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NOUVELLES DE LA NAVIGATION

« La présence de la Foudroyante a été signalée vendredi dans le golfe de Gascogne. Malgré les violences de LOcéan, ce navire, un des plus vaillants de notre marine pour la résistance, ne saurait tarder à faire son entrée dans notre port. »

C’était tout.

Mais que de drames menaçants dans ces six lignes !

La jeune fille sentit que ses forces allaient l’abandonner ; elle se retint aux angles du piano qui se trouvait à sa portée; puis, essayant l’un après l’autre ses pieds tremblants sur le tapis, elle trouva la force de se traîner jusqu’aux bords du canapé.

Elle se laissa choir sur le vieux meuble, lourdement, presque sans connaissance, les yeux grands ouverts et ne voyant rien .

Le vieillard éprouva comme un sursaut, et.ses lunettes d’écaille, dans la précipitation du premier

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mouvement, se décrochèrent de leur cap naturel pour rouler à ses pieds.

Machinalement il cherchait à les ramasser.

Cette préoccupation des lunettes, commune à toutes les personnes âgées, dura bien une demiminute.

Ce fut assez pour que Berthe, comprenant le péril de la situation, put rassembler son énergie et tenir tête à l’interrogatoire inévitable.

— Qu'est-ce donc, fillette?... qu’est-ce donc qui te prend? Tu bondis comme un cabri, toi qui, hier encore, ne quittais que difficilement ta chaise longue?

— Oui, père, je me sens alerte et gaie aujourd’hui, répondit-elle en réprimant un sourire amer. Oh! bien heureuse, va!

Et elle lui tapotait affectqepsement ses longues mains amaigries avec des, espiègleries d’enfant.

— Ce cher Gerbier fait des miracles! C’est admirable de la part d’un athée! fit le bonhomme enchanté.

Elle approuva d’un mouvement de la tête.

— Oui, le docteur est un puits de science; mais c’est ce bon soleil d'octobre surtout qui me rend brave comme me voilà. Regarde donc, père, les beaux horizons onduleux qui vont jusque là-bas, tout là-bas, — et plus loins encore ! Comme l'air Hotte bien, comme il est doux et clément, et comme il ferait

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bon respirer un ppu t. Veux-tu risquer upe bonne promenade à mon bras T.

— Heuh! les jambes regimbent au bout d’un quart d’heure.

— Oh ! je serai là, moi! je te soutiendrai; je guis très-forte, tu verras! Et puis l’exerciee te fera du •bien! Tu dors d’un si bon sommeil quand tu consens à forcer un peu ta paresse habituelle,

— Oh ! paresse... un bien gros mol!

— Les mots sont faits pour peindre les choses. Je *

n’y puis rien, mojl C’est l’ Académie que cela re- \

garde!

Elle se fit enjouée, epfantinp, charmante.

Le vieillard souriait II se leva on gardant la miuq de gronder pour la forme. ... . .

— Tu es encore bien près de la convalescence, et le moindre excès, te fatigue.

— Voulez-vous bien vous taire; je suis forte, vous dis-je, à soutenir un assaut contre notre arrièregrand-oncle le sénéchal. Partons!

vi‘ ' r ^ * * • . * 1 . .

— Soit, partons! puisque telle est la volonté de la petite fée deNoëllis, qui se ligue avèc jes sénédjaux contre son radoteur de père; surtout, n’oublie pas ton ombrelle ni ta capeline. Les jours d’octobre ont des soleils du diable qui cuisent l’orage pour la puit. ,

Pendant qu’il égrenait son chapelet de conseils,

fterthe s’étâit préparée pour l’excursion en un tour demain.

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— Me voilà armée de pied en cap t

Elle lui prit despotiquement le bras et l’entraîna.

— Bonsoir, grand-oncle! fit-elle en passant devant le portrait du sénéchal.

La pauvre Berthe profita de ce mouvement pour essuyer deux grosses larmes tyranniquement contenues sous ses paupières, pendant la durée de cette petite scène.

Les souvenirs qui vinrent se grouper dans son’ cerveau enfiévré, tout le temps que dura cette promenade, furent, on l’imagine aisément, des plus cruels et des plus douloureux.

Elle n’avait pas oublié la promesse solennelle qui la liait à. Villepré. Elle connaissait à fond cette nature austèrement loyale. Comment allait-il la juger,

•elle, la victime de toutes ces combinaisons monstrueuses dans lesquelles elle se débattait sans comprendre? Et Bruyères? Qu’allait-il résulter de la rencontre de ces deux hommes? Ses tempes se soulevaient, ses artères se révoltaient à briser le réseau délicat de l’épiderme.

— N’importe! affimait-elle en prenant sa conscience à témoin, je souffrirai jusqu’aux limites que la destinée m’imposera; mais j’empêcherai un meurtre! j’empêcherai un crime! Assez de monstruosités chez nous !

, Si M. Montgeron se détournait pour la regarder l un instant, pendant cette sucession d’angoisses

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lourdes à en mourir, ses lèvres desséchées ébauchaient un sourire.

Elle courait aux fleurs, aux gramens, aux insectes, et les apportait à son père avec des façons superbes de conquérante qui ravage ses domaines.

— Ah! que je remercie Dieu de cette journée, s’écriait le vieillard, radieux et tout rajeuni.

Dieu ! C’est dans cette consolation de l’immense bonté que la^chère affligée se réfugiait, elle aussi, et avec quels élans dans l’âme! . '

Elle ne voyait point d’issue à ces complications, point d’ éclaircie possible à ces tempêtes, en dehors de la Providence qui veille sur les désespérés. C’est là quelle cherchait et trouvait la force et l’é— é nergie surhumaine dont elle se sentait cuirassée.

— Je ferai mon devoir, dit-elle avec une résolution de martyre. Dieu fera le reste !

M. Montgeron de NoëlHs s’essuyait béatement le front dans un vaste foulard des Indes. La promenade l’avait ravi et transfiguré. Toutefois, les meilleures choses ont une fin. Il se sentait des inquiétudes et des alourdisements qui lui grimpaient le long des tibias, il avait soif, il avait faim, il était las. Il soupirait avec délices :

— Comme je vais dormir cette nuit!

C’était ce sommeil-là que Berthe venait d’acheter par trois heures de pieuse hypocrisie et d’héroïque gaieté mensongère. ' , '

Il lui fallait, toute gette nuit, le sommeil calme de ce vieillard vénéré., Pendant ce temps, elle agirait l

On rentra, — plus lentement, sans doute; encore est-il qu’on arriva. La nappe était mise dans la petite salle à manger de l’intimité. Deux couvei s seulement; un énorme bouquet de myosotis et de glayeuls au beau milieu de la nappe, un feu clair et léger pétillait dans la haute chêminée, les arômes du potage montaient au plafond ; on respirait dans ce petit coin capitonné un bien-être tellement onctueux et subtil, qu’il s’insinuait jusqu’à l’âme par la route des sens. * -

M. Montgeron retrouva des éclairs de gaieté; il risqua l’anecdote, il cita M. de Tallevrand, lequel s’entendait en repas fins. Au service du rôti, qui était de cailles bien juteuses, il demanda un flacon de romanée de derrière les fagots. On lui monta une bouteille à large base, qui. s'éloignait, avec ses formes de commère trapue, de la mignardise des fioles à la mode.

Il versa lentement, respectueusement, avec une

conviction sereine, et but de même.

Au dessert, il s’endormit, j’haleine reposée, la bouche entr’ouverte, le front lumineux, dans toute la splendeur d’un mortel qui n’a plus rien au monde à souhaiter.

C’était la minute que P.erthe attendait anxieusement depuis le départ du docteur.

Elle embrassa le vieillard sur le front, il ouvrit à demi son bon regard paternel qui semblait descendre du septième ciel.

— Père, p’est le moment de nous mettre au lit.

"‘—C'est toujours le moment de faire ce que tu

veux.

Elle sonna.

Deux valets parurent sur la pointe du pied.

— Non, je ne veux que toi, ma bonne enfant, pour terminer cette ravissante journée. Je suis heureux, je t’aime. J’ai sommeil. Tu m’embrasseras et je rêverai de toi.

Il monta l’escalier avec des verdeurs de jeune homme. Elle le suivit. Pendant qu’il se glissait voluptueusement dans les draps de Hollande, assise près de la fenêtre, elle jouait, sur une harpe de sa mère, égarée dans un angle de la chambre, un air demi-sentimental et demi-paladin, du temps où le vieillard avait senti l’influence de la musique.

Ce fut dans ces sensations de jeunesse que M. de Montgeron reprit son voyage au septième ciel, à l’endroit précis où il l’avait quitté.

Aussitôt qu’elle eût la certitude que son père dormait de ce bon sommeil que donnent le grand air et la satisfaction, Berthe posa deux baisers sur ses cils alourdis. Puis elle s’agenouilla îi la tête du lit et

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pria longuement le front dans les mains. Sa prière achevée, elle se releva forte, confiante.

Et elle sortit comme une inspirée.

Elles tombent subites et lourdes, les nuits d’octobre. C’est une opacité sinistre, surtout dans ces contrées envahies par les exhalaisons de l’Océan.

Berthe de Noëllis, • comtesse de Bruyères, s’était résolûment engagée dans le petit sentier qui raccourcit, comme disent les paysans. Un chemin fortement encaillouté, large de deux toises au plus, aux bons endroits, et creusé dans les détritus calcaires. Des végétations grimpantes, ronces, viornes et chèvrefeuilles s’emmêlent confusément aux noisetiers sauvages et barrent obstinément la voie.

Elle marchait, heurtant ses pieds chaussés de satin aux cailloux, déchirant la capeline qui lui protégeait la tête, et souvent aussi la figure ellemême aux broussailles envahissantes.

Partout le silence et l’obscurité, non pas ce silence béni qui rassure et qui fortifie. Par intervalles, un cri d’oiseaü nocturne, puis le vol bizarre et visqueux des chauves-souris. Dans le lointain, des lanternes sourdes de paysans revenant de la pêche ou des marchés voisins; ces lanternes d’un rouge blafard, qui semblent vous fixer comme des yeux de supplicié à travers l’ombre.

Elie ne voyait rien, elle ne regardait rien, elle n’entendait rien !

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Rien que la voix de sa conscience, qui lui criait que, liée à un homme dont elle portait le nom, elle devait à cet homme sa présence et sa protection, contre tous et eontre lui-même.

Berthe de Noëllis se rendait à Plouneour chez son mari, le comte Albert de Bruyères; elle allait le défendre, se jeter à ses pieds et le supplier de vivre. Elle était sûre de Villepré : elle se sentait forte de son influence sur cette nature d’élite. Mais Albert? Elle ne le connaissait que par sa vie fantasque, ses exagérations de courage et son dédain de la mort.

Tout à coup, elle se heurta contre une masse informe et résistante qui barrait le chemin. Elle ne put retenir un « Seigneur Dieu! » qui jaillit avec un flot de sang de sa poitrine. C’était un dolmen verdâtre, oublié là et qui demandait du sang depuis quinze cents ans. Le choc fut si violent, que la courageuse enfant rebondit à deux pas dans une flaque d’eau. Combien de temps demeura-t-elle dans ce cloaque, presque inanimée, endolorie, invoquant le ciel de la dernière pensée qui lui restait? 11 y a des minutes qui comptent pour des siècles. Elle souffrait atrocement. Il lui resta néanmoins la présence d’esprit de laver la plaie qui lui brûlait le front avec l’eau bourbeuse quelle rencontra sous ses doigts.

Pendant qu’elle, reprenait vaguement connaissance, le ciel noir se zébrait d éclairs.

Une fois de plus, par cette cruelle sqison, pétait la tempête qui se préparait. Cefte lumière, si violente quelle éclatât, fut comme une lueur de vie pour la blessée. Elle ouvrit les yeux, reconnut le dolmen, < les arbrisseaux rabougris; puis, dans un interstice des feuilles, elle aperçut la chapelle dentelée du Falgoët.

— J’irai jusqu’au bout, dit-elle. Sainte Vierge, donnez-moi la force de me relever!

Elle se redressa en se meurtrissant les poignets et en se brisant les ongles, mais plie se redressa

tout d’une pièce et prête à repartir.

La pluie commençait à tomber en larges gouttes dolentes et glapées. Elle suivait son chemin sans rien sentir.

Tout ii coup, le petit chemin sombre fit place aux larges aspects de la plaine; une plaine aride et désolée, mais olfrant résistance au pied et permettant d’accélérer le pas.

Berthe marchait toujours. Le clocher de la chapelle lui servait de phare.

En arrivant, elle tomba à deux genoux sur la pierre du porche.

Ce quelle pleura, ce qu’elle pria, ce qu’elle implora, Dieu seul le sait, car il l’entendit à coup sûr.

Elle éprouva comme une ineffable renaissance à se sentir souscetabrietàseconfier au grand protecteur.

C’est d’ailleurs un des recoins les plus pittores-

quos do la côte, remplacement do cotte chapelle. Une cour carrée plantée de grands arbres que dépasse seul le clocher à jour, une merveille de granit que l’on dirait ciselée par les grands orfèvres de l’école florentine. Le calme, le recueillement, et je ne sais quelle vague odeur d’encens qui filtrait à travers les fondements humectés par la pluie, lui refirent comme un baume à l ame et de nouveaux nerfs au corps,

Elle repartit; le vent qui rasait le sol aplani semblait lui prêter ses ailes. Deux fois encore, épuisée par sa course, hors d’haleine, elle dut se reposer sur la terre détrempée. Mais sa pensée veillait au milieu de cet épuisement général.

Elle voulait ! et reprenait sa course mortelle.

Enfin... elle toucha la haie dp la main, la petite haie sous l’abri de laquelle elle avait trouvé tant de joie et commencé des rêves si radieux, hélas ! et si vite envolés! Toutes les grilles de bois étaient ouvertes.

Un horrible frisson la secoua des pieds la tête. Elle pénétra dans le jardin. La porte de la maison était ouverte comme les grilles. Sur la cheminée, une pauvre bougie grésillait dans un chandelier de fer-blanc.

— Il n’est pas là! Ah ! Dieu m’a trahie! dit Berthe en sanglotant.

Et e|le tomba évanouie.

Le soleil se couchait dans la pourpre ; de longs nuages rouges comme du sang, déliés comme des lignes, rellélaîent leurs immenses traînées à la surface des flots endormis.

Un incendie au-dessus et au-dessous, dans le ciel et dans la mer; au dehors, pas un nuage : à peine si quelques cirrus floconneux voltigeaient ça et là, anguleux ainsi que des mouettes.

Immobile sur la falaise, à la façon d’un gigantesque cormoran, le père Mal-en-Point regardait mélancoliquement l’astre sombre derrière l’horizon. Les lueurs aiguës qui s’accrochaient à la crête des vagues, s’emhlables à des écailles d’or émaillées de rubis, s’éteignirent peu à peu; le rouge devint rose, le jaune d’or vert, puis un même voile grisâtre sem-

■ v ÿgiti z et H )ir G oogle

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bla tout couvrir, la nuit se fit, et Mal-en-Point, hochant la tête, rebroussa chemin vers Plouueour. A mi-route, il rencontra Albert de Bruyères, qui so rendait à sa promenade du soir.

— Eh bien, matelot, que nous dis-tu de bon?

— Hum! fit le vieux rechigné, m’est avis qu’il

fera meilleur celte nuit sur un tas de varech bien sec qu’au milieu de la grande marmite. — Ceux qui dormiront là-bas seront drôlement secoués dans leurs cadres. . <•’

Puis il ajouta entre ses dents :

— Heureusement, tous les pêcheurs d’ici sont rentrés; sans quoi, nous aurions éu de la besogne.

— Ah! bah! fit de Bruyères en fouettant insoucieusement l’air de ses doigts, heureux ceux qui meurent !

Depuis longtemps, Mal-en-Point avait fait sur son « capitaine » une observation qui déconcertait tout l’équilibre de ses idées. — Ce dédain qu’ Albert semblait éprouver jfour la vie des autres, aussi bien que pour la sienne propre, lui semblait mal s’accorder avec la tâche de dévouement que le jeune homme s’était imposée. — Quoique l’on soit une sorte de chien fidèle, habitué à obéir an moindre signe, on a de la logique personnelle. Mal-en- Point avait des longtemps décidé dans sa. cervelle carrée de Breton, qu’il aurait tôt ou lard le mot de cette énigme. L’occasion lui parut bonne.

— Pas moins, dit-il, mon capitaine, il me semble, révérence parler, qu’un bon marin, solidement armé sur le plancher des vachès, doit entendre un singulier branle-bas au cœur, lorsqu’il sait tout près et en péril le navire sur lequel il a vécu.

Albert se, retourna vivement, comme blessé par une pointe aiguë.

— Que veux-tu dire?

Mais le loup de mer. regrettant déjà son observation sans doute, continua en se parlant à lui-même :

— Après tout, j’ai tort, et les autres, s’ils ont eu bon vent, doivent être déjà entrés en rade de Brest.

— Les autres! qui les autres?

— Eh ! pardi ! qui? Les marins de la Foudroyante . 11 y a déjà huit jours quelle a été signalée dans le golfe de Gascogne!

Bruyères ne l’écoutait plus, et, d’un pas rapide, il regagnait sa maison.

Mal-en-Point, satisfait de son épreuve, le suivait de l’œil.

— Ah ! je le savais bien ! pensait-il joyeusement, que c’était un matelot fini, et que tout ce qu’il en disait ’ n'était qu’une frime! — Quel coup ça lui a donné, la nouvelle du retour de la Foudroyante.

Albert ne vivait plus, ne pensait plus. Il lui semblait que le tonnerre venait de tomber à ses pieds.

La Foudroyante était de retour, et avec elle le capitaiue de Villepré.

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Désormais toute hésitation devenait impossible. Il fallait que sa destinée s’accomplit.

Il s’assit auprès de son étroite table, le front dans ses mains, et se prit à réfléchir, si l’on peut appeler réflexion le va-et-vient troublé d’idées confuses qui,

dans son cerveau en délire, suivait le battement précipité du poids.

Au bout de quelques minutes, cependant, le calme lui revint; il ouvrit toute large la fenêtre; il faisait nuit sombre, le décor fulgurant avait changé. l)e grands nuages, noirs comme de l’encre, balayaient le ciel, et la rafale, rasant le sol, courbait les herbes comme la faux immense d’un invisible moisonneur.

Tout à coup elle sillla, sourdement furieuse, à la façon d’un serpent qu’un pied imprudent réveille et, s’engouffrant dans la croisée, secouant avec furie les mèches éparses sur le front nu d’Albert éteignit brusquement la lampe.

Il est de ces heures où, quelque fort qu’on soit, on

sent respirer au-dessus de sa tête le souffle formida-

ble de la fatalité antique. Cette lampe éteinte sembla un signe à Albert.

— Allons! se dit-il, c’est ce soir que je dois mourir.

Il ferma la croisée, ralluma sa layipe, et, de sang-froid, sans hésitation comme sans fièvre, commença de lugubres préparatifs.

Il alla décrocher à la muraille les pistolets de son

l’outrage ' oncle le vieux capitaine, s’assura minutieusement qu’ils étaient en état et les chargea avec soin. Après quoi, comme il était coquet de sa mort et voulait avoir une fin de Soldat, il revêtit son ancien uniforme d’enseigne de vaisseau.

Cette toilette achevée, il revint s’asseoir à la table, et, attirant une feuille de papier, écrivit la lettre indispensable à l’adresse du maire-épicier-notaire.

Les minutes fuyaient rapides.

Le moment était venu.

Albert de Bruyères saisit le pistolet, il l’examina d’un œil absorbé et fit craquer les deux, crans de la gâchette ; mais il le reposa tout armé sur la table.

Une idée, une idée insuppqrtable venait de lui traverser l’esprit. Il voulait bien mourir ! Mais mourir en emportant dans la tombe l’horreur de Berthe, mourir en emportant le mépris de Villepré... c’était au dessus de ses forces! Il attira une seconde feuille de papier et d une main fiévreuse écrivit La plume glissait rapide et tourmentée sur le vélin, il écrivit tout.

La mort de Montfort, l’œuvre impossible de dévouement qu’il s’était imposée, son amour pour mademoiselle de Noëllis. De cet amour, il demandait pardon à son ami; car, dans sa vie, il ne trouvait que ce crime involontaire; il mourait justement, puisqu’il avait bsé entreprendre une tâche trop lourde pour son cœur exténué.

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« Ami, disait-il en terminant, je te lègue la veuve d’un honnête homme. Tu peux lui tendre ta main loyale sans rougir ni d’elle ni de ton ami.

» Pas un remords ; un bon souvenir, seulement, n’est-ee pas? Il est aussi des fous qui essayent d’arrêter une locomotive lancée à toute vapeur, et que la locomotive écrase. Suppose que je sois un de ces fous là, et priez pour moi tous les deux! »

Quand son papier fut rempli, Albert se sentit plus tranquille; il rentra en possession de son àme et de sa virilité, la décision lui revint, et ce fut sans terreur, d’un œil froid et serein, qu’il regarda l’arme qu’il allait tourner contre lui-même»

Au moins, il ne mourrait pas tout entier et laisserait aux deux seuls êtres qu’il eût aimés au monde un honnête, un loyal souvenir.

Ce n’était pourtant que le second acte de la terrible tragédie qui devait ébranler ce soir-là, dans leurs plus intimes profondeurs, le cerveau et la conscience d’Albert de Bruyères.

Avec la tranquillité et le sang-froid, un sens plus raisonnable de la situation lui’ revint; il fut bien obligé alors de s’avouor que cette lettré marchait directement contre son but et rendait, par conséquent, son sacrifice inutile.

Pourquoi avait-il épousé Berthe? Pour que Villepré, pour qu’elle-même ignorassent à jamais Pois

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dieux attentat dont elle avait été victime. — L’attentat, cette lettre d’agonie le leur révélait.

Il leur disait d’être heureux! Pourraient-ils l’être, désormais, ces deux coeurs sincères et vaillants dont Albert connaissait de longue date la générosité et la grandeur, lorsqu’ils seraient condamnés à vivre dans cette horrible certitude que leur bonheur et leur union avaient impérieusement exigé le suicide de leur ami ? '

Non! il fallait que le sacrifice fût accompli sans hésitation et en entier, il fallait qu’Albert de Bruyères le fou et le héros périt complètement.

Le jeune homme plia la lettre qu’il venait d’écrire, la déchira, et, approchant les lambeaux de papier de la lampe pour les enflammer, il les regarda avec tristesse se tordre sur le plancher.

Lorsque le dernier fragment fut devenu un peu de cendre, Bruyères poussa. un long soupir; son bonheur était mort, c’était au tour de l’honneur à s’en aller.

A cette cruelle minute, un long cri, un. appel retentit sur la grève. Encore une fois, Albert reposa le pistolet dont i’anneâu glacial se trouvait déjà appuyé sur son front, ii se leva pour écouter. Un second cri suivit le premier, et, presque aussitôt, les vêtements trempés de pluie, Mal-en-Point fit invasion dans la chambre.

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— Vite! vite! mon capitaine! Une harque en péril !

— Allons! dit Albert. Dieu, sans doute, veut m’épargner un crime stérile. L’ouragan emportera ma vie comme il a soufflé cette lampe.

Les heures suprêmes arrachent de ces cris.

L’incrédule songeait à Dieu et lui faisait sa part dans le roman de sa vie.

Au dehors, la tempête rugissait au paroxysme de la fureur ; les rafales se suivaient rapides, dispersant la pluie en poussière presque impalpable. On entendait la vague se heurter contre les rochers de Goulven, avec les sonorités brutales de coups de canon.

Les deux hommes, enveloppés dans leurs cabans, gagnaient en trébuchant dans les opacités de l'ombre la petite anse où l'Éclair était amarré et attendirent, silencieusement une accalmie pour savoir dans quel sens ils devaient se diriger. — L’attente ne fut pas longue : un long cri qui partait d’à peine quelques centaines de ’ mètres parvenait jusqu’à eux.

— En mer ! ordonna de Bruyères. Je sais où ils sont. Puissions-nous arriver assez promptement !

Les deux hommes avaient déjà sauté dans la frêle coquille de noix. Agenouillés et l’oreille collée au bord du bateau harcelé par la tempête, ils épiaient

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encore ces cris d'angoisse, les seuls indices qui pussent les conduire vers les naufragés.

Si, au lieu d’être en entier absorbés par ces cris qui leur venaient de la mer, ils avaient épié les bruits du rivage, peut-être eussent-ils entendu — tant il fut terrible et retentissant — le cri d’angoisse que poussait en cet instant Berthe de Noëllis, en trouvant vide et abandonnée la maison d’Albert de Bruyères.

La distance qui séparait la rive de la barque en péril n’était- pas longue; mais, pour la franchir, le sang-froid et l’habileté consommée des deux marins n’étaient pas de trop. Ils avaient besoin de toute la connaissance merveilleuse de la côte, acquise dans leurs nombreux sauvetages. A chaque instant, il fallait louvoyer pour éviter quelque roche de sinistre renom, traverser des passes étroites où la vague se ruait désespérément, tâcher enfin de gagner la haute mer pour revenir sans obstacle sur l’embarcation naufragée. Sans doute ceux qui la montaient ne connaissaient pas parfaitement la baie de Goulven et avaient fait fausse route. Ils étaient séparés du rivage par un lit épais de rochers presque à fleur d’eau à la marée basse.

Albert de Bruyères avait noté de longue date les traîtrises de ces brisants disséminés et perfides d’où s’élevaient des cris d’appel de plus en plus désespérés.

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Enfin, après trois quarts d’heure d’efforts et de persévérance, le jeune marin s’aperçut qu’ils étaient sortis des écueils, et la longueur de la lame lui indiqua qu’ils se trouvaient en pleine mer.

— Pare à virer! cria-t-il à Mal-en-Point. Maintenant, s’ils ont eu le temps d’attendre, ils sont sauvés !

L'Éclair accomplit en cinq minutes le trajet qu’il avait mis presque une heure à franchir en sens inverse. Les cris. d’appel, qui d’abord s’étaient affaiblis, se rapprochaient sans cesse.

Guidé par une main sûre, l’Éclair semblait mar- ' cher directement sur les naufragés.

Bientôt, en effet, on aperçut un fanal absolument immobile, ce qui semblait une ironie sauvage au milieu de cette mer tourmentée. La barque en péril s’était engagée entre deux rochers trop resserrés pour la laisser passer, et, saisie par l’implacable pierre comme par les mâchoires d’un formidable étau, les vagues furieuses la franchissaient sans l’en pouvoir démarrer.

Ce qui, dans le principe, avait causé sa perte causait maintenant son salut. Au bout de cinq minutes, les quatre naufragés étaient à bord de l’Êclaii\ et, un quart d’henre plus tard, le brave petit chasse-marée rentrait à son ancrage.

Ce fut alors seulement que, les horreurs d® l’anxiété cessant, on commença à parler.

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Les premières paroles prononcées se confondirent en un double cri :

— Villepré!

— Bruyères I

— Ah ! docteur, murmura Villepré, la main de Dieu est dans tout cela! C’est nous qui venions le sauver, et c’est lui qui nous sauve!

Ces effusions ne se racontent pas. Ils s’aimaient virilement, ils étaient sauvés, ils se jetèrent dans les bras l’un de l’autre.

Le docteur Gerbier avais pris l’avance par discrétion. Il avait de bonnes jambes, le docteur, et, si prompts que fussent les épanchements qui coulaient entre les deux amis, le docteur allait plus vite. Peut-être aussi le digne homme acGélérait-il sa course pour laisser aux jeunes gens la liberté de l’explication que leur situation délicate rendait indispensable.

En arrivant à la haie extérieure qui clôturait le petit jardin de Bruyères, M. Gerbier tira sa montre. La nuit était noire, mais les médecins de campagne sont tous gens de précaution; ils ne quittent pas le logis sans trousse ni sans chronomètre à répétition.

Le bonhomme pesa sur le bouton. La sonnerie battait deux heures du matin.

— Je marche comme un dératé! se dit-il, et mes gaillards auront le temps de s’épancher les entrailles.

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Deux nobles cœurs! Dieu! que c’est bête et superbe, les livres! Des héros de roman, ces gaillards-là! L’un qui revient de là-bas des antipodes, pour voir son bonheur détruit, et qui sourit comme un ange à retrouver son camarade vivant. Non ! ce n’est pas bête, les livres! moins bête que l’iodure de potassium et l’ipécacuanlta ! Loyales et charmantes natures!... Un ineffable bonheur! Ah! tiens, c’est trèsjoli, ce que je dis là : mais les expansions m’attendrissent le cerveau, -sans compter que les jambes me pèsent. Un acteur de mon bon temps, Arnal, témoignait le désir de s’en aller.

» — Moi, je voudrais bien m'en aller!

» Il avait des façons à lui de dire cette phrase toute naturelle. Moi, je voudrais bien m’asseoir, seulement. C’est que la pluie a tout ravagé ! Ce n’est plus du repos qu’on prendait à terre, c’est une empreinte qu’on laisserait. J’ai l’empreinte ridicule.

Et, furetant de la main l’obscurité, il faillit, bien involontairement, laisser, en tombant de peur et de surprise, son empreinte sur le milieu du chemin.

La petite barrière était toute grande ouverte. Il entra comme un brave, trébuchant un tantinet, sans doute; l’idée de romans lui avait remis les chauffeurs en mémoire.

Néanmoins il entra.

Pas un bruit, pas un mot, pas un souffle! la porte de la maisonnette était toute grande ouverte. Sur la

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cheminée une bougie jetait ses dernières lueurs et crépitait avant de mourir.

Sur le lit !...

Sur le lit, Berthe de Noëllis, pâle, ensanglantée, terrifiante à voir, râlait douloureusement comme à l’heure suprême de l’agonie.

Le docteur courut droit à elle, souleva les coussins, redressa les oreillers ; puis, reculant tout à coup d’un bond à briser ses vieilles jambes qui flageolaient:

— Dieu! Dieu! Dieu! Justice souveraine! fit-il seulement.

Il courut à l’armoire : elle était ouverte à deux battants ; il en retira des linges, des draps avec des gestes de forcené, et refit le lit avec des douceurs de père, sans réveiller la jeune femme. On l’aurait crue morte.

Puis ib-tomba sur un fauteuil, vieux meuble du xviu' siècle, égaré dans ce taudis; il prit avec des précautions infinies le bras de Berthe qui pendait à terre.

— Ce n’est rien! affirma-t-il après reflexion. Dieu fait bien ce qu’il fait.

Que fit-il, lui, Le docteur, pendant la demi-heure qui s’écoula?

On n'en sait rien, sinon qu’il fouilla dans ses poches pour en retirer des flacons.

La jeune femme demeurait toujours assoupie et blême. On sentait qu’elle souffrait horriblement.

by CjC

Digitizi

[le

t’OUTRAGE

Philippe et Bruyères marchaient cote à côte, en silence. Ils s’étaient tout dit en deux mots, ces coeurs éprouvés.

Arrivé aux abords du petit enclos, Bruyères hésitait. Sa confession ne lui semblait pas finie. Mais Villepré l’arrêta au premier mot, d’un mouvement impératif et doux.

— Je sàis tout, il faut qu’elle t’aime! Le grand amour, c’est le tien.

— Il faut qu’elle ignore ! répondit gravement Bruyères ferme comme un roc; on n’aime pas ceux qui sè sont condamnés au mépris. Dans ces âmes altières, le mépris est une tâché qui ne s’etface pas. Elle ne m’aimera jamais... Jamais , jamais! sanglotait-il avec des éclats de voix qui tenaient du délire, en approchant de la triste chaumière.

Et sa voix éclatante prenait les accents éplorés de l’enfance.

Le docteur parut sur le petit perron qui conduisait à la chambre principale. Il avait entendu la douleur stridente de Bruyères, qui s’était arrêté hésitant et blême, les mains crispées à la haie d’épines, en répétant :

— Jamais! jamais!

La silhouette du vieillard s’échancrait, puissante et clémente à la fois, dans la baie iliuminée de la porte.

— Pourquoi donc serait-elle ici, si elle ne vous ai-

l’OÜTRAGE

mait pas? demanda-t-il en tendant de loin ses mains aux arrivants.

Il ne dit rien de plus et marcha vers les nouveaux venus, grave et prophétique ainsi qu’une vision des époques bibliques.

Albert courut à cette main froide, et calme comme celle du Dieu du Sinaï ; le vieux médecin semblait transTiguré. Il entra d’autorité dans la chambre de la malade; Yillepré suivit, sans se rendre bien compte de la scène qui se passait sous ses yeux.

Dans les blancheurs de la couchette, Rerthe de Noëllis, étendue, ouvrait douloureusement ses grands yeux alanguis. C’était la sainte et la martyre, avec on ne sait quoi d’héroïque, de féminin, d’humble et de suppliant.

Bruyères et Yillepré s’étaient assis, celui-ci à sa droite, l’autre à sa gauche.

Le docteur toujours debout.

Elle sembla sortir d’un rêve en revoyant le fiancé des jeunes années : elle lui tendit son front décoloré.

Il lui baisa la main avec respect.

— Berthe, je suis marié, fit M. de Villepré.

Elle le regarda sans surprise.

— Alors, demanda-t-elle avec un intérêt de sœur, elle est bien belle?

— Belle comme vous, Berthe.

l’oüthage

— Et vous l’aimez?

— Je l'aime.

— Alors, repartez vite, mon ami, et nous la ramenez pour vivre heureux auprès de nous. Nous serons trois à lui faire la vie douce et bonne. A son tour, elle baisa la rude main du marin, qu’elle avait conservée entre les siennes.

Philippe se détourna pour cacher une larme. Albert aussi pliait sous l’émotion; les paroles lui brûlaient les lèvres, il était prêt à s’écrier : « Il vous trompe! c’est vous qu’il aime Ce mariage est une invention généreuse t » Mais le doigt de Philippe, impérieusement posé sur sa bouche, lui imposait silence.

— Albert, continua la malade d’une voix - faible, approchez, là !

Et, quand son mari se fut penché sur son lit, penché jusqu’à ce que son oreille effleurât l’oreille de la jeune femme, elle lui murmura d’un souffle:

— Albert, maintenant, je suis libre. Je vous aime et je vous pardonne I

Cet aveu avait été prononcé bien bas; pourtant Villepré l’entendit. Ce mot; je vous pardonne, adressé an généreux dévouement de Bruyères, le fit bondir. Mais Albert, redressé déjà avec un loyal sourire dans les yeux, le doigt sur les lèvres, lui prenait le bras en disant tout bas :

l’outrage ;

— Mieux vaut qu’elle me crgie coupable et qu’elle

ignore toujours quelle a pu appartenir à un' autre.

Ces deux hommes, se dévouant.au bonheur de la même femme, s’étaient facilement juré un silence éternel. “

Berthe, heureuse, s’endormit, et, pendant qu’elle sommeillait, les deux amis la veillaient.

— A toi la tâche la plus dure, mon pauvre Albert! murmura Philippe; moi, j’irai, je partirai, je ferai le tour du monde, je sombrerai peut-être dans quelque océan, taudis que toi... ! Oh! avoir jusqu’à l’enl’ enfant du crime sous les yeux!^

— L’enfant du crime? répondit le docteur, qui rentrait -de la cuisine en remuant onctueusement une potion. L’enfant du crime n’est pas né vivant !>

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fin

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