne fait du Canada français qu'une mention passagère, si on ne lui accorde, qu'une attention, vite’ dissipée ? Comment voulons-nous intéresser les autres peuples en notre faveur quand nous nous intéressons si peu à nous-mêmes ? Accusons-nous tout les premiers de reléguer notre propre pays à l'arrière plan. L'étude géographique surtout en est à peu près nulle, et cependant cette étude, à notre époque d'expansion rapide et de relations multipliées, est indispensable, même au plus humble des citoyens. Hélas ! ce qui est pis encore, c'est qu'il y a parmi nous, des écrivains de talent qui dédaignent de
ul pays auquel ils tiennent par les liens réunis de la naissance, de l'éducation, des affèctions premières, de la raison, du sentiment et de l'intérêt. Ces écrivains, quand ils s'adressent à
{G) Exceptons-en les brochures de M. J-C. Langelier, qui renferment beaucoup de renseiguements, qui sont faites avec méthode et que l'on pent tonjonrs consulter ave fruit.
L'OUTAOUAIS SUPÉRIEUR ui
notre publie, ne l'entretiennent guère que de sujets qui lui sont relativement fort indifférents, où qui ont été traités cent fois avant eux par des auteurs d'une compétence, on l'admettra aisément, au moins égale à la leur. Pourtant, comme le proclame Unésime Reclus, dans est admirable ta bleau géographique qu'il a appelé La terre à vol d'oiseau, “le Cuvada est un des beaux pays du monde": et moi, m'appuyant sur l'expérience de nombreux voyages et de nombreux séjours sous bien des latitudes et des climats divers, j'oserai aller plus loin encore et j'affirmerai, saus crainte d'aucune comparaison, qu'il n'y a pas de pays plus beau que le Canada durant les mois d'été.
T1 y en a de plus connus, de plus vantés et en bon nombre même. Qui pourra jamais dire combien il est monté de strophes enthousiastes et d'encens parfumé vers le ciel de la Grèce et de l'Italie? Qui pourra dire de combien d'échos flatteurs ont retenti les lacs et les montagnes de la Suisse, les rivages enveloppés d'azur et de chauds rayons de la Méditerranée, les campagnes éclatantes que le soleil d'Espagne couvre de pourpre et d'or, les bords ravissants de l'Hudson Jui-même, entré plus tard dans ce concert de l'imagination enchantée ? Mais je n'en dirai pas moins à l'instar du borde normand : “ Rien n'est si beau que mon Canada,
2 Cest Le pays qui m'e donné le jour.
Lorsqu'après de longues heures de lecture ou d'étude, je m'arête pensif pour passer en revue les prodigieuses étapes franchies depuis une quinzaine d'années, je reste comme stupéfuit en présence des perspectives nouvelles qui s'ouvrent à l'infini devant mes regards, et dont quelques-unes, pour vastes et brillantes qu’elles soient, n'en deviendront pas moins, dans un avenir très prochain, des réalités qui changeront complètement la physionomie de notre pro vince jusqu'à ses plus extrmes limites.
Nous vivons dans un monde qui eût semblé féerique à nos pères, et nous prenons tous les jours de plus en plus vigoureux élans vers le progrès, sans presque nous en rendre compte, et comme s'il nous était tout naturel, avec la vapeur et l'électricité pour auxiliaires, de bouleverser des conditions d'existenc et de développement regardées jusqu'à ces derniers temps comme inaltérables,
Depuis des années déjà je parcours le pays en tous sens; j'ai, vu éclore et grandir des régions inconnues ; j'ai contemplé d'un œil flial, charmé et glorieux à la fois, des défrichements nombreux là où il semblait que l'homme ne pâc atteindre ni faire ger-
mer la plus faible espérance ; j'ai promené mes”pas au sein de ces asiles primitifs, où vont bientôt apparaître des sociétés toutes formées ; et. aujourd'hui, revenu de ces excursions et de ces courses en apparence sans mobile, mais pleines d'enseignements, je me plais à rassembler sous mon regard le spectacle de ces scènes si diverses, à regarder se dérouler devant moi les admirables perspectives qu’elles renferment, et le tableau d'un avenir que la rapidité du progrès rend, pour ainsi dire, présent à nos yeux.
Animé, par-dessus toutes choses, d'une tendresse profonde pour la race à liquelle j'appartiens, amoureux de son prestige et désireux de contribuer de toutes mes forces à l'assurer et à le maintenir, Je viens avec empréssement apporter le concours de ma plume et de mon expérience au gouvernement actuel, qui a la conscience de nos destinées, le désir ét l'énergie de les accomplir, à ce gouvernement qui a substitué l'action, les solutions rapides et nettes aux déclarations stériles dont on s'était contenté jusqu'à présent, déclarations que l'on répétait d'année en année et qui semblaient uu thème convenu, le dernier degré enfin
de la satisfaction que l'on pôt accorder au publie.
Jetez un peu les yeux sur le spectacle, ai propre à nous enorgueillir et à stimuler les jeunes ambitions, que présente en tous seus le développement rapide de notre province. C'est aux jeunes gens surtout
que jem'adresse, à eux qui ont l'avenir devant eux At qui sont encore incertains de leur voie. Regardez, rendez-vous compte et décidez-vous. ons-nous il y a quinze ans à peine ? Un pe
anges, étouffé dans une politique de centralisation abeurbente, sans horizons pour la jeunesse, condamné d'avance à cette immuabilité faneste qui est le com” mencement de la déchéance. Parler de colonisation à “otte époque, c'était simplement ressasser un Vieux thème ridicule, tourner une manivelle uniforme 6 obligée, comme ees formule qui fout. partie nécessaire d'un discours du trône ou d'un appendice de statut. On faisait voter des oetrois annuels comme on inscrit un antique et vénérable préambule à une loi que personne ne comprend ; on donueit des subventions Bux députés pour faciliter le vote des électeurs bien disciplinés, mais on n'en dommit pas au pauvre Méfricheur qui suait à grosses gouttes au fond des forêts, et qui demandait en suppliant de pauvres petite chemins, bien primitifs, bien grossiers, mais muffisnts pour lui permettre de sortir du bois ét de se procurer les ressources indispensables à sa familles Une bonne partie de la province était entre les mains. àe spéculateurs qui en entravaient. l'établissement et ne voulaient démordre d'aucune de leurs prétentions ; Ft ce qui était plus déplorable encore, est que la loi Memblait impuissante contre eux, c'est qu'on n'osait
l'invoquer, ou plutôt, qu'on n'osait point la faire exécucuter, malgré les conditions formelles de défrichement imposées aux détenteurs de vastes étendues de territoire.
Depuis l'établissement de la Confédération, on peut le dire d'une manière générale, alors que rendus entièrement à nous-mêmes, nous devions comprendre quelle était avant tout notre mission sur co continent, aucune question n'avait été laissée dans un marasme aussi profond, dans un abandon aussi funeste que celle de l'établissement agricole de notre province,
C'est en vain que tous les pays de l'Amérique,
les Etats-Unis, le Brésil, le Chili, la République Argentine, et tout près de nous, la province d'Ontario spécialement, donnaient l'exemple de la subordination de tous les intérêts publics, quels qu'ils fussent, à l'intérêt majeur, essentiel, primordial, de la colonisation, nous ne voyions que l'augmentation plus où moins grande des revenus provenant de la coupe des bois, nous semblions encourager l'émigration de nos compatriotes, et nous préparions peu à peu la déchéance dé notre nationalité en sacrifiant le colon au spéenlateur, le sol à la forêt.
Et c'était nous cependant qui avions le plus besoin de développer notre pays, de nous répandre et de nous fortifier par le nombre! nous, placés seuls en présence de races qui nous considèrent comme une
anomalie sur un continent presque tout entier saxon: nous qui avons à faire, pied à pied, une lutte de to:s es jours, en que pour exister €t pOur nous MR tenir, sans perdre de terrain et sans déchoir, tandis que les antiomalités qui nous entonrent n'ont qu'à aller de l'avant pour atieindre leuss destinées, avoir d'autres obstacles à combattre que les obstaci
rels de la route et les difficultés
tout ét toujours, le moindre progrès humaine
Non seulement nous avions l'air de prêter la main à notre propre déchéance, mais encore nous m6 DU Lions rien entendre aux paroles «le ceux qui combattaient sans relâche au nom du eolon et qui cherchaient à nous faire connaitre eombien notre pay si dédaigné était riche en sel, riche en. ainérauxe riche à profasion de toutes les richesses qui peuvent faire 4° prospérer une grande nation.
De là tant de notions fausses alors, soigneusement entretenue, sur la prétendue stérilité de bien des Patr ties de notre territoire reconnues aujourd'hui comme remarquablement fertiles. De 1h ausi cette €mignt” Ronlementable vers les Etats-Unis, qui appauvrit sait nos vieilles paroisses, et empéchait Yéclosion et Yépanouissement des contrées nouvelles. IL semblait que le perple canadien ne pût sortir des limites traces per les premiers établisseme le long des rves du Saint-Laurent et de celles des principales
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rivières. Aller au delà, on en arrière, et surtout pénétrer dans les planturenses vallées du nord, si favorables aux pâturages, à l'élevage en grand des belles races bovines et ovines, semblait une utopie que V'aveuglement ou l'ignorance on la connivence désastreuse des hommes an ponvoir nourrissait pour mieux détourner de leur objet véritable les octrois consentis pour la colonisation.
Oui, l'immense et superbe Nord, espoir, grandeur, force et gloire future de notre patrie, n'apparaissait encore en ces temps-là qu'à travers un immense voile de brouillards, comme la région du mystère et de l'impénétrable. On se le figurait à peu près de même qu'on se figure anjourd'hni les côtes les plus lointaines du Labrador, où les Esquimaux s'élancent à la poursuite des phoques et des ours blancs, sur des champs de glace éternels. Et moi anssi, comme tant
d'autres, à cette époqne encore si récente, je croyais quetout le Nord, à pariir du 49e degré, plus où moins en deçu où au delà, n'était qu'une vaste contrée inhabitable, ineulte, livrée à une solitude farouche et à un silence sans fin. Je croyais que le domaine utilisable de l’homme finissait à la latitude des lacs que
forme en s'élargissant l'Outaouais supérieur, où tout au moins à la ligne de faite qui sépare les eaux du Saint-Lauront de celles de la baie d'Hudson ; et quand, parfois, mon imagination se portait vers cos
lointaines, profondes et vagues étendues, toujours ignorées, et qui semblaient attendre le premier regard de l'homme, je m'y plongeais ainsi que dans un rêve, et mon esprit s'emplissait de visions fantastiques, grandioses, et j'oserai dire prophétiques. Oh ! c'est que rien m'est aussi terrifiquement grand que cette large et puissante assise du continent américain, qui forme notre empire à nous, habitants du Dominion. Le monde finit là où s'arrête ce prodigieux et formidable domaine, Nous allons jusqu'aux extrémités de la terre connue ; au delà, le globe, étouffant sous l'étreinte des glaces éternelles, ne donne plus sigue de vie que par des convulsions. 1 secoue tons les ans l'épaisse muraille qui l'envedes craquements eflroyables dont au loin
it. Lesrivages hérissés, formés d'énormes
s'ébrantent, et les banquises qui les ‘encombraient, de la base au faite, surprises par ce choc, S'entr'ouvrent en découvrant des abties, se disloquent avec un brait qui couvrirait la voix de la foudre, et s'engouffrent de tout leur poids dans le sombre Océan
Des montagnes de vagues, lancées dans les cieux par cette terrible chute, s'entre-choquent en fuisant jaillir des milliers d'étincelles qui illuinent l'abime béant,
puis vont s'abattre sur les rochers, sur les falaises et sur les pics qui bordent toute la rive, comme ces énormes ras de marée du Pacifique qu'un tremble-
ment de teme précipite sur les rivages de l'Onest américain, et qui engloutissent dans leur déborde-
ment furieux jusqu'aux campagnes les plus lointaines,
Je viens d'aborder, dans les lignes qui précèdent, le sujet de la colonisation et plus particulièrement de l'établissement de la partie septentrionale de notre pays. Ne s de discours débités et de pages écrites sur la matière, que c'est là ramener une chose banale, fastidieuse, fourdir à neuf un th
ton pas porté à croire, après tant
me usé qui a longtemps
été la formule la plus commode et la plus en usage du charlatau Combien de fois mêr
ne et de la spéculation politique ?
e n'at-on pas fait servir cette
cause nationale
sacrée, à couvrir toute sorte d'opé-
rations louches, de détournements des fonds publics
; an profit de localités, de partisans, de simples é fantoches, d'êtres imaginaires dont es noms serj vaient à masquer de coupables manœuvres ? Et cex pendant, c'est 1à la question par excellence, celle qui, é, si elle eût été bien comprise, honnêtement et pra- 4 tiquement développée dans le domaine des faits, s
aurait, à l'heure qu'il est, peut-être porté an double
le chiffre de la population frunco-canadienne.
Hélas ! quels retours amers on fuit vers le passé, quand on songe que cette œuvre de le colonisation a été si longtemps non seulement incomprise, mais eucore fanssée, dé de ses voies naturelles par la passivité ou l'indolence injustifiable de gouverner
ments formés de nos propres nationaux! On reste
consterné et l'on n'a le courage de condamner personne, parce que l'énormité du mal commis chasse de l'esprit toute autre pensée que celle des milliers, &es centaines de milliers de nos compatriotes que l'émigration a dévorés par générations entières ; parce que la possibilité de remédier au moins Far tiellement à cette plaie endémique nous remaplit d'un tel espoir, d'un désir si ardent de prendre tous les woyens d'y réussir, qu'on oublie le mal à l'idée de tout le bien qui peut être fuit, rapidement, victorieusement, sur un champ encore illimité.
La colonisation, j'y insiste, est l'œuvre par ex
cllence, l'œuvre vitale, et elle seule peut nous assurer une prospérité normale, solide et durable. En elle est, en effet, le fondement de notre édifice national. L'établissement de nos régions les plus fav
risées est la base même de uotre développement. C'est uniquement par l'expansion de notre ruce que nous arriverons à poser sur le sol de l'Amérique un pied ferme, et à l'y maintenir en dépit de tous les assauts, II faut que le petit peuple franco-canadien
L'OUTAOTAIS SUPÉRIAUR 21 S'accroisse et se fortifie sur son propre sol, sil ven faire une concurrence au moins égale, sinon victor rieuse, aux races scandinave, teutonne et anglor
xonne qui débordent à flots pressés sur le continent
américain. Il le faut, parce qt ues, sinon hostiles à des
ces races nous sont
pour le moins antipathi degrés divers, eb parce que rien ne leur conviendrait si Bien que notre disparition. I faut coloniser, nous comme une marée montante dans l'est de
répand Y'Amérique britannique, afin de contre - balancer YOnest colossal où se déverse déjà l'élément, anglais de nos cantons ruraux etaune grande partie de celui d'Ontario même. 11 le faut, autant dans l'intérêt de la religion que dans eelui de la nationalité, deux
choses qui n'en fout qu'une pour le Cunadieu-Franqais, comme l'image dédoublée d'un même objet, Somme la moitié par égard au tout, comme deux éléments essentiels l'un à l'autre. Toute considération doit s'incliner devant la question de race ; tout inté- 8t majeur, oserons-nous dire, toute industrie si vaste de soit, doit lui céder le pas.
et si précieuse qu
On ne saurait croire les efforts constants et acharnés qui se font pour noyer les Canndiens-Franais, partout où ils essaient de pénétrer en dehors de la province de Québec. Les appels réiérés aux élnir grants scandinaves et tentons, la transplantation Active de ces étrangers sur le sol du Dominion
n'ont pas d'autre œause ni d'autre objet. De là cette avalanche des Européens septentrionax, gens qui peuvent braver l'inclémence du climat et les rigueurs de la vie du Nord avec presque antant de succès que nous. De là ces colonies suédoises, norvégiennes et finlandaises qui ont été dirigées de plus en plus vers le Manitoba et le Nord-Ouest, et que l'on destine sans aueun doute à servir,de barrière à l'élément canadien-français qui voudrait s'acheminer, d'un côté vers la vallée de la Saskatchewan, de l'autre vers la baie d'Hudson, deux
auxquelles conduit seule la route de l'Outaouais supérieur.
Les efforts redoublés des marchands de bois pour
repousser les colons et s'emparer du domaine public sont encore une des formes de l'hostilité, à peine déguisée, à notre race. Les marchands de bois ont feint de considérer jusqu'aujourd'hui le colon comme un accapareur inopportun du patrimoine national, Ils l'ont représenté comme tel,—bien plus, comme un destructeur aveugle du bois, n'ayant d'autre but que de réaliser quelques dollars avec ce bois abattu sur des lots qu'il n'avait aueune intention de défricher. Ils ont entassé contre lui calomnies sur calomnies et ont, chose inconcevable! réussi de la sorte, en généralisant quelques abus isolés, en représentant a masse entière des colons comme autant de para
sites dangereux du sol, à créer les plus fausses et les plus funestes impres- sions.
Depuis 1874, sans que les gouvernements le vou- Jussent et par suite des notions désastreuses qui prévalaient, la législation n'a cessé de favoriser le marchand de bois au détriment du défricheur ; elle s'est accentuée dans ce sens à éhnque période, jusqu'en 1883, époque où l'on combla la mesure par la création de ces “ réserves” qui étouffaient graduellement la colonisation, mettaient la corde an cou du colon et en présentaient le bout au commerçant de bois, qui n'avait aueun serupule de tirer dessus, quand ses intérôts, le temps, les lieux, les circonstances le permettaient.
Et ce n'est pas tout. N'a-t-on pas vu, en présence du mouvement qui commençait à s'effectuer avec vigueur vers les cantons nouveaux, n'a-t-on pas vu des fonctionnaires, des agents des terres même, chercher à l'enrayer en prétendant que les revenus provenant des eoncessions de bois devaient l'emporter sur les intérêts de la colonisation ? Ne les a-t-on pas vus se faire les complices des ennemis du pays, refuser à des eolons, sous les plus futiles prétextes, les lots qu'ils demandaient, en chasser d'autres, sous des prétextes plus futiles encore, de lots depuis longtemps occupés, défrichés et cultivés par eux, et déployer un tel zèle dans cette persécution insensée,
qu'ils avaient fini par jeter la confusion dans le département des Terres, et par faire épouser leurs odieuses et criminelles préférences par les ministres eux-mêmes ?
Voilà pourquoi tant de milliers de Canadiens- Français avaient pris la route des Etats-Unis. Ils ne pouvaient pas trouver un pied de terre pour eux dans le pays qui leur appartenait et dont les sept huitièmes sont encore inhabités, Et peudant ce temps les plus belles parties de la province étaient au pouvoir des vautours de la forêt, qui se couvraient du fallacieux prétexte de la prolection des bois, et qui auraient volontiers fait abattre en un seul jour tout ce qui restait d'arbres debout, s'ils en avaient eu Je pouvoir,
les moyens, et s'ils avaient trouvé des acquéreurs aussi promptement qu'ils eussent fait la destruction prompte et imémédinble.
Croirait-on que nos forêts étaient menacées d’une destruction complète par le feu, que des colons au désespoir se disposaient à y mettre dans les temps de sécheresse, afin de trancher, par ce terrible moyen, une question qui faisait leur désolation et leur malheur ? On leur disait : “ Vous n'avez pas le droit de vendre le bois sur vos lots, mais vous avez le droit de le brûler pour faire des défrichements. Alors ces malheureux qui, souvent sans aucun moyen d'existence, se voyaient frustrés, au profit
d'un riche concessionnaire, de la seule ressource qui leur eût permis d'attendre un an on deux le produit le leurs défrichements, étaient prêts à commettre des actes d'un épouvantable vandalisme. Accablés de
découragement, poussés aux dernières extrémités de la fareur et du désespoir, ils étaient prêts à consommer eux-mêmes la ruine de nos forêts, à attiser, à allumer de leur propres mains les incendies qui les dévorent, à détruire enfin, par une dévastation sauvage et sans frein, cette industrie forestière qui détruisait leurs foyers et les chassit, eux, leurs femmes et leurs enfants, du sol de leurs pères.
Jusqu'aujourd'hui la colonisation, eomme on a pu en juger par les pages qui précèdent, a été une œuvre toute de hasard, d'inconséquences, uue œuvre sans suite, sans méthode, succomplissnt sans l'intelligence du principe qui est au fond de toute œuvre sérieuse, et sans la lumière de ce principe. ci, nous faisons abstraction, bien entendu, des individualités qui, quoique placées dans des situations importantes et responsables, ne pouvaient rien sontre l'état des choses mi ne pouvaient conduire l'attelage, puisqu'elles n'en tenaient pas les rênes.
Pour réussir, la colonisation devait être laissée aux mains de ces hommes exceptionnels qui ont surgi gi heureusement parmi nous, de ces inspirés qui, comme le curé Labelle, ont compris que l'établissement sérieux du pays ne pouvait s’'entreprendre et ne pouvait se continuer qu'en adaptant à des régions distinctes par leur elimat et leurs productions des règles conformes, ét surtout en subordonrant l'en semble à une méthode simple, mais suivie, à certains principes élémentaires que l'expérience et l'histoire du pays indiquaient comme ayant présidé À ses origines et à tous ses agmndissements successifs.
énétré de l'idée que dans la eolonisation se trouve Ja solntion de tontes les autres questions, que la possession du sol assure la souveraineté à l'individu comme au peuple ; convainen par l'expérience et la raison que les gouvernements soat en général lents à agir, que, fussent-ils animés des meilleures intentions, ils sont souvent empêtrés dans la routine, retenus par la défiance on l'inerddulité, souvent même frappés d'impuissance, le curé Labelle a senti que la colonisation méthodique d’une région spéciale, pouvant servir d'illustration, valait bien les efforts et le dévouement de toute une vie consacrée aux plus patrio= tiques et aux plus nobles labe:
T1 avait devant Ii, dans l'espace s'étendant au nord des comtés de Terreboune et j'Areuteuil, toute
L'OUTAQUAIS SUPÉRIEUR 27
une vaste contrée à peu près inhabitée, couverte de forêts, remplie de montagnes à travers lesquelles il semblait impossible de se frayer un chemin, des rivières, des lacs sans nombre, et, en moins de quinze ans, il y a domicilié plus de quatre mille âmes, familles de colons venues des comtés voisins, et surtout du sud du comté de Terrebonne qui était son principal foyer d'opérations, son fournissenr d'hommes par excellence. Lui-même, en tête des pionniers, il ouvrait le chemin avec la hache au milieu de la forêt; il les guidait, vivait de leur vie dans les “chantiers”, ne les laissait que pour retourner en passant À sa paroisse, ou pour faire des voyages continuels par des chemins impraticables, ou enfin pour se rendre auprès des gouvernements où un temps précieux se passait À solliciter des secours, à démontrer l'injustice des lois de colonisation. à. secouer les inerties, à stimuler les lenteurs officielles et à enlever de haute lutte, quand il y parvenait, quelques lameaux: d'appui, quelques miettes d'aide pour ses défricheurs, ces hommes les plus précieux de toute notre population, les plus: dignes, non pas seulement de la sollicitude, mais bien plutôt des faveurs des pouvoirs publics. Ces choses-là sont notaires
Le curé Labelle jetait enmême temps les fondements de la “Société de colonisation ” de Montréal, laquelle devaitrecueillir des fonds et des dons pour le
L'OUTAOUATS SUPERIEUR
4s de l'œuvre nationale, et il obtenait de l'administration provinciale qu'elle accorderait. pour les chemins de colonisation une subvention égale au tiers des montauts perçus ainuellement par la société. Plus tard, il réussissait également à établir une société de colonisation pour le diocèse d'Ottawa, société qui a pris rapidement des proportions inattendues. Tout cela était le résultat d’une méthode simple, naturelle, que l'intelligence et surtout le patriotisme élevaient à la hauteur d'une longue et profonde expérience.
Cette méthode, la voici.
Le Canadien est esentiellement colonisateur ; Yhistoire, depuis plus de deux cents ans, le démontre de toutes les manières. Mais le Canadien nes colonisateur, dans le sens pratique du mot, qu'à une condition, c'est que la colonisation marche avec la ‘religion. De là le double rôle du clergé dans ce pays : conduire les mes au ciel et les défricheurs à l'entrée des forêts viviges. S'il n'est pas eonvaineu de pouvuir obtenir, dans un temps donné, les secours esventiels de la religion, le Canadien éprouve une soite de répugnance insurmontable pour des défrichements lointains, pour un isolement qui ne
ui apporte pas en compensation la certitude d’une vie meilleure. Aussi, pensait le euré Labelle, fautilen même temps que des moyens de communica-
tion et des arpentages promptement exéeutés, la construction d'une chapelle et un missionnaire précédant où du moins accompagnant les défricheurs sur les lieux. S'il n'est pas possible d'avoir un missionnaire dès le début, qu'on fasse choix en tout cas d'un site pour une chapelle, et le colon, encouragé par la perspective d'y voir bientôt s'installer son pasteur, se mettra avec ardeur À l'ouvrage et sera soutenu par l'espérance, en attendant la réalisation de cette espérance
«Le colon ”, disait le curé dans une petite brochure publiée dès 1878, “en apercevant le clocher et le prêtre dans la forêt, le colon entrevoit, dans un temps rapproché, l'avgméntation de la valeur de la propriété, à la suite le médecin, le notaire, le marchand, le moulin, la municipalité religieuse, scolaire et civiles 1 faut adopter un plan de colonisation en rapport avec les mœurs, les idées, les habitudes et les besoins religieux et moraux des Canadiens Franç
« Faites vivre un prêtre dans un canton, construisez une modeste chapelle pour ÿ dire la messe, e la colonisation de cette localité se fait come par enchantement, pourvu que l'on colonise graduellement et que l'on suive la zûne des bounes terres. IL
st nécessaire de conduire, comme par la main, les
braves colons dans ee res, de lenrouvrir, dans
chaque canton, une route en communication avec les grands centres de commerce, et de leur procurer, aussi tôt qne faire se pourm, un prêtre et une modeste chapelle qui les réunisse au moins une fois tous les quinze jours. En adoptant le système paroissial pour coloniser, on se sert d'un grand levier qui est en harmonie avec les besoins, les désirs et les aspirations des Canadiens-Français.”
Maintenant, veut-ou savoir quel avait été le résul. tat de cette méthode, en apparence si simple que personne n'aurait voulu se donner la peine d'y penser ? C'est au’en l'espace d'une quinzaine d'années, le moavement colonisint avait poussé dans la vallée de Ja rivière Rouge, principal théârre de l'apostolat et des travaux prodigieux du euré Labelle, une population de plus de hait mille habitants nouveaux ; dans le comté d'Argenteuil seul, un nouvel apport de quatre mille âmes, composé uniquement de nos
nationaux, et, dans le comté de Terrebonne, une ang. mentation extraordinaire qui contrastait avec la diminution que l'on voyait s'opérer dans plusieurs régions avoisinant la métropole commerciale de la province,
Que cet exemple suffise et surtout qu'on l'imite, et, avant vingt ans, la physionomie agricole de la province ne sera plus réconnaissabll
Ti sun d'aba précé comp ni ce voya en pl relég
“ rése pui
L'OUTAOUAIS SURÉRIEUR
Ici, il est indispensable de retourner un moment sur nos pas et de remonter jusqu'à l'époque néfuste d'abandon et de laisser-faire dont nous avons parlé précédemment, alors que le peuple canadien ne comprenait plus où le conduisaient ses gouvernants, ni ce qu'allaient être ses destinées. 11 ne les entre voyait même pas confasément, il se sentait de plus en plus amoindri, effacé, borné à un étroit horizon relégué à sa province de Québec comme dans une “réserve ” et restant étranger an mouvement général, puisqu'il était un penple à part, remplissant un rôle unique et poursuivant des destinées spéciales. Mais ce n'était là qu'une apparence. Nous traversions une
phase peut-être nécessaire de notre développement,
nous subissions une crise dans notre croissance, C'est: dans ces époques troublées et obscures que surgissent des hommes dont la mission est d'accomplir ce que ne vealent pas faire où n'essaient pas de faire les gouvernements.
Qu'on me permette, tandis que je jette à la hâte un regard rétrospectif sur notre histoire encore
32 L'OUTAOUATS SUPÉRIEUR
récente, de m'arrôter À un seul événement bien modeste, bien obscur en apparence, mais d'où datent, suivant moi, léelosion et l'accomplissement de vastes projets, événement qui a été le point de départ du mouvement imprimé à la colonisation, à la création des voies ferrées et au progrès inattendu de l'industie dans la plus vaste et In plus importante partie de notre province.
Il y a près de douze ans, le 9 octobre 1877, un beuu soleil d'automne se levait sur Montréal, dont la population française se préparait À célébrer linanguration d'an petit chemin de fer d'une utilité toute locate et d'une longueur seulement de trente milles, fait bien shuple, devena commun de nos jours, et qui, même alors, excitait encore plus la curiosité que enthousiasme, Montréal allait tout uniment offrir à quelques campagnes du Nord un débouché pour leurs produits et une voie de communication rapide pour
leurs habitants. C'est Ià tout cë que l'on pensait et tout ce que l'on disait. Mais dans ce fait si simple, comme dans l'œuf de Christophe Colomb, il y avait tout un monde. Que nous avons marché depuis, et
avee quelle vitesse ! Un seul homme peut-être alors connaissait toute la portée de cet événement sans aucune importance apparente, parce qu'il l'avait longtemps préparé d'avance, parce qu'il en avait mesüré, lentement et mürement, les développements futurs. Ce petit chemin de fer, modestement appelé “de colon ï allait de la métropole commerciale à Saint-Jérôme, était l'œuvre du éuré Labelle, de eet homme qui, depuis plusieurs années, travaillait obscurément, maïs avec une ardeur, avec une ténacité, avec une force et une activité de géant, à reculer les limites habitables de la province et à peupler des solitudes.
Avec le chemin de fer de Saint-Jérôme s'ouvrait, à quelques lieues en arrière de Montréal, une région encore presque inconnue, à peine défrichée, portant une physionomie farouche et l'empreinte, des sueurs des colons courageux et dédaignés qui avaient entamé la lisière des”forêts, regardées comme inaccessibles, Le Nord, c'était alors la région interdite, fermée à toute entreprise de colonisation et même d'habitation, condamnée à l'immuable repos de la stérilité, et dont l'imagination même n'osait interrogeriles Join taines et ténébreuses profondeurs...
Les’ années passèrent. Le Nord apparut sans'son cortége obligé de glaces et sans la physionomie 1ébarbative que lui donnait la légende. Une fièvre iutense
de progrès s'était répandue dans Je Canada. A côté de nous, la province d'Ontario avait parcouru de superbes étapes ; elle se rayait de chemins de fer qui reliaient entre eux tons les endroits de quelque importance et s'épanouissaient jasque dans le lointain district de Muskoka, sur les bords de la baie Georgienne. Elle offrait toute espèce d'appâts à l'émigrant européen, et doublait, triplait l'étendue de ses ressources par le zèle avec lequel elle les faisait valoir. Son activité était incessante, et quoiqu'elle eûr, elle aussi, des partis politiques irréconciliables, l'esprit de parti s'y eflaçait invariablement devant l'esprit publie, et Ontario marchait à pas de géant vers des destinées qu'elle eroira longtemps encore
supérieures à celles des autres provinces de la confédération.
Un tel exemple devait être contagieux. Il était impossible qu’un jeune pays, plein de sève, comme le nôtre, restât indéfiniment inerte. Le spectacle de ses forces immobilisées, sans qu'il sût comment les rendre utiles, finit par lui porter sur les nerfs, et il chercha des voies nouvelles pour sou activité, des objets nouveaux vers lesquels la diriger, tous les moyeus enfin de sortir de l'arrière-plan où il languissait, de se créer une vie propre au milieu dos autres provinces.
Le chemin de fer du Nord, qui avait été tour à tour un objet de ridicule et de pitié, qui avait ren cuntré tous les obstacles, subi la conlition de puissants intérêts hostiles, pendant plus de vingt ans, était maintenant en pleine voie d'exécution. Non seulement on ne discutait plus sa possibilité, mais on commençait même à admettre qu'il donnerait avant peu de beaux bénéfices.
Grâce à la petite ligne qui maintenant reliait la métropole commerciale au grand chef-lieu des “ Cantons du Nord,” il s'était produit dans ces derniers un mouvement de colonisation extrêmement remarquable; et le euré Labelle, pour qui le repos était désormais chose impossible, ne cessait d'y pousser tous les ans de nouveaux essaims qui grossissaient les groupes épars, abattaient la forèt et reculaient de plus en plus les limites du domaine eultivé.
11 n'avait cessé de précher, d'écrire. I avait fondé des sociétés de colonisation, fuit ouvrir des chemins nombreux, recueilli de l'argent, jar tous les moyens imaginables, pour sustenter ses patriotiques labeurs, inventé nombre d'expédients ingénieux pour proeurer à ses colons des moyens d'établissement et des ressources temporaires. 1] avait animé de son souflle irrésistible tous ceux qui pouvaient contribuer à son œuvre, et à cutte œuvre il avait consacré tous les
loisirs que lui laissait son ministère, ses jours et ses nuits, tout ee qu'il possédait, sa personne tout entière.
Tantôt sous le dôme des forêts, parmi les défricheurs qu'il aiduit de ses propres mains, qu'il conseillait, qu'il enflammait de son ardeur patriotique, tantôt allant de paroisse en patoïsse, de la eapitale provinciale à Ja capitale fédérale, parcourant le pays en tous sens, battant toutes les routes et frappant à toutesJes portes, le curé Labelle n'avait cessé d'être constamment en campagne, au nom de l'œuvre chère et sainte avant toutes, l'établissement de nos contrées encore vierges, mais assurées d’une maternité féconde, pourvu que l'homme y portât son travail, sa conflante activité et eft la patience d'attendre pour recueillir le fruit de ses sueurs.
Mais “l'apôtre du Nord ” ne s’arrêtait pas, dans sa pensée et dans ses entreprises, à la génération actuelle. Il embrassait notre avenir et voulait ouvrir à notre race, dans l'immense territoire qui s'étend de l'est à l'ouest, depuis la baie d'Hudson jusqu'aux montagnes Rocheuses, un domaine qui lui appartint en propre et qui fût comme le rempart, l'asile invulnérable de la nationalité franco-canadienne. Tout à coup il apparut de nouveau devant le public et le jeta dans l'étonnement par l'exposé d'une partie de son vaste projet, projet que nul ne pouvait même
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soupçonner et qu'on eût regardé tout d'abord, dans un temps moins ffeond que le nôtre en prodiges, comme une gigantesque chimère.
Ja s'agisssit de prolonger “le chemin de eolonisation de Saint-Jérôme ” À travers les trois comtés d'Argenteuil, d'Outaw et de Pontine, jusqu'au la Témiscamingre, c'est-à-dire jusqu'à la limite occidentale de notre provi
Mais ce n'était là que la partie occidentale de la ligne, ça n'en était qu'une aile; il fallut l'envergure complète. Une aile était déployée vers l'ouest, il fallait en déployer une vers l'est. Aussi était-il iudispensable que le chemin de fer de Suint-Jérôme trav sût la vallée du Saint-Maurice, celle du la Saint-J et vint aboutir à Tadoussac, qui est, suivant le Père Lacasse, notre véritable port de mer d'hiver. Mais écoutons le curé Labelle expliquant lui-même son projot devant une assemblée publique du comté de Terrebonne, qui eut lien pendant l'hiver de 1882.
à Le chemin de fer que je voudrais voir construire irait jnsqu'eu lac Témiseumingue ; de 1à il pourrait se souder aux voies de l'Ouest; de là.encore, et ee serait le point le plus rapproché, le plus avantageux, on pourrait pousser un embranchement jusqu'à la baie d'Hudson. Voilà pour l'ouest. Du côté de l'est,
qui nous empâcherit de traverser les Laurentides
pour arriver jusqu'à la région du lac Saint-Jean ? Notre chemin trouverait là une descente jusqu'à Québec; il pourrait encore en tronver une autre en deçà, par le chemin des Piles jus ju'à Trois-Rivières, Ces chemins de descente desserviraient le trafic local de Trois-Rivières et de Québec.
“A partir du lac Saiut-Jean, ce “ Graud Tronc” des Laurentides pourrait suivre la rive est de la rivière Saguenay, en inelinant vers Le sud, et atteindre fucilement Tadoussac, qui, la chose est recounue aujourd'hui par les homes les plus compétents, peut forauer un maguifique porc de mer,
“ Uette voie serait ainsi la plus courte pour tout l'immense trafie de l'Ouest, Ou peut concevoir de quelle importance serait cette ligue, saus purler du wafic local qu'elle ciéerait sur son parcours, taut pour la colonisation ét l'agriculture que pour l'indus. Wie; eur la plapart des rivières que l'on réncuutre à cette distance sout coupé rapides et de chutes
qui forment des pouvoirs hydrauliques d'une valeur iucaleuluble.
“ Voilà l'idée, voilà le plan. 1] esu grand cowme l'avenir de uotre province, Un jour il sera réalisé ; les Laurentides aurout leur Puciijue comme les provinces de l'Ouest et comme Ontario. élu pren die du temps saus doute, mais uu jour ou verra
le couronnement de cette grande œuvre. Et cette nous donnera une telle force qu'ou ne“saurait la calculer, et qu'il n'y aura aucune puissance sur terre pour nous disputer l'empire de cette province de Québec, notre patrie « Comme il en est de toutes les grandes choses, on accomplir celle-ci par étapes et avec le temps. On verra tôt ou tard le commerce de l'Ouest passer par ici; mais pour réussir en cela, il faut que tout le monde le veuille et soit prêt à s'imposer les sacrifices nécessaires.
« Notre territoire s'étend imcomparablement plus vers le nord, sur la rive gauche du Saint-Laurent, que vers le sud, sur la rive droite, où seulement une
bande de terre étroite nous sépare des Etats-Unis.
4 O'est le nord qui sera un jour la force, le boule- ‘vard de notre nationalité ; ça ne peut être le sud qui est trop petit et trop exposé. Nous formerons un jour une grande nation par l'étendue de notre domaine, par nos richesses naturelles... Pour cela il nous
faut de grandes voies commerciales dont nous prof terons et que personne ue nous enlèvera.”
Dans ce simple fragment d’un discours prononcé il y a déjà six ans, se trouvaient non seulement en germe, mais dans son exposition ét dans soir développement complet, tout l'avenir prédit à notre immense domaine septentrional, un progremme illimité pour les hommes politiques, et le champ le plus vaste qui eût encore été offert aux conceptions et aux entreprises continentales les plus hatdies,
Grâce à l'observation et à l'étude appliquées sans cesse à un même objet, le euré Labelle avait saisi par quels liens encore invisibles on jourrait rattacher ensemble les extrémités de notre province, en “ soudant” lung, comme il le disait, à la grande voie ferrée transcontinentale, le Pacifique Canadien, et l'auue à une future ligne de steamers trunsatlantiques, dont la tête de ligne, pendant la belle saison, serait: Tadoussac. Co dernier port de mer devait devenir en même temps le point d'aboutissement du grand che-
min de fer qui se construit actuellement par tronçons,
par sections séparées, mais qu'on ne peut tarder à voir se rénir et à former ce qui s'appellera je Grand Tronc du Nord, voie destinée à ouvrir à
Lovraouats surémieur + Épee
Ta colonisation les vastes et fertiles espaces qui se trouvent loin du fleuve et des communications aetnelles,
Le Granil Trone du Nord s'étendra des rives de la rivière Saguenay aux bords du lne Winnipeg, en suivant toujours la bande de territoire où la eulture offre le plus de promesses au pionnier. Nous formerons en arrièie des Laurentides un long et indissoluble chainon de race cunndienne-française. En poussant activement la colonisation sur la rive nord de l'Outaouais jusqu'au Témiseumingne, au lac Nipis-
que ét, plus loin, au lue Nepigon, partout enfin, le
je de lu ligne du Pacifique, où peuvent s'établir des noyeux de population, nous arriverons à donner la main à nos frères du Manitoba par uno suecession de villes et de villages échelonnés sur le parcours de eette ligne. “I faut, s'écriait le curé Labelle, établir de nonveaux groupes dans notre provinée, aussi bien quan Nord-Ouest, si nons ne voulons pas être englobés plus tard dans le flot montant de l'émigration étrangère. 1i faut aussi faire en sorte que le commerce du Nord-Ouest ne soit pas tenté de dédaigner le route du Saint-Laurent pour prendre celle
des Etats-Unis, Si nous voulons garder la grande voie commerciale pour nous, si nous voulons que le trafie du Pacifique Canadien we se détourne pas vers le sud, colonisous le nord, peuplons les vallées de la
Sütinean et de l'Outaouais ; rendons les anciennes provinces plus fortes en rayant le nord de chemins de fer qui seront autant de voies nourricières de la grande voie nationale du Pacifique..." Et pour donner à la pensée qui le dominait, qui l'absédait, qui le poussait à la réalisation d'un avenir encore seulement entr'aperçu, pour lai donuer enfin une sorte de figure, de corps propre À auisir les esprits les moins dociles à la persuasion, le euré Labelle demandait la création de petits embranchements partant de chaque paroisse et venant aboutir à la ligne princi pale, en couvrant ainsi tonte la région en voie d'établissement d'un réseau de communications qui relieraient entre eux les points les plus éc:
On ne saurait mesurer tonte la ar de cette idée, dont chaque détail était déjà reconnu et arrêté daos l'esprit qui l'avait conçue, idée grande surtout en ce qu'elle était inspirée par le plus pur et le plus ardent patriotisme. Voir ceux de sa race solidement
établis dans le nonvean monde, rendus inexpugnables
par leur position et maîtres d'une vaste partie du Dominion ; voir d'immenses espaces, regardés jusque 1à comme inaccessibles, ouverts à la colonisation, voilà ce qu'il y avait au fond de ectte conception généreuse et féconde qui avait reçu nn commencement d'exéeu tion par le modeste chemin de fer de Montréal à Saint-Jérôme,
Dans le projet du euré Labello se trouvaient réuis les principes de colonisation que consaerent l'histoire, la pratique et la raison. Comment, en effet, de tout temps, la colonisation s'est-elle faite duns notre pays ? Le long des rivières; et il en à été ainsi partont, suivant une marche naturelle et logique. En remontant jusqu'aux commencements de notre histoire, ou voit la colonisation s'effectuer d'abord le long des rives du Saint-Laurent, et, alors qu'il n'y avait pas une âme à vingt milles seulement dans l'intérieur, en arrière de Montréal, l ville de Détroit était fondée, sur la rivière de ce nom, à deux cents lienes plus loin. De nos jours, lorsqu'on eut commencé d'ouvrir la vaste région qui s'étend du Saint-Laurent à la ligne de faîte septentrionale des eaux qui se déversent dans son sein, c'est sur les bords de la rivière du Nord et de la Rouge que les eolons se sont portés en premier lien. Aussi, pour parvenir à étendre les défrichements plus loin et à peupler les espaces intermédiaires, compris entre les affluents du ‘fleuve, le curé Labelle voulait-il faire construire un chemin de fer assez loin des bords de l'Outaouais.
Par le rail, les colons nouveaux communiquent avec ceux qui sont déjà établis le long des eours d'eau. Ces derniers, suivant une loi constante et facile à snivre dans les progrès de la province, abandonnent petit à petit leurs établissements pour faire place à d'autres, et s'acheminent lintérieur jusqu'à ce qu'ils soient arrivés, en remontant Je cours des rivières, près de la voie ferrée où ils s'arrêtent et fondent de nouveaux foyers. Plus tard, les colons qui habitent à proximité du chemin de fer, poussés par le même besoin en quelque sorte fatal d'émigrer au delà, s’enfoncent encore davantage dans l'intérieur jusqu'à ee qu'enfin ils soient rendus aux sources mêmes des rivières. LA, on peut le dire, la
colonisation prend virtuellement fin.
Tel était ce plan admirable, methodique et raisonné, dont l'exéention, commencée il y a quelques années à peine, nous assure un domaine utile d’une étendue et d'une richesse presque illimitées, et donne à la race franco-canadienne un point d'appui inexpugnable,
assise même du continent américain.
Le chemin de fer projeté devra passer dans l'intérieur da pays, à vingt lieues au moins du fleuv coupera les forêts eu les rivières, et se tiendra, autant que possible, dans les régions reconnues comme les plus propres à la culture : en premier lieu, de Saint Jérôme au lac Nominingne, ce qui équivaut à environ soixante milles de parcours dans la direction du nordouest, puis du le Nominingue à l'embouchare de là Kiamika, sur la Lièvre; de ce dernier eudroit à Maniwaki, où Notre-Dame du Désert, sur la Gatineau, en
vant une ligne absolument droite, et enfin, de Maniwaki au lac Témiscamingue, en traversant les deux immenses comtés d'Ottawa et de Poutiuc. Voilà pour la moitié occidentale du chemin. Il suivra le versant oriental des Laurentides, au milieu des régions où il pourra le mieux s'alimenter et qu'il alimentera à son tour, en même temps que les populations échelonnées le long des rivières, ses contributrices,
Mais ce n'est pas tout. Parvenu à l'extrémité de la province, après avoir parcouru environ trois cents milles presque en ligne droite, à partir du lac Nomi-
ningue, le futur chemin de fer se divisera en deux
branches ; l'une, allant au sud, gagnera Calendar, sur le le Nipissingue, dans la province d'Outario ; l'autre,
allant au nord, atteindra la baie de James, ce large prolongement de la baie d'Hudson, en suivant le cours de lurivière Abittibi, ancien passage du Nord-Ouest. Au Nipissingue, le futur chemin se raccordera avec la grande voie du Pacifique, quitraverse tout le nord de la province d'Ontario. Et, en ce qui concerne la anoïtié orientale du chemin, elle s’étendra d’abord depuis Saint-Jérôme jusqu'aux Piles, sur le Saint- Maurice, et de là, se rattachant au chemin de for du lac Saint-Jean, ira se terminer à Tadoussac, devenu le port d'hiver du Sain-Laurent. Cette dernière moitié parcours une longueur de chemin estimée à quatre cents milles. Ce sont là les proportions de notre province, la plus vaste de toutes celles qui constituent l'Amérique britannique.
Une des considérations qui viennent naturellement
à l'esprit, en présence de cette gigantesque entreprise, c'est qu'elle contribuera plus que toute autre chose à retenir au pays nos nationaux, à les empêcher d'émigrer aux Etats-Unis; c'est qu'elle aura encore pour résultat de former dés ingénieurs et des mécanis canadiens-français. Le besoin s'en fait terrible. ment sentir maintenant, et s'en fera sentir bien davantage encore à mesure que la province se peuplera. Les grands travaux d'utilité publique que nous avons
vus" quins prése Angl Ja dir diens nieur sectic présu matiol hum: aussi leur
Prêto l'œuv cinqo ferve:
parol amen ment nous
sur l rentid fortifi notre les ve forces
vu s'accomplir dans une suecession rapide, depuis une quinzaine d'années, sont tous une école ; mais jusqu'à présent, cette école a été dirigée exclusivement par des Anglais où par des Américains, Il nous fant arriver à Ja direction, nous aussi ; il faut qu'il y ait des Cana diens.Français enpables d'être, eux aussi, des ingénieurs en chef, ou tout au moins des ingénieurs de section, sur notre propre territoire. Ce n'est pas trop présumer de l'intelligence et de la capacité de nos nationaux, qui, À coup sûr, forment partie de l'espèce humaine et peuvent prétendre, à co titre, faire aussi bien que les autres peuples, pourva qu'on leur donne l'instruction-et la pratique nécessaires, Prêtons donc tout notre concours à l'exéention de l'œuvre immense qui doit changer la face des quatre cinquièmes du sol national ; prêtons-le activement, fervemment, les uns par la plume, d'autres por la parole, d'autres par l'action ; rendons-la populaire ; amenons, par une pression incessante, les gouverne ments à lui accorder de nouvelles subventions? et nous aurons appuyé l'élément français d'Amérique sur l'inattaquable et indestrctible rempart des Laurentides ; nous aurons exereé le meilleur moyen de fortifier, de grandir et de rassembler en même temps notre peuile qui, aujourd'hui, se disperse, Lilas! à tous
les vents de l'aventure, et va prodiguer à l'étranger des forces dont l'ensemble doublerait presque les nôtres.
Cette œuvre s’accomplit déjà par sections isolées, d'une étendue plus ou moins grande, suivant les besoins locaux et sans qu'on se rende compte .peutêtre de la part qu'apporte chaque tronçon séparé au résultat définitif, tant la force des choses pousse les hommes à remplir inconsciemment leurs destinées. Mais pour coux qui voient clair dans l'avenir, pour œux qui ont eompris tout ce qu'annonçait de développements infinis le premier jalon posé par le euré Labelle, il n'y a pas d'hésitation à avoir: le devoir impérieux leur commande de s'unir de volonté, d'efforts et d'action pour arriver à la réalisation la
plus rapide et la plus complète des projets de celui que l'on peut appeler “ le grand Canadien.”