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L'Outaouais supérieur [microforme]

. Le présent ouvrage est en quelque sorte la continuation d’une œuvre commencée, en 1880, par l'histoire et la description di grand territoire du Saguenay et de la vallée du lac Saint-Jean. Il est * le second d’une série de volumes que j'ai longtemps eu à cœur d'écrire sur l’incomparable région qui forme le versant oriental du fleuve Saint-Laurent, et qui m'avait séduit dès la première heure par la majesté de sa physionomie, encore toute sauvage qu’elle fût, par cette puissance de fascination qu’exerce sur un esprit contemplateur une nature recélant en elle - tous les secrets de l'inconnu, et n’opposant nulle part ni obstacle ni limite aux incursions les plus fantastiques ou les plus téméraires de la pensée.

Mais il est évident que je présumais beaucoup trop de mes forces, que j'étais loin encore de comprendre la grandeur de mon sujet, et que je n'avais pas mesuré l’abîtme qu'il y a entre des impressions profondes et lé pouvoir d'en pénétrer le lecteur par le coloris et l'énergie de l’expression. Vouloir peindre le Nord me semble demander un effort excessif, dont je me sens d'autant plus incapable que mes forces, lasses de s'être portées longtemps sur des objets divers, me secondent péniblement aujourd’hui que je leur fais appel pour une entreprise dont le succès ferait mon orgueil et ma gloire.

C’est que le Nord, ce Nord immense, jadis impénétrable, aux proportions colossales, sombre et souvent terrifiant dans ses aspects, autant que d’autres fois il déborde de douceur et de mélancolie, semble avoir gardé l'empreinte primitive d’une grandeur à lui propre, toute spéciale, qu’on ne retrouve nulle part, grandeur souveraine qui défie l'imagination, qui repousse comme une témérité inexcusable, comme une profanation puérile toute tentative d’en reproduire une image même affaiblie.

On ne peut ni le saisir ni l’'embrasser dans un cadre. Ses horizons sont trop vastes ; et pendant que le regard cherche à le fixer et à le retenir, il grandit incessamment devant lui, s'élève et gagne de plus en plus la nue, comme une lente et solennelle

gravitation de notre planète vers un espace toujours reculé. JLes vagues de ses forêts, de ses collines et de ses montagnes fottent et montent dans un ciel sans limites, vers des rivages dont nul ne vait la trace, et dont la ligne de l'horizon lointain ne peut donner qu’une illusion passagère.

Quand, le soir, les grandes ombres descendant des montagnes, s’avancent comme une mer de ténèbres, épaisissent et mêlent les forêts, jettent sur l’abîme sans fond des lacs une moire sombre et intense qui engloutit en quelque instants les dernières et confuses images du jour, on dirait qu'une planète inconnue, et cependant sœur de la nôtre, descend doucement des hauteurs infinies pour la couvrir de son aile et protéger son repos. Immuables, muettes, coupant le ciel de leur longue ligne azurée, se dressant de plus en plus, et toujours reculant dans leur immobilité, à mesure que l’on croit approcher d’elles, les hautes et silencieuses montagnes, énormes et tranquilles fantômes, amoncelant la nuit autour de leurs cimes, ressemblent à des sentinelles de l’espace accomplissant sans lassitude et sans murmure une consigne (1. à 31 1213 L'RAAMARENRAERR

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Lorsque, il y a quelques années, je rêvai pour la première fois de faire un tableau général du Nord, tout le monde ignorait encore ce qu'était cet admira-

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ble domaine, qui sera, un jour, la base d'appui, la force et la gloire de notré nationalité. Le Nord était bien loin d’être alors ce qu’il est devenu depuis, loin surtout de promettre ce qu’il nous assure aujourd'hui pour l’aveuir, Voilà pourquoi je me suis: vite convaincu de mon impuissance à remplir la tâche que j'avais osé entreprendre, en présence des développements inattendus qu'avait pris si rapidement mon sujet, des développements illimités auxquels il se prête, et du cadre trap vaste qu’il impose à la pensée et au pinceau de celui qui veut en offrir un tableau ni trop disproportionné ni trop insuffisant.

Il y a encore que, dans un pays comme le nôtre, dans tous les jeunes pays d'Amérique au reste, où chacun cherche sa voie, où les destinées ultérieures ne sont ni aperçues ni même soupconnées, chacun se sent pris dès l’adolescenee d’une fièvre d'action, d’un besoin de vie publique qui l’entraîne incessamment au dehors, qui le sollicite en tous sens à se mêler au mouvement général, et que cette attraction, continuellement'exercée, développe chez lui un goût

d'action qui laisse peu de loisir pour concevoir,

mûrir et enfin exécuter une œuvre de longue haleine,

Néanmoins, comme ne saurait être stérile l'effort

qui porte en soi un objet louable et surtout patriotique,

comme le grain de sénevé emporté par le vent germe

L'OUTAOUAIS : SUPÉRIEUR q

toujours quelque part, comme il n’y a pas d’édifice qui n'ait été construit pierre par pierre et heure par heure, je me hasarde à faire un nouveau volume, que j'ajoute à celui que j'ai écrit naguère sur le Saguenay, et qui formera le point de départ d’une série que d’autres pourront compléter un jour.

J’aborde donc cette fois une autre section du grand Nord canadien, celle de la vallée de l'Outaouais ; je viens parler d’une région belle entre toutes dans un pays qui est un des plus beaux du monde. En général, nous ne connaissons pas assez cette terre qui est la nôtre, parce que notre éducation, trop tournée vers les choses abstraites, vers un passé qui va de plus en plus s’évanouissant, ne nous apprend presque rien de ce qui est autour de nous, de ce qui est devant nous, de ce qui est sous nos pas. Aussi sommesnous bien peu portés, pour le très grand nombre des Canadiens, à étudier notre propre pays et, par suite, à le faire connaître. Il en résulte le double désavantage de nous ignorer nous-mêmes et d’être encore plus ignorés des autres peuples. :

Nous n'avons à offrir à l'étranger, ou aux amis

“naturels de la nationalité franco-canadienne, que des

« livres bleus ”, des brochures renfermant aussi peu de renseignements qu’elles pullulent de fautes grossières, d’inconcevables négligences de langage, ou bien encore des brochures copiées les unes sur les

autres, qui ne sont, à proprement parler, que ues nomenclatures, que des groupements sans ordre et sans lumière, des assemblages pâteux de statistiques, ou de lourdes et indigestes compilations de rapports mis bout à bout et reliés entre eux par’ des joints informes. (1) Comment pouvons-nous, avec de pareilles choses, attirer les regards des autres peuples ? Et comment nous étonner si, dans de rares circonstances seulement, on ne fait du Canada français qu’une mention passagère, si on ne lui accorde qu'une'attention, vite’ dissipée ? Comment voulons-nous intéresser les autres peuples en notre faveur quand nous nous intéressons si peu à nous-mêmes ? Accusons-nous tout les premiers de reléguer notre propre pays à l’arrièreplan. L'étude géographique surtout en est à peu près nulle, et cependant cette étude, à notre époque d'expansion rapide et de relations multiplites, est indispensable, même au plus humble des citoyens. Hélas ! ce qui est pis encore, c'est qu’il y a parmi nous’ des écrivains de talent qui dédaignent de s'occuper du seul pays auquel ils tiennert par les liens réunis de la naissance, de l'éducation, des affections premières, de la raison, du sentiment et de l'intérêt. Ces écrivains, quand ils s'adressent à

(1) Exceptons-en les brochures de M. J-C. Langelier, qui renferment beaucoup de renseignements, qui sont faites avec méthode et que l’on peut toujours consulter avec fruit.

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notre public, ne l’entretiennent guère que de sujets qui lui sont relativement fort .indifférents, ou qui ont été traités cent fois avant eux par des auteurs d’une compétence,. on l’admettra aisément, au moins égale à la leur... Pourtant, comme le proclame Unésime Reclus, dans cet admirable tableau géographique qu'il a appelé La terre à vol d'oiseau, “ le Canada est un des beaux pays du monde”: et moi, m'appuyant sur l'expérience de nombreux voyages et de nombreux séjours sous bien des latitudes et des climats divers, j'oserai aller plus loin encore, et j’affirmerai, sans crainte d'aucune comparaison, qu’il n’y à pas de pays plus beau que le Canada durant les mois d'été.

Il y en a de plus connus, de plus vantés et en bon nombre même. Qui pourra jamais dire combien il est monté de strophes enthousiastes et d’encens parfumé vers le ciel de la Grèce et de l'Italie? Qui pourra dire de combien d’échos flatteurs ont retenti les laës et les montagnes de la Suisse, les rivages enveloppés d'azur et de chauds rayons de la Méditerranée, les campagnes éclatantes que le soleil d’'Es-: pagne couvre de pourpre et d’or, les bords ravissants de l’Hudson lui-même, entré plus tard dans ce concert de l'imagination enchantée ? Mais je n’en dirai pas moins à l'instar du borde normand : “ Rien n’est si beau que mon Canada,

“ C'est le pays qui m’a donné le jour. ”

Lorsqu’après de longues heures de lecture ou d'étude, je m'arrête pensif pour passer en revue les prodigieuses étapes franchies depuis une quinzaine d'années, je reste comme stupéfait en présence des perspectives nouvelles qui s’ouvrent à l'infini devant mes regards, et dont quelques-unes, pour vastes et brillantes qu’elles soient, n’en deviendront pas moins, dans un avenir très prochain, des réalités qui changeront complètement la physionomie de notre province jusqu’à ses plus extrêmes limites.

Nous vivons dans un monde qui eût semblé féerique à nos pères, et nous prenons tous les jours de plus en plus vigoureux élans vers le progrès, sans, presque nous en rendre compte, et comme s’il nous était tout naturel, avec la vapeur et l’électricité pour auxiliaires, de bouleverser des conditions d’existence et de développement regardées jusqu’à ces derniers temps comme inaltérables.

Depuis des années déjà je parcours le pays en tous sens ; j'ai,,vu éclore et grandir des régions inconnues ; j'ai contemplé d’un œil filial, charmé et glorieux à la fois, des défrichements nombreux là où il semblait que l’homme ne pût atteindre ni faire ger-

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mer Ja plus faible espérance ; j'ai promené/mes pas

au sein de ces asiles primitifs, où vont bientôt apparaître des sociétés toutes formées ; etjaujourd'hui,

revenu de ces excursions et de ces courses en apparence sans mobile, mais pleines d'enseignements, je me plais à rassembler sous mon regard le spectacle de ces scènes si diverses, à regarder se dérouler devant moi les admirables perspectives qu’elles renferment, et le tableau d’un avenir que la rapidité du progrès rend, pour ainsi dire, présent à nos yeux.

Animé, par-dessus toutes choses, d’une tendresse

profonde pour la race à laquelle j'appartiens, amou-

reux de son prestige et désireux de contribuer de toutes mes forces à l’assurer et à le maintenir, je viens avec empressement apporter le concours de ma plume et de mon expérience au gouvernement actuel, qui a la conscience de nos destinées, le désir et l'énergie de les accomplir, à ce gouvernement qui a substitué l’action, les solutions rapides et nettes aux déclarations stériles dont on s'était contenté jusqu’à présent, déclarations que l’on répétait d’année en année et qui semblaient un thème convenu, le dernier degré enfin de la satisfaction que l’on pût accorder au public.

Jetez un peu les yeux sur le spectacle, si propre à nous enorgueillir et à stimuler les jeunes ambitions, que présente en tous sens le développement rapide de notre province. C’est aux jeunes gens surtout

que je m'adresse, à ceux qui ont l'avenir devant eux et qui sont encore incertains de leur voie. Regardez, rendez-vous compte et décidez-vous. Qu'étions-nous il y a quinze ans à peine ? Un pays encore dans les langes, étouffé dans une politique de centralisation absorbante, sans horizons pour la jeunesse, condamné d'avance à cette immuabilité funeste qui est le commencement de la déchéance. Parler de colonisation à cet.æ époque, c'était simplement ressasser un vieux thème ridicule, tourner une manivelle uniforme et obligée, comme ces formules qui font partie nécessaire d'un discours du trône ou d’un appendice de statut. On faisait voter des octrois annuels comme on inscrit un antique et vénérable préambule à une loi que personne ne comprend ; on donnait des subventions aux députés pour faciliter le vote des électeurs bien disciplinés, mais on n’en donnait pas au pauvre aéfricheur qui suait à grosses gouttes au fond des forêts, et qui demandait en suppliant de pauvres petits chemins, bien primitifs, bien grossiers, mais suffisants pour lui permettre de sortir du bois et de se procurer les ressources indispensables à sa famille. Une bonne partie de la province était entre les mains de spéculateurs qui en entravaient l'établissement et ne voulaient démordre d’aucune de leurs prétentions ; et, ce qui était plus déplorable encore, c’est que la loi semblait impuissante contre eux, c’est qu’on n'osait

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l'invoquer, ou plutôt, qu’on n’osait point la faire exécucuter, malgré les conditions formelles de défrichement imposées aux détenteurs de vastes étendues de territoire.

Depuis l'établissement de la Confédération, on peut le dire d’une manière générale, alors que rendus entièrement à nous-mêmes, nous devions comprendre quelle était avant tout notre mission sur ce continent, aucune question n'avait été laissée dans un marasme aussi profond, dans un abandon aussi funeste que celle de l'établissement agricole de notre province.

C’est en vain que tous les pays de YA ditus, les Etats-Unis, le Brésil, le Chili, la République Argentine, et tout près de nous, la province d’Ontario spécialement, donnaient l'exemple de la subordination de tous les intérêts publics, quels qu’ils fussent, à l’intérêt majeur, essentiel, primordia!, de ia colonisation, nous ne voyions que l’augmentation plus ou moins grande des revenus provenant de la coupe

des bois, nous semblions encourager l’émigration de

nos coiapatriotes, et nous préparions peu à peu la déchéance de notre nationalité en sacrifiant le colon au spéculateur, le sol à la forêt,

Et c'était nous cependant qui avions le plus besoin de développer notre pays, de nous répandre et de nous fortifier par le nombre! nous, placés seuls en présence de races qui nous considèrent comme une

anomalie sur un continent presque tout entier saxon, nous qui avons à faire, pied à pied, une lutte de tous les jours, rien que pour exister et pour nous maintenir, sans perdre de terrain et sans déchoir, tandis que les nationalités qui nous entourent n’ont qu’à aller de l'avant pour atteindre leurs destinées, sans avoir d’autres obstacles à combattre que les obstacles naturels de la route et les difficultés que rencontre, partout et toujours, le moindre progrès humain.

Non seulement nous avions l'air de prêter la main à notre propre déchéance, mais encore nous ne voulions rien entendre aux paroles de ceux qui combattaient sans relâche au nom du colon et qui cherchaient à nous faire connaître eëmbien notre pays si

dédaigné était riche en sol, riche en minéraux, riche à profusion de toutes les richesses qui peuvent faire prospérer une grande nation.

De là tant de notions fausses alors, soigneusement entretenues, sur la prétendue stérilité de bien des par- : ties de notre territoire reconnues aujourd’hui comme remarquabiement fertiles. De là aussi cette émigrationlamentable vers les Etats-Unis, qui appauvrissait nos vieilles paroisses, et empêchait l’éclosion et l'épanouissement des contrées nouvelles. Il semblait que le peuple canadien ne pôût sortir des limites tracées par les premiers établissements, le long des rives du Saint-Laurent et de celles des principales

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[rivières. Aller au delà, ou en arrière, et surtout péné-

trer dans les plantureuses vallées du nord, si favorables aux pâturages, à l'élevage en grand des belles races bovines et ovines, semblait une utopie que

J’aveuglement ou l’ignorance ou la connivence désas-

treuse des hommes an pouvoir nourrissait pour mieux détourner de leur objet véritable les octrois consentis pour la colonisation.

Oui, l’immerse et superbe Nord, espoir, grandeur, force et gloire future de notre patrie, n'apparaissait encore en ces temps-là qu'à travers un immense

voile de brouillards, comme la région &u mystère et

de l’impénétrable. On se le figurait à peu près de même qu’on se figure aujourd’hui les côtes les plus

| lointaines du Labrador, où les Esquimaux s’élancent

à la poursuite des phoques et des ours blancs, sur des

‘champs de glace éternels. Et moi aussi, comme tant

d’autres, à cette époque encore si récente, je croyais

quétout le Nord, à partir du 49e degré, plus ou moins | en deça ou au lelà, n’était qu’une vaste contrée inha- : bitable, incuhe, livrée à une solitude farouche et à

un silence sans fin. Je croyais que le domaine utili-

| sable de l’homme finissait à la latitude des lacs que | forme en s’élargissant l'Outaouais supérieur, ou tout

au moins à la ligne de faîte qui sépare les eaux du Saint-Laurent de celles de la baie d'Hudson ; et

, quand; parfois, mon imagination se portait vers 60s

lointaines, profondes et vagues étendues, toujours ignorées, et qui semblaient attendre le premier regard de l’homme, je m'y plongeais ainsi que dans un rêve, et mon esprit s'emplissait de visions fan: tastiques, grandioses, et j'oserai dire prophétiques. Oh ! c’est que rien n’est aussi terrifiquement grand que cette large et puissante assise du continent américain, qui forme notre empire à nous, habitants du Dominion. Le monde finit là où s’arrête ce prodigieux et formidable domaine, Nous allons jusqu'aux extrémités de la terre connue ; au delà, le globe, étouffant sous l’étreinte des glaces éternelles, ne donne plus signe de vie que par des convulsions, Il secoue tous les ans l’épaisse muraille qui l’enveloppe, avec des craquements effroyables dont au loin la terre gémit. Les rivages hérissés, formés d'énormes entassements, s’ébranlent, et les banquises qui les encombraient, de la base au faîte, surprises par ce choc, s’entr'ouvrent en découvrant des abîmes, se disloquent avec un bruit qui couvrirait la voix de la foudre, et s’engouffrent de tout leur poids dans le sombre Océan. Des montagnes de vagues, lancées dans les cieux par cette terrible chute, s’entre-choquent en faisant jaillir des milliers d’étincelles qui illuminent l’abîme béant, puis vont s’abattre sur les rochers, sur les falaises et sur les pics qui bordent toute la rive, comme ces énormes ras de marée du Pacifique qu’un tremble-

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ment de terre précipite sur les rivages de l'Ouest américain, et qui engloutissent dans leur débordement furieux jusqu'aux campagnes les plus lointaines.

Je viens d'aborder, dans les lignes qui précèdent, le sujet de la colonisation et plus particulièrement de l'établissement de la partie septentrionale de notre pays. Ne scrait-on pas porté à croire, après tant de discours débités et de pages écrites sur la matière, que c’est là ramener une chose banale, fastidieuse, fourbir à neuf un thème usé qui a longtemps été la formule la plus commode et la plus en usage du charlatanisme et de la spéculation politique ? Combien de fois même n’a-t-on pas fait servir cette cause nationale, sacrée, à couvrir toute sorte d’opérations louches, de détournements des fonds publics au profit de localités, de partisans, de simples fantoches, d'êtres imaginaires dont les noms servaient à masquer de coupables manœuvres ? Et cependant, c’est là l4 question par excellence, celle qui, si elle eût été bien comprise, honnêtement et pratiquement développée dans le domaine des faits, aurait, à l'heure qu’il est, peut-être porté au double le chiffre de la population franco-canadienne.

Hélas ! quels retours amers on fait vers le passé, quand on songe que cette œuvre de la colonisation a été si longtemps non seulement incomprise, mais encore faussée, détournée de ses voies naturelles par la passivité ou l’indolence injustifiable de gouvernements formés de nos propres nationaux! On reste consterné et l’on n’a le coïrage de condamner personne, parce que l’énormité du mal commis chasse de l'esprit toute autre pensée que celle des milliers, des centaines de milliers de nos compatriotes que l'émigration a dévorés par générations entières ; parce que la possibilité de remédier au moins par-

tiellement à cette plaie endémique nous remplit d’un

tel espoir, d’un désir si ardent de prendre tous les moyens d'y réussir, qu'on oublie le mal à l’idée de tout le bien qui peut être fait, rapidement, victorieusement, sur un champ encore illimité.

La colonisation, j'y insiste, est l’œuvre par excellence, l’œuvre vitale, et elle seule peut nous assurer une prospérité normale, solide et durable.

‘En elle est, en effet, le fondement de notre édifice na-

tional. “L'établissement de nos régions les plus favorisées est la base même de notre développement. C’est uniquement par l'expansion de notre race que

- nous arriverons à poser sur le sol de l'Amérique un

pied ferme, et à l’y maintenir en dépit de tous les assauts. Il faut que le petit peuple franco-canadien

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r perhasse liers, s que ières ;

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active de ces étrangers sur le sol du ,Dominion

s'accroisse et se fortifie sur son propre sol, s’il veu faire une concurrence au moins égale, sinon victorieuse, aux races scandinave, teutonne et anglosaxonne qui débordent à flots pressés sur le continent américain. Il le faut, parce que ces races nous sont pour le moins antipathiques, sinon hostiles à des degrés divers, et parce que rien ne leur conviendrait si bien que notre disparition. Il faut coloniser, nous répandre comme une marée montante dans l’est de l'Amérique britannique, afin de contre - balancer l'Ouest colossal où se déverse déjà l'élément anglais de nos cantons ruraux et une grande partie de celui d'Ontario même. Il le faut, autant dans l'intérêt de la religion que dans celui de la nationalité, deux choses qui n’en font qu'une pour le Canadien-Fran-

Gais, comme l’image dédoublée d’un même objet,

comme la moitié par égard au tout, comme deux éléments essentiels l’un à l’autre. Toute considération doit s’incliner devant la question de race ; tout intérêt majeur, oserons-nous dire, toute industrie, si vaste et si précieuse qu’elle soit, doit lui céder le pas.

On ne saurait croire les efforts constants et acharnés qui se font pour noyer les Canadiens-Français, partout où ils essaient de pénétrer en dehors de la province de Québec. Les appels réitérés aux émigrants scandinaves et teutons, la transplantation

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