‹ L'Outaouais supérieur [microforme]Chapitre 15 sur 41 · JTÈTE DU LONG SAULT · texte numérisé non relu

JTÈTE DU LONG SAULT

été introduit, et déjà il a opéré toute une révolution dans le mouvement et dans la circulation de cette contrée.

- De Mattawa au Long Sault, rapide de six milles environ de longueur qui sert de décharge au lac | Témiscamingue, il y a une navigation de trente-deux

| milles, interrompue par trois rapides espacés à des

distances presque égales de cinq milles, et qui s'appellent respectivement, le premier La Cave, le deuxième Les Erables, le troisième La Montagne.

N aguère, avant l’intr oduction des Run bateaux À vareur, il fallait “ fai e portage” à chacun de ces

rapides et remonter alternativement, à force de rames, chacun des espaces intermédiaires. Aussi longtemps qu’on était sur l’eau, cela allait assez bien, quoiqu’on fût obligé de remonter la rivière; mais, nous l'avons vu dans un chapitre précédent, l'Outaouais, heureusement, a un courant très faible; sa descente ne s’accentue guère que dans les cascades et les chutes : là, l'opération devenait ardue, pénible, parfois impraticable à raison des circonstances de temps et autres. C’est quand il fallait “ portager ” le long des rapides, c'est-à-dire, apiès avoir débarrassé le canot ou la barge de son bagage et de ses provisions, distribué le tout sur les épaules de chacun des voyageurs, retenn et fixé la charge ainsi fractionnée au moyen d’une bande de cuir

passée en anneau autour du front et dont l'extrémité,

retombant sur le os, soutenait un objet de poids

proportionné à la force de chacun, c'était, après tout

cela, disons-nous, de remonter à pied les bords du ù rapide. On soufflait, on suait, on pliait sous le faix ÉES par des sentiers tortueux, rocailleux, hérissés d’obs- 1 tacles, quelquefois entièrement bouchés par la chute | récente d’un tronc d’arbre, ou d’autrefois, embarrassés tellement par les détritns de forêts de toute espèce qu'y avait précipités l'orage de la veille, qu’on n’avait d'autre alternative que de se frayer un chemin, soit dans la vase détrempée de la rive, soit en escaladant :

KW les rochers les uns après les autres, en s’aidant de son mieux des obstacles mêmes de la route.

| On appelait cette aimable opération “ remonter les l | ‘à rapides à la cordelle.” L'un portait au bout de sa Tr f lanière de cuir une boîte de thé surmontée de divers d que menus objets, l’autre un sac de farine, celui-ci un d | baril de lard, celui-là un poèle ou d’autres articles de inénage ; les femmes, car il y en avait aussi queique- pe l fois, portaient ce qu’elles ponvaient ; et enfin, deux U ur ou trois hommes, tenant le bout d’un cable solide- ti | | ment attaché à l’embarcation, la remontaient ainsi te Al dans le rapide le long des bords, dans l’eau jusqu'aux ra | genoux, sur des lits de cailloux, sur les escarpements te : ou les pentes glissantes des rochers, à travers les fs É taillis et les broussailles emmêlées, et, tout le temps, M: k occupés, par dessus toutes choses, à empêcher le choc

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des billots que le rapide emportait avec lui dans sa course irrésistible.

. C’est de cette facon et par cette seule voie qu’ont été transportées, pendant de longues années, les provisions distinées aux hommes de chantier du haut Outaouais ; c’est ainsi que des familles entières de hardis et courageux colons se sont transportées, de, puis l'établissement du Témiscamingue, dans cette région lointaine, déserte, inhabitée, Et qu’avaientelles en perspective, une fois parvenues à destination ? Des privations de toute nature, un abîme entre elles et les lieux aimés qu’elles ne reverraient peut-être jamais, l’éloignement et la solitude dont la lourde étreinte serrait les cœurs ct abattait les courages, enfin, la misère elle-même, sous vingt formes différentes et toujours menaçantes, sans aucun moyen d'y remédier où même de la combattre.

Sur la route, pas une maison pour les accueillir, pas un abri pour se reposer où échapper aux orages, Une fois engagé dans ce chemin implacable, il fallait marcher toujours jusqu’à ce qu’on fût arrivé au terme, et quel terme ! Un emplacement nu, souvent ravagé par le feu, et toutes les images de la désolation s’offrant en foule pour abattre, dès la première heure, les plus viriles natures. Que de fois la Mission des Oblats n’a-t-elle pas recueilli, hébergé et nourri des familles entières sans ressource au-

cune! Que de fois des colons, venus seuls, n’ont pas eu le courage de retourner chercher leurs femmes et leurs enfants, et sont-ils restés une année, deux années, dans un isolement complet, préparant péniblement une demeure primitive et arrosant de sueurs un sol fertile, sans doute, mais qui exigeait tant de travaux préliminaires avant de donner la plus maigre subsistance !

Mais dans notre siècle de prodigieuses entreprises, de marches précipitées, jamais interrompues ni ralenties, vers un avenir qui grandit sans cesse, et dans des proportions centuplées, à mesure qu’il se découvre ; dans ce siècle où la terre, tant les distances se sont effacées, semble déjà trop petite pour l’homme qui songe à gravir l’espace” lui même, afin d'agrandir en quelque sorte la sphère de son domaine ou pour conquérir des mondes inconnus; dans ce siècle où la vapeur, sifflant par des millions de bouches, emplit l'atmosphère d’une sorte de fièvre qui met en feu tous les cerve«ux et donne des ailes

de flamme à toutes les volontés, où l’on ne compte

déjà plus les efforts à faire, mais seulement les” résultats à obtenir, les victoires à remporter sur l’espace et sur la nature, où les projets de la veille sont le fait accompli du lendemain, où l’on ne mesure plus ses pas par la distance à parcourir, mais par la distance parcourue, il était évident qu’une colonisa-

tion aussi primitive, aussi pénible et aussi lente que celle dont nous vnons de voir ci-dessus les premiers essais, serait ou irrévocablement abandonnée ou transformée du faîte à la base, qu’elle changerait entièrement d'aspect et serait poussée vigoureusement en un très court espace de temps, s’il était démontré qu'elle était réellement profitable et valait la peine d’être entreprise avec de puissants moyens et sur une vaste échelle,

Notre pays est jeune ; il manque de population et de capitaux. Nous ne sommes que cinq millions d’âmes disséminées sur un territoire presque aussi grand que l’Europe, maïs nos richesses naturelles sont incalculables, illimitées. Illimitée aussi notre confiance dans nos forces et dans nos destinées. Un sang nouveau semble avoir pénétré dans nos veines depuis quinze à vingt ans, au spectacle des énormes enjambées du progrès scientifique ; un ferment d’audace et d’ambition nous agite, nous enflamme et nous pousse incessamment vers de nouvelles entreprises que nous n’aurions pas conçues autrefois, même dans nos rêves. Ce n’est pas en vain que nous respirons l'air puissant de la libre Amérique: avec nos voisins des Etats Unis, nous sommes emportés dans le même torrent qui précipite hommes et choses vers des 1ivages toujours nouveaux, toujours plus reculés. L’action, l'exécution rapide, telle est la condition actuelle

de notre nature. Le développement du pays dans toutes ses parties, son accès rendu facile dans toutes les directions et sous toutes les formes, voilà ce que nous voulous aujourd'hui et ce que les gouverne- . ments sont tenus de vouloir avec nous, sous peine d’une déchéance prompte et irrévocable.

Le chemin de fer du Pacifique venait d'atteindre le “'Ilage de Mattawa déjà transformé, de simple poste qu’il était naguère, en un grand entrepôt, en un centre d'activité commerciale et de va-et vient ininterrompus, De nombreuses rumeurs circulaient déjà, au sein de la capitale fédérale, sur une grande région inconnue, déserte mais fertile, qu’arrosaient le lac Témiscamingne et ses affluents, te!s que la rivière Montréal, la Kippewa, la Loutre, la Blanche... Jusque-là, aucune colonisation sérieuse, méthodique, suivie, n’y avait été tentée et la forêt n’avait encore retenti que du bruit des grands pins tombant sous la hache des bûcherons enrégimentés au service des marchands de bois. Alors se présenta un jeune prêtre, un modeste Oblat, dévoré d’une ambition patriotique que ne pouvait contenir la sphère où l’emprisonnaient ses humbles fonctions de missionnaire, et dont l’in-

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telligence, écartant les voiles de l'avenir, ‘lui avait révélé ce que pouvait devenir, avec les développements récents et les com.aunications nouvelles, la vaste contrée où il avait jusque là exercé obscurément son ministère.

Le Père Paradis, tel était cet homme dont le nom devait bientôt se trouver en butte à ‘d'implacables ressentiments, conçut Je projet d'explorer en entier la vallée du Témiscamingue, et, après une étude approfondie, il revint avec la conviction que cette vallée pouvait non- -seulement contenir une quarantaine de paroisses d'un établissement facile, mais qu'il était possible en outre de faire disparaître les” rapides qui interceptent la navigation de l'Ontaouais en abaissant simplement le niveau du lac. fl suffirait pour cela d'enlever les battures qui forment la tête du Long Sault, d'y creuser suffisamment pour abaisser de vingt-deux pieds | les eaux du Témiscamingue, et, en même temps, d’é lever les eaux de l'Outaouais de trente-deux pieds en construisant une digne à Mattawa, la chute de la rivière par les différents rapides, entre le lac et Mattawa, étant évaluée à 54 pieds. De la sorte, le Long Sault et les autres rapides se trouveraient noyés et l’on aurait une navigation non interrompue de 115 milles depuis l'embouchure de la Mattawan jusqu'à celle de la rivière Blanche, et de vingt milles de plus sur celle-ci, sans compter

cinq autres milles sur la rivière des Quinze, ce qui donnerait cent trente-cinq milles dans un sens, du côté d’Ontario, et cent vingt dans l’autre, du côté de la province de Québec.

L’exécution de ce plan devait, non seulement don- D ner une navigation non interrompue, comme nous il venons de le voir, mais encore assécher, à la tête du l lac Témiscamingue, des milliers d’acres de terre d’une

| fécondité incomparable, de larges et grasses prairies de foin sauvage, actuellement baignées par les eaux. Mais le gouvernement fédéral, après avoir fait faire une exploration sur les lieux et une étude du projet | par un ingénieur, crut devoir y renoncer à cause des ie | frais énormes auquels on en évaluait l'exécution. Il | n’est pas du tout improbable néanmoins qu’on reprenne un jour ce projet, concurremment avec la ji nl canalisation du reste de la rivière des Outaouais.

| Les récits chaleureux et l’active propagande du Père Paradis avaient commencé à exciter les imaginations et l'intérêt le plus vif à l’égard de la région du Témiscamingue. Sur ces entrefaites, le 22 mars 1884, l’ardent missionnaire présentait à Mgr Duhamel, LA TU | évêque d'Ottawa, un rapport succinct de ses explora- À tions, dans lequel il disait entre autres choses :

‘Le sol du Témiscamingue est d’une richesse sans égule dans toute la vallée de l'Outaouais. Terre grise, noire et jaune ; pas une seule pierre sur des étendues de vingt à trente milles carrés.

11 Ki | D’autres étendues aussi considérables ne sont que des prairies

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