‹ L'Outaouais supérieur [microforme]Chapitre 21 sur 41 · PR DES · texte numérisé non relu

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des heures entières, et qui écoutent un maître leur enseignant à trouver un sens dans des signes tracés les uns à côté des autres sur une ardoise, et à former eux-mêmes d’autres sens avec d’autres signes, sans. le secours de la parole ou du geste !

C’est là le prodige, c’est là le triomphe de l’enseignement chez ces na’ures primitives, grossières, inaccessibles à toute idée abstraite, incapables de voir dans les signes autre chose que l’image exacte, que la représentation rigoureuse de ce que l’on veut exprimer. Des signes, qui ne sont que de convention, dépassent l'intelligence commune des Indiens, lesquels ne comprennent absolument que ce qui tombe sous les sens.. La sphère de leurs idées étant très étroite, bornée à ce qui les entoure immédiatement, sans qu’ils puissent rien soupconner au-delà, il en résulte que leur langue est nécessairement peu étendue, et cependaut elle est très riche, très imagée, tellement susceptible, dans son état rudimentaire, de. recevoir toutes les empreintes, qu’on peut lui tiouver des mots pour exprimer jusqu'aux plus subtiles nuances des choses.

Dans un voyage qu'il a fait l’année dernière, l’auteur de ce livre a visité l’école sauvage du lac Témiscamingue. Il y a trouvé vingt et un élèves, dont la pl'part pouvaient lire et dont plusieurs écrivaient passablement. Il a été surpris de leur prononciation,

d'autant plus qu’ils ne parlent que leur langue et ne lisent que machinalement l'anglais, sans rien comprendre aux mots qu’ils énoncent, On ne songe donc pas à leur faire de questions inutiles, et l’on se demanderait quel peut être le résultat d’un enseignement aussi forcément limité, si l’on ne savait que l’école est le meilleur instrument de civilisation, et que le seul fait de réunir les enfants, pour des exercices et dans un effort communs, est le premier et le plus sûr moyen de les habituer à l’idée d’une vie sociale qui soit plus que le simple groupement des individus.

C’est depuis une couple d'années tont au plus que les commerçants de bois ont poussé leurs bandes destructives jusqu’au pays des Quinze. Avant 18856, ils n'avaient guère dépassé la région du lac Kippewa ; aujourd’hui leurs concessions de coupe s'étendent jusqu’au voisinage de la ligne de partage des eaux. Même, enfin d'éviter les rapides des Quinze, où les billots sont exposés à beaucoup de difficultés et d’entraves, on parle de pratiquer un canal, en s’aidant du cours de quelque rivière, depuis la tête des Quinze jusqu’au lac Témiscamingue. Il paraît de plus que des arpenteurs du gouvernement sont allés explorer le terrain dans ce but.

Ce qui est certain, c’est qu'avant longtemps l’exploitation forestière se pratiquera surtout dans la ré-

gion des Quinze, de sorte que l'embouchure de cette rivière deviendra un poste des plus avantageux et de la plus grande importance.

Lorsqu'après être parvenu à la hauteur du lac Témiscamingue, on veut rebrousser chemin:et. descendre l'Outaouais, on passe devant la ‘“ réserve des Indiens,” puis devant l'embouchure de. la: rivière Blanche, en suivant un chenal étroit et peu profond, le long des prairies à fleur d’eau. On laisse à sa droite la pointe Wabee, riche en pierre à chaux de la plus belle qualité; on dépasse à gauche l'embouchure de la. Loutre et l’île de M. Bonaparte Wyse, à laquelle on a donné le nom de Sainte-Helène; on longe les emplacements que se sont réservés sur le bord du lac les actionnaires de la future colonie française, et l'instant d’après, on est tout surpris de voir le bateau accoster doucement le long d’un petit quai naturel, formé de roches de granit qui semblent s’être placées les unes à côté des autres avec une symétrie préméditée. Au bout de ce quai, l’on descend sur une espèce d’appontement, en forme de chevalet, qui a été installé pour faciliter le débarquement des voyageurs, depuis qu’un bateau à vapeur parcourt le Témiscamingue.

Tout le paysage, depuis le rapide des Quinze, n’a

fait que glisser comme un rêve sous les yeux, et le | voyageur se trouve déposé sur une petite pointe de | | rochers granitiques qui s’avance d’une centaine de | ii pieds tout au plus dans le lac, et, devant lui, flotte et il se déploie au loin un orbe de forêts et de coteaux aux | | Ft nuances mobiles, vaste panorama d’une grâce de con- il | À tour exquise et d’une majestueuse harmonie. 1l ï ” C’est ici la fameuse Pointe Piché, fameuse parmi | | 8 les chasseurs et les Indiens, à cause de l’homme qui | e lui a donné son nom, le père Piché, type le plus | it le parfait de ces traiteurs d'autrefois qui s’aventuraient .: 10 a seuls jusqu'aux dernières limites habitables du nord, (l 1 le et y vivaient seuls, des années entières, sans com- | { j la . munion possible avec leurs semblables et n’ayant de |. 1e n. rapports, deux fois l’an, qu'avec les Indiens en route | a- pour les différents pays de chasse, ou à leur retour, . a es aux premiers jours du printemps. | te nt Mais le père Piché, lui, n’était pas seul, contraire- “is er ment à l’antique usage. Il avait une femme pour l Fat de remplir les longues et accablantes heures de la soli- | (1 pi es tude, Petit à petit les enfants, augmentant en nombre à À | \u et grandissant tour à tour, avaient formé une famille j p- qui était tout un petit monde dans le désert. L’an- il 1S- cienne chaumière, qui n'avait été d’abord qu’un abri il [a Ts, contre les rigueurs des saisons, s'était transformée || L Ca- insensiblement en une demeure de campagne sem-

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blable à celles des bords du St. Laurent, grande, bien divisée, bien aménagée, confortable, offrant toutes les images et toutes les ressources de la civilisation.

Relativement enrichi par son commerce de fourrures avec les Indiens, le père Piché avait réussi à faire donner une éducation complète et parfaite à quatre de ses filles, dont les deux dernières, qui habitent seules aujourd’hui le toit paternel, en charment et en anoblissent l’intérieur, encore quelque peu rude, par l'hospitalité affable, la courtoisie digne qu’elles exercent envers l'étranger, et par une distinction de manières, une sûreté et une élégance de langage qu’on ne rencontre que dans la meilleure société des villes.

Voilà plus de vingt ans que le père Piché habite sa pointe et qu’il y fait avec les Indiens le commerce de fourrures, en opposition à la compagnie de la Baie d'Hudson qui avait autrefois le privilége exclusif de la traite. Son magasin, rempli d'effets, de vêtements et de provisions qu'il trafique contre des peaux, est une espèce de hutte noire, à moitié ensevelie, dont on ne voit guère que le toit hors de terre, et, dans le pignon, une porte solidement cadenassée,

C’est dans ce “ réduit obscur et ténébreux ” que le père Piché a amassé laborieusement une honnête fortune qui lui a permis de s'entourer de tout le luxe que comporte un séjour loin des hommes et de toutes

les commodités de la vie. Ces commodités, il a réussi à se les donner en assez bon nombre, sur place, par la eulture et grâce aux talents domestiques de sa femme et de ses filles. A ces dernières seules est dévolu le soin du jardin spacieux qui s’étend en arrière de la maison et qui renferme une variété surprenante de légumes, de fruits, de plantes et de fleurs. Nous y avons vu, un peu après la mi-juillet, des melons à la veille de mûrir, des citrouilles en abondance, des oignons, des pavots de huit pieds de hauteur, des pruniers sauvages, des groseillers d’une très belle venue, des cerisiers à grappes, des pommiers, des rosiers chargés de roses, des pensées, des lys de Pennsylvanie, plusieurs variétés de fèves, et enfin, sans que nous voulions faire ici une énumération qui aurait l'air d’un tableau, de vigoureux plants de maïs, des tomates, et jusqu’à des citronelles, fruit qui mâûrit difficilement même sous des latitudes plus favorables que celle du haut Outaouais.

Au-delà du jardin on peut voir encore un beau champ de pommes de terre, et tout près, broutant l’herbe des enclos, les seules bêtes à cornes qu’il y ait encore dans toute la partie supérieure du Témiscamingue, Quelle admirable terre à pâturages, pourtant, que cette région si bien arrosée, si bien découpée, et comme il faudra peu de temps aux colons qui commencent seulement à pénétrer dans le canton Guigues,

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pour découvrir les sources de profit qu’ils pourront tirer de l'élevage des bestiaux et des industries variées qui en découlent !

Aujourd'hui, ce n’est pas seulement le bétail qui manque dans cette partie de l1 province, mais encore les colons eux-mêmes, lesquels s’y jetteraient par centaines, si, par hasard, on leur donnait des chemins. A l'heure actuelle, c’est à peine si l’arpentage même du canton est complété. Il est difficile 1e comprendre avec quelle lenteur tradition2lle on procède là, comme ailleurs, à'cette opération indispensable qui doit précéder les défrichements, opération sans laquelle ils sont impossibles, sans laquelle, du moins, les colons sont exposés à toutes sortes de déboires, de troubles dans leur possession et de conflits que font naître les moindres prétextes, les moindres exigences, inattendues et intempestives.

Le gouvernement d'Ontario a fait arpenter, l’année dernière, huit cantons à la fois dans le haut Témiscamingue, avant même qu’il y eût un seul défrichement

d’effectué, mais uniquement dans la prévision que les

défrichements ne tarderaient pas à suivre de près les arventages. Nous, fidèles aux habitudes routinières

et processives qui ont été de tout temps le caractère distinctif de nos opérations, nous laissons la colonisation se faire au hasard, et faute de mesures préliminaires qui, dans bien des cas, peuvent devenir des mesures préventives, nous laissons les difficultés se préparer tranquillement sous nos yeux et s’entasser jusqu’au jour où elles deviendront irrémédiables ou insolubles.

Faute de chemins, les quelques colons établis aujourd’hui dans l'intérieur du canton Guigues sont obligés de payer de quatre à cinq dollars pour faire transporter à dos d'homme un baril de farine jusqu’à leurs lots respectifs. Comment veut-on que la colonisation progresse dans des conditions semblables, et combien sont justes les reproches d’imprévoyance et d'inertie qu’on a pu adresser de temps à autre à toutes les administrations antérieures à celle d'aujourd'hui ! ;

Quelques milles plus bas que la Pointe Piché, à peu près à la ligne d’intersection des cantons Guigues et Duhamel, le bateau arrête à un endroit connu sous le nom de “ Mine d'Argent de Wright.”

Cette mine, quelque dénomination toute moderne qu’on lui ait donnée, n’en est pas moins très anciennement connue. Sous le régime antérieur à la conquête, des géographes et des géomètres francais avaient pénétré à peu près partout, jusqu'aux der-

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nières limites du vaste territoire connu sous le nom de ‘“ Nouvelle-France.” Ainsi, dès 1733, un arpenteur français, du nom de Normandin, s'était rendu jusqu’à deux cents milles au nord-ouest du lac Saint- Jean, plus loin qu'aucun arpenteur moderne ne l’a fait encore, et avait dressé de toute cette région la carte la plus fidèle et la plus détaillée que nous possédions encore aujourd’hui. Bien avant lui, en 1688, Jean-Baptiste Louis Franquelin, hydrographe du roi, avait exploré tout l'Outaouais supérieur; il avait reconnu la même mine qui porte aujourd’hui le nom de Wright, et avait donné à l'endroit où elle se trouve le nom ‘“ d’Ance de la Mine.” C’est ce que nous avons pu constater d’après un exemplaire unique, conservé au ministère des Terres, d’une carte dressée par luiet dont nous donnons immédiatement ci-

dessous le fuc-simile :

6 Carte de l'Amérique Septentrionale, depuis le 25e jusqu’au 66e degré de latitude environ. k 140 et 235 de longitude.

Contenant les pays de Canada, Nouvelle-France, la Louisiane, la Floride, Virginie, Nouvelle Suède, Nouvelle York, Nouvelle Angleterre, Acadie, Isle de Terreneuve.

Le Tout très fidèlement dressé, conformément aux observations que l’anteur en a faites lui-même, pendant plus de seize années, par ordre des gouverneurs et Iutendants du Pays, pour le service du Roy, et pour leur instruction par.iculiè e ; et suivant les Mémoires et Relations qu’il a eu soin de recueillir, exactement par le même

ordre et pendant le même temps, de tous les Voyageurs les plus entendus qu'il a consultez, et confrontez avec une application toute particulière :

En l’année 1688, par

JEAN-BAPTISTE. LOUIS FRANQUELIN, Hydrographe du Roy, A Québec en Canada.”

La “ Mine d'argent” est aujourd’hui la propriété (1) collective de MM. Wright, Goodwin et Brophy, d'Ottawa. On l’a dit remarquablement riche ; mais, jusqu’à présent, elle n’a été que faiblement exploitée, malgré différentes tentatives réitérées de temps à autre pour le faire dans des conditions lucratives. Nous croyons que les circonstances n’ont pas encore été assez favorables, et que les propriétaires attendent que la population et les communications se soient développées suffisamment pour les rendre telles.

En face de ‘“ l’Ance de la Mine,” de l’autre côté du lac, dans la province d’Ontario, s'étend une des plus admirables régions agricoles du Canada. Généralement, du côté de la province de Québec, le littoral du lac, sur une profondeur variant de deux à

(1) Nous ferons remarquer ici que Franquelin emploie l’ortograpae originale ‘‘ ou”? dans tous les mots où l'usage moderne, tiré de l'anglais, a presque généralement substitué le double v. Ainsi il écrit ‘Outaoua,”’ et non pas Ottawa, Mataouan au lieu de Matawa... et ainst de suite.

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trois milles, est brisé et montagneux ; les coteaux et les vallées ne commencent qu’au-delà de cette barrière qui a donné si longtemps au pays toutes les apparences de la stérilité. Mais, du côté d’Ontario, le sol commence à être cultivable, même à partir. du rivage. C’est ici, croit-on, que devra aboutir la ligne de chemin de fer de North Bay au Témiscamingue. La moitié supérieure de la rivière de Montréal arrose toute la contrée d’alentour et a servi jusqu'ici de seul moyen de communication aux ‘“ bourgeois de chantier” e£ à leurs “ engagés,” moyen lent et communication pénible, mais grâce au nouveau chemin de fer, on sera transporté en quelques heures seulement sur les bords du làc, en face de la partie qui sera peut-

être la plus importante dans un avenir prochain.

Cette section du lac gèle de bonne heure et la glace y est toujours bonne, en sorte que les colons de Guiïgues et de Duhamel pourront se rendre aisément, l'hiver, au chemin de fer de North Bay, en attendant qu'ils aient le leur, à travers le comté de Pontiac, tandis qu'à Opémikan, huit milles plus bas que le Long Sault, où l’on parle également de faire aboutir la ligne nouvelle, le lac est plein de courants; la rivière Kippewa, débouchant violemment dans les environs, empêche la glace de se former assez tôt et assez solidement, et les colons courraient grand risque de ne pouvoir se rendre au chemin de fer la

plupart du temps, ce qui aurait probablement pour effet de déplacer jla colonisation trop largement au profit de la province d’Ontario.

Voici mainteuant l’île ‘Brulée, qui renferme en abondance de la pierre à chaux. Les Indiens, employés au travail de l'extraction par le Père Fafard, économe de la Mission des Oblats, la détachent avec le pic et la préparent sur les lieux. Elle est ensuite vendue aux colons qui la font transporter à bord du bateau à vapeur, la Minerve.

En ligne avec l’île Brûlée se présentent, un peu plus bas, la Grande Ile, puis l’île?des Sœurs, st enfin la Pointe au Vin, qui forme l'extrémité occidentale de la Baie des Pères, centre de tout le pays de Témiscamingue, futur ville et poste assez important pour avoir déjà conquis ‘une véritable célébrité.

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