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n’ont pas d'autre cause ni d'autre objet, De là cette avalanche des Européens septentrionaux, gens qui peuvent braver l’inclémence du climat et les rigueurs de la vie du Nord avec presque autant de succès que nous. De là ces colonies suédoises, nor végiennes et finlandaises qui ont été dirigées de plus en plus vers le Manitoba et le Nord-Ouest, et que l’on destine sans aucun doute à servir,de barrière à l’élément canadien-français qui vondrait s’acheminer, d’un côté vers la vallée de la Saskatchewan, de l’autre vers la baie d'Hudson, deux directions différentes auxquelles conduit seule la route de l'Outaouais supérieur,
Les efforts redoublés des marchands de bois pour repousser les colons et s'emparer du domaine public sont encore une des formes de l’hostilité, à peine déguisée, à notre race. Les marchands de bois ont feint de considérer jusqu’aujourd’hui le colon comme un -accapareur inopportun du patrimoine national. Ils l'ont représenté comme tel,—bien ‘plus, comme un destructeur aveugle du bois, n'ayant d'autre but que de réaliser quelques dullars avec ce bois abattu sur des lots qu’il n’avait aucune intention de défricher. Ils ont entassé contre lui calomnies sur calomnies et ont, chose inconcevable! réussi de la sorte, en généralisant quelques abus isolés, en représentant la masse entière des colous comme autant de para-
à cette ns qui igueurs cès que nnes et en plus on des- $lément F, d'un
l’autre férentes itaouais
ois pour ine puà peine bois ont comme \ational.
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sites dangereux du sol, à créer les plus fausses et les plus funestes impres- sions,
Depuis 1874, sans que les gouvernements le voulussent et par suite des notions désastreuses qui . prévalaient, la législation n’a cessé de favoriser le marchand de bois au détriment du défricheur ; elle s'est accentuée dans ce sens à chaque période, jusqu’en 1883, époque où l’on combla la mesure par la création de ces “ réserves ” qui étouffaient graduellement la colonisation, mettaient la corde au cou du colon et en présentaient le bout au commercant de bois, qui:n’avait aucun scrupule de tirer dessus, quand ses intérêts, le temps, les lieux, les circonstances le permettaient.
Et ce n’est pas tout. N’a-t-on pas vu, en présence du mouvement qui commençait à s'effectuer avec vigueur vers les cantons nouveaux, n’a-t-on pas vu des fonctionnaires, des agents des terres même, chercher à l’enrayer en prétendant que les revenus provenant des concessions de bois devaient l'emporter sur les intérêts de la colonisation ? Ne les a-t-on pas vus se faire les complices des ennemis du pays, refuser à des colons, sous les. plus futiles prétextes, les lots qu’ils demandaient, en chasser d’autres, sous des prétextes plus futiles encore, de lots depuis longtemps occupés, défrichés et cultivés par eux, et déployer un tel zèle dans cette persécution insensée,
Qu
qu’ils avaien* fini par jeter la confusion dans le département des Terres, et par faire épouser leurs odieuses et criminelles préférences par les ministres eux-mêmes ?
Voilà pourquoi tant de milliers de Canadiens- Français avaient pris la route des Etats-Uuis, Ils ne pouvaient pas trouver un pied de terre pour eux dans le pays qui leur appartenait et dont les sept huitièmes sont encore inhabités. Et pendant ce temps les plus belles parties de la province étaient au pouvoir des vautours de la forêt, qui se couvraient du fallacieux prétexte de la protection des bois, et qui auraient volontiers fait abattre en un seul jour tout ce qui restait d'arbres debou' s'ils en avaient eu le pouvoir, les moyens, et s’ils avaient trouvé des acquéreurs aussi promptement qu'ils eussent fait la destruction prompte et irrémédiable.
Croirait-on que nos forêts étaient menacées d’une destruction complète par le feu, que des colons au désespoir se disposaient à y mettre dans les temps de sécheresse, afin de trancher, par ce terrible moyen, une question qui faisait leur désolation et leur malheur ? On leur disait : “ Vous n’avez pas le droit de vendre le bois sur vos lots, mais vous avez le droit de le brûler pour faire des défrichements. Alors ces malheureux qui, souvent sans aucun moyen d'existence, se voyaient frustrés, au profit
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d’un riche concessionnaire, de la seule ressource qui leur eût permis d'attendre un an ou deux le produit le leurs défrichements, étaient prêts à commettre des actes d’un épouvantable vandalisme. Accablés de découragement, poussés aux dernières extrémités de la fureur et du désespoir, ils étaient prêts à consommer eux-mêmes la ruine de nos forêts, à attiser, à allumer de leur propres mains les incendies qui les dévorent, à détruire enfin, par une dévastation sauvage.et sans frein, cette industrie forestière qui détruisait leurs foyers et les chassait, eux, leurs femmes ct leurs enfants, du sol de leurs pères.
Jusqu’aujourd’hui la colonisation, comme on a pu en juger par les pages qui précèdent, a été une œuvre toute de hasard, d’inconséquences, une œuvre sans suite, sans méthode, s’accomplissant sans l’intelligence du principe qui est au fond de toute œuvre sérieuse, et sans la lumière de ce principe. Ici, nous faisons abstraction, bien entendu, des individualités qui, quoique placées dans des situations imporiantes et responsables, ne pouvaient rien contre l’état des choses ni ne pouvaient conduire l’attelage, puis-
qu'elles n’en tenaient pas les rênes.
Pour réussir, la colonisation devait être laissée
aux mains de ces hommes exceptionnels qui ont
LL surgi si heureusement parmi nous, de ces inspirés qui, | comme le curé Labelle, ont compris que l’établissement sérieux du pays ne pouvait s’entreprendre et ne pouvait se continuer qu’en adaptant à des régions distinctes par leur climat et leurs productions des | règles conformes, et surtout en subordonnant len- | semble à une méthode simple, mais suivie, à certains principes élémentaires que l’expérience et l’histoire du pays indiquaient comme ayant présidé à ses
| origines et à tous ses agrandissements successifs.
Pénétré de l’idée que dans la colonisation se trouve a solution de toutes les autres questions, que la possession du sol assure la souveraineté à l'individu comme au peuple ; convaincu par l'expérience et la raison que les gouvernements soat en général lents à agir, que, fussent-ils animés des meilleures intentions, ils sont souvent empêtrés dans la routine, retenus M ‘ par la défiance ou l’incrédulité, souvent même frappés À d'impuissance, le curé Labelle a senti que la colonisation méthodique d’une région spéciale, pouvant servir d'illustration, valait bien les efforts et le dévouement de toute une vie consacrée aux plus patriotiques et aux plus nobles labeurs.
Il avait devant lui, dans l’espace s'étendant au nord des comtés de Terrebonne et d'Argenteuil, toute
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une vaste contrée à pen près inhabitée, couverte de forêts, remplie de montagnes à travers lesquelles il
semblait impossible de se frayer un chemin, des
rivières, des lacs sans nombre, et, en moins de
quinze ans, il y a domicilié plus de quatre mille
âmes, familles de colons venues des comtés voisins,
et surtout du sud du comté de Terrebonne qui était
son principal foyer d'opérations, son fournisseur
d'hommes par excellence. Lui-même, en tête des pionniers, il ouvrait le chemin avec la hache au milieu
de la forêt ; il les guidait, vivait de leur vie dans les
“ chantiers”, ne les laissait que pour retourner en
passant à sa paroisse, ou pour faire des voyages con-
tinuels par des chemins impraticables, ou enfin pour
se rendre auprès des gouvernements où un temps
précieux se passait à solliciter des secours, à démon- ‘ trer l'injustice des lois de colonisation, à secouer les
inerties, à stimuler les lenteurs officielles et à enlever
de haute lutte, quand il y parvenait, quelques lam-
beaux: d'appui, quelques miettes d'aide pour ses
défricheurs, ces hommes les plus précieux de toute
notre population, les plus dignes, non pas seulement
de la sollicitude, mais bien plutôt des faveurs des
pouvoirs publics. Ces choses-là sont notoires.
Le curé Labelle jetait en même temps les fondements de la ‘“ Société de colonisation ” de Montréal, laquelle devait recueillir des fonds et des dons pour le
succès de l’œuvre nationale, et il obtenait de l’administration provinciale qu’elle accorderait pour les chemins de colonisation une subvention égale au tiers des montants perçus annuellement par la société. Plus tard, il réussissait également à établir une société de colonisation pour le diocèse d'Ottawa, société qui a pris rapidement des proportions inattendues. Tout cela était le résultat d’une méthode simple, naturelle, que lintelligence et surtout le patriotisme élevaient à la hauteur d’une longue et profonde expérience.
Cette méthode, la voici.
Le Canadien est essentiellement colonisateur ; l'histoire, depuis plus de deux cents ans, le démontre de toutes les manières. Mais le Canadien n’est colonisateur, dans le sens pratique du mot, qu’à une condition, c’est que la cvolonisation marche avec la religion. De là le double rôle du clergé dans ce pays : conduire les âmes au ciel et les défricheurs à l'entrée des fois vieines. S'il n’est pas GuLVaincu ue pouvoir obtenir, daus un temps donné, les secours essentiels de la religion, le Canadien éprouve une soite de répugnance insurmontable pour des défrichements lointains, pour un isolement qui ne lui apporte pas en compensation la certitude d’une vie meilleure, Aussi, pensait le curé Labelle, fautil en même temps que des moyens de communica-
l’admi- Dur les sale au par la , établir Ottawa, inattennéthode rtout le ngue et
isateur ; , le déanadien not, qu’à
marche du .clergé les défrin’est pas sg donné, anadien able pour t qui ne de d’une lle, fautamunica-
tion et des arpentages promptement exécutés, la construction d’une chapelle et un missionnaire précédant ou du moins accompagnant les défricheurs sur les lieux. S’il n’est pas possible d’avoir un missionnaire dès le début, qu’on fasse choix en tout cas d’un site pour une chapelle, et le colon, encouragé par la perspective d’y voir bientôt s'installer son pasteur, se mettra avec ardeur à l'ouvrage et sera soutenu par l'espérance, en attendant la réalisation de cette espérance.
“ Le colon ”, disait le curé dans une petite brochure publiée dès 1878, “en apercevant le clocher et le prêtre dans la forêt, le colon entrevoit, dans un temps rapproché, l'augmentation de la valeur de la propriété, à la suite le médecin, le notaire, le marchand, le moulin, la municipalité religieuse, seolaire et civile... Il faut adopter un plan de colonisation en rapport avec les mœurs, les idées, les habitudes et les besoins religieux et moraux des Canadiens- Français.
“Faites vivre un prêtre dans un canton, construisez une modeste chapelle pour y dire la messe, et là colonisation de cette localité se fait comme par enchantement, pourvu que l’on colonise graduellement et que l’on suive la zône des bonnes terres. Il est nécessaire de conduire, comme par la main, les braves colons dans ces belles terres, de leurouvrir, dans
chaque canton, une route en communication avec les grands centres de commerce, et de leur procurer, aussitôt que faire se pourra, un prêtre et une modesie chapelle qui les réunisse au moins une fois tous les quinze jours. En adoptant le système paroissial pour coloniser, on se sert d’un grand levier qui est en harmonie avec les besoins, les désirs et les aspirations des Canadiens-Français.”
Maintenant, veut-on savoir quel avait été le résultat de cette méthode, en apparence si simple que personne n'aurait voulu se donner la peine d'y penser ? C’est au’en l’espace d’une quinzaine d’années, le mouvement colonisant avait poussé dans la vallée de la rivière Rouge, principal théâtre de l’apostolat et des travaux prodigieux du curé Labelle, une population de plus de huit mille habitants nouveaux ; dans le comté d'Argenteuil seul, nn nouvel apport de quatre mille âmes, composé uniquement de nos nationaux, et, dans le comté de Terrebonne, une augmentation extraordi aire qui contrastait avec la diminution que l’on voyait s’opérer dans plusieurs régions avoisinant la métropole commerciale de la province.
Que cet exemple suffise et surtout qu’on l’imite
et, avant vingt ans, la physionomie agricole de la province ne sera plus reconnaissable,
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L'OUTAOUAIS SURÉRIEUR 81
Iei, il est indispensable de retourner un moment sur nos pas et de remonter jusqu’à l’époque néfaste d'abandon et de laisser-faire dont nous avons parlé précédemment, alors que le peuple canadien ne comyrenait plus où le conduisaient ses gouvernants, ni ce qu'allaient être ses destinées. Il ne les entrevoyait même pas confusément, il se sentait de plus en plus amoindri, effacé, borné à un étroit horizon relégué à sa province de Québec comme dans une “ réserve ” et restant étranger au mouvement général, puisqu'il était un peuple à part, remplissant un rôle unique et poursuivant des destinées spéciales. Mais ce n’était là qu’une apparence. Nous traversions une phase peut-être nécessaire de notre développement, nous subissions une crise dans notre croissance. C’est dans ces époques troublées et obscures que surgissent des hommes dont la mission est d'accomplir ce que
ne veulent pas faire ou u’essaient pas de faire les gouvernements.
Qu'on me permette, tandis que je jette à la hôte un regard rétrospectif sur notre histoire encore
Al
récente, de m'arrêter à un seul événement bien modeste, bien obscur en apparence, mais d’où datent, suivant moi, l’éclosion et l’accomplissement de vastes projets, événement qui a été le point de départ du mouvement imprimé à la colonisation, à la création des voies ferrées et au progrès inattendu de l’industrie dans la plus vaste et la plus importante partie de notre province. :
Il y a près de douze ans, le 9 octobre 1877, un beau soleil d'automne se levait sur Montréal, dont la population française se préparait à célébrer l’inauguration d’un petit chemin de fer d’une utilité toute locate.et d’une longueur seulement de trente milles, fait bien simple, devenu commun de nos jours, et qui, même alors, excitait encore plus la. curiosité que l'enthousiasme. Montréal allait tout uniment offrir à quelques campagnes du Nord un débouché pour leurs produits et une voie de communication rapide pour leurs habitants. C’est là tout ce que l’on pensait et tout ce que l’on disait. Mais dans ce fait si simple, comme dans l’œuf de Christophe Colomb, il y avait tout un monde. Que nous avons marché depuis, et
bien tent, astes rt du ation nduspartie
7, un dont la naugupute lo- Les, fait et qui, té que offrir à
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avec quelle vitesse ! Un seul homme peut-être alors connaissait toute la portée de cet événement sans aucune importance apparente, parce qu'il l'avait longtemps préparé d'avance, parce qu'il en avait mesuré, lentement et mûrement, les développements futurs. Ce petit chemin de fer, modestement appelé “de colonisation”, et qui allait de la métropole commerciale à Sairt-Jérôme, était l’œuvre du curé Labelle, de cet homme qui, depuis plusieurs années, travaillait obscurément, maïs avec une ardeur, avec une ténacité, avec une force et une activité de géant, à reculer les limites habitables de la province et à peupler des solitudes.
Avec le chemin de fer de Saint-J'érôme s'ouvrait, à quelques lieues en arrière de Montréal, une région encore presque inconnue, à peine défrichée, portant une physionomie farouche et l'empreinte des sueurs des colons courageux et dédaignés qui avaient entamé la lisière des forêts, regardées comme inaccessibles. Le Nord, c'était alors la région interdite, fermée à toute entreprise de colonisation et même d'habitation, condamnée à l’immuable repos de la stérilité, .et dont l'imagination même n'osait interroger les lointaines et ténébreuses profondeurs
Les ‘années passèrent. Le Nord apparut sans’son
. cortége obligé de glaces et sans la physionomie rébar-
bative que lui donnait la légende. Une fièvre intense
HU gli
de progrès s’était répandue dans le Canada. A côté de nous, la province d’Ontario avait parcouru de superbes étapes ; elle se rayait de chemins de fer qui reliaient entre eux tous les endroits de quelque importance et s’'épanouissaient jusque dans le lointain district de Muskoka, sur les bords de la baie Georgienne. Elle offrait toute espèce d’appâts à l’émigrant européen, et doublait, triplait l'étendue de ses ressources par le zèle avec lequel elle les faisait valoir. Son activité était incessante, et quoiqu’elle eût, elle aussi, des partis politiques irréconciliables, l'esprit de parti s’y effaçait invariablement devant l'esprit public, et Ontario marchait à pas de géant vers des destinées qu’elle croira longtemps encore supérieures à celles des autres provinces de la confédération.
Un tel exemple devait être contagieux. Il était impossible qu’un jeune pays, plein de sève, comme le nôtre, restât indéfiniment inerte. Le spectacle de ses forces immobilisées, sans qu'il sût comment les rendre utiles, finit par lui porter sur les nerfs, et il chercha des voies nouvelles pour son activité, des objets nouveaux vers lesquels la diriger, tous les moyens enfin de sortir de l'arrière-plan où il languissait, de se créer une vie propre au milieu des autres provinces.
A côté uru de fer qui juelque le loinla baie à l’émide ses faisait iqu’elle iliables, devant le géant s encore a confé-
Il était comme tacle de ment les rfs, et il ité, des ous les il lanlieu des
Le chemin de fer du Nord, qui avait été tour à tour un objet de ridicule et de pitié, qui avait rencontré tous les obstacles, subi la coalition de puissants intérêts hostiles, pendant plus de vingt ans, était maintenant en pleine voie d'exécution. Non seulement on ne discutait plus sa possibilité, mais on cormmençait même à admettre qu’il donnerait avant peu de beaux bénéfices.
Grâce à la petite ligne qui maintenant reliait la métropole commerciale au grand chef-lieu des “ Cantons du Nord,” il s'était produit dans ces derniers un mouvement de colonisation extrêmement remarquable; et le curé Labelle, pour qui le repos était désormais chose impossible, ne cessait d'y ‘pousser tous les ans de nouveaux essaims qui grossissaient les groupes épars, abattaient la forêt et reculaient de plus en plus les limites du domaine cultivé.
Il n'avait cessé de prêcher, d'écrire. Il avait fondé des sociétés de colonisation, fait ouvrir des chemins nombreux, recueilli de l'argent, jar tous les moyens imaginables, pour sustenter ses patriotiques labeurs, inventé nombre d’expédients ingénieux pour procurer à ses colons des moyens d'établissement et des
ressources temporaires. Il avait animé de son souffle
irrésistible tous ceux qui pouvaient contribuer à son
œuvre, et à cette œuvre il avait consacré tous les
loisirs que lui laissait son ministère, ses jours et ses nuits, tout ce qu’il possédait, sa personne tout entière,
Tantôt sous le dôme des forêts, parmi les défricheurs qu'il aidait de ses propres mains, qu’il conseillait, qu'il enflammait de son ardeur patriotique, tantôt allant de paroisse en paroisse, de la capitale provinciale à la capitale fédérale, parcourant le pays en tous sens, battant toutes les routes et fra pant à toutes les portes, le curé Labelle n'avait cessé d’être constamment en campagne, au nom de l’œuvre chère et sainte avant toutes, l'établissement de nos contrées encore vierges, mais assurées d’une maternité féconde, pourvu que l’homme y portât son travail, sa confiante activité et eût la patience d'attendre pour recueillir le fruit de ses sueurs.
Mais “l’apôtre du Nord ” ne s’arrêtait pas, dans sa pensée et dans ses entreprises, à la génération actuelle. Il embrassait notre avenir et voulait ouvrir à notre race, dans l’immense territoire qui s'étend de l’est à l'ouest, depuis la baie d'Hudson jusqu'aux montagnes Rocheuses, un domaine qui lui appartînt en propre et qui fût comme le rempart, l'asile invulnérable de la nationalité franco-canadienne. Tout à coup il apparut de nouveau devant le public et le jeta dans l’étonnement par l'exposé d’une partie de son vaste projet, projet que nul ne pouvait même
soupçonner et qu’on eût regardé tout d’abord, dans un temps moins fécond que le nôtre en prodiges, comme une gigantesque chimère.
IF s'agissait de prolonger “le chemin de colonisation de Saint-Jérôme ? à travers les trois comtés d’Argenteuil, d'Ottawa et de Pontiac, jusqu'au lac Tir 3camingue, c’est-à-dire jusqu’à la limite occi le de notre province.
Mais ce n’était là que la partie occidentale de la ligne, ça n’en était qu’une aile ; il fallait l'envergure complète. Une aile était déployée vers l’ouest, il fallait en déployer une vers l’est. Aussi était-il indispeusable que le chemin de fer de Saint-J érôme traversât la vallée du Saint-Maurice, celle du lac Saint-Jean et vint aboutir à Tadoussac, qui est, suivant le Père Lacasse, notre véritable port de mer d'hiver. Mais écoutons le curé Labelle expliquant lui-même son projet devant une assemblée publique du comté de Terrebonne, qui eut lieu pendant l'hiver de 1882.
“ Le chemin de fer que je voudrais voir construire
irait jusqu’au lac Témiscamingue ; de là il pourrait se souder aux voies de l'Ouest ; de là encore, et ce | serait le point le plus rapproché, le plus avantageux, Jon pourrait pousser un embranchement jusqu’à la }baie d'Hudson. Voilà pour l’ouest. Du côté de l’est qui nous empêcherait de traverser les Laurentides
pour arriver jusqu’à la région du lac Saint-Jean ? Notre chemin trouverait là une descente jusqu’à Québec; il pourrait encore en trouver une autre en decà, par le chemin des Piles jus ju’à Trois-Rivières. Ces chemins de descente desserviraient le trafic local de Trois-Rivières et de Québec.
« À partir du lac Saint-Jean, ce “ Grand Tronc” des Laurentides pourrait suivre la rive est de la rivière Saguenay, en inclinant vers le sud, et atteindre facilement Tadoussac, qui, la chose est reconnue aujourd’hui par les hommes les plus compétents, peut former un magnifique port de mer.
“ Cette voie serait ainsi la plus courte pour ."t l'immense trafic de l'Ouest. On peut concevoir de qu’elle importance serait cette ligne, sans parler du trafic local qu’elle créerait sur son parcours, tant pour la colonisation et l'agriculture que pour l'industrie; car la plupart des rivières que l’on rencontre à cette distance sont coupées de rapides et de chutes qui forment des pouvoirs hydrauliques d’une valeur incalculable.
“ Voilà l’idée, voilà le plan. Ilest grand comme l'avenir de notre province. Un jour il sera réalisé ; les Laurentides auront leur Pacifique comme les provinces de l'Ouest et comme Ontario. Cela pren-
dra du temps sans doute, mais un jour on verra
Muse voir de rler du 8, tant l'indusontre à
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le couronnement de cette grande œuvre. Et cette ligie nous donnera une telle force qu'ou ne saurait la calculer, et qu’il n’y aura aucune puissance sur terre pour nous disputer l’empire de cette province de Québec, notre patrie.
‘“ Comme il en est de toutes les grandes choses, on accomplira celle-ci par étapes et avec le temps. On verra tôt ou card le commerce de l'Ouest passer par ici; mais pour réussir en cela, il faut que tout le monde ie veuille et soit prêt à s'imposer les sacrifices nécessaires.
“ Notre territoire s'étend imcomparablement plus
. vers le nord, sur la rive gauche du Saint-Laurent,
que vers le sud, sur la rive droite, où seulement une bande de terre étroite nous sépare des Etats-Unis.
‘ C’est le nord qui sera un jour la force, le boulevard de notre nationalité ; ça ne peut être le sud qui est trop petit et trop exposé. Nous formerons un jour uue grande nation par l'étendue de notre domaine, par nos richesses naturelles..…...Pour cela il nous faut de grandes voies commerciales dont nous profterons et que personne ne nous enlèvera.”
ar
Dans ce simple fragment d’un discours prononcé il y a déjà six ans, se trouvaient non seulement en germe, mais dans son exposition et dans son développement complet, tout l'avenir prédit à notre immense domaine septentrional, un programme illimité pour les hommes politiques, et le champ le plus vaste qui eût encore été offert aux conceptions et aux entreprises continentales les plus hardies.
Grâce à l'observation et à l’Étude appliquées sans cesse à un même objet, le curé Labelle avait saisi par quels liens encore invisibles on pourrait rattacher ensemble les extrémités de notre province, en “ soudant ” l’une, comme il le disait, à la grande voie ferrée transcontinentale, le Pacifique Canadien, et l’autre à une future ligne de steamers transatlantiques, dont la tête de ligne, pendant la belle saison, serait Tadoussac. Ce dernier port de ner devait devenir en mênie temps le point d’aboutissement du grand chemin de fer qui se construit actuellement par tronçons, par sections séparées, mais qu'on ne peut tarder à voir se réunir et à former ce qui s’appellera le Grand Tronc du Nord, voie destinée à ouvrir à
la colonisation les vastes et fertiles espaces qui se
trouvent loin du fleuve et des communications actuelles.
Le Grand Tronc du Nord s’étendra des rives de la rivière Saguenay aux bords du lac Winnipeg, en suivant toujours la bande de territoire où la culture offre le plus de promesses au pionnier. Nous formerons en arrière des Laurentides un long et indissoluble chaînon de race canadienne-française. En poussant activement la colonisation sur la rive nord de l'Outaouais jusqu'au Témiscamingue, au lac Nipissingue et, plus loin, au lac Nepigon, partout enfin, le long de la ligne du Pacifique, où peuvent s'établir des noyaux de population, nous arriverons à donner la main à nos frères du Manitoba par une succession de villes et de villages échelonnés sur le parcours de cette ligne. “ Il faut, s’écriait le curé Labelle, établir de nouveaux groupes dans notre province, aussi bien qu'au Nord-Ouest, si nous ne voulons pas être englobés plus tard dans le flot montant de l’émigration étrangère. Il faut aussi faire en sorte que le commerce du Nord-Ouest ne soit pas tenté de dédaigner la route du Saint-Laurent pour prendre celle des Etats-Unis. Si nous voulons garder la grande voie commerciale pour nous, si nous voulons que le trafic du Pacifique Canadien ne se détourne pas vers le sud, colonisons le nord, peuplons les vallées de la
Gatineau et de l'Outaouais ; rendons les anciennes FU provinces plus fortes en rayant le nord de chemins Ji de fer qui seront autant de voies nourricières de la jt grande voie nationale du Pacifique...” Et pour donner à la pensée qui le dominait, qui l’obsédait, qui le poussait à la réalisation d’un avenir encore
seulement entr'aperçu, pour lui donner enfin une sorte de figure, de corps propre à saisir les esprits les moins dociles à la persuasion, le curé Labelle demandait la création de petits embranchements partant de chaque paroisse et venant aboutir à la ligne principale, en couvrant ainsi toute la région en voie d’établissement d’un réseau de communications qui relieraient entre eux les points les plus écartés.
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On ne saurait mesurer toute la grandeur de cette idée, dont chaque détail était déjà reconnu et arrêté dans l'esprit qui l'avait conçue, idée grande surtout en ce qu’elle était inspirée par le plus pur et le plus ardent patriotisme. Voir ceux de sa race solidement établis dans le nouveau mond rendus inexpugnables par leur position et maîtres d’une vaste partie du Dominion; voir d'immenses espaces, regardés jusque là comme inaccessibles, ouverts à la colonisation, voilà ce qu’il y avait au fond de cette conception généreuse et féconde qui avait reçu un commencement d’exécution par le modeste chemin de fer de Montréal à Saint-Jérôme.
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Dans le projet du curé Labelle se trouvaient réu-
| nis les principes de colonisation que consacrent l'his-
toire, la pratique et la raison. Comment, en effet, de
| tout temps, la colonisation s’est-elle faite dans notre | pays ? Le long des rivières; et il en a été ainsi par-
tout, suivant une marche naturelle et logique. En
| remontant jusqu'aux commencements de notre his-
toire, ou voit la colonisation s’effectuer d’abord le long des rives du Saint-Laurent, et, alors qu’il n’y avait pas une âme à vingt milles seulement dans l’intérieur, en arrière de Montréal, la ville de Détroit
| était fondée, sur la rivière de ce nom, à deux cents blienes plus loin. De nos jours, lorsqu'on eut commencé
d'ouvrir la vaste région quis’étend du Saint-Laurent à la ligne de faîte septentrionale des eaux qui se déversent dans son sein, c’est sur les bords de la
rivière du Nord et de la Rouge que les colons se sont portés en premier lieu. Aussi, pour parvenir à létendre les défrichements plus loin et à peupler les Nespaces intermédiaires, compris entre les affluents
du fleuve, le curé Labelle voulait-il faire construire
Dun chemin de fer assez loin des bords de l'Outaouais.
ji!
Par le rail, les colons nouveaux communiquent
avec ceux qui sont déjà établis le long des cours
d’eau. Ces derniers, suivant une loi constante et facile à suivre dans les progrès de la province, abandonnent petit à petit leurs établissements pour faire place à d’autres, et s’acheminent vers l’intérieur jusqu’à ce qu’ils soient arrivés, en remontant le cours des rivières, près de la voie ferrée où ïls s'arrêtent et fondent de nouveaux foyers. Plus tard, les colons qui habitent à proximité du chemin de fer, poussés par le même besoin en quelque sorte fatal d’émigrer au delà, s’enfoncent encore davantage dans l'intérieur jusqu’à ce qu’enfin ils soient rendus aux sources mêmes des rivières. Là, on peut le dire, la colonisation prend virtuellement fin.
Tel était ce plan admirable, methodique et raisonné, dont l'exécution, commencée il y a quelques années à peine, nous assure un domaine utile d'une étendue et d’une richesse presque illimitées, et donne à la race franco-canadienne un point d'appui inexpugnable, sur l’assise même du continent américain.
juent
cours
te et
vince, pour inténtant ù ils tard, le fer, fatal dans g aux ire, la
sonné, nnées endue
> à la nable,
Le chemin de fer projeté devra passer dans l’intérieur du pays, à vingt lieues au moins du fleuve, coupera les forêts et les rivières, et se tiendra, autant que possible, dans les régions reconnues comme les plus propres à la culture : en premier lieu, de Saint- Jérôme au lac Nominingue, ce qui équivaut à environ soixante milles de parcours dans la direction du nordouest, puis du lac Nominingne à l'embouchure de la Kiamika, sur la Lièvre; de ce dernier endroit à Maniwaki, ou Notre-Dame du Désert, sur la Gatineau, en suivant une ligne absolument droite, et enfin, de Maniwaki au lac Témiscamingne, en traversant les deux immenses comtés d'Ottawa et de Pontiac. Voilà
pour la moitié occidentale du chemin. Il suivra le versant oriental des Laurentides, au milieu des régions où il pourra le miéux s'alimenter et qu’il alimentera à son tour, en même temps que les populations échelonnées le long des rivières, ses contributrices.
Mais ce n’est pas tout. Parvenu à l'extrémité de la province, après avoir parcouru environ trois cents milles presque en ligne droite, à partir du lac Nominingue, le futur chemin de fer se divisera en deux
branches ; l’une, allant au sud, gagnera Calendar, sur le lac Nipissingue, dans la province d’Ontario ; l’autre, allant au nord, atteindra la baie de James, ce large prolongement de la baie d'Hudson, en suivant le cours de larivière Abittibi, ancien passage du Nord-Ouest. Au Nipissingue, le futur chemin se raccordera avec la grande voie du Pacifique, quitraverse tout le nord de la province d'Ontario. Et, en ce qui concerne la moitié orientale du chemin, elle s’étendra d’abord depuis Saint-Jérôme jusqu'aux Piles, sur le Saint- Maurice, et de là, se rattachant au chemin de fer du lac Saint-Jean, ira se terminer à Tadoussac, devenu le port d'hiver du Saint-Laurent. (Cette dernière moitié parcourra une longueur de chemin estimée à quatre cents milles. Ce sont là les proportions de notre province, la plus vaste de toutes celles qui constituent l'Amérique britannique.
Une des considérations qui viennent naturellement à l'esprit, en présence de cette gigantesque entreprise, c'est qu’elle contribuera plus que toute autre chose à retenir au pays nos nationaux, à les empêcher d'émigrer aux Etats-Unis ; c'est qu’elle aura encore pour résultat de former des ingénieurs et des mécaniciens canadiens-français. Le besoin s’en fait terriblement sentir maintenant, et s’en fera sentir bien davantage encore à mesure que la province se peuplera. Les grands travaux d'utilité publique que nous avons
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vu s’accomplir dans une succession rapide, depuis une quinzaine d’années, sont tous une école ; mais jusqu'à présent, cette école a été dirigée exclusivement par des Anglais ou par des Américains. Il nous faut arriver à la direction, nous aussi ; il faut qu’il y ait des Canadiens-Français capables d’être, eux aussi, des ingénieurs en chef, ou tout au moins des ingénieurs de section, sur notre propre territoire. Ce n’est pas trop présumer de l'intelligence et de la capacité de nos nationaux, qui, à coup sûr, forment partie de l'espèce humaine et peuvent prétendre, à ce titre, faire aussi bien que les autres peuples, pourvu qu’on leur donne linstruction et la pratique nécessaires. Prêtons donc tout notre concours à l'exécution de l'œuvre immense qui doit changer la face des quatre cinquièmes du sol national ; prêtons-le activement, fervemment, les uns par la plume, d’autres par la parole, d’autres par l’action ; rendons-la populaire ; amenons, par une pression incessante, les gouvernements à lui accorder de nouvelles subventions, et nous aurons appuyé l'élément français d'Amérique sur l’inattaquable et indestructible rempart des Laurentides ; nous aurons exercé le meilleur moyen de fortifier, de grandir et de rassembler en même temps notre peuple qui, aujourd’hui, se disperse, hélas ! à tous les vents de l'aventure, et va prodiguer à l'étranger des forces dont l’ensemble doublerait presque les nôtres.