CHAPITRE III
La vallée de l'Outaouais supérieur s'étend, dans la province de Québec, depuis le versant oriental du bassin de la rivière Gatineau jusqu’à la tête du lac Témiscaningue, à la ligne qui sépare en cet endroit notre province de celle d’Ontario,
Cette étendue renferme une largeur extrême de 180 milles de l’est à l’ouest, et une profondeur de deux cents milles depuis la source jusqu’à l’embouchure de la Gatineau. La partie septentrionale n’en est pas encore exactement délimitee ; et jusqu’à ce que la position certaine de la ligne de partage des eaux de l’Untaouais d'avec celles de la Baie d'Hudson * soit bien déterminée par des explorations scientifiques, on ne peut qu'évaluer approximativement la superficie du bassin supérieur de l'Outaouais, dans la
province de Québec, à 35000 milles plus ou moins, en chiffres ronds, et à 18000 milles la partie comprise dans la province d’Ontario.
Outre des affluents considérables, comme la rivière du Moine, la Noire et la Coulonge que nous avons mentionnées précédemment, l'Outaouais supérieur recoit encore sur sa rive est les eaux de la rivière Kippewa et de la rivière des Quinze, toutes deux servant de débouché aux lacs dont elles portent les noms. Cette dernière débouche à la tête dn lac Témiscamingue, tout près de la ligne de séparation des provinces d’Ontario et de Québec, à 42 milles au sud de la “hauteur des terres, ” et à 34 milles au sud du 48e degré de latitude nord.
Quant aux affluents qui coulent en haut du lac Témiscamingue, ils sont très-peu nombreux, sans importance et du reste imparfaitement connus.
La qualité du sol de l'Outaouais supérienr est très difficile à établir, attendu qu’elle varie énormément, mais on n'évalue pas néanmoins à plus de 8009 milles carrés l'étendue des terres absolument improductives.
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Cette région, dans laquelle nous allons pénétrer, en remontant le cours de l'Outaouais, depuis la capitale fédérale jusqu’à la petite ville de Mattawa, deux cents milles plus haut, ne date guère que d’un quart de siècle dans l’histoire de la colonisation. Elle était, il y-a vingt-cinq ans, absolument sauvage, couverte d’admirables forêts où, seuls, les Indiens et les bûcherons avaient encore pénétré ; elle commençait ce qu’on appelait alors ‘les pays d'en haut ”, lesquels s’étendaient jusqu’à l'extrême Nord-Ouest, au pied des Montagnes Rocheuses. La légende en avait fait une contrée redoutable et l'imagination était terrifiée au récit des batailles sanglantes que s’y livraient les hommes de chantier appartenant à des
nationalités différentes et divisés en autant de camps
hostiles. “ L'homme de cage ” de cette énoque représentait assez bien une espèce de desperado, placé volontairement et par habitude hors la loi, un type exceptionnel que son caractère farouche et ses mœurs violentes avaient rendu la terreur des paisibles habitants des anciennes campagnes. Il n’ouvrait la bouche que pour faire entendre les plus effroyables jurons et il ne levait le br. que pour frapper; il
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n’avait ni religion, ni famille, ni demeure établie. On. le voyait descendre, à certaines époques de l’année, sur les nombreux trains de bois (communément appelés cages) qui alors sillonnaïient la grande rivière des Outaouais et le St. Laurent lui-même, et sa présence était le signal de récits effrayants, grossis à chaque passage.et devenus l’éponvantement des filles trop longtemps majeures et des enfants rebelles à la persuasion, aux impuissantes exhortations des mères et des bonnes à la main trop douce. |
La capitale fédérale elle-même, qui compte aujour- : d'hui plus de trente mille habitants, six lignes de chemins de fer, des édifices somptueux, des monuments, des parcs, de larges rues bordées de riches magasins, des. résidences luxueuses, des musées, des hôtels de premier ordre et jusqu’à des restaurants où il est possible de trouver du café potable, n’était alors sous le nom de Bytown, nom tiré de celui de By, un commerçant de bois de l’époque, qu’un vaste entrepôt de provisions pour les hommes de chantier et le site de deux ou trois scieries, véritables jouets d’enfants, comparées aux merveilleuses scieries de nos jours qui débitent plusieurs centaines de millions de pieds de bois tous les ans.
Ca été le privilége des deux plus grandes vallées de notre pays, celle du Lac St. Jean et celle de Outaouais, d'avoir eu un développement aussi rapide
qu'imprévu, et qui cependant n’est rien encore en regard de ce que leur réserve l'avenir. Combien de parties de la province, déjà anciennes, depuis longtemps renommées, sont encore loin des chemins de fer ou de toute autre voie de communication rapide ! Qui eût pu songer, il y a moins d’un quart de siècle, alors que l’idée seule de faire de Bytown la capitale d’une vaste confédération faisait sourire jusqu’au x plus téméraires, que cet entrepôt sauvage, à peine connu, serait aujourd’hui traversé par six voies ferrées, dont l’une a un parcours de près de quatre mille milles ! A partir de Bytown, autour de Bytown même, l'immense, la profonde et mystérieuse forêt commençait pour ne plus s’interrompre jusqu’à la lointaine et fabuleuse région des prairies. S'il y avait quelque culture, elle était isolée. On voyait ç1 et là des champs, des jardins, des habits‘ons échelonnées à de lougs intervalles le long de la rivière des Outaouais, jusqu’à vingt ou trente milles de la capitale actuelle, mais nulle part n'apparaissait la moindre tentative de colonisation à un point de vue général, pour la conquête méthodique et progressive du sol. Y auraiton même songé ? N’y avait-il pas à peupler d’abord toute la partie supérieure des comtés de Joliette, de Montcalm, de Terrebonne, presque tout Argenteuil, sans compter l'immense comté d’Outaouais qui n’existait guère que sur la carte ? Et puis, toutes les no-
tions erronées, tous les préjugés communément entretenus sur la région qui forme le nord du St. Laurent ne fleurissaient-ils pas encore dans toute leur verdeur et leur indomptable ténacité? Pourquoi fonder de nouveaux établissements dans cette région réputée inaccessible, quand il y avait tant de vastes espaces encore inhabités en arrière de la rive sud du fleuve? Qu'irait-on chercher dans ce désert glacial où l’homme ne pouvait vivre, encore moins les animaux domestiques ? Ne disait-on pas de même, il y a quelques années à peine, qu’il n’y avait que du sable le long de la Saskatchewan dans le Nord- Ouest, qu’on ne tirerait jamais rien de ce pays, et ce sable ne donne-t-il pas aujourd’hui cinquante boisseaux de fromant à l’acre? On ignorait toutes les richesses merveilleuses d’un sol regardé comme inculte, On ignorait que, dans certaines parties de la région septentrionale, il fait moins froid, grâce à la disposition des lieux, à la direction des vents, que dans d’antres parties du sud considérées comme bien plus favorables aux établissements. On pouvait bien ignorer la nature du pays, puisqu'on ignorait le pays lui-même. Géographiquement, la vallée de l'Outaouais n’a été bien établie et bien déterminée, quant à ses caractères et à ses ressources, que depnis un très petit nombre d'années. Et la colonisation elle-même ne fait qu'y commencer, en même temps que l'exploi-
tation minière, à la suite du développement des Communications.
Une loi mystérieuse a, comme un souffle de tempête, déraciné les préjugés les plus invétérés, et a poussé en avant des essaims d'hommes, inconscients peut-être, mais obéissant à une impulsion supérieure, à travers mille périls, des fatigues, des privations inouïes et des souffrances de toute nature:
Depuis bientôt trois ans la ligne directe entre Ottawa et la côte du Pacique, par le nord des grands lacs, est complétée sur tout son parcours. En partant de la capitale fédérale, le voyageur suit, dans le chemin de fer du Pacifique, la rive ouest de lu rivière des Outaouais, dans la province d’Ontario, jusqu’à Mattawa qui en est éloignée de deux cents milles exactement. A ce dernier endroit, la rivière fait un coude brusque et remonte presque directement vers le nord, sur un parcours d'environ cent milles, jusqu’à la rivière des Quinze, à la tête du lac .Témiscamingue. La petite ville de Mattawa, éloig'iée, comme nous venons de le dire, de deux cents milles de la capitale, est située au coufluent de la rivière Mattawan et de celle des Outaouais. Avant
la construction du chemin de fer du Pacifique, on ne mettait pas moins de dix jours pour monter d'Ottawa à Mattawa, en faisant plusieurs portages le long des rapides qui interrompent la navigation de la rivière ; aujourd'hui on fait le trajet en une nuit; on laisse Ottawa à 11 heures 45 minutes du soir, et le lendemain matin, à 7 heures et demie, l’on arrive à Mattawa.
C'était un rude trajet que celui-là jadis Comme il n'existait absolument aucune communication par terre, il fallait, pour se rendre dans le haut Outaouais, remonter la rivière en canot et essuyer toutes les difficultés et toutes les misères inhérentes à un voyage de ce genre. En 1857, il y a plus de trente ans, le gouvernement canadien, voulant constater la possibilité d'ouvrir par eau une communication noninterrompue entre le St. Laurent et les grands lacs par l'Outaouais, confia à M. Walter Shanley, ingénieur en renom, le soin de faire les études hydrographiques nécessaires. Celui-ci organisa immédiatement plusieurs partis d'ingénieurs qu’il distribua dans différentes sections de l’Outaonais, de la rivière Mattawan, du lac Nipissing et de la rivière des Français. (On sait que la rivière des Français coule entre le lac Nipissing et la Baie Georgienne, laquelle n’est, à pro: prement parler, qu’un bras du grand lac Huron.) Au nombre des ingénieurs qui avaient mission de faire des
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LOUTAOUAIS SUPÉRIEUR 101
études sur les lieux se trouvaient M. Robert Shanley, M. McKenzie, d'Edimbourg, et M. Perry ; ils avaient pour les assister M. Henri Parent, ingénieur depuis nombre d'années du canal Lachine, M. Percy, aujourd’hui planteur dans l'Etat du Mississippi, M. Lemieux,
de Levis, M. William Casgrain, de la Rivière-Ouelle,
qui a été longtemps ingénieur de l'Etat du Michigan, enfin, M. Eugène Taché, sous-commissaire des terres publiques depuis l'établissement de la Confédération.
Un relevé hydrographique des plus complets, des sondages par la triangulation, enfin tous les travaux préliminaires furent effectués durant l'hiver de 1857- 58, et grâce aux données fournies par ses sous-ingénieurs, M. Walter Shanley fut en mesure de présenter au gouvernement un travail très élaboré dans lequel il concluait a la possibilité, moyennant une dépense relativement faible, d'ouvrir une communication directe, pour les vaisseaux de fort tonnage, depuis Montréal jusqu’au lac Huron; et coinme les lacs qui s'étendent à différents intervalles sur ce parcours sont tous réunis par de petits bouts de rivières où se trouvent les rapides et les chutes, M. Shanley proposait de faire au moyen de rochers des barrages non complètement fermés, ce qui, en refoulant l’eau des rivières, aurait annulé plusieurs petits rapides ; et, pour les gros rapides, il proposait des barrages complets avec écluses.
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