‹ L'outrageChapitre 6 sur 7 · LE SUICIDE · texte numérisé non relu

LE SUICIDE

En ce moment, le docteur Gerbier terminait sa consultation du matin. Il venait de reconduire son dernier client jusqu’à la porte de l’antichambre, de l’air empressé et satisfait d’un homme dont la tâche quotidienne est fructueusement remplie. Aussi ne put-il réprimer un mouvement de mauvaise humeur en se trouvant face à face avec un nouveau visiteur.

— Bon ! se dit-il en tirant sa montre et y constatant l'heure, les œufs à la coque seront trop cuits 1

Mais le moyen de ne pas recevoir un malade,

lorsque ce malade est déjà installé dans le meilleur fauteuil de votre cabinet de consultation ?

Le docteur Gerhier soupira et fit contre fortune bon cœur.

Le client intempestif de M. Gerbier ne semblait guère malade pour son propre compte. C’était un beau grand jeune homme de vingt-sept à vingthuit ans, l’œil fier, la démarche hardie, je ne sais quoi d’à la fois insouciant et de pensif dans le sourire, de doux et de froid tout ensemble dans le regard, de la force voilée de nonchalance dans tout son être. •

— Parbleu ! se dit le docteur,. dont on connaît les manies, au moins n’aurais-je pas perdu tout à fait mon temps à regarder ce beau visage.

Ce beau visage, il lui semblait l’avoir déjà vu quelque part, mais il n’eût pu dire où ; sa mémoire rebelle lui faisait défaut sur ce point, Ce visage, il ne le reconnaissait que par reilet, pour ainsi dire, comme celui d’un homme dont autrefois On aurait vu le portrait ou connu un proche parent. Sous ces traits, qu’avec sa promptitude d’observation, il avait étudiés en une seconde, M. Gerbier en devinait d’autres qui lui avaient été jadis familiers.

Mais la raison de cette défaillance de souvenir, très-irritante, comme la recherche d’un nom bien connu et dont pourtant les syllabes échappent, ne lui fut révélée que lorsque le beau jeune homme.

1,’QtJTRAGE

se relevant à demi du fauteuil sur lequel il était quasi couché dans une pose pleine d’abandon, s’annonça lui-même :

— Albert de Bruyères t

Le docteur avait connu Albert enfant, et, bien que le visage de M. de Bruyères, en se faisant viril, eût conservé toute la grâce de l’adolescence première, M. Gerbier avait le regard trop perçant’ l’observation trop vive pour ne pas comprendre, comme par une perception instantanée, quel gouffre infranchissable avaient creusé ces quelques années entre ce que l’enfant avait été autrefois, et ce qu’aujourd’hui était l’homme.

Qu’avaient-elles contenu, ces qûelques années? Quelles souffrances morales, quelles passions, quels orages intimes avaient dessiné sur les tempes ces rides à la fois si lourdes et si légères? Aussi déliées que des cheveux, elles étaient pourtant ineffaçables.

De la vie d’Albert de Bruyères, le docteur n’avait su que ce que tout le monde en savait. Il avait entendu parler de ses folies élégantes et de ses fantaisies dispendieuses. Pour lui encore, Albert n’avait été, jusqu’à ce jour, qu’un de ces hommes de plaisir, un de ces écervelés sans conséquence, qui font sourire do pitié les hommes graves, hausser les épaules des bourgeois et gronder sourdement les moralistes. Mais, aujourd’hui qu’il se trouvait en

face de M. de Bruyères, le docteur reconnaissait

l’outrage

qu’il avait réellement affaire à une nature supérieure, à une énigme dont il brûlait de connaître le mot; car, on se le rappelle, la passion principale du docteur Gerbier était la passion des énigmes.

Il répondit au salut d’Albert par un salut analogue et attendit.

— Docteur, dit Albert, après un court instant de silence, je lis dans votre sourire que vous nie reconnaissez, et dans votre regard que vous cherchez vainement le but de ma visite.

» Je serai bref; je suis l'ami intime de M. Philippe de Villepré et je vous sais fort lié avec M.«le comte de Noëllis. Vous êtes son médecin, m’a-t-on dit; par suite, au courant de ce qui se passe dans sa maison. Vous n’ignorez pas, par conséquent, la nature des liens qui unissent Philippe de Villepré à mademoiselle de Noëllis. J’espère donc que vous comprendrez, sans me forcer à insister davantage sur un tel sujet, le motif de ma démarche auprès de vous.

Et, comme M. Gerbier ne répondait pas, Albert de Bruyères continua de la même voix calme :

— Il y a trois jours, mon ami Villepré s’est rendu à son bord, et je sais, de source certaine, qu'il partait avec la promesse formelle de voir combler ses vœux les plus chers à son retour. Or, ces jours derniers, j’ai appris le mariage prochain deM. Paul Montfort avec mademoiselle Berthe de Noëllis. — Mademoiselle Berthe n’aime pas M. Montfort,

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puisqu’elle aime Yillepré, Il s’est donc passé quelque événement mystérieux, — que je ne vous demande pas, docteur, je sais respecter le secret du médecin, — mais dont il m’était permis de m’enquérir, puisque, après tout, en l’absence de Yillepré, je me suis fait le gardien de sou bonheur.

— Eh bien !... murmura M. Gerbier, qui essayait en vain de jouer le calme, le succès de votre enquête ?...

— A été complet ! répondit froidement Albert de Bruyères.

Le docteur, debout, comme dressé par un ressort, regardait le jeune homme avec des yeux elfarés.

— Rassurez-vous, monsieur, dit Albert; le secret de mademoiselle de Noëllis est en bonnes mains, et, si je suis ici, c’est pour aviser avec vous au moyen de la protéger et de la sauver.

— Puisque vous savez tout, s’écria le médecin, vous devez comprendre qu’il n’en est qu’un, celui que mademoiselle de Noëllis a adopté, un mariage.

— Avec M. Montfort?... II est impossible, absolument.

— Cependant...'

— Laisscz-moi donc finir!. .7 II est absolument impossible, vous disais-je, M. Montfort étant, à l’heure qu’il est, incapable d epouser qui que ce soit; car M. Montfort est mort.

— Mort !...

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— Comme j’ai l’honneur de vous l'aflirmér. Ce matin même, j’ai eu l'avantage de lui traverser le poumon gauche de part en part. Je suis certain què c'est ainsi qu’eût agi M. de Villepré s’il eût été à portée de se venger lui-mème, et, je vous l'ai dit, je suis l’ami de M. de Villepré.

— Mais !... s’écria le docteur, qui se promenait à travers la chambre, mais vous n’avez pas réfléchi qu’en vengeant votre ami, en tuant ce misérable que je juge tout aussi sévèrement que vous, vous enlevez du même coup toute chance de réhabilitation à mademoiselle Berthe. — Mon Dieu ! je suis de votre avis. Le préjugé est stupide. Cette union avec M. Montfort était sans doute pour elle un malheur irréparable : il la séparait à jamais de c,elui qu’elle aimait, et la jetait entre les mains d’un mari odieui, soit!... et cependant un seul homme pouvait épouser mademoiselle de Noëllis, un seul, M. Montfort,

que vous venez de tuer!

— Un seul? Vous en êtes bien certain? demanda Albert en appuyant sur la phrase. Il est impossible alors (et il souligna le mot impossible) de laisser ignorer à Villepré le malheur qui a frappé mademoiselle de Noël lis?

— Absolument impossible, je n’oserais l’affirmer. Un homme^de mon âge et de ma profession ne se lance pas aussi vite dans les certitudes. Mais il est tout au moins convenable, au milieu des suppositions

l’out-uage

où nous nous trouvons, que le galant homme qui s’appelle M. de Villepré soit instruit de tout ce que je redoute. Il y a là prudence, et aussi dignité.

— Il faut donc chercher quelque autre mari pour mademoiselle de Noëllis ; un honnête garçon dont un loyal cœur puisse sans rougir épouser la veuve. Or, cet honnête garçon, je Le connais, docteur, et je viens vous parler de lui, pour que vous vous chargiez de le faire agréer par M. et mademoiselle de Noëllis.

— Comment ! vous connaissez cet honnête garçon?

— Sans doute.

— Il donnera son nom à une femme... ?

— Qui ! Surtout, Si cet honnête garçon, condamné aussi sûrement que par une maladie mortelle, fait de la femme une veuve aussitôt après le mariage.

— J ’avoue que je ne comprends plus.

— Quoi de plus simple cependant? Monsieur Gerbier, j’essayerais en vain de me-dissimuler que j ai gaspillé ma vie. Je ne crois pas avoir jamais songé pendant une heure de suite à ce que, d'ordinaire, on appelle « son avenir. » Peut-être, si j’avais essayé, serais-je devenu ambitieux tout comme un autre; j’aurais cherché à donner un peu d’éclat à mon nom ou à tripler les millions paternels. A quoi bon ?

» J’ai préféré conserver l’un dignement obscur et manger les autres le {dus gaiement possible. En un mot, paresse ou dédain, faiblesse ou force, qui sait?

l/OUTRAQE

je me suis laissé vivre, ne demandant rien aux autres et leur demeurant, par réciprocité, parfaitement inutile. VilLepré, lui, est un autre homme. 11 a regardé le monde par l'autre extrémité de la lorgnette. Où je n’ai vu que des conventions sociales, il a cherché des devoirs.

» Le plaisir est devenu pour lui l’amour. C’est son atfaire ; ce n’est d’ailleurs pas l’i/istant d'apprécier sa conduite ou la mienne. À-t-il raison?... Ai-je tort?... Je ne cherche pas à en deviner si lpng; — mais ce que je sais, c’est que, malgré,, et peut-être à cause de ces divergences, nous nous sommes aimés comme des frères et que je suis prêt à sacrifier ma vie à ce que Yillepré considère comme, son bonheur, et le sacrifice me coûtera d’autant moins qu’il était décidé d’avance.

» Or, docteur, je vous défie, vous qui êtes si fort sur les méthodes scientifiques, de trouver mon raisonnement en défaut : — ce n’est qu'avec mademoiselle de Noëllis pqur femme qu'il peut y avoir du bonheur pour Yillepré.

» Le mariage de mademoiselle de Noëllis avec Montfort brisait ce bonheur à jamais; car, en admettant même que j’aie attendu la noce pour infliger à ce misérable le châtiment mérité, Philippe ne pouvait épouser l’ancienne maîtresse de Montfort; mais il peut épouser la veuve de son ami Albert de Bruyères, et voilà pourquoi, ducteür, je vous prie de

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vous charger de ma demande auprès de M. et mademoiselle de Noël lis.

— Mais alors, s’écria le docteur de plus en plus perplexe, vous vous mariez avec l’intention...?

-T- Pour écarter tous les préjugés qui sépareraient Philippe de mademoiselle Bertlie. Quant à moi, je n’en serai jamais un, puisque ce mariage lui-même est un engagement solennel que je prends vis-à-yis de ma conscience. De cette façon, du moins, ma mort servira au bonheur de quelqu’un.

— Votre njortf... Y songez-vous?

— Depuis fort longtemps. Depuis le jour oh, dans un grand coffre, j’î i accumulé les derniers cent mille francs de mon patrimoine ; sous l’épais lit de pièces d’or, j’ai caché un pistolet chargé, et, quand le pistolet sera découvert... vous comprenez!... Or, on aperçoit déjà la moitié de la crosse. Vous voyez que, dans de telles dispositions, le sacrifice que je fais à l’endroit de Philippe est bien mince. Supposez que M. ou mademoiselle de Noüllis le refuse, cela ne m’empêchera pas de me tuer ; mais ma mort, dans ce cas, restera comme ma vie, parfaitement inutile.

» Ne vaut-il pas mieux qu’elle serve à rendre à cette pauvre enfant l’honneur que lui a volé un misérable, à mon ami, son bonheur brisé?

» Et voilà pourquoi je suis venu vous trouver, docteur; je suis venu parce que je savais que le paradoxe apparent de ma conduite vous effrayerait moins

l’oütraoe

qu?un autre, c( que, comprenant le motif qui me fait agir, vous ne me refuseriez pas rôtie aide'.

Sur ces derniers mots, Albert de Brayères s’était levé et tendait à M. Gerbier sa main, largement et franchement ouverte.

Le docteur hésita. L'ne idée mauvaise venait de lui traverser rapidement l’esprit. Le jeune homme ruiné, à la veille même du suicide comme il l’avouait, ne profiterait-il pas du malheur de mademoiselle de Noëljis pour reconstruire sa fortune par un beau mariage? Cet engagement de suicide ne pouvait pas, ne devait pas être . considéré comme sérieux, et M. de Bruyères dissimulait la honte du motif sous un mensonge romanesque et généreux.

Cette pensée passa comme un éclair par le cerveau du docteur Gerbier; mais, dès qu'il eut jeté un second coup d'œil sur la physionomie claire et tranquillement franche du jeune homme, il se repentit de ce mauvais mouvement^ La promesse que M. de Bruyères venait de faire , il avait certainement l'intention de la tenir, et cërtainement il la tiendrait.

Pourquoi alors ne pas l’aider dans son entreprise, puisque, apîès tout, cette voie seule restait pour sauver l’honneur de Berthe? Aussi, après le premier et très-court instant d’hésitation que nous venons de signaler, il serra la main du jeune homme avec cordialité.

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Ce serrement de main voulait dire : « Comptez sur moi! » * *

M. de Bruyères le comprit ainsi et le remercia d’un sourire, un joli sourire, jeune, frais, candide comme un sourire de jeune fdle, si bien qu’en le voyant épanoui sur les lèvres du jeune homme, le docteur Gerbier pensait :

— Pourquoi mourir?...

C’était dans la chambre même où le crime s’était accompli.

Berthe se levait; assise sur son lit blanc, les mains croisées sur les genoux, elle rêvait. Nous ne savons quelle angoisse rendait pensifs ses beaux yeux, si clairs et si limpides quelques mois auparavant; quelle nonchalance inexplicable arrondissait les mouvements jadis brusques et anguleux de l’enfant. La jeune fille était devenue femme.

Berthe rêvait : — elle rêvait à l’énigme qui venait d’entrer dans sa vie. Pourquoi ne fallait-il plus aimer Yillepré? Pourquoi - fallait-il nécessairement épouser cet être mystérieux dont lui avait parlé son père? — Pourquoi?

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Pourquoi?

Et elle rougissait.

Quelque chose comme un souvenir indistinct s’éveillait en elle qui suffisait à alarmer sa pudeur d’hermine, et l’insistance même de son père à accomplir un mariage, à en briser un autre si longtemps projeté, la mettait sur la trace de la vérité fatale.

Elle se glissa timidement d’abord, puis rapidement, entre les draps de. fine batiste; ses pieds nus se posèrent dans la laine soyeuse des tapis, et elle procéda à sa chaste toilette de jeune fdle.

Pauvre Yillepré! où était-il à cette heure? Rien loin sans doute et bien près, puisqu'il songeait à elle. — La coquette savait bien que ce grand, ce pur, ce candide cœur lui appartenait tout entier.

Fière de sa victoire, elle se l’affirmait avec orgueil, et pourtant, - dans quelques jours, demain peut-être, la volonté inexorable de son père l’unirait à un autre.

Rerthe était triste, et s’en voulait pourtant de ne pas l’être davantage.

— Je n’aime donc pas Philippe? se disait-elle.

Elle s’étonnait de ne pas retrouver en elle, vis-àvis de l’ordre barbare et inexplicable de M . de Montgeron, les rébellions violentes, habituelles aux héroïnes de roman.

T Quel était donc ce futur inconnu qui avait si vite

supplanté le noble, le riche, le sage Villepre, clans l'affection de M. de Montgeron? Comment était-il, blond ou brun, riche ou pauvre, roturier ou noble? Quel rameau d’or lui avait servi à pénétrer sans coup férir dans la maison et dans la famille, qui, la veille encore, étaient larges ouvertes à un autre? Quel don magique possédait-il pour vaincre en apparaissant seulement? A tous ces pourquoi , la pauvre enfant ne trouvait pas de réponse, ou, si elle en entrevoyait une (un rêve horrible, comme un cauchemar), instinctivement sa chasteté la repoussait aussitôt.

En somme, tout en restant sérieusement persuadée, dans. (a simplicité de sa conscience, quelle ne songeait qu’à Villep ré et qu’elle s’abandonnait tout entière à la douleur de le perdre, mademoiselle de Noëllis ne s’occupait guère que de son mystérieux rival. Il empruntait à cet anonymat que lui continuait M. de Montgeron, je ne sais quel attrait romanesque qui a toujours son action sur l'imagination d’une jeune fille. En un mot, bien quelle se répétât mille fois, sur tous les tons, sous toutes les formes :

— * Ce doit être un monstre, il doit avoir quelque chose d'horrible à cacher pour que mon père soit si discret à son endroit. D'ailleurs, je ne l’aimerai jamais, je ne veux aimer que Philippe.

La chère enfant était à peu près dans la mémo situation d’esprit que lu Belle , qui, après avoir poussé

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un cri d’horreur au premier aspect de la Bêle, finit par attendre, avec une angoisse qui n'est pas sans charme, l’heure du rendez-vous du monstre.

Une main familière gratta doucement à la porte; Berthe cria d’entrer, et la haute taille de M. de Môngéron se dessina sous l’encadrement sculpté de la grande porte.

— C’est vous, mon père! cria Berthe avec un petit tressaut dans le cœur, car elle sentait que l’instant décisif approchait.

— Mon enfant, répondit M. de Noëllis, j’ai à causer sérieusement avec toi.

Chose étonnante pour ceux qui savent que M. de Noëllis avait été l’un des premiers, l’un des seuls initiés à la fatalité terrible qui pesait sur le front de sa fille unique, son visage était calme, sa lèvre presque souriante. Depuis longtemps déjà, Berthe ne l’avait vu aussi gai. Souvent elle surprenait son œil assombri posé sur elle. Aujourd’hui, le regard du vieillard s’éclaircissait chaque fois qu’il se croisait avec celui de la jeune fille. -

C’est que, en effet, bien qu’il eût compris que, devant l’affreux dilemme et l’hypocrite confession de Montfort, le sacrifice de Berthe était absolument indispensable, il n’y avait consenti qu’avec répugnance. Peut-être Bertlie pourrait être hcnreuSe un jour, puisqu’elle ignorait le crime de son ri. A son Age. son premier amour enfantin pour Phi-

192 l’outrage

lippe n’avait point de racines assez profondes pour faire naître en elle un long désespoir; elle arriverait peut-être à aimer M. Montfort. Mais M. de Noëllis, lui, ne pourrait jamais oublier la sombre action de son gendre.

II introduisait à son foyer un homme qu’il serait perpétuellement contraint de considérer comme un misérable. • .

Ce sont ces réflexions qui rendaient si sévères le front de M. de Noëllis; et si, aujourd’hui, il était presque gai, c’est qu’il avait vu le docteur Gerbier; c’est qu’il venait d’apprendre le duel de M. Montfort, sa mort et la proposition inconcevablement généreuse d’Albert de Bruyères.

Certes, un homme du caractère de M. de Montgeron, comte de Noëllis, n’était guère fait pour éprouver une grande sympathie à l’endroit de cet écervelé de Bruyères. Cet homme de la raison exacte, enrichi par le chiffre, avait dû souvent qualifier d’une façon sévère les excentricités de ce jeune fou ruiné par la prodigalité. Le libéralisme un peu pédant et parfois intolérant de Montgeron, fils de conventionnel. avait beau jeu à s’exercer sur * ces gaillards qui prétendent ramener dans notre siècle ex-act et laborieux les habitudes et les mœurs de l’ancien régime. »

La réputation dont Albert de Bruyères jouissait à l’Iiôtel de Noëllis n’était pas, on le voit déjà, des'

' • ! l’oütràge *• ' ' . / • ‘ - 193

meilleures, et le bruit de sa ruine imminente n’avait guère contribué sans doute à la rétablir sur un meilleur pied dans l’esprit de Noëllis ni dans celui de Montgeron. — Montgeron et Noëllis, ces deux Siamois si bizarrement confondus dans l’individualité de Montgeron, comte de Noëllis, mettaient d’accord leurs principes aristocratiques et libéraux pour blâmer énergiquement ce dernier spécimen des Lauzun et des Richelieu. — « Un Richelieu qui a oublié de prendre Mahon! » avait dit plus d’une fois ce gentilhomme de l’Empire, lorsque le nom d’Albert était prononcé devant lui.

Et cependant son cœur était soulagé d’un grand poids. Albert de Bruyères était peut-être un fou, mais c’était certainement un homme d’honneur : sa conduite chevaleresque dans toute cette dernière affaire le prouvait invinciblement.

La supposition d’un calcul intéressé qui, comme un éclair, avait traversé le cerveau du docteur, ne vint pas un seul instant à l’esprit de M. de Montgeron; il vit seulement dans la démarche d’Albert la promesse d’une vie plus rangée, !e premier mouvement raisonnable d’un fils de famille qui songe à

l’avenir: '

Quant à ce suicide promis, il le fit imperceptiblement sourire. Ce sourire signifiait : « Est-ce que l’on se tue lorsque, ruiné la veille, on se trouve millionnaire le lendemain ? »

l’oütiuge

Calculée ou non, la demande de mariage d’Albert de Bruyères était une chance si inespérée, une façon si simple et si naturelle de sauver l'honneur de Bertlie aux yeux de tous, elle était si préférable à ce moyen extrême qu’il avait pourtant adopté faute de mieux, un mariage avecMontfort, que M. de Noellis n’hésita plus une minute à l’accepter d’enthousiame.

C’est dans le but de convaincre Bertlie de la nécessité de ce mariage, ou même Æ au besoin, de le lui imposer, que M. de Noëllis venait chez elle immédiatement après sa conversation avec le docteur.

— Je vous écoute, mon père, dit-elle.

— Ma fille, reprit-il après un court effort, car il sentait sa tâche malaisée, je ne sais si vous avez réfléchi à mes paroles de l’autre jour, comme je vous en avais prié.

Bertlie roügit légèrement. Le ton grave de son père lui faisait pressentir que, cette fois, il ne se contenterait plus d’échappatoires, et, essayant de rassurer sa voix un peu tremblante :

— Oui, mon père, murmura-t-elle.

— Et pourrais-je savoir le résultat de ces réflexions?

Puis, redevenant tout à fait tendre, tout à fait père :

. — Ne me dissimule rien, ma chère enfant, et sois convaincue qu’aujourd’hui comme toujours je ne poursuis qu’un seul but : ton bonheur.

Cette caresse de la voix, absolument imprévue,

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l’outrage

produisit son effet sur le cœur gonflé de Berthe; elle s’était préparée à des reproches de tuteur, point à l’émotion paternelle. Elle fondit en larmes. Il la consola doucement.

— Voyons, mignonne, pourquoi pleurer? Tout cela n’est pas bien terrible?

— Mais Philippe !... Ce pauvre Philippe !...

— L’aimes-tu donc si fort?... Es-tu bien sûre

qu’il t’aime lui-même à ce point?... Certes, oui, mon rêve était de. vous unir. Depuis longtemps, j’ai apprécié les hautes qualités de Philippe : c’est le coeur le plus honnête que je connaisse ; mais, entre nous, ma mignonne, il est trop raisonnable pour toi. Tu as toujours été un peu sensitive. Depuis la mort de ta mère, je me suis aperçu bien souvent que cet amour caressant te manquait, et que le mien, moins expansif, était insuffisant pour le remplacer. Il te faut un mari qui ne s’occupe que de toi, qui ne vive que pour toi. Villepré est la raison même, mais trop de/aison nuit et entraîne la froideur. — Non ! plus j’y songe, plus je crois sérieusement qu’en renonçant à ce mariage, en t’y faisant renoncer, je fais votre bonheur à tous les deux. — D’ailleurs, j’ai d’autres raisons plus graves, et Villepré, j’en suis certain, les comprendra, comme tu les comprendrais toi-même si j’avais le droit de te les dire.

Et, comme elle insi .tait curieusement du regard :

— Ne me demande plus rien, s’écria-t-il en fei • gnant de rire. Tu ne sauras rien de plus, sinon qu’il faut te faire belle aujourd’hui ; — je veux te présenter quelqu’un... quelqu’un qui t’adore, que tu aimeras aussi un pou quelque jour, j’espère, et que, du reste, tu connais déjà de nom, il me semble : M. Albert de Bruyères.

■ — Albert de Bruyères, l’ami intime de Philippe !...

L’étonnement la rendait immobile.

Comrrtent ! on rompait son mariage avec de Villepré, et celui qu’on lui présentait comme successeur était l’ami le plus intime de l’évincé t... Gomment ! c’était M. de Noëllis, qu’elle avait entendu tant de fois gronder sourdement contre cette amitié et contre celui qui en faisait l’objet, c’était M. de Noëllis lui-même qui choisissait pour gendre un débauché aux trois quarts ruiné et dont la réputation scandaleuse égalait la réputation d’élégance?

Que signifiait cette double' trahison à l’égard de Philippe ? trahison de M. de Noëllis, son tuteur, trahison de M. de Bruyères, son meilleur ami! Bertlie renonçait à trouver le mot de cette énigme.

— Q’est cela justement, dit M. de Noëllis delà voix la plus parfaitement indifférente du monde. L’ami intime de Philippe! et je peux t’affirmer, continua-t-il, cette fois, d’un ton si sérieusement, pour ainsi dire si religieusement convaincu, qu’il n’admettait pas de réplique, — je peux t’affirmer que,

d by Goodli

l’outrage

malgré l’étrangeté apparente de sa démarche, je considère, moi qui en connais le motif, M. de Bruyères comme l’homme le plus délicat que je connaisse.

Sur cette dernière affirmation, M. de Nocllis, supposant qu’il en avait assez fait ce jour-là, embrassa doucement le front de sa fille distraite et s’éloigna - sans bruit.

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Délicat! le plus délicat des hommes!... un homme qui profite de l’absence de son ami le plus dévoué, presque d’un frère, pour le supplanter auprès de sa fiancée!

L’affirmation était assez singulière, en effet, pour troubler un cerveau plus habitué que celui de Berthe à la réflexion. L’énigme se compliquait, et la jeune fille ne croyait pouvoir en trouver le mot que dans la froideur même de Yillepré.

Évidemment Philippe ne l’avait jamais aimée que comme sœur; un jour, il s’était aperçu qu’elle était aimée d’une aiitre façon par Albert de Bruyères; il avait vu dans cet amour honnête la régénération de son ami, et, généreusement, il s’était sacrifié. Lancées sur la piste d’une hypothèse, les idées d’une

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l’ODTH AGE

jeune fille vont ptasvite qu'une meute à la piste d'un dix cors. Au bout d’une heure, il n’y avait plus de doutes dans l’esprit de Berthe; comme Yertot son siège, elle avait fait son roman.

Roman naïf et généreux ainsi que tous les premiers romans, vaniteux aussi comme tous les romans de jeune fille; car, dans ces âmes d’ange, ce petit vice, la vanité, est toujours tapi, et ce n’est point à nous de nous en plaindre, puisqu’il engendre le plus exquis de leurs défauts : la coquetterie.

Le roman de Berthe, le voici : .

Oreste et Pylade, tous les deux lieutenants de vaisseau, aiment la même femme, si toutefois on peut appeler amour la passion très-sage et très-raisonnée du raisonneur et sage Pylade. Pylade est bien trop mythologique pour y aller par quatre chemins; il a, dès le premier jour, été trouver simplement le père et lui a dit :

— Je me sentirais quelque goût pour votre fille, et, si je ne lui déplaisais pas trop, je deviendais volontiers votre fils.

Oreste, lui, aime silencieusement comme tous les cœurs bien épris. Voyant son ami sur les rangs, il dissimula son fatal secret pour se mettre lui-même dans l'impuissance de le trahir. Qui sait? peut-être aussi pour oublier, il dresse entre lui et celle qu’il aime, celle qu’il n’a pas le droit d’aimer, tous les obstacles possibles. Noble de cœur, il se dégrade

J l’oütrage •

dans la débauche; riche, il se ruine; reçu partout, il ne vient pas dans les salons où il pourrait la rencontrer. Du reste, toutes les ivresses lui sont bonnes, puisqu’elles grisent, puisqu’elles font oublier, puisqu’elles tuent.

Oui, pardieu! puisqu’elles tuent!... C’était dans le roman de Berthe; ces jeunes têtes et ces jeunes cœurs n’y vont pas à demi, lorsqu'il s’agit d’amour.

Or, voilà qu’un jour Pylade, dont la tendresse pour son ami est en éveil, s’aperçoit de la raison de ces désordres et de ces désespoirs; il l’apprend le jour même où il vient d’obtenir la main de leur idole commune. Et alors, que fait le noble Pylade?

Il raconte tout au beau-père, tout!... et l’amour d’Oreste et sa perte certaine si quelqu’uu ne lui tend une mainsecourable.il s’écrie chaleureusement que, pour sa part, il ne veut point d’un bonheur qui causerait sans doute la mort de son ami. — Le père est touché de ce dévouement; il en devient le pieux complice; oh vole allègrement consoler O reste, lui affirmer qu’il sera aimé, et, ...résultat final, Albert de Bruyères donne sa démission, pendant qu’à la veille même d’un mariagç possible, Philippe de Villepré s’embarque pour l’Océanie ou les grandes Indes.

Quant à la fiancée de Pylade, quelle sera sa conduite dans ce drame?

La fidélité à un ancien, à un sincère amour a des côtés bien touchants. Cette maladie que nos voisins

l’outrage

d’outre-Manche appellent un cœur brisé est bien poétique; mais, d’un autre côté, quelle belle tâche que cette rédemption d’une âme par l'amour ! Devenir l’ange gardien de ce Satan en expectative, le page de ce corsaire, l’Éloa de cet enfant des hommes !... Ramener ce vaste esprit, ce vaste cœur aux nobles attraits et aux grandes choses; de ce maudit, faire un bienheureux; trouvez-moi, s’il vous plait, un plus beau programme pour une cervelle de dix-huit ans!

Quoi!... dans ce drame où tous sont grands, où l’un est assez généreux pour faire le sacrifice de son amour, où l’amour de l’autre est assez exigeant, assez douloureux, assez dominateur, pour accepter le sacrifice sans honte! Dans ce drame où le tuteur lui-ipême, ce représentant toujours bafoué de la raison humaine, passe l’éponge sur tout ce qui, de tout temps, a fait bondir les tuteurs d’indignation, et fait céder ses préjugés à l’invincible expansion de tant de boas sentiments; quoi! dans un tel drame, l’héroïne seule faiblirait et ne serait pas à la hauteur de son rôle! Juliette refuserait de sauver Roméo ou de périr avec lui! — La chose était-elle vraiment possible?

Tel fut le roman que créa Berlbe de Noêllis, l’hypothèse où elle s’arrêta pour expliquer tant de faits contradictoires. L’explication avait cela de bon, qu’au moins elle expliquait tout; mais elle avait cela de meilleur, qu’elle flattait toutes les idées de rêve-

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rie un peu vague et d’orgueil latent que dissimule dans sCs replis le cœur de la vierge même la plus pure. Aussi se plut-elle beaucoup à la construction de cet chafaudage léger comme une dentelle d’araignée, brillant comme un palais de diamants ou un château en Espagne.

Accoudée à la cheminée, se regardant dans la glace sans se voir, elle se souriait où plutôt elle souriait à son rêve, et, lorsqu’elle sortit de cette espèce de soin-, meil évéillé, ce fut avec ufi bien gros soupir quelle murmura :

— Qui sait? -, ' • •

Qui sait?... tout cela n’était peut-être qu’un songe; toutes les probabilités le donnaient même à supposer. En s’ÿ arrêtant, elle avait été coupable envers Villepré : c’était une première infidélité quelle faisait à sa mémoire; elle se le disait et sede reprochait, et cependant, ce joli songe, elle le suivait par les lointains de la rêverie, et tout au fond de sa conscience une voix émue et comme ell'rayée murmurait :

— Ah! si ce n'était qu’un songe!...

C’est dans ces préoccupations de tête et d’âme qu’elle passa une partie de la journée.

Elle attendait maintenant avec une sorte d'impatience fébrile l’instant on elle serait présentée ^ Albert de Bruyères. Elle avait à la fois peur de cette présentation et la souhaitait; chaque fois qu’elle en-

l’outrage 203

tendait le bruit de la sonnette de la porte d’entrée ou d’un pas sous le porche de l’jaôlel, elle tressaillait et pensait :

— fest-ce lui?

À un instant, elle sonna et demanda à sa femme de chambre le nom du visiteur qui venait d’entrer. On lui répondit que c’était le docteur Gerbier, et elle le fit prier de monter lui parler. .

Berthe avait grande confiance dans le docteur.

C’était même plus que de la confiance, c’était de l’affection ; comme tous les enfants sans mère , elle n’avait trouvé ces prévenances adorables, qui nous enchaînent par mille liens, que chez les étrangers. Le docteur Gerbier, ami intime de la famille, mais étranger en somme, n’arrivait jamais qu’avec une gâterie pour la petite Berthe, un jouet ou une friandise. Aussi ses visites étaient-elles un vrai bonheur pour l’enfant. C’est ainsi que naissent les habitudes. Plus tard, la friandise ou le jouet devint indifférent : la visite du docteur resta toujours une joie.

C’était comme une espèce d’être neutre, d’oreille tierce, de confesseur auquel on pouvait raconter ses désirs avec la certitude que le père les connaîtrait. Le père les satisferait-il? Oui, probablement ; et voyez l'habile combinaison de tout obtenir sans avoir rien demandé! Tous, nous avons eu autour de nous — et ce ne sont pas nos moins bons souvenirs —

de ces êtres ehers, dévoués, généralement vieux célibataires, que nous appelions: « Bon ami. »

Bon ami, c’est la fée légendaire, le génie familier qui préside aux étrenncs et remplit le sabot de Noël.

Berthe était encore assez enfant pour que les bonnes impressions du premier âge ne fussent pas complètement effacées, — s’effacent-elles jamais? — et bien des secrets que peut-être elle n'eût osé avouer à son père, se trouvaient tout naturellement exprimés à la première visite du docteur Gerbier, « son bon ami. »

— Vous m’avez fait demander, mademoiselle, dit le docteur Gerbier en entrant, et c’était bien inutile, puisque c’est précisément pour vous que je venais. Voyons, qu’avons-nous aujourd’hui? notre humeur noire ou notre migraine? Que faut-il vous commander? une sauterie au bal ou de la fleur d’oranger?

— C’est bien plus grave que tout cela, bon ami !...

— Vraiment!... et bon ami eut un large sourire. Alors, si la chose est si grave, je gage qu’il s’agit d’un mariage?

— Votre sorcellerie est de la sorcellerie à bon marché. Mon père vous a parlé de son projet.

— Il m’en a parlé, en effet.

— Et vous savez le nom du prétendu qu’il me destine?

— Pourquoi me l’aurait-il dissimulé ?

l’outrage 203

— Ah! docteur, puis-je ainsi manquer de parole à ce pauvre Philippe ?

— Ah Ibahl Philippe prend eu ce moment son point au beau milieu de l’océan Pacifique, ou calcule la hauteur d’une étoile. Sa maîtresse la plus chère est la déesse Mathématique !...

— Vous plaisantez!... c’est mal.

— Non, je ne pfaisante point, repartit le docteur en redevenant tout à coup grave. — Nul mieux que moi n’apprécie M. de Villepré, nul n’a plus d’estime pour son caractère. Mais, si j'étais une belle demoiselle comme vous, il me semble que ce ne seraient pas ces qualités-là que je mettrais en ligne de compte les premières. Un peu de tendresse, d’expansion et d’enthousiasme de cœur me subjuguerait plus sûrement.

— Voilà encore que vous plaisantez!... Croyezvous que toutes les belles demoiselles — bah ! disons petites fdles, — soient des écervelées?... Vous vous entendez tous ensemble pour me dire du mal de Philippe. Prenez garde! le moyen est.au moins douteux pour me le faire oublier.

M. Gerbier continua ën la menaçant du doigt :

— Et d’abord, vous nous accusez à faux, moi du moins, si vous croyez que nous désirons en quoi que ce soit nuire à M. de Villepré, soit dans votre esprit, soit dans votre cœur, .

— Alors?...

2UG

t’O-üTIlAtiB

— Alors... alors... cela n’empêche pas que, cer pendant, il ne faille épouser M. Albert de Bruyères. Plaignez-vous donc!... Un grand cœur, un esprit charmant, une élégance proverbiale, un homme à la mode, noble, et, ce qui ne gâte rien, le plus charmant garçon que je connaisse.

— Charmant, tant que vous voudrez ! Cependant, je ne vois pas la nécessité...

— Et, moi qui suis bien désintéressé dans la question, u est-ce pas? moi qui, dans tonte celte affaire, ne puis avoir que votre intérêt pour mobile, je \ ous affirme que cette nécessité existe.

— Vous la connaissez?

• — Je la connais.

— Elle est assez puissante pour excuser auprès de Philippe la violation de ma promesse?

— Eh! croyez- vous. que, sans cela, votre père insisterait avec cette énergie? croyez-vous que ce serait tout justement M. de Bruyères, 1 alter ego de M. de Villepré, qui demanderait votre main?

Ce dernier argument correspondait d’une façon trop précise aux pensées intimes de Berthe pour ne pas l’émouvoir profondément. Elle demeura méditative et tout anxieuse pendant un instant; puis, relevant la tête :

— Et cette raison... cette nécessité, vous ne pouvez pas me l’expliquer? • .

— Je ne le peux.

l’outjiage 207

— Au moins la connaîtrai-je un jour? M„ de Bruyères la connaît-il?

— Il la connaît comme moi-même, et pas plus que moi ne vous l’expliquera. Laissez-vous guider en aveugle par ceux qui vous idolâtrent, chère enfant; vous ne devez douter ni de l’affection de votre père ni de la mienne. Vous croyez bien qu’il ne veut point faire le malheur de votre vie, et que, le voulut-il, ce n’est pas moi qui prêterais les mains à son projet. Ayez confiance et certitude lorsque nous vous affirmons que vous ne pouvez plus, que vous ne devez plus songer à M. de Villepré, et soyez persuadée qu’un jour qui ne se fera guère attendre, vous nous bénirez de la sollicitude qui nous fait vous donner ce conseil aujourd’hui.

Tout cela était dit sérieusement et doucement, avec un accent de vérité auquel il n’y avait pas à se méprendre. Aussi Berthe se sentait-elle remuée et ébranlée jusqu’au fond du cœur. Peut-être, si les conseils du père et des amis de la maison avaient été plus impératifs, se fût-elle révoltée. Devant des conseils donnés d’une façon si attehdrie et si paternellement bienveillante, elle songeait et semblait résignée.

Du reste, ce que, jusqu’à ce jour, elle avait pris pour de l'amour, ce sentiment d’estime émue qui la liait à Philippe, n'avait pas de racines assez profondes dans son cœur pour la soutenir dans sa ré-

sistanoe. Elle pressentait que, si eHe s’engageait dans oette lutte, elle y serait Vaincue, non par la force de Tatlaque, mais par la faiblesse de la défense, A évoquer le souvenir de Villepré, elle éprouvait au fond du cœur un déchirement, moins que cela, une tristesse; moins encore, un regret, mais point de désespoir.

A penser à Bruyères, elle éprouvait une anxiété bien compréhensible, mais anxiété plutôt curieuse que craintive. Aussi, semblant encore résister, croyant peut-être même qu’elle résistait, se contentat-elle de dire en manière de restriction : v

— Mais enfin ce M. de Bruyères, je le connais à peine.

— Aussi, repartit le docteur en riant, ne veut-on pas vous le faire épouser les yeux bandés. Ne craignez rien, du reste : ce don Juan n’a rien de fort terrible dans l’aspect, et il vaut infiniment mieux que sa réputation. Vous en jugerez, d’ailleurs, vousmême, ma toute belle, car je crois que c’est dès ce soir qu’il sollicitera la faveur de vous êtrç officiellement présenté.

Ce fut, en effet, le soir même qu’eut lieu ia présentation. Elle fut naturellement très-froide.

Albert seul joua bien son rôle dans cette comédie matrimoniale. Il fut ravissant ]de bonne grâce. M .Monlgeron de Noëllis était littéralement ravi de son nouveau gendre. Berthe, seule, soupira un instant, le soir, en rentrant dans sa chambre ; son joli roman était à vau-l’eau : Oreste était charmant, mais pas le moins du monde amoureux.

Albert de Bruyères ne fit sa cour que peu de temps. Tous, excepté Berthe, étaient pressés d’en finir. Celle-ci eût voulu encore attendre. Ce Beau jeune homme si élégant et si froid lui faisait peur par instants. Elle pressentait sous cette légèreté ingénieuse je ne sais quelle énigme fatale.

Une conversation avec son futur seigneur et maître la rassura complètement.

Dans ce tête-à-tête, le seul qu’elle eut avec Albert (il les évitait avec soin, conduite singulière chez un fiancé!), on ne parla que de Philippe, avec quel enthousiasme de la part d’Albert de Bruyères !

Il dit, sans rien dissimuler, tout ce qu’il savait de ce grand esprit et de ce noble cœur; et il le dit si bien, que Berthe pensait tout bas que, pour avoir compris ces noblesses, il fallait avoir soi-même un grand cœur et un grand esprit.

A partir de ce moment, elle ne trouva plus d’objections ou de nouveaux délais à soulever, et, comme elle seule en avait imaginé dans le principe, on arriva vite au jour de la signature du contrat.

Cette cérémonie se fit sans éclat.

On n’avait invité que quelques parents et les témoins indispensables, dont le docteur Gerbier.

Celui-ci, bien qu’aux trois quarts rassuré sur le caractère d’Albert de Bruyères, attendait cette dernière et sérieuse épreuve et notait avec soin les moindres mouvements des traits du jeune homme.

Albert demeurait calme, presque indifférent. Étaitce là le visage d’un jeune homme qui gagne une partie dont l'enjeu est de plusieurs millions? Non, certes. Aussi le docteur entrait en défiance. Il trouvait à la fin Albert trop indifférent et trop calme, à quelque point de vue qu’il jugeât J’acte solennel

l’outrage 211

qu’il accomplissait. Berthe, elle, était fort pâle et fort éipue; plus que jamais, au moment de prononcer le oui qui lie à jamais, le souvenir de l’absent surnageait victorieux dans- son esprit, mais comme voilé par un brouillard, bruineux comme un fantôme. C’était comme une image de fantasmagorie au moment où elle s’elface pour être remplacée par le tableau suivant, analogie saisissante de l’amour passé auquel va succéder le futur amour.

Le notaire se leva et lut de la voix ronronnante et officielle particulière à l’institution, les préambules du contrat. Lorsqu’il arriva à la partie sérieuse de l’acte, le docteur Gerbier redoubla d’attention.

tf Et lesdits Albert de Bruyères et Berthe Montgeron de Noëllis se marient sous le régime... »

Ici, point d’interrogation du notaire, qui s’apprêtait à remplir les blancs de son acte.

— De la communauté, s’écria M. Montgeron.

Mais, en même temps que le comte, Albert s’était levé.

— • Sous le régime dotal, je vous prie t fit-il avec vivacité.

Le notaire ne savait auquel entendre. Le front du docteur s’était rassénéré. Un sourire de satisfaction se posa sur ses bonnes lèvres paternelles. L’incident souleva, entre le futur gendre et le futur beau-père, une petite discussion de générosité dans laquelle,

nous n’avons pas besoin de le dire. Je beau-père fut définitivement vaincu. *

Le notaire en arrivait à l’énumération des apports de mademoiselle de Noëllis, une liste à faire bondir le cœur de tous les chercheurs de dot. 11 y avait deux châteaux en Bretagne, cinq fermes en Brie, sans compter les prés, les étangs et les forêts.

De Bruyères n’avait pas pris un air indifférent et ennuyé. Il était distrait, voilà tout. Il était impossible de lire sur ce royal visage l’ombre d’une convoitise. J ■; \

Le docteur était décidément tout à fait content de son jeune ami, et frottait gaillardement ses deux mains blanchettes.

Quand on passa à la liste de ses biens, il eut un excellent sourire bien franc. Le notaire avait laissé une demi-page en blanc.

— Il vous suffira d’une ligne, dit de Bruyères ; car, mes dettes payées, il ne me reste au monde qu’une bicoque à Plouneour-Àrez, la seule propriété que je n’aie pu vendre, parce que personne n’a voulu l’acheter. Donc, écrivez, si le cœur vous en dit : «Mon château de Plouneour-Arez, » et finissons I

L’officier public lut les dernières formules comme il avait lu le préambule, et l’on signa : Albert de Bruyères d’abord, puis Berthe, puis M. de Montgeron, puis les témoins.

La signature de ce contrat fit beaucoup parler,

comme on peut croire. Les uns traitaient d’impudeur l’aveu public de ruine dont Albert avait pollué le papier timbré, et les rigoristes sans doute l’eus- -sent qualifié bien plus durement, au cas où il eût laissé porter sous son nom des sommes évidemment dues a la fortune de sa femme. Les moins rigides se contentèrent de blâmer, en hochant la tête, l’imprudence de M. de Noëllis; quelques autres, les indifférents, avancèrent qu’il était bien assez riche pour prendre un gueux comme Job, si la chose lui convenait.

Pour le docteur, il se dit simplement :

— Morbleu ! je ne veux pas que ce joli garçon-là sc tue 1

Le mariage officiel et religieux se célébra le lendemain même : il n’y eut ni fêtes ni invitations, au grand scandale de la société. Dès le sortir de l’église, Albert fit demander un entretien au docteur.

— Vous voyez, docteur, que, si, en tuant Montfort, j’ai fait quelque tort à mademoiselle de Noëllis, le tort est amplement réparé. J’ai tenu toutes mes promesses, sauf une, que je tiendrai comme les autres, soyez-en sûr.

— Gardez-vous-en bien 1 s’écria M. Gerbier, ou du moins, dans f intérêt de celle qui, à cette heure, porte votre nom, de celle qui, lorsqu’elle connaîtra la grandeur de votre dévouement, vous en devra une éternelle reconnaissance, retardez l’instant où

214 l'outrage v, '

vous mettrez à exécution voire résolution fatale. Songez à l’éclat qui résulterait d'un suicide au jour ou au lendemain de votre mariage. Je vous crois assez ingénieux pour l’exécuter le plus mystérieusement possible; encore est-il qu’il en transpirerait toujours quelque chose; on lui chercherait une raison, et Dieu sait les infamies que le monde peut inventer, lorsque sa curiosité se trouve à cheval sur l’hypothèse.' . -

Albert sentit la valeur de celte objection.

— Soit, donc! dit-il, j’attendrai jusqu’au dernier instant. Aussi bien le voyage de Philippe esta peine au début; nous avons du temps devant nous. Dès ce soir, je vais partir pour Plouneour-Arez . Vous comprendrez, j’espère, aisément, la raison qui me dicte cette détermination, et vous la ferez comprendre à ceux qu’elle touche de près. Plouneour-Arez est à quelque lieues à peine de Brest ; les convenances seront donc respectées aux yeux du monde.

» On vit assez retiré dans la maison de Noëllis, pour que nul indifférent ne s’aperçoive de mon absence, et, d’ailleurs, je m’y montrerai assez fréquemment pour que les apparences soient sauvées, — J’espère, docteur, que vous approuverez ces mesures, et que, grâce à nous, tout le monde les approuvera.

La situation. d’Albert, vis-à-vis de sa femme, était trop délicate pour que M. Gerbier fit une seule objection à ce plan, d’ailleurs fort raisonnable. —

> ■ L'OUTU AGE - ' . . 215

D'autre part, et le docteur le savait, le moment arriverait bientôt où, fatalement, la conduite de M. de Bruyères et l’énormité de son sacrifice seraient expliquées à Berthe par les faits eux-mêmes. Il se contenta donc d’acquiescer et se chargea de transmettre les résolutions d’Albert à M. de Noëilis et à l’épousée.'

Le soir même, Albert de Bruyères partit pour Plouneour-Arez.

Piouneour-Arez est un petit village situé sur la côte à l’extrémité de la langue étroite de terre qui sépare la haute mer de l’anse de Goulveri. Lorsque Ton se rend de Lesneven à 'la mer, on aperçoit à une petite distance de la route, vers la droite, sbs maisons terreuses et nomme accroupies. Ces maisons, ces cahutes n ont qu un etrtgc, pour ne pas donner gri^e aü* vents terribles de la côte, et sont bâties en grds quartiers bruts de granit; deux ou trois seulement, les plus luxueuses, se permettent la couverture en ardoises.

Rien de morne comme le pays entre Lesneven et Plouneour-Arez. La route, encaissée entre deux hautes berges fleuries d’àjotics et de bruyères, s’étend droite et uniforme. Que si l’on grimpe un de Ces talus, on apercevra une vaste plaine presque sans ondulations de terrain, uniforme et monotone comme une mer pétrifiée. A l’horizon, c’est la mer, l’autre, la grande, mouvante et terrible, se heurtaut sans

216 L’OTtTïUGB

trêve contre les rochers sur lesquels’ en tout temps elle moutonne.

Du reste, mer de lande, mer d’un bleu glauque, semblent une même surface. Point d'arbres. Les herbes rares se confondent dans la teinte du sol, et cet horizon n’est brisé que par la (lèche monotone du clocher de Kerlourm, partageant comme une ligne noire la surface claire de l’Océan.

Si le paysage est immensément triste, l’aspect général de la population de Plouneour-Arez est affreusement misérable. Les quelques hommes que la presse maritime a épargnés ou qui ne sc sont pas mis au service de la marine marchande, se font pêcheurs ; la plupart sont des vieillards ou des matelots estropiés.

A l’automne, ou abandonne complètement l’industrie de la pêche; on recueille le goémon que la mer arrache chaque jour et porte à la côte. Tous vont à cette récolte : hommes, femmes, enfants ; je né sais si le maire-notaire-épicier s’y rend en personne, mais on m’a affirmé qu’il y envoie sa femme. — Oes pauvres gens n’ont que de rares défrichements à cultiver : c’est la mer qui se charge de leur récolte; Sans les goémons, tous mourraient inévitablement de faim, et Plouneour-Arez serait un désert. A l’époque de la récolte, ce pays, navrant à voir, prend une sorte de vie.

La plage est animée par ces faneurs d’un nouveau

genre. Je dis faneur, parce que c’est, en eilët, à des faneurs qu’ils ressemblent le plus. Les pieds dans l'eau de la lame mouvante, les uns, des fourches ou des rateaüx en main, arrêtent au passagela précieuse litière qu’elle lear apporte; d’autres, derrière, la mettent hors de la portée de la vague et en font des tas analogues à nos meules de foin. Sur la route de Lesneven à la côte, les lourdes charrettes se suivent sans interruption, attelées de magnifiques poulinières du pays de Léon. Les cultivateurs de toute la , contrée viennent chercher l’engrais précieux du goë’mon.

Mais cette fête, cette prospérité dë Plounèour-Aréz ne dure guère. Octobre et novembre passés, c’est l’hiver lugubre et ses tempêtes! les journées brumeuses, les rafales qui passent sur les toit bas, comme des hurlements, et, dominant tout, la grande voix de la mer se brisant contre les récifs dont est semée la baie de Goulven.

Tel était l’asile qu’avait choisi Albert de Bruyères.

La maison qui lui appartenait dans ce triste village lui avait été léguée par un parent éloigné du côté paternel, un vieux loup de mer pour qui cette plage unie, cette côte semée de brisants était le plus beau pays du monde, et Bruyères ne la calomniait pas en la déclarant invendable. Invendable à un double titre : elle était trop chère pour les pêcheurs, et les personnes assez considérables pour habiter un

l’outûage

logis d’une belle valeur, ù savoir le curé et d’épiciermaire-notaire, se trouvaient pourvues. Quant à songer à la céder à un étranger, c’eût été folie. Il suilit d être un peu artiste pour apprécierdes beautés sévères de Plouneour-Arez; niais, pour y vivre sans y gagner le spleen mortel de nos voisins d’outre-Manche, il faut y être né.

La maison d’Albert — puisque, après tout, c’était une maison et une des plus belles de Plouneour- * Are/. — se dissimulait discrètement au fond d'une petite cour fermée d’un grand portail. Dans cette cour, une écurie où i’on pouvait installer deux boxes et un hangar soutenu par quatres poutres, qui, bon gré, mal gré, devait servir de remise. A droite de la cour verdoyait un jardin d’un demi-arpent, un ancien jardin du curé, aujourd’hui déplorablement abandonné. Les arbres fruitiers, étouffés par la mousse, contournaient bizarrement leurs branches maigres, bulbeuses, rongées de lèpre.

Une treille mélancolique, au feuillage noirci de moisissure,* s’ occrochait tristement sur des bâtons vermoulus. Au coin, les deux derniers supports de ce qui avait été une tonnelle s’étaient rompus, et les sarments rampaient connue de longs serpents dans les herbes. . - * . :

Les allées en étaient pleines. — Détail charmant!

— Dans un coin ensoleillé, des violettes qui s’étaient semées elles-mêmes formaient un vaste et épais ta-

l'OUTÜAGE

pis : elles embaumaient l’air, ainsi qu’iin gros rosier de tous les mois, dont la touffe, insoucieuse du sécateur, était transformée èn un énorme buisson. Ce petit parterre que la nature avait elle-même créé était la seule gaieté de eette maison dosé.

Pendant qu’au* alentours tout était mort, dans ce petit carré de terre tout était vie et lumière. Les grosses mouches à corselet d’émeraude se jouaient au soleil, les bourdons sonnaient leur andante, les abeilles picoraient, les papillons volaient, et, dans un massif de lilas, un rossignol achevait son nid.

L’ameublement du vieux marin était là tel qu’en mourant il l’avait laissé. Un grand lit de bois blanc peint en gris, forme Louis XVI, entouré de serge verte; un vaste fauteuil à haut dossier et à fond de canne bruni par le temps, deux chaises de paille. Suspendu à la muraille, un portrait de Surcouf et un de Duguay-Trouin, puis quelques ustensiles de pêche, une canardière pour chasser la sauvagine, et deux autres fusils de prix. Enfin, sur la table, à côté d'un volume de Cook demeuré ouvert, une pipe oubliée, un mouchoir où l'on sentait encore le froissement de la main qui l’avait serré pour la dernière, fois, et l’étui de cuivre contenant les lunettes d'argent.

Après tout, quelque triste que fut ce réduit, on y pouvait vivre. Quant à une servante pour soigner ce pauvre ménage, Albert avait été recommandé à

la femme du maire-notaire-épioier, ehez qui on trouvait non-seulement de la morue sèche, mais encore de la toile à voile, des cordages, des chapelets, des chapeaux, des tuiles à galette, des pelles en bois, de la poterie, tout ce qu’enfm peut désirer le sybarite le plus exigeant de Plouneour-Aréz. " -

Un singulier phénomène, cependant, s’accomplissait en Berthe de Noëllis, phénomène dont le docteur Gerbier seul était témoin.

La conduite étrange de son mari à son égard l’avait d’abord intriguée, puis tourmentée, et à cette inquiétude toute morale commençait à se mêler une inquiétude physique étrange. C’étaient des impatiences fébriles et sans motif, un désir permanent de changer de place, de s’occuper matériellement, de combler par une agitation extérieure le vide immense des jou*”'ées. — Quelquefois, car elle commençait à réft, ,-hir à ses sensations, elle se demandait si cet imLiense besoin de quelque chose quelle ignorait n était pas de l’amour, — ou au moins l’in*

222 t’oüTRAGE

■ dire d’un amour à son début. — Avait-elle dé.fininitivement trahi le souvènir de Philippe, son ancien fiancé, au profit d’Albert de Bruyères, son mari présent?

Albert, tout en passant la majeure partie de son temps dans sa solitude de PIouneour-Arez, ne négligeait point les apparences. Presque tous les jours, il franchissait, au trot de son pur sang, — le seul cadeau qu’il eût accepté de M. de Noëllis, la seule trace de son luxe passé que l’on eût pu remarquer chez lui, — les six ou sept lieues qui le séparaient de Brest.

En public, il affichait vis-à-vis de Berthe les charmantes et attentives délicatesses des jeunes mariés tendrement épris; mais, dans l’intimité, il redevenait pour la jeune femme ce qu’il avait toujours été pour elle, un homme du monde, rien de plus.

Berthe s’irritait quelquefois sourdement de, cette politesse qui, pour n’avoir rien de compassé, n’en était pas moins rigidement convenable, c’est-à-dire rigidement froide.

— S’il ne m’aime pas, pensait-elle, pourquoi m’at-il épousée? Pourquoi ne semble-t-il pas se douter que je suis sa femme, s’il m’aime?

Cette idée la ramenait au souvenir des circonstances singulières qui avaient entouré son mariage, au souvenir de cette nécessité que tout le monde lui avait affirmée sans consentir à lui en ex-

t’OUTR AGE

pliquer la nature; de cette nécessité dont, physiquement, mais vaguement encore, elle commençait à pressentir la nature, comme un enfant tourmenté par le cauchemar, éveillé à demi, presque étouffé par un poids qui pèse sur sa poitrine, voit hriller dans la nuit lefc yeux fauves d’un démon et ne s’explique pas la présence du chat familier qui ronronne sur son lit.

L’existence de ce secret qui bientôt, sans doute, lui serait révélé, s'affirmait partout aux alentours de Berthe; il s’affirmait dans les moindres actions de son père, de plus en plus inquiet, comme à la veille d'un événement inévitable et fâcheux; dans les moindres gestes du docteur, dont les visites se multipliaient et qui l'interrogeait minutieusement sur ses sensations les plus indifférentes en apparence; dans le nuage sombre enfin qui semblait, de jour en jour, s’appesantir plus lourdement sur la figure ordinairement si calme et si insoucieuse d’Albert de Bruyères.

Un jour, Berthe se dit résolument :

— 11 faut savoir!... Ces gens-là ont fait ma vie, j’ai le droit de leur en demander compte.

Mais elle n’osa, par une sorte de pudeur instinctive, interroger ni son père ni le docteur. Entre la question qui se formulait nette et précise dans son esprit, et le mouvement de lèvres qui devait l’émettre, il s’élevait soudainement un mur de glace. Elle

ne se disait pas, mais elle sentait qu’entre un père et une fille, il est certaines questions qui ne peuvent être abordées. Le docteur, avec spn sourire aigu et

chercheur, sou regard pointu comme une vrille et interrogateur cojnme une vieille fille bavarde, lui faisait presque peur. Elle se trouvait, vis-à-vis de lui, comme Marguerite sous le regard de Méphistophélès dans la scène immortelle du jardin. Qui sait si M. Gerbier ne la Ferait pas servir à une de ces anatomies morales qui lui étaient familières?

Nulle pudeur n’est sacrée pour la science.

Il est des gens qui ne peuvent songer sans efl’roi à la dissection -qui attend leur corps sur la table de marbre de la salle de l’hôpital: ils préfèrent le lit froid d’une rivière; d’autres, plus délicats, resserrent leur, âme comme une fleur dont on froisse le calice lorsqu’elles sentent un regard y pénétrer. Berthe éprouvait ces sensations frigides chaque fois que les yeux de M. Gerbier plongeaient dans les siens, et, prête à parler, elle se taisait.

Vis-à-vis d’un seul être, son expansion n’était pas comprimée, et ce seul être, Albert deBuyères, était justement celui qui semblait éviter avec le plus de soin toute question de la jeune femme. Ce fut à lui qu’en elle- même elle jura de demander le mot de l’énigme qui pesait sur tpus deux à la fois. N’étaientils pas, en définitive, solidaires l’un de l’autre, devant les hommes et devant Dieu? Ne lui devait-il

l’outrage

pas protection et ne lui devait-elle pas obéissance? Cette protection, 'elle était décidée à l’exiger. Succombant sous 'son fardeau moral, d’autant plus lourd qu’eHe en ignorait la nature; ayant conclu un pacte dont elle ne cônnaisait pas toutes les clauses, elle voulait voir clair dans sa vie, et qui pouvait et devait mieux lecairer que celui qui, avec elle, avait conclu ce pacte, celui qui supportait avec elle la moitié du fardeau?

Le sort voulut que, ce jour-là, Albert de Bruyères ne vînt pas au châteaii. Il fut attendu avec ennui d’abord, avec impatience ensuite, enfin avec fièvre jusqu’à l’heure du déjeuner. La perpétuelle agitation de Berthe et la mobilité d’enfant gâtée à laquelle elle se laissait aller depuis quelque temps semblait ne plus surprendre personne : nouveau sujet d’étonnement pour elle! Aussi, certaine que ses moindres désirs étaient accomplis aussitôt que formulés, n’hésita -t-elle pas: au lieu d’attendre le lendemain et la visite certaine de Bruyères, elle pria le docteur de faire atteler et de la conduire à Plouneour-Arez; elle voulait, disait-elle, connaître l’ermiCage de son mari, visiter la Thébaïde où le cloîtrait sa sauvagerie. Que sais-je? elle essayait de plaisanter et de rire pour dissimuler l’anxiété qui lui serrait l'âme.

Au fond, l’explication ne venant pas à elle, elle voulait aller à l’explication.

A la grande surprise de Berthe, sa demande fut

226 l’otjîbaçe

accueillie non-seulement sans objection, mais encore avec empressement. Le docteur et M. de Noëllis échangèrent, à la dérobée, un sourire qu’elle surprit, et, n’eût été la honte de revenir si promptement sur une décision qu’elle-même avait prise, elle eût sans doute donné contre-ordre au cocher, qui ' attelait.

Il était trop tard; déjà la voiture attendait dans la cour : la femme de chambre était à la porte, tenant le châle et le chapeau ; te docteur n’avait même pas pris le temps de boire la tasse de calé que, -d'ordinaire, il sirotait si religieusement. On eût dit que le souhait de Berthe était depuis longtemps prévu, et que, le manifestant, elle obéissait aux désirs secrets du docteur et de son père. Llle se laissa machinalement envelopper dans les manteaux et les châles ; — car, depuis quelques semaines, M. Gerbier exigeait les plus grands soins à son égard; — - elle monta dans la légère et élégante voiture, et le docteur prit place à ses côtés.

. M. de NoëlHs prétexta une réunion de fermiers pour ne point les accompagner.

Que faisait cependant Albert de Bruyères dans sa . solitude de PlouneourîQuel singulier attrait le retenait sur cette plage aride? Comment cet homme de plaisir et des foules avait-il pris si rapidement un tel grand amour de l'isolement et du désert?

Qui le retenait? Était-ce la société du maU’e-épi-

cier-notaire, — un gros homme qtti ne connaissait que la jouissance de la rôtie au cidre ? — - ou bien celle du recteur, un maigre et jeune prêtre, que l’on voyait, chaque soir, lisant son bréviaire et promenant, le long de la plage, sur le sable jaune, sa maigre silhouette efflanquée? •

C’est à peine si, depuis quinze jours, Albert avait échangé autre chose qu'un salut avec le recteur et le notaire-maire-épicier.

II se livrait tour à-tour à des exercices violents, ramant, pêchant, chassant, courant le pays avec une ardeur qui semblait ne devoir jamais se lasser, et, parfois, s’endormant dans une paresse qui touchait à la torpeur. On le voyait levé avant l’aube, le fusil sur l’épaule, parcourant la grève à grands pas, ou, pendant de longues journées, la porte et les fenêtres de sa maison demeuraient hermétiquement closes.

Les habitants du village croyaient « le Parisien » un peu fou, et avaient pour lui le respect instinctif et religieu'x que les natures primitives ont pour les faibles d’esprit. Les sauvages, selon l'affirmation de Fenimore Oooper. en font presque des dteux.

Du resta, on le Voyait passer si paisible et si 'doux, que, sans le connaître encore, on l’aimait, les femmes surtout et les enfants. Pour les hommes, dans ses joufs. d'action, il les embauchait pour aller en

228 l’outrage

mer, et payait généreusement la ration d’eau-de-vie. Par les gros temps, il mettait bravement la poigne à l’ouvrage, et, une fois au port, n’hésitait pas à poser dans ces mains calleuses sa fine petite main blanche, qu’il avait toujours dissimulée dans sa poche, au passagé de l’épicier maire et notaire.

Albert était adoré, bien que, dans F opinion de ces braves gens, « il eût quelque chose là. »

Ce quelque chose, Albert aussi le sentait; mais il n’eût pu, non. pl us que les pêcheurs de Plouneour, en expliquer la nature. Il était dans l’état de la chrysalide d’où va sortir le papillon : — elle aussi sent sourdre dans ses entrailles une sorte de vigueur nouvelle; mais saurait-elle l’exprimer? — Le ver se dit-il : « Demain, j'aurai des ailes? »

Pour la première fois de sa vie, Albert de Bruyères regardait en lui-mêjrre.

Jusqu’alors, il avait jeté en prodigue sa vie aux quatre vents du ciel; pour la première fois, il la concentrait sur un objet unique. - Ce vieillard éprouvait les curiosités de l’enfant qui, après avoif admiré les rayons diffus du soleil sans en comprendre la puissance, les concentre un jour avec une loupe et s’étonne qu’ils brûlent. De même,- Albert se disait dans ses longues promenades à l’aventure :

— Suis-je donc si jeune, moi qui me croyais si vieux? ' .

Ses admirations naïves, sur ta grève, en face du grand spectacle de la mer, le faisaient rêver.

— Suis-je donc poète, pensait-il ironiquement,, moi qui me croyais si sceptique?

La première verdeur, étouffée volontairement, jaillissait en bourgeons- impétueux, à l’exemple des arbres rachitiques opprimés par l’ombre d’un mur, et sur qui, le mur abattu, tombent largement les rayons du soleil; - '

Oh ! qu’était-ce que cette existence factice où la lueur du gaz remplace celle des étoiles? où Pon ne connaît la senteur divine des fleurs que par les essences de Pinaud?... où l’on ne voit la nature immortellement jeune, immortellement belle, qu’à travers lès toiles de Lavieiile, de Daubigny et de Corot? Qu’était-ce que cette vie où la femme n’est qu’un instrument de plaisir, où l’amour n’est qu’un vertige?...

L’amour I...

Ge mot le faisait longuement rêver. Ce blasé de trente-six ans retrouvait les vagues songeries qui, d’ordinaire, gonflent, à seize, le cœur de l’homme.

Ce n’est pas impunément que l’on a tenté d’endiguer ces flux de sève : tôt ou tard, ils font éclater l’écorce. Coupez les bourgeons, écrasez les boutons, qu’importe? l’arbuste, n’ayant pas fleuri cette année, fleurira tant que la sève ne'sera pas étouffée.

C’est là la loi éternelle que chaque personnalité

230 i - ' I.’oW'FftAGE

humaine, aipsi que chaque année, contient un printemps. On nous permettra d'ajouter que ce sont presque toujours les printemps tardifs qui produisent les plus belles fleurs.

Tout d’abord, Albert se laissa aller naïvement à ce bonheur inconscient de se sentir renaitre. Il en éprouvait la jouissance et n’en voyait pas le danger.

Il se disait qu’il eût été dommage de se tuer avant de l’avoir éprouvée. H bénissait tout bas le docteur d’avoir retenu sa main au moment fatal,

— Il sera bien temps, pensait-il, d’y songer « quand la bise sera venue. »

Mais les visites fréquentes qu’il faisait au château pour sauvegarder les apparences, l’éclairèrent bientôt sur leur véritable danger.

Dans le principe, ces visitas furent pour lui une corvée. Il avait si bien arrangé son nid, d'oiseau sauvage dans la maison de Plouneour, qu’il lui fallait un effort de vojonté presque cruel pour le quitter, ne fut-ce que quelques instants. -*► Puis, peu à peu, cette course journalière lui devint un besoin.

A l’heure ordinaire où il sellait son cheval, il devenait inquiet; il lui manquait quelque chose. Il ne s’aperçut de la cause réelle dé l’attrait qui le tirait

vers le manoir des Noëliis que le jour où, pour la

première fois, il ne trouva pas Berthe à la maison.

En apprenant qu’elle était sortie avec son père et

l’OÇTR AG E

nei’entrerait pas tle 1$ journée, il ne put réprimer un mouvement d’inquiétude et de mauvaise humeur.

C’était donc Berthe qui lui rendait si indispensable ce voyage quptidjon? Berthe qu’il n'avait épousée que par dévouement et pour la conserver à son amit

Aimerait-il Berthe?

Cette supposition le fit éclater de rire.

Comment Taimerait-il? H ne se souvenait même pas de la couleur de ses yeux! Quelles folies cependant peuvent traverser une imagination désœuvrée!

Albert repartit pour Plouneour, en se moquant beaucoup de ses rêveries. Malgré cette hilarité, la nuittombée, il était tout pensif en arrivant,

U dormit fortbieil.

En pleine nature, le corps obéit mal à l'âme.

Fussiez-vous Werther, et désolé et lamentable à mourir, l’air salin des eûtes vous acealde, et, la veille du jour ou vous poserez le pistolet fatal sur votre front, il vous faudra, de toute nécessité, dîner de grand appétit.

Le lendemain, en se réveillant, notre échappé du bagne parisien réfléchit longuement.

— J’ai bien dormi, me voici frais et dispos, je ne ressemble à rien moins qu’à un héros de roman.

Sur cette certitude, complètement rassuré, la pensée lui vint de faire sa promenade ordinaire à travers les galets.

l’odtrage

Qui fut donc bien étonné? Ce fut Albert de Bruyères, lorsque, sur le coup de neuf heures, son heure habituelle, il se trouva dans l’écurie, caressant le cou de son cheval et s’apprêtant à mettre la bride.

il jetajes harnais dans un coin avec mauvaise humeur et s’en fut au jardin.

— Maudite accoutumance, pensait-il, voilà bien de les coups!...

Il se promenait à grands pas dans les allées en tirant de sa pipe de courtes et rapides bouffées.

— Eh bien, je m’arrêterai sur ce sentier glissant! J’ai assez fait pour le monde! je n’irai plus chez ma femme.

Sur cette décision, son cœur éprouvait comme une douleur sourde encore, mais qui cependant déjà accusait la morsure des douleurs durables.

— Non, je n’irai plus, je n’y dois plus retourner!

Et ses yeux restaient fixés sur la porte derrière laquelle le cheval piatfaît, étonné de sa lenteur inaccoutumée.

— Pauvre bête, philosopha le sceptique, ce n’est pas une raison pour la punir et la priver de sa promenade. Ne puis-je la diriger d’un autre côté?

Cette fois encore, il s’arrêta.

Il s’avoua sincèrement que, s'il sortait à cheval, au bout de dix minutes, il galoperait vers Berthe de Noëllis.

Cette découverte l’atterra. Il se laissa tomber à la

l’outrage . • 23.3

porte de sa maison, sur un banc que le vieil oncle avait posé de ses propres mains, et se prit à réfléchir, si on peut appeler réflexion une marée trouble d’idées hétérogènes et mal formuléas.

Il songeait à la fois à Berthe, à lui-même, à Philippé, puis h son suicide, à sa vie passée, — au bonheur encore possible, et dont le devoir le séparait à jamais.

II songeait à tout.

Tout à coup, au milieu des brumes qui, peutêtre, se fussent dissipées, éclata un de ces coups de tonnerre qui annoncent l’orage avant l’heure. On heurta violemment à la porte d’entrée. Le cœur d’Albert bondit.

Il eut le pressentiment que le visiteur inattendu n’était autre que Berthe de Noëllis.

Pourquoi? '

Bien habile qui nous expliquera la loi terrible et douce des pressentiments.

C’était, en effet, Berthe de $oëllis, un peu pâle et adorablement souriante.

Elle était descendue de voiture, et, derrière, le docteur s’avançait, tirant le cheval par la bride. En une minute, d’une main habile et en homme qui a l’habitude de ces sortes d’expéditions, M. Gerbier avait, sans aide, rangé la voiture sous le hangar et attaché le cheval à l’écurie.

— Eh bien, s’écria-t-il en revenant et riant joyeusement, que dites-vous de la surprise? — On était inquiet de vous là-bas!... — J’avais justement une course à faire par ici, et je vous ai amené une petite curieuse.

Albert s’inclina, trop ému et trop surpris pour

t’OUTRAGE 233

oser prononcer uuc parole, dans la crainte d’accuser son trouble. — Berthe demeurait là, sans un mouvement, surprise, émue, enclmntée.

La bonne humeur du docteur les mit pourtant bien vite à l’aise. ...

Berthe, comme une enfant, trouvait tout joli : .la vieille maison, et la cour, et le hangar encombrés de paille. ' . .

Il fallut tout lui faire visiter ! la charrfbre unique et le jardin. Elle sauta de joie en apercevant le coin ensoleillé dont nous avons parlé, et, s’agenouillant prestement dans l’herbe, elle sçmit en tlevoir de cueillir un gros bouquet de violettes. Le bouquet achevé, il s’agit d’aller à la promenade. La jeune femme, c’était son droit, n’est-ce pas? s’accrocha au bras de M. de Bruyères. Au dehors, ce furent bien d’autres admirations! Les étonnements joyeux recommencèrent. , t . -

. Elle embrassait tous les marmots et ramassait tous les coquillages. ; ^ <

— Oh ! la charmante chose qu’une femme I songeait de Bruyères en sentant ce bras mollement appuyé sur le 6ien !

Il la dévorait des yeux à la dérobée.

De cette jouissance intime, il ne songeait même pas à se repentir. Ils étaient bien loin de sa pensée en cet instant, le lieutenant Yillepré et le reste du monde! . •

.236 t'OÜTRAGE

Il ne voyait plus que Berthe, il ne savait qu’une chose, c’est qu’elle était adorable et quelle était là et qu’elle pouvait y rester toujours, puisqu’elle était» sa femme. Il se grisait de sa voix et de ses éclats de rire et de ses jolis mouvements, gracieux comme des mouvements de chatte, chastes comme des mouvements d’enfant.

Le docteur.les suivait de loin et souriait mieux que jamais.

Après une heure de course, Berthe se sentit faim et l’avoua bravement. On s’empressa bien vite de revenir à la maison.

Albert avoua en riant que son garde-manger était vide. On acheta des œufs en chemin.

— Vous verrez comme je fais bien la cuisine, dit Berthe; oh ! je suis une femme de ménage, moil... •

— Et moi, dit le docteur, je suis un homme d’ordre, j’ai garni le coffre de la voiture.

— Entendez-vous, Albert? quel gourmand que oe bon docteur!

Et l’on se sentait heureux de vivre, et le fourneau s’alluma au milieu d’éclats de rire.

O bons rires sains et sincères t comme ils résonnent autrement que ceux de la Maison d’or et du café Riche! -

De Bruyères avait entendu frapper à la porte trop souvent ouverte de son esprit bien des rires de femmes, étincelants d’esprit, de gaieté, de verve? Il

t’OJJTBAGE 237

avait entendu bien des voix se faire murmurantes et douces pour lui. Combien, à cette heure, les uns et les autres, à entendre la franche gaieté de Berthe à la fois turbulente et naïve, lui semblaient vides et faux ! .

Le docteur tira du coffre, ainsi qu’il l’avait annoncé, une collation complète. Le reproche de gourmandise qu’on venait de lui faire n’était pas, en effet, complètement immérité, et il savait de longue date, grâçe à ses tournées médicales, le peu de ressources culinaires que présente cette- héroïque terre de la Bretagne maritime. Il y avait de tout dans ce coffre inépuisable : quelques bouteilles cachetées, des friandises, un gros pâté; mais Berthe tint absolument à fabriquer son omelette, qu’elle brûla avec la meilleure grâce du monde.

On la jeta par la fenêtre, et ce fut motif à de nouvelles gorges chaudes. La collation terminée, une vrai collation de petit oiseau, Berthe déclara qu’elle voulait retourner au jardin.

Albert se leva aussitôt pour l’accompagner. Le docteur, lui, de son côté, déclara, la bouche pleine, que c’était bien assez d'avoir écourté son déjeuner, et qu’il prétendait diner à l’aise.

Au fond, un mensonge insigne de sa part!

Car, aussitôt les jeunes gens sortis, son grand appétit disparut, et, se frottant silencieusement les mains, M. Gerbier alla s’asseoir auprès de la

238 i/ÔUTRAG E y

fenêtre, d’où il pouvait tout voir, sinon tout entendre,

lis se promenaient côte à côte, le long des allées encombrées dè branchages.

De quoi parlaient-ils?

Ils ne parlaient pas; toutefois, leurs pensées intimes à l’un et à l’autre se répondaient certainement, car aux mêmes instants leurs pas se hâtaient ou leur marche se ralentissait. ' .

De temps en temps; l’un d’eux hasardait ûn mot indifférent. Vous devinez, vous tous, les amoureux, de quelle façon il était prononcé?

— Il fait beau temps aujourd’hui.

Traduction précise : « Je vous aime. »

Ce petit jardin désert que le soleil incliné et plus pâle éclairait, se transformait en paradis par la force et la candeur de leur amour.

— Que c’est joli chez vous I affirmait la voix langoureuse de Berthe.

En effet, Albert trouvait tout charmant, parce que la présence de Berthe embellissait tout.

Oui, je vous l'assure, le gazon était plus moelleux depuis que la jeune femme marchait dessus.

Les groseilliers rachitiques trouvaient des attitudes d’arbuste; la treille rongée d’oidiùm relevait coquettement ses ramures lépreuses, et les ffeurs jaunes des colzas semblaient vouloir se transformer en renoncules d’or.

l’octrage 239

Albert de Bruyères laissait son cœur s’ouvrir li- ' f

, brement et renaître aux joies de cette fête inconnue.

De même que dans lq jardin abandonné, dans ce cœur aussi les instincts bons ou mauvais avaient poussé en liberté* — voire en silence : la ciguë auprès du myosotis, le doute auprès de l’amour, et la ^ t

.pensée de Berthe y transformait tous les doutes antérieurs, comme sa présence transformait la végétation du jardin. Le désabusé ne se reconnaissait plus lui-même, il 11e reconnaissait pas davantage cet enclos, le malin encore si dénudé. II s’interrogeait avec délices :

— Que se passe-t-il donc en moi?

( Au bout d’un instant, — était-ce un instant ou une heure? — Berthe déclara qu’elle se sentait fatiguée.

On alla s'asseoir sur le visu* banc où, la veille encore, Albert s’était assis seul et sans volonté.

Ce fut le tour des confidences.

Albert s’expliqua tout entier, malgré lui, sans y penser, aux yeux étonnés de la jeune femme. .

Elle comprit cette anomalie d’une âme tendre, presque rêveuse, dans un corps ardent et enfiévré.

Llle devina quelle somme cruelle de tristesses, inconnues même de celui qui les avait éprouvéés, avaient caché toutes ses joies, quelle soif d’idéal il y avait dans cette poursuite incessante de toutes les satisfactions matérielles. . -, • . . .

La confession du jeune époux, car c’était bien véritablement une confession qui lui échappait, effrayait par situation cette âme candide, mais l’intéressait tout autant que le plus beau des romans.

Elle s’avouait qu’il avait dû être bien dangereux de rencontrer cette insatiabilité sur sa route, mais personnellement elle n’éprouvait aucune crainte auprès de lui. c '

Elle plaignait les malheureuses qui l’avaient aimé, et se réjouissait tout bas de ce qu’il ne les aimait plus.

Ob t qu’ils étaient loin maintenant, les doutes qui la torturaient depuis deux mois! quellès étaient loin, ces inquiétudes sous lesquelles elle avait été sur le point de s’affaisser !'■->'

Qu’avait-elle besoin de savoir ce qu’on lui cachait pour son bien sans doute? que lui importait le secret si longuement- dissimulé? ne savait-elle pas quelle aimait et ne devinait-elle pas, la chère créature féminine, qu’elle était aimée? Irait-elle, à l’instar de Psyché épiant son époux divin, détruire son bonheur par une fatale et hâtive curiosité?

Puis le bonheur a de ces effets qui mordent autant que la douleur; — elle sentit son âme lui monter aux lèvres, une sensation à la fois cruelle et voluptueuse ; uii voile s’étendit sur ses yeux comme un brouillard, et, tendant les mains en avant, elle s’affaissa- dans les bras d’Albert de Bruyères.

Albert eut peur d’une syncope et poussa un grand cri. Mais déjà le docteur, franchissant l’appui de la fenêtre avec une légèreté toute juvénile, avait saisi Berthe par la taille et la transportait sur le lit. Le digne homme tira de sa poche la petite pharmacie qui ne le quittait jamais, et donna les premiers soins à la belle enfant.

Bruyères, qu’on eût dit frappé de la foudre, restait debout et immobile devant le banc. Cet acci dent le ramenait ù la eonscrence de la réalité. Lui aussi sentait qu’il aimait Berthe; mais, en même temps que son amour, la grandeur du devoir qu’il avait à accomplir lui remonta à hauteur du cœur. Ce généreux cœur ne recula pas devant la lâche imposée, si féroce qu’elle fut désormais.

L’âme brisée par ce sacrifice qu’il comprenait tardivement, il répéta en lui-même avec une austérité solennelle, devant sa conscience et Dieu, le serment de ne pas trahir la foi jurée et de quitter cette vie enchantée pour laisser sa part de bonheur à Philippe de Villepré.

Berthe, couchée dans le grand lit où s’était éteint le vieil oncle rustique, sommeillait à demi. A travers les limbes confus de son cerveau flottaient, comme des rêves, les impressions diverses de cette journée trop pleine.

Deux voix résonnèrent dans le silence, d’abord

242 ' l’outragé k

avec précaution, puis plus hautes à mesure que la

conversation s’animait.

— Docteur, affirmait l’une, il ne reste plus qu’une solution !... la mort.

— Elle est impossible, répondait l’àutre. Vous êtes donc aveugle? Nos prévisions fatales, celles qui ont nécessité votre mariage, ne sont que trop réalisées : l’accident de de soir suffit à vous en Convaincre. Songez à l’éclat que ferait un suicide en de telles circonstances.

— Mais, de votre côté, songez donc, docteur, que, ne mourant pas, je suis un misérable t

Et, secouant là tête dans* ses deux mains crispées, Albert de Bruyères répétait follement :

— Un misérable !...

Berthe, d’abord inattentive, s’était dressée sur le lit, les yeux agrandis, toute pâle et toute frissonnante.

Elle cherchait à comprendre et ne comprenait pas.

Par une intuition subite et terrible, la vérité lui apparut lucide, effayante. Ses douleurs physiques, ses étranges vertiges, tout était expliqué. — Tout ! — Ce mariage imposé et nécessaire , elle en comprenait la raison. La froideur d’Albert à son égard, si incompréliensible qu’elle ressemblait à un remords, elle la comprenait ! — Cette conversation

l’qutbàge

d’aujourd’hui, qui avait précédé son évanouissement, était un commencement de justification.

Et à son tour elle murmurait:

— Oh ! oui, le misérable!

Quoi ! ces femmes qu’elle plaignait tout à l’heure pendant lerécit d’Albert de Bruyères, elleen était une elle-même, et c’était lui qui l’avait faite ainsi.! Cet homme qu’elle avait été sur le point d’aimer saintement, l’avait souillée, elle, là fiancée de son ami ! Cet homme était ua lâche et un traître! Elle songeait en frissonnant, à cette nuit terrible qui ne lui avait laissé que le souvenir d’un cauchemar odieux; à ces étreintes brutales, comme un. combat; à ces baisers brûlants, comme la sensation d’un fer rouge.

Et c’était lui !... lui!... que son imagination parait de toutes les générosités et de toutes les grandeurs ! — Et elle était liée à jamais à cet homme, elle était sa femme ! Oh ! oui, on avait eu raison de lui Ccfcher ce fatal secret, car plutôt que d’accepter cette réhabilitation déshonorante, elle lui eût craché à la face son indignation et son invincible mé-> pris.

Ce mépris était immense. Elle sentait son être entier se rebeller : la pudeur, l’orgueil, l’âme.

Si les lis pouvaient parler, et se tordre et repousser quelque chose, ils repousseraient ainsi la . limace impure qui se hasarde sur leurs pétales

l’oütrage

blancs. Néanmoins, à cette indignation et à cette colère se mêlait je ne sais quelle amère et profonde tristesse.

Ce n’était pas à Albert de Bruyères que s’adressaient ses regrets; non certes, mais à -un fantôme qui lui ressemblait; ce fantôme, mademoiselle de Noëllis l’avait paré comme une jeune fille pare l’autel de son oratoire.

Combien elle l’avait aimé, la pauvre enfant ne le devinait qu’à cette minute même. Hélas f que de beaux rêves perdus! — Que de délicates pensées égarées au bénéfice d’une organisation brutale et vulgaire! " "

Les deux promeneurs continuaient leurs confidences dans la cour, si bas qu’elle ne pouvait plus les entendre.

Elle se leva .lentement et se vêtit; elle ne voulait pas rester une heure, une seconde de plus sous ce toit. Pendant qu’elle achevait à la hâte cette toilette silencieuse, le docteur essayait vainement de calmer l’exaltation d’Albert de Bruyères.

Gagner du temps, encore et toujours, tel était le calcul de M. Gerbier. Il savait, ce philosophe pratique, cet analyste sceptique, que, à la façon des galets, les sentiments s’usent à force de rouler sur euxmêmes.

Un jour ne pouvait manquer de venir où le remords d'Albert céderait à la violence de son amour;

que si alors Philippe revenait... eh bien, on aviserait à parer à ce nouveau danger.

Le docteur lisait les feuilles progressives : Espérance!... confiance!... l’avenir est à nous!

La tête entre ses poings fébriles, Albert écoutait ou n’écoutait pas.

Tout à coup il se dressa tout de son haut... devant lui, Berthe de Noëllis, pâle comme un fantôme, se tenait debout.

Ils formaient un groupe saisissant à eux trois, ces deux têtes en pleine efflorescence et cette barbe grise; le docteur, immobile, attendait ledénoûment de cette situation, qu’en partie il avait créée, mais dans laquelle un élément qu’il n’avait pas calculé venait de s’introduire. C’était un curieux, ce docteur. Il observait en se frottant les mains.

IJerthe, elle, froide et rigide comme la statue de la justice, faisait peser sur le front courbé d’Albert le poids de son-regard.

Elle prit le bras de M. Gerbier, et, sans prononcer une parole, l’entraîna vers la porte de la cour.

Albert se leva, et tendit instinctivement les mains vers elle.

Mais Berthe, d’un nouveau coup d’œil chargé de

t'OUTRAGE • 247

reproches, le fit retomber assis sur le banc de pierre.

— Attelez vite^mon bon docteur! dit-elle d’une voix où vibrait toute l’indignation de ses rêves trompés, je ne veux pas rester davantage sous ce toit maudit.

» Ahi comme je vous comprends à cettè heure!

murmura-t-elle à son oreille ; c’était le fond de votre pensée, à vous, qu’une Noëllis ne pût refuser une semblable réparation, et vous la lui avez imposée !...

Le docteur attela sans mot dire. Détromper Berthe eût été, à son sens, un remède pire que le mal ; et qui sait si l’erreur de la jeune fille ne servirait pas un jour elle-même à amener entre elle et son mari le rapprochement désiré si ardemment par M. de Noëllis ? ' • •

Une indignation de cette nature n’est sans doute pas éternelle, pensait le docteur.

Les jeunes filles sont si bizarres, et ces vieux docteurs sont si sceptiquesf...

Berthe pleura beaucoup dans la voiture, mais silencieusement, sans éclats, ef se cachant autant que possible dans l’ombre du cabriolet. Le docteur, qui devinait’ ces larmes, les laissa couler tout à leur aise’; une seule observation, il le savait, eût surexcité encore la fierté bien connue de sa chère malade et rendu peut-être impossible tout raccommodement entre elle et M. de Bruyères.

t’OÜTRAGE

Pour celui-ci, ce fut seulement au bout de quelques minutes qu’il put se rendre un compte exact de ce qui venait de se passer, et comprendre la nature de l’accusation que Bertlie portait contre lui. Ainsi elle avait pu, elle pouvait supposer, lui, Albert de Bruyères, capable d’un crime si odieux, d’une trahison, d’une violence, d’une embûche nocturne 1 ? A la pensée qu’elle le méprisait à jamais, il seutit quelque chose se briser en lui. Il venait, dans sa conversation avec le docteur Gerbier, de renoncer à l’amour de Berthe, c’était beaucoup ! il sentit que c’était au delà de ses forces.

H marchait à grands pas dans ce petit jardin, maintenant obscur comme si la nuit, pour s’y faire, n’eût attendu que le départ de Berthe. Il courait comme un fou au seuil de cette cour, où, tout à l’heure encore, elle se tenait hautaine, inflexible et superbe. Il écoutait dans le silence de la soirée les cahots lointains de la voiture qui l’emportait; il éprouvait des envies farouches de courir après, pour lui crier : ' ’ . v

— Berthe ! Berthe) je vous aime et je ne suis pas coupable)

Puis il bâillonnait ses lèvres de ses deux mains pour ne pas laisser d’issue à son émotion. Cent fois des blasphèmes et des sanglots lui montèrent à la gorge, cent fois il les refoula brutalement. A la suite de ces orages intimes, il retournait au

l’oütragb 249

banc de pierre ou entrait dans la petite chambre. Le lit blanc avait conservé l’empreinte du corps adoré de mademoiselle de Noëllis. Cinq minutes plus tôt, elle était là, endormie et confiante... Et maintenant, elle était partie pour jamais !

On s’e$t beaucoup révolté contre le monologue au théâtre, et, en cela, on n'a pas toujours raison. Le besoin de s’exlialer longuement est commun à toutes les grandes surprises de l’âme.

Lorsque Oreste n’a pas sous la main Pylade à qui raconter ses douleurs, il se les raconte à lui-même. Les expansions passionnées se rapprochent des côtés extérieurs de la folie, et le signe le plus évident de l’hallucination, c’est le monologue.’ Qu’Àlbert de Bruyères fût fou ou sur le point de le devenir, ce serait trop avancer; toutefois, il était dans un de ces instants d’exaltation cruelle où l’esprit, incertain, flotte entre mille résolutions plus contradictoires les unes que les autres. Par instant, il pensait :•

— Je veux bien mourir, accomplir en entier mon sacrifice, tout en le sentant aujourd’hui plus lugubre et plus lourd que je ne t’èusse supposé I... Mais comment renoncer à la vie sans m’être réhabilité à ses yeux ? -

» Cette pensée me terrifie, m’anéantit ! Quoi ! mon dévouement demeurera à jamais ignoré de cette chaste créature ? Que dis-je ! c’est moi qu’elle, accu-

25 P i’qvtmaqç

sera de son malheur I... |La chose est~elle vraiment possible ? Me iaisserai-je injustement maudire par cette pureté rayonnante qui a illuminé mon àme?.., Jaisserais-je mon souvenir souillé, dans la seule conscience à l’estime de laquelle j’attache un prix souverain ? , . >

» Non I je mourrai I quoi qu’en dise le docteur, une solution prompte est encore, la meilleure! — Je mourrai, mais Berthe recevra mon testament, ma justification. Elle saura combien je l’ai respectée, et mon nom restera sans tache dans son Souvenir.

Puis, un autre courant d’idées l’emportant :

— Que vais-je faire? Oublierai-je ce que je dois à Villepré ? N’est-ce pas pour sauvegarder son bonheur que je me suis jeté dans cette entreprise?... ün suicide trop prompt violerait le fatal secret de' mademoiselle de Noëllis... Elle croirait peut-être se devoir à ma mémoire, quand elle saurait combien je l’ai aimée. Ce serait quelque chose comme une trahison posthume.

* » Il vaut mieux emporter avec moi le mystère de mon dévouement. Il vaut mieux que Berthe me méprise et me haïsse. Sa haine et son mépris, au moins, n’auront plus de but, et elle pourra vivre heureuse avec Villepré,... moi mort! — Je dois mourir! - tû- 1 ?-'

Ainsi, dans l’âme d’Albert se livrait un combat

incessant entre les inspirations de son dévouement et celles de l’amour naissant. II passa toute la nuit dans ces alternatives douloureuses. — Mais, avec le jour, le calme revint. Lorsque l’aube pâle commença à éclairer le Ciel, et que les premiers nuages jaunes et roses se profilèrent à l’horizon, il sortit et alla promener sur la grève ses rêveries sans suite. Les deux ou trois pêcheurs valides de Plouneour apprêtaient leurs barques.

Quelques enfants retournaient le sable pour y chercher de menus coquillages; une demi-douzaine de femmes, les jambes nues, récoltaient quelques rares varechs que la mer avait envoyés avant l’époque ordinaire, èt, sous 1 influence de ce calme des choses et des êtres, Albert de Bruyères se sentit plus calme lui-même.

Involontairement, il se prit à admirer et à envier ces honnêtes gens en qui, certes, l’âme n’était point destinée à tuer le corps. Combien n’étaient-ils pas heureux dans leur misère ! Leurs figures rougeaudes et insouciantes respiraient le contentement animal de la bête reposée et repue. Ils n’avaient jamais connu que les besoins matériels, et leur plus grande douleur avait été le manque d’un morceau de pain ou d’une goutte d’eau-de-vie.

Quel temps, en effet, laissait chez eux l’occupation physique à la vie morale? Debout dès l’aube, ils allaient arracher à l’Océan (au prix de quelles

fatigues ! ) leur maigre pitanee. Le soir, la lassi- .tude les étendait comme des masses sur leur grabat, et leur vie s’était toujours écoulée, s’écoulerait jusqu’à la, fin entre ces deux alternatives : le travail qui empêche de penser, le sommeil qui empêche de souffrir.

Que si, par hasard, sous, ces membres de fer, dans ces sortes d’animaux courbés vers la terre, selon l’expression de La Bruyère, une âme était née, si une souffrance morale avait pu se faire jour dans un de ces cœurs auxquels les périls de la mer courroucée donnaient à peine un frisson, ce danger même devenait un refuge, et, de même que le misérable, se jetant sur son lit après les souffrances de la journée, se dit. avec je ne sais quelle sombre satisfaction : « Enfin, je vais dormir et oublier pour quelques heures! » eux, chaque matin* pouvaient penser : « Aujourd’hui, peut-être, je vais mourir et oublier à jamais 1... » . - -

Cette idée fut une révélation pour Bruyères.

A lui aussi ce refuge restait. Il avait juré au docteur de ne point attenter à sa vie, du moins pour quelque temps; mais il n’avait pas juré de ne point l’exposer.

Qui sait si, dans ces exercices violents et journaliers, il ne trouverait pas le l’epos moral auquel il aspirait, et si quelque vague bienveillante ne lui épargnerait pas la tâche douloureuse du suicide ?

De tous les habitants de Plouneour, le plus hâve et le plus pauvre, certainement, était un certain Jacques Faou de Lesneven, qui s’était baptisé luimême le père Mal-en-Point. Il logeait tout à fait à l’extrémité du terrain conquis sur la grève, dans une sorte de cahute en gros moellons gris, qui, de loin, semblait un rocher informe apporté là-bas par la mer.. Cette maison fermait au moyen de quatre planches ajustées à la diable, et le toit,, percé en maint endroit, indiquait le peu de souci que le propriétaire prenait de son immeuble.

Jacques Faou de Lesneven avait, dès la plus tendre jeunesse, mérité son surnom de Mal-en-Point. Fils de père et mère inconnus, élevé au hasard de la charité publique, — et Dieu Sait si à Plouneour et aux environs la charité est prodigue! — le petit Jacques n’avait pas même un nom qui lui appartînt. Son nom est, en effet, composé de ceux des deux bourgs qui se disputaient l’honneur de l’avoir vu naître (le Faou et Lesneven). De même qu’Homère, Jacques n’avait rien au monde, pas même une patrie certaine.

Dans tout autre pays qu’un pays maritime, Jacques, avec de tels éléments d’éducation, fût devenu probablement un franc vaurien ; mais, là-bas, la misère est saine, et la mer, cette parente farouche, est clémente parfois à ses enfants. Jusqu’à dix ans, Jacques fit les mille petits métiers des fils de pêcheurs, Il

l’outrage

allait à la grève recueillir des crevettes et des bigorneaux; plus tard, il s’occupa à la cueillette du goémon, et, sî quelquefois le pain lui manqua, if trouva presque toujours la galette (le sarrazin’.

Comme, après tout, ce petit vagabond ne demandait qu’à devenir un bonnète homme, on s’intéressa à lui, et je ne sais quel pêcheur de la côte le prit pour mousse et fit sa première éducation maritime.

Hélas! nous l’avons dit, Jacques Faou de Lesneven était né souS une mauvaise étoile.

Il était devenu assez bon marin, la pêche n’allait pas mal, l’heure peut-être allait sonner où il pourrait épouser quelque vaillante et forte fille de la grève, et finalement louer un bateau pêcheur pour son propre compte, lorsqu’il fut pris pour le service maritime.

— ‘ Autant cela qu’autre chose I se dit Jacques Faou. qui était philosophe.

Et il servit l'État commeil avait servi son premier patron, consciencieusement, mais sans qualités saillantes et sans succès.

Je ne sais comment s’y prenait Jacques Faou; mais, aussitôt qu’il y avait un mauvais coup à recevoir, soyez sur qu’il était pour lui. Les marins, qui sont superstitieux, n'aimaient point à le voir sur le même bord qu’eux; ils prétendaient que les navires où il se trouvait étaient ensorcelés. Le certain est qu’il

l’outhage .. 255 '

fit quatre ou cinq fois naufrage, resta deux ans. Robinson nouveau, dans je ne sais quelle île d’Océanie; fut réduit une seconde fois, lui troisième, à manger des semelles de bottes au milieu des mers du Sud, et n’échappa que par miracle à i’affection trop vive d’une tribu de cannibales.

Enfin, pour terminer la liste des désastres attribués par les matelots de Brest à la déveine de Jacques Faou. le brick marchand la Belle- Amélie., qu’il monta Te dernier, brûla, après une heureuse traversée, en rade de Valparaiso.

Pour le coup, nul capitaine ne voulut plus de Faou. Son nom seul sur une liste de bord eût démoralisé un équipage, et c’est à peine s’il put trouver le moyen d’échanger son passage contre son travail à seule fin de se faire rapatrier.

Encore se.? camarades, pour déjouer le sort, ne lui permirent-ils aucune activité pendant toute la traversée; il ne lui fut loisible ni de prendre un ris, ni de nouer un filin. Ils faisaient son ouvrage à tour de rôle, croyant, de cette façon, déconcerter le sort, ce qui fut, en effet, prouvé par l’expérience.

Jacques Faou se vit donc contraint, à cinquante ans, de dire adieu à la mer. — Sa fatale réputation s’était répandue, et pas un patron de la plus petite barque de pêche n’eût consenti à lui laisser toucher un aviron ou un corijage.

Toutes ses tentatives pour trouver un engagement

l’outrage

furent inutiles, toutes ses négociatons à ce sujet aboutissaient à cette réponse :

— Je sais que tu es un matelot fini, mon pauvre Faou; mais, que veux-tu! je ne veux pas perdre mon bateau, tu n’as pas de chance f , Jacques, ne l’ai-je pas déjà déclaré, était philosophe.

Bien que cette réponse uniforme lui brisât le cœur, encore fallait-il qu’il en prit son parti. Il revint â Plouneour, et dans un coin de la grève que personne ne lui disputa, bâtit sa cahute de ses propres mains. Il s’y entendait, ayant appris le métier de Robinson dans un de ses nombreux naufrages.

Après tout, le voisinage des naturels de Plouneour était moins périlleux que celui de ses anciens amis noirs de la Nouvelle-Zélande, et, si personne ne s’inquiétait de savoir s’il avait soupé, il était sûr, du moins, de ne concourir activement au souper de personne; ce qui est toujours une consolation.

Après s’être transformé en maçon et en charpentier pour édifier sa maison, Jacques Faou se fit tapissier et ébéniste pour la meubler; une pierre plate servit de cheminée, trois planches sur quatre billots de bois formèrent sa table, un gros quartier de roche, voilà une chaise ! Le lit était à l'avenant.

Philosophe de plus en plus, Faou se dit, non sans un certain orgueil, en contemplant son logis, qu’il

• - .-I/ouTrag» " . : 257

pouvait rendre des points au palais royal de Tahi- Taho, grand chef de tribu à la Terre-de-Feu,

En résume, Jacques faou de Lesnèven eût presque trouvé l’existence aimable s’il luieût été loisible de naviguer, ne fût-ce que sur un pauvre bateau plat.

Hélas! cette jouissance lui était à jamais interdite. Il n’était pas assez riche pour acheter une barque, et personne n’eût voulu faire place, dans la sienne, au vieux Mal-en-Point.

Chaque malin, il se mettait-sur le seuil de sa porte, sa courte pipe à la bouche, et, d’uu regard mélancolique, suivait les bateaux de pécheurs' jusqu’à ce qu’ds eussent disparu dans la haute mer. Alors, par trois coups secs sur l’ongle, il faisait tomber la cendre de son brûle-gueule , le glissait dans la poche de sa vareuse de toile, et rentrait en soupirant dans son taudis.

Tout en maugréant de son impuissance, il allait se mêler au travail des femmes, il raccommodait des filets ou ramassait du varech, suivant la saison; mais, lorsque, par hasard, la vague devenait un peu forte, c est alors qu’il fallait le voir jeter sa navette avec colère, tirer de sa pipe noire des bouffées pré- ‘ cipitées; c’est alors qu'il fallait l’entendre grommeler entre ses dents :

— Satané sorti doivent-ils avoir 'de l’agrément, là-bas 1...

t’ODTRAGK

Ce à quoi il ajoutait, <Tün air pensif, son habituel refrain : , -

— Pas de chance f

Au moment où la dernière barque s’éloignait de la rive, Albert de Bruyèras se trouvait avec Jacques Faoui .... ... . :

— Pardieu! se dit-il, voilà mon affaire. Eh bien, matelot, continua-P-il à voix haute, que dis-tu de ce ciel-là? . .

— Dame! mon lieutenant, répondit Je bonhomme, je dis qu’il y a là-bas un petit nuage bien gentil, et l’on pourrait bien s’amuser tout de même aujourd’hui au delà de Goulven. • -,

— En effet, reprit Albert en regardant le ciel. Tu as raison, et la mer menace d’êfre grosse.

— Oh ! mon lieutenant, la fête ne commencera guère que sur les deux heures, et ce tas de feignants sera rentré. Ça flaire l’orage censé comme des mouettes, et pas de danger qu’ils attendent! ça ne connaît pas le plaisir des marins, quoi !

— Et tu ne reculerais pas de la sorte, toi, matelot, si tu avais une barque? demanda Albert de Bruyères en souriant. Voudrais-tu avoir une barque ?

Jacques Faou tira sa pipe de sa bouche, tant était grand son saisissement :

— Si je voudrais avoir une barque? dit-il. On ne fait pas de ces questions-là au pauvre monde!

t’ÔUTBAGE 259

— Oui, une bonne barque, ça né doit pas être rare, par ici, une barque à vendre?

— Pardi I non, dit Jacques Faou ; j’en connais bien trois ou quatre, de vrais bijoux ; mais ce qui manque, c’est...

Et, par un geste expressif, l’ancien marin faisait glisseç l’un sur l’autre le pouce et l’index.

— Ne crains rien, dit de Bruyères, cela ne manquera pas. Le tout est de me trouver, et très-vite, une bonne barque que nous puissions manœuvrer à nous deux. Je te préviens, par exemple, qu’il ne faudra pas a'voir froid aux yeux; je sais que tu es habitué aux naufrages, matelot, et c’est mon idée de voir comment tu te comportes par le gros temps.

— Alors, murmura Jaques avec un reste de défiance, ce n’est pas une blague? ;

— Si peu, que voici de quoi payer la frégate, ré-

pondit Albert en lui donnant sa bourse; mais je te préviens que jamais tu q’auras entrepris navigation plus dangereuse que celle que nous allons faire de compagnie , . ,

— Ah! bon, alors! s’écria le marin en ouvrant

toutes larges ses trente-deux dents blanches comme

des dents de requin, il y aura dp plaisir!

Puis, regardant Albert qui s’éloignait :

— 11 est comme moi, ajouta-t-il en manière de réllexion, il s’ennuie de la mer.

Un proverbe spécial, j’imagine, aux amoureux que la destinée sépare, s’écrie mélancoliquement : « Heureux ceux qui partent !... #

Il devrait en exister un autre, plus viril, exprimant celte pensée réconfortante :

« Heureux ceux qui peuvent agir!... »

Dans les fièvres de l’action, la peine morale s’oublie. Allez donc songer à votre maîtresse, lorsque, carguant une voile ou grimpant dans une mince échelle de cordages, votre vie dépend de la précision de votre coup d’œil ou de la sûreté de votre pied! L’autre, cependant, l’inconsolée, assise en face de sa broderie au tambour ou de son métier à tapisserie, aura tout loisir de se laisser ronger le cœur par sa douleur incessante.

. r l’ OUTRAGE ' 261

La douleur est comme la goutte d’eau, c’est par

la continuité patiente qu’ellë mine le granit; la gouttière use plus sûrement une pierre que les ondes accumulées et poussées par l’ouragan.

Aussi, Berthe était-elle cent fois plus à plaindre qu’Albert de Bruyères : elle l’aimait.

Elle l’aimait et ne voulait point l’aimer... L’Albert de Bruyères dont son cœur gardait précieusement l’image était celui qu’elle avait connu avant la fatale révélation de Plouneour.

Elle avait vu celui-là entouré de tous les prestiges de l’élégance, mystérieux comme un héros de roman, beau comme un ange, fatal comme un démon, candide comme un enfant. Et voilà que, tout à coup, elle s’était trouvée victime d’un crime honteux, que le passion, même la plus violente, ne pouvait excuser. Le criminel était justement l’être admiré entre tous, paré de toutes les beautés, de toutes les grandeurs I...

Tomber sans transition de Roméo en Lacenaire, la chute était profonde, et l’âme de la ftère jeune fille en restait douloureusement meurtrie.

Son premier cri avait été : « Le mépris a tué l’amour ! »

Le second était : « Non, l’amour n’est pas mort; ma légitime dignité le tuera! »

Ainsi elle disait, ainsi elle ferait; car cette noble

L OOTRAGE

créature ne connaissait point de transactions entre l’honneur et la passion. ,*

La passion dételle la dévorer à la longue, comme la flammé desséché l’huile d’une lampe, elle

avait résolument et saintement fait le sacrifice de sa riche jeunesse. Frappée d un malheur immérité, elle s’en était imposé la punition comme si elle eût été coupable.

Pëut-êtfe une dernière pensée plus indulgente pour le véritable criminel se hiêlait-elle, à son insu, à cette expiation volontairement acceptée; peutêtre espérait-elle, par ce sacrifice, assumer sur elle, aux yeux de Dieu, une part de la faute de l’êtfe indigne quelle aimait.

Quant à Villepré, elle n'y songeait guère, ou, si elle y songeait, elle ne regrettait que pour lui la fatalité qui les séparait dorénavant à jamais. Elle lisait couramment, à cette heure, daps ses vagues impressions de jeune fille; elle n’avait jamais aimé le jeune officier de marine autrement que comme un frère ainé.

Sans doute elle pensait, qu’à cdté de cette loyale nature, sa vie se fût écoulée plus calme et plus heureuse; toutefois, ce bonheur et ce calme perdus ne lui laissaient aucune amertume dans l’âme.

A quoi bon, d’ailleurs, évoquer désormais ce rêve de la première adolescence?... "Même libre de tout lien, sure du secret sur les événements de ces der-

l’outrage

mers mois, était-elle femme à porterun corps souillé dans le lit de cet honnête homme? ne serait-elle nas la première a lui dire : « Je suis indigne de vous? »

Le désespoir non moins profond d'Albert se manifestait d’une façon bien différente, et il faisait, depuis un mois, .assister la population dé Plouneo’ur, de Kerlouert, de toute la côte de Goulvén, en un mot, à un singulier spectacle.

C était une sorte dè chasse délirante aii danger, à la mort.

Lorsqu'on voyait le baieau dont Albert était l’officier et maître Jacques Faou tîe Lesneven le seul matelot, raser les flots comme une mouette, on pouvait se dire : « ta tempête n’est pas loin, » et toutes les barques de pêcheurs revenaient en Inde à la côté.

Ce que l'on racontait de ce bàtéau- fan tome était incroyable. Dans quelques vingtaines d’années, l Eclair (c’était le nom de là barque, gréée en ciiassemaree, achetée par Jacques Faou au nom d’Albert de Bruyères) sera devenu le motif d’une mystérieuse legende maritime.

Légende attendrie et fiôî nt tèrriblé que cèllc-Iù! Légende qui fera mouiller les yeux de bien des mères

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quand Içurs filles oji leurs maris seront « en péril; »

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car, si 1 apparition de. I Eclair était synonyme de tempete, elle était aussi synonyme de délivrance.

Lorsqu’au milieu de la nuit, un bàteàii déffiâté, faisant eau de toutes parts, roulé Jamentableifiéhl

l’oütrage

par les vagues, prêt à sombrer, voyait courir à ses côtés le fanal rouge de V Éclair, traçant de rapides zigzags dans le ciel noir, la foi du salut renaissait dans les coeurs les plus découragés.

Pour les populations naïvement superstitieuses des côtes, l’Éclair était fée : ni les vagues ni les rochers ne lui pouvaient rien.

A quoi tient cependant la destinée 1... Jacques Faou de Lesneven avait perdu son lugubre sobriquet de Mal-en-Point, et même — voyez la versatilité des jugements humains! — ceux qui jadis étaient le plus disposés à lui attribuer une influence fatidique et nuisible, n’étaient pas loin de croire aujourd’hui que l’Éclair devait à sa présence une partie de son invulnérabilité merveilleuse.

Si Jacques Faou de -Lesneven eût voulu reprendre du service, son nom eût fait prime sur toutes les listes de bord.

C’était, lorsqu’il s’aventurait dans l’intérieur des terres, des déluges de petits verres et de pots de cidre.

Les femmes de pêcheurs se pendaient à sa veste et ne la lâchaient point qu’il n’eût daigné accepter un pichet. — Lorsqu’il avait bu dans une maison, le péril de mer était, croyait-on, conjuré pour une année.

Si sa modestie l’eût permis, on eût suspendu des petits tableaux de naufrage et des guirlandes tout

' l’OüTRAGB 265

autour de sa cahute, comme à la chapelle de Bon- Secours.

Mais Jacques Faou de Lesneven était modeste, et la plus grande part de cette reconnaissance enthousiaste, il la reportait sur son officier, son maître, son dieu, Albert de Bruyères.

Celui-ci était trop pâle, trop triste, trop silencieux, pour ne pas refroidir l’expansion de ces braves gens.

Tous l’adoraient, mais la vénération qu’il inspirait était mélangée d’une sorte de terreur. Quand on le voyait errer solitaire sur la grève : on s’écartait de son passage. Quand il s’approchait, les voix s’assourdissaient instinctivement, comme dans une église.

Ces paysans rêveurs des rivages conservent, comme aux siècles primitifs, une singulière tendance à matérialiser les idées pâr des images étrangement poétiques. Ce sont des païens qui, pour chaque force naturelle ou morale, inventent un sylphe, un génie ou une fée . 7

On disait tout bas, aux veillées, qu Albert de Bruyères était triste. Il était hanté, en effet,* par un grand amour et un grand désespoir, par une idée unique et incessante : mourir, et, par une mort généreuse, se réhabiliter aux yeux de Berthe.

D’ailleurs, ainsi que nous le disions au début de ce chapitre, cette vie, dévorée tout entière par

26G l’outrage

une fiévreuse activité, était bonne et fortifiante pour ce découragé. Ce n’était que par les temps calmes qu’il avait le loisir de penser et de souffrir. A lors, on le voyait errer ainsi qu’une âme en peine sur les falaises, le front courbé, la marche molle, les bras

ballants, les membres affaissés conune au sortir

1 1 o. . ! i.'.il * . J j; .

d une longue maladie de langueur; mais, lorsque l’horizon s’assombrissait, que le vent, rasant le sol, inclinait les herhes et les feuillages avec les inflexi-

> : ! ) ! .1 >- : 1 9 «. pi. . : .1 . >

bilites d’une immense faux; lorsque les vagues, faibles d’abord et grossissant par gradation avec

une sourde rumeur, faisaient jaillir contre les rocs

sous-marins leur écume blanche; lorsque cette

odeur spéciale de marée et de soufre, présage de la

tempête, emplissait l’horizon, alors Bruyères rele- . 1 i Ju . ir ri,. il*

vait sa noble taille, et, l’œil brillant, le geste actu,

la voix brève et presque joyeuse, il hélait Jacques

t’aou, son compagnon.

— Allons, matelot, voici l’heui*el ;

•• i >. •> • /i . fi n>dm : i..i

Rt tous deux couraient a la cote, et, quelques minutes après, l Éclair, s’inclinant sur ses bornages, ’ ' »- ; • • • ^ • , < ; , 1 l ■ ‘ *

plongeant coquettement les extrémités de ses vergues

dans l’écume, se cabrant avec des souplesses de cheval ar^be, se jouant au milieu des récifs, franchissant en manière de bravade lés passes les plus dan-

. j , . ?.. ■ • ‘.litiifit. i

gercuses, gagnait la haute mer, accompagne des

i , , i. |. :* . i itioj; ; '••’iii.q ,* .1: , -

bénédictions des femmes assemblées sur le rivage comme une troupe de mouettes elfarées.

l’outrage

Parfois, c’était aja' milieu de la nuit. En haut, rien que l'obscurité opaque traversée, de seconde en seconde, par ces éclairs livides qui emplissent tout lè ciel ; en bas, le grondement formidable du gouffre. — Le vent apportait, par intervalle, jusqu’au rivage, un cri loiutain. une clanieur d’appel sinistre et desesperee. — A ces moments femmes, ou hissait au sommet du mât le fanal libérateur, et l’on partait, bravant la tempête, narguant la menace de l’Océan et criant à cette fauve qui s’appelle la mer :

— Tu n’auras pas ta proie !

A ces heures de péril, non seulement Bruyères ne souffrait plus, il était heureux et rayonnant ! — C’était la lutte f 11 en venait presque à bénir la torture qui I avait amené a connaître ces joies puissantes. Tous les appétits de sa nature débordante d’activité trouvaient leur pâture dans ce combat corps à corps du petit contre l’immense, de l’homme contre l’ouragan.

Combien, en plein enthousiasme de ces nobles luttes il prenait en pitié ses mesquines passions d'autrefois ! Combien la jouissance était plus âpre, de dompter

I V il • ' •

la mer ! Que devenaient les fièvres du lansquenet ou

de la roulette, comparées à ce jeu doiit le gain ou

la perte étaient représentés par des existences humaines I

Comment! il avait consumé toute sa jeunesse à

268 • l’oütrage

la recherche d’émotions et n’avait jamais songé à celle-là !... Debout sur le pont, la tête nue sous l’ondée, cramponné de la main à un cordage, tenant de l’autre le porte-voix, dans lequel il poussait le cri de délivrance bien connu des pêcheurs en péril, il se sentait vivre pour la première fois; car, pour la première fois, il affrontait des dangers dignes de son énergie et de son amour de l’impossible.

Ces ivresses, on le pressent, avaient leur réaction fatale. Ces déploiements formidables de force nerveuse étaient suivis d’affaissements mornes. Une fois le combat fini, il se sentait triste jusqu’à la mort de n’en avoir pas été victime. Il reprochait amèrement à la tempête de ne l’avoir pas englouti, et, pensant à Berthe de Noëllis, il murmurait :

— A quoi bon vivre, puisque je ne peux pas, puisque je ne veux pas m’en faire aimer?...

Tous les instincts mauvais de sa nature, assoupis un instant, mais aussi vivaces que les bons, remontaient à flot. Il prenait en haine ceux dont il venait de faire le bonheur, il fermait sa porte au nez des familles, tout à l’heure éplorées, maintenant joyeuses, grâce à lui, qui venaient baiser ses mains et le bénir. Il traitait de stupide le dévouement sacré qui l’avait animé pendant quelques heures. Il se disait avec amertume :

— ■ Qu’ai-je fait? Ces gens-là allaient dormir

l’outrage

pour toujours, et je les ai réveillés, je les ai rendus à leur misère !... pourquoi ne me lapident-ils pas?

Personne autre que Jacques Faou de Lesneven n’eût pu l’aborder dans ces traverses de misanthropie; le vieux matelot seul parvenait à faire naître sur ses lèvres un pâle sourire, et, pendant de longues heures, tous deux restaient assis sur le banc moussu du petit jardin. Faou racontait ses voyages et ses catastrophes grotesques, du temps qu’il s’appelait encore Mal-en-Point.

Albert, le regard perdu dans les lointains de l’horizon, semblait écouter le bonhomme.

C’étaient ses seuls souvenirs qu’il écoutait au dedans de lui-même.

j .1 rli ïl. '■ • II' I <i •.

Le comte Montgeron se promenait seul et.pensif.

Nous le retrouvons bien changé.

Quelques mois seulement avaient suffi pour humilier cette intelligence pratique, pour terrasser cette organisation physique qui faisait l’admiration et forçait le respect des gars les plus madrés de la province. C’était un triste spectacle de voir ce grand vieillard courbé, marchant d’un pas solennel et régulier, reins fléchissants, front sans pensée, regards éteints, au milieu des hautes avenues du parc de Noëllis.

Il allait devant lui, ébauchant on ne sait quel vague sourire qui n’arrivait jamais à son expression définitive. De temps à autre, il posait ses mains

l’oütrage

étendues sur ses pavipièces comme pour interroge/* las horizons.

Puis il reprenait bientôt sa marche interrompue, tirait machinalement des poches de sa longue lé-

vite des paquets de gazette. Au bout d’un quart cî’lieure, — tantôt plus, tantôt moins. — il se iaissait

tomber sur un banc qu’il avait machinalement

adopté, et paraissait plongé dans de profondes réflexions. Tout à coup, fébrilement, il déployait lès feuilles publiques qu’il avait prises au hasard dans la bibliothèque (lu château. Elles dataient presque toutes du régne de Charles X.

Î1 s’acharnait â la lecture et notait ses impressions d un geste automatique,

— Ah t ah ! bonnes nouvelles! excellentes nouvelles, disail-iî en se frottant les mains. Grand mouvement dans les ports, il paraît. — Allons ! tant mieux! ftolre Philippe ne peut pas tardera nous revenir. Ce sera une fierè joie pour tous. Gn signale l’arrivée du Goéland â bordeaux, le Duquesne est annoncé au Havre, tjn de ces matins, ce sera le iour de ta Foudroyante , et nous serons tous bien Heureux. Ma chère petite Bcrthe retrouvera ses adorables sourires d'autrefois, lîruvères ne vivra

plus en mutineries quand son ami sera de retour, et

les bonnes parties de jacquet que nous entamerons avec moii vieux Gerbierl fclleest bien pâle et bien maladive, ma pauvre fille... Le docteur dit que la

272 l’odtrage

gaieté et les belles couleurs reviendront... J attends!... Il me semble que voilà bien longtemps de tout cela !

Ce n’était pas un dérangement absolu des facultés mentales; le vieillard accomplissait toutes les fonctions usuelles de son existence de châtelain avec la dignité native qui ne Favait jamais abandonné. 11 recevait ses tenanciers, signait les quittances, donnait des conseils et prêtait dé l’argent aux plus pauvres. De sa vie ponctuelle, calme et bien disposée, il avait conservé la régularité et la méthode. Pour les gens du dehors, c’était toujours le noble comte Montgeron de Noëllis; pour Berthe, c était un cœur brisé; pour le docteur, une intelligence foudroyée.

Mais, comme aux vieux donjons de la féodalité, découronnés, démantelés et tombant en ruine, la dignité extérieure d’aspect lui restait.

Par instants, de vagues intuitions lui venaient du malheur qui l’avait frappé dans la personne idolâtrée de son enfant. Une lueur fugitive tremblait dans les ténèbres de ce cerveau. Alors, il avait des redressements surprenants : sa grande taille retrouvait la fierté de la jeunesse. Mais l’énergie dépensée dans cette minute le brisait. Deux grosses larmes s’incrustaient à l’angle de ses paupières fatiguées; il retombait sur son banc de prédilection et rouvrait ses gazettes.

L*0üTR AGE

Il restait des journées entières plongé dans ces abattements. La seule vue de Berthe éclairait parfois d’un rayon cette physionomie nébuleuse et navrée.

A l’entendre prononcer : « Ma fille t » on lui sentait des larmes plein la voix. Ce n’était pas la folie dans ses violences et ses ravages : une mélancolie taciturne, morne et douce, sans autre souvenir précis du passé que celui d'une grande souffrance imméritée.

Le docteur ne quittait guère le château ; c’était un indépendant qui ne tenait qu’en médiocre estime les malades de la ville. Il aimait les paysans et son grand salon de Noëllis. Il était là comme chez lui. il disait : « Muti grand salon de Noëllis. »

Ce vieux garçon, ce vieux sceptique, cet ancien bel homme à succès galants, s’était pris d’une affection tout angélique et vraiment toute paternelle pour la malheureuse victime de l’attentat de Mont fort.

Cinq mois s’étaient écoulés depuis le jour du crime. Il ne quittait pas du regard l’intéressante malade, et c’étaient des soins touchants et des attentions de toutes les minutes. Les alanguissements de la jeune femme, ses pâleurs subites et ses irritabilités soudaines de nerfs devenaient des diagnostics irrécusables pour l’œil perspicace du vieux médecin.

Il avait alors des révoltes qui dérangeaient singulièrement l’édifice de sa belle tenue. Il fripait jusqu’à le déchirer son jabot finement plissé, il se mordait les ongles et s’écriait avec des majestés d’un grand juge de'théâtre :

— Il faudra pourtant que je dénoue ce drame inique... Pauvre chère créature! mère sans être épouse, quelle destinée !

Il réfléchissait cinq minutes ; puis, avec des pétulances de l’ancien Directoire, il pirouettait en continuant ses déductions philosophiques et médicales.

— Qu’est-ce què la femme? Un être nerveux et spontané, qui se livre aux premières impressions. Quel est son but dans la vie? L’amour 1 Je veux que notre Berthe soit aimante, je veux qu’elle soit

éprise et aimée comme elle le mérite, je veux...

Il s’interrompait lui-même comme si quelqu’un lui eut donné la réplique.

— Dites donc, bonhomme, vous allez vite en besogne ! L’amour, c’est gentil sans doute, mais il

s’agirait de s’entendre et de le faire naître compatible avec le devoir. Sans quoi...

Il gesticulait et répondait avec feu à son interrupteur imaginaire :

— Me prenez-vous pour un imbécile? J’ai bien étudié Bruyères : c’est un grand cœur. Berthe ne se doute pas de son dévouement romanesque, elle se

l’outrage

croit victime d’une violence odieuse, et le cher garçon porte courageusement le soupçon d’une pareille ignominie. Il ne se trahira pas; il accomplira son sacrifice jusqu’au bout; je le sens énergique et bien maitrç de sa volonté.

» Heureusement que le compères Eude-Jean- Honoré Gerbier se trouve là, qui s’entend a merveille à faire le deus ex machina , comme nous disions au collège.

» Ce serait dommage de laisser ce pauvre Albert se faire des fractures à lubmême. Bien difficile à raccommoder les têtes endommagées par une chevrotine ! Je sens, d’ailleurs, malgré sa mélancolie, notre petite Berthe plus éprise au fond de son mari qu’elle ne le manifeste. J’entends qu’elle le trouve adorable. De fait il l’est... Et, précisément voici notre intéressante demoiselle. Je vais lui corner aux oreilles, de ma vieille voix cassée, les gazouillements de l’ambur. D’ailleurs, c’est son mari. Ah! si peu ! si peu !...

Ainsi marmottant et bâtissant des projets, le docteur se dirigeait vers la belle languissante. Elle

était radieuse dans son peignoir de mousseline claire. Ce n’étaient plus les irradiations de la première jeunesse. C’étaient ta grâce et les ondulements reposés de la femme, Ses veux, légèrement bistrés aux abords des paupières, prenaient une expression nouvelle, attendrie et profonde.

— Nous sommes belle comme un astre! dit galamment le mythologique docteur en abordant mademoiselle de Noëllis. Bon ! voici un pouls qui va son train régulier : il réglerait l’horloge de la mairie, si la mairie avait une horloge. Les lèvres sont vermeilles, l’œil nage bien dans l’émail. Tout est à merveille et nous allons faire des folies. Si nous poussions une pointe jusqu’à Plouneour, après le déjeuner? Vous êtes forte ce matin, forte et fraîche; un peu de hâle donnera du ton à ces joues qui s’obstinent à rester pâlottes...

Berthe sentit une légère rougeur lui monter au front.

— Je ne me sens pas encor assez vaillante pour une pareille excursion. Les chemins sont durs...

— Nous prendrons la berline afin de n’être pas trop secoués.

— Non; du reste, ce serait risquer une course probablement inutile. M. de Bruyères est devenu navigateur acharné, si j’en crois vos récits merveilleux, et tout porte à croire qu’il aura profité de cette belle journée pour aller faire un tour en mer...

— Laissez, donc ! voilà bien en effet les temps qui conviennent à M. de Bruyères ! La mer, d’un temps pareil,, est plate et monotone tout autant que ces boulevards parisiens dont il ne veut plus entendre parler. Ce qu’il lui faut, à lui, c’est l’ouragan, c’est

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la nuit, c’est la bourrasque. Tenez, pas plus tard quavant-hiec, par une nuit endiablée, noire comme l’encre, il a retiré des récifs deux grands dadais de dix-huit ans qui restaient perchés sur les rochers comme un couple de pingouins.

La peur les avait perclus à toutes les entournures.

A peine s’il leur restait la force de crier : a Au secours 1 » .

Il fallait voir les deux mères sur le rivage ! Elles avaient beau supplier le ciel, faire les grands bras, la mer montait. Tout à coup l’Éclair paraît avec son fanal rouge. (

Elles tombèrentà genoux d’un mouvement simultané :

— Nos enfants vivront 1 s’écrièrent-elles en se signant.

Et de fait, cinq minutes plus tard, M. de Bruyères déposait sur le rivage les deux gaillards, mal dégourdis et blêmes d’effroi.

Après les Ave Maria , on songea au sauveur, qui méritait bien quelques remercîments, lui aussi.

M. de Bruyères était déjà à quatre portées de fusil en pleine mer.

La petite barque se balançait et semblait ronron- ' rter dans l’écume comme une minette au coin d’un fournil. Le fanal rouge dansait une sarabande. Pour le comte, on distinguait de loin qu’il était en train de battre philosophiquement le briquet.

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— Voilà bien du courage inutilement dépensé!... fit Berthe avec ün leger dépit.

— Inutilement est bientôt dit. C'est à l’avis des bonnes femmes et des gars repêchés qu’il faudrait s’en rapporter en pareil cas...

Elle eut un mouvement fébrile — impatience et inquiétude — qui n’échappa pas à l’œil du docteur.

— Donnez-moi votre bras, ma chère Berthe, et causons comme de vieux amis que nous sommes.

Elle se laissa faire avec une petite moue d’enfant gâté qui lui allait à ravir.

— Est-ce un sermon ou une consultation ? dc- -, manda-t-elle. Il faut se préparer selon les circonstances.

— Ceci et cela, mon enfant. Berthe, l’homme auquel vous avez donné votre main est une des plus loyales natures que je sache au monde.

II prononça cette phrase d'un ton plein d’autorité et de conviction, dont la jeune femme fut vivement frappée.

Sans doute elle avait pressenti toutes les hautes qualités de son mari devant les hommes; mais sa

fierté de tête ne lui permettait pas d’écouter les élans de son cœur. Elle était fille noble avant tout. Pour sa jeunesse surprise, sa, pureté Pétrie, sa vie violentée, elle ne sentait nulle indulgence sourdre au fond de son âme. Et puis elle s’indignait qu’un

l’outrage

vieil ami de la famille, qui n’ignorait rien des odieux mystères sous le poids desquels elle courbait la tète, prit en main non-seulement la réhabilitation du coupable, mais presque sa glorification.

Le docteur suivait tous les mouvements de la pensée sur cette physionomie mobile et sans dissimulation.

Un moment elle s’oublia jusqu’au rêve. Appuyée au bras protecteur du vieillard, elle sentit sa tête s’alanguir soudainement.

° -ii.

Elle évoquait le souvenir de sa visite à la maison de Plouneour. Ce ne pouvait être un misérable, cet être sympathique, admirablement doué, jeune, intelligent et beau, porteur d’un des plus illustres noms de France, qui consentait à vivre seul, isolé,

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superbe et dédaigneux daus cette masure de mille

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écus, quand tous les plaisirs de la vie de gentilhomme l'appelaient et l'attendaient sur les domaines de Noëllis. Et puis quel étrange emploi de son temps! Étrange sans doute, disait la raison; mais généreux et vaillant! répliquait l’âine fière de la

jeune comtesse.

Elle suivait l’allée du jardin dans une muette interrogation d’elle-même. Al. Gerbier s’occupait à mordiller les pétalesd’une rose, pour lui laisser la libre direction de sa pensée.

Ces voyages intimes que les nobles natures entreprennent de bonne Foi audedansd’elles-mômes sont

280 > l’odtbage

parfois terribles, plus hérissés d’écueils, plus désespérants que la descente aux enfers du Dante.

Elle se demandait, l’irréprochable patricienne, comment la pensée de l’outrage avait pu germer dans les plis calmes et sincères du front d’Albert, un front pur comme celui d’un enfant, et comment surtout, après une semblable lâcheté, il trouvait au fond de ce même misérable cœur, les énergies et les dévouements qui le signalaient à la reconnaissance des mères et à l’admiration de toute la contrée.

Quand elle releva ses yeux assombris, presque hallucinés dans la direction du docteur, elle sentit le brave et profond regard du digne homme la pénétrer et la protéger à la fois.

— Comtesse de Bruyères, Berthe, ma fdle, vous savez si je vous aime, si je vous estime, si j’exige du monde, pour vous, le respect et l'affection à laquelle vous avez droit. Je vous jure, sur mon honneur, sur ma cousience, sur l’adoration que je vous ai vouée, que le comte de Bruyères est le cœur le plus noble et le plus généreux esprit que j’aie rencontré de ma vie.

11 approcha de ses lèvres la tête de la jeune fille et l’embrassa longuement.

— Berthe, c’est moi qui suis votre père à présent, à coup sûr votre meilleur ami; regardez-moi fixement, bien en face.

Elle ol>éit, stupéfaite et comme subjuguée. Les

l’outrage 281

yeux spirituels du vieillard brillaient d’un éclat affirmatif et prophétique. Il répéta lentement :

— Je vous le jure!

Elle se jeta dans ses bras en sanglotant :

— Oui, c’est la vérité ! Je dois vous croire.

Et elle cacha sa têtedans la poitrine du vieux médecin.

La cloche du château sonnait le déjeuner, et, tout au bout de l’allée, la haute stature de M. Montgeron se dessinait. Il faisait signe de la main aux retardataires.

Berthe s’essuya les paupières.

— Je vous crois et je me sens bien heureuse de vos paroles, docteur !

Les jours s’écoulaient au château de Noëllis avec une monotonie régulière et propice à l’assoupissement des grandes douleurs.

Le comte Montgeron suivait, à son ordinaire, le cours des événements dans la gazette de la Restauration. Entre les deux repas, un bout de sieste. Les matins où il se sentait stimulé par un rayon de soleil trempé d’air marin, une pointe de promenade jusqu’à l’extrémité de la grande avenue. Ses grands triomphes étaient au jacquet, où le docteur Gerbier se laissait imperturbablement gagner.

Nous avons dit qu’il avait conservé, au milieu de cette déchéance intellectuelle, toute la -dignité extérieure et les mêmes attitudes pleines de grâce et de noblesse.

l’outrage

Pour des indifférents, les etrangers et Les dômes-

vi , t

tiques, c’était absolument le gentilhomme châtelain des années précédentes.

Berthe, comtesse de Bruyères, ainsi que prononçait le docteur avec force révérences de l’ancienne cour, demeurait toujours dans un état relatif de souffrance et de langueur, mais langueur intéressante, comme disait encore lè bonhomme Gerbier avec un sourire à lui.

11 se faisait ces sortes de confidences en dedans, le brave docteur. Ses observations un peu gauloises eussent effarouché la pudeur délicate de sa chère pupille ; il te sentait et les gardait pour ces conversations dans lesquelles il faisait à la fols les demandes et les réponses.

A cette époque de l’année, la famille Noëllis avait l’habitude d’aller passer quinze jours, un mois^ dans un hôtel qu’elle avait à Brest. M. Montgeron, qui n’oubliait rien de l’étiquette, eut un matin la pensée d’accomplir ses devoirs de civilité à la ville. Berthe prit une grande frayeur de cette décision. Depuis le jour de son mariage, elle avait vécu dansune solitude absolue. La première semaine, il avait bien fallu recevoir les visites de félicitation et les rendre. Mais, & dater de la dernière visite, elle n’avait plus quitté le vieux nanoir.

A coup sûr, la haute société de la ville avait appris la vie bizarre du beau marié et ses excursions

l’outrage

périlleuses en mer, par les nuits d’orage. Le journal officiel avait même consacré quelques lignes éloquentes à ces actes de courage. La fière créature se sentait des rébellions à passer sous la rangée de regards malicieux et jaloux de ses anciennes camarades de couvent. Toutefois, elle n’osait manifester ses répugnances à son père.

Le docteur se chargea de ces diplomaties et s’en tira à merveille. Il eut l’héroïsme de mener jusqu’à la fin, laborieusement, stratégiquement, du premier coup de dés au dernier, une partie dé jacquet qu’il gagna triomphalement en amenant un nouveau double six. L’enjeu était une discrétion.

11 prit le bras du comte et l’emmena au jardin.

— Vous êtes mon homme lige, fit-il gravemént, et, comte, il s’agit d’obéir à ma discrétion.

— Commandez, répondit le comte, en s’inclinant avec la gravité que comportait la circonstance.

Il adorait ces petits jeux... Le docteur continua:

— Je commande que... vous décommandiez, — à cet endroit il rit beaucoup, et M. Montgeron lui fit écho, — que vous décommandiez — car, encouragé par l’approbation du comte, le docteur se répéta lâchement — vos préparatifs de départ pour Brest.

— Y songez-vous, docteur? et qu’en penserait le préfet, à qui nous rendons nos devoirs tous les ans à date précise?

Le préfet signera une ordonnance contre le bra-

l’ODTR AGE . 285

connage, et ce. sera tout bénéfice pour les pauvres gourmands!

— Et mon vieil ami l’amiral?

— Il soignera sa goutte et ne trinquera pas avec vous en racontant ses exploits. Tout bénéfice pour sa santé.

— Et tout le quartier noble, Seigneur Dieu?

— Le quartier noble, mon vieil ami, continuera à marier ses filles quand l’occasion s’en présentera; à envoyer ses garçons à Saînt-Cyr, et à parler du dernier sermon de M. le vicaire général, un jeune abbé maigre, blondasse, qui ne saurait manquer de devenir évêque. Du reste, nous sommes peu de monde, et nous enverrons un avis au quartier noble, que diable!

Le comte semblait hésiter. Depuis vingt ans, ü avait vécu dans le respect du quartier noble. La feue comtesse n’entendait point composition quand il s’agissait du quartier noble.

— Mais que va-t-on penser? '

— On pensera la vérité : conséquemment, que vous restez chez vous par ordonnance de la Faculté.

— Moi? pourquoi cela?

M. Gerbier sentit qu’il venait de faire un demi-pas de clerc. M. Montgeron n’avait jamais eu conscience de sa déclivité intellectuelle.

— Vous? C’est bien de vous qu’il est question !

286 l’outrage

Vous vous portez comme les rochers de notre côte. Chacun sait ça.

Le comte fit un effort pour retrouver sa haute prestance des temps passés.

Le médecin s’arrêta devant le vieillard, qui, pour attester sa vigueur, marchait comme un facteur rural, et, lui barrant presque le passage, il lui mit la main sur l’épaule.

, — Berthe est maintenant sauvée, je vous en donne la garantie ; toutefois, ,1a vie fébrile des présentations et des soirées ne lui saurait convenir, je craindrais une rechute. L’œuvre de la guérison a été longue et touche presque à sa fin, La moindre surexcitation est à redouter.

— Vou| en êtes bien certain, mon ami ?

— Tout à fait. Pourtant, je ne suis pas juge

d’autre chosç que de ma cure, moi ! Sj les usages exigent absolument votre présence; si le préfet allait se formaliser... . .

— Le préfet fera des parafes !

— Si l’amiral...

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— L’amiral fera le tour du monde sur un allas.

— Et le quartier noble?

— Ah 1 le quartier noble, c’est grave cela !

Il eut l’air de réfléchir profondément, et, tout à coup :

— Que le quartier noble aiile se promener I

C’était précis et nettement formulé.

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l’outivage

Lorsqu’ils rentrèrent au salon, Berthe, assise au piano, faisait pleurer sous ses doigts cette étreignante mélodie du Lac , où le musicien égale le poète.

Sa belle tête expressive et pâle s’était rosée de teintes plus chaudes et plus vivantes sous l’effluve de ces belles notes, de la passion qui se souvient et qui regrette. Elle avait bien encore les langueurs de l’attitude et lés abattements (TOphélie, mais c’était Ophélie retirée de la source, souriant aux caresses de la brise, aux baisers du soleil, et rêvant peut-être de la physionomie captivante et sombre d’Hamlet.

Le comte la regardait avec d°s éblouissements dans les yeux.

— Comme elle est belle! murmurait-il à l'oreille

du docteur.

Puis, lui prenant la main et la faisant asseoir près de lui sur son canapé favori :

— Mignonne, commença-t-il du ton d’up homme qui demande une grâce, si tu veux, nous retarderons notre voyage de Brest.

— Je veux tout ce qui peut vous être agréable, mon père adoré.

— Oh ! pas de sacrifices, au moins ! C’est très-joli, les bals de la préfecture ; mais je ne me sens pas solide, moi;.. Hum! hum!

l’outrage

Le docteur approuvait de la tête ce dévouement paternel qui prenait le sacrifice sur son compte. '

Bertlie surprit le signe et devina tout.

— Vous êtes bôns tous les deux comme des anges, fit-elle en leur tendant les mains.

— Des anges un peu décrépits ! affirma le bonhomme Gerbier, en dodelinant de la tête d’une fa- * > i * çon comique.

Elle n’écoutait pas.

Elle les remerciait d’un regard plein de gratitude et de tendresse.

Elle continua en les caressant du geste et de la voix :

— Oui, restons dans notre bonheur; car nous sommes jnrsque heureux maintenant.

Le père admirait sa tille sans autre préoccupation. Le docteur notait ce « presque » dans un coin de sa mémoire , •

— Un bon point à l’élève Bruyères, pensait-il. Dix bons points valent une exemption. Un peu de clémence dans la température, du soleil, encore du soleil, toujours du soleiL, puis quelques-unes de ces nuits nébuleuses et vagues qui font rêver les filles d’Éve, on ne parlera plus même d’exemptions, l’élève Bruyères obtiendra le prix d’honneur haut le pied.

Bcrthe restait pensive, mais on lui sentait l ame pleine d'un bon calme

\ l’outrage 289

— A l’assaut! c’est le moment de l’assaut! se disait le victorieux Gerbier, Il amena, par des méandres habilement ménagés, la conversation sur Bruyères.

— On ne l’a pas vu depuis plus de quinze jours,

fit remarquer M. Montgeron en comptant sur ses doigts. .

Le docteur trouva des excuses. Il mentit héroïquement. C’était un voyage à Paris, impérieusementexigé pour affaires urgentes. Albert redevenait un homme d'ordre; d’autre part, une vieille parente à l’article de la mort, des devoirs avec lesquels il n’est pas permis à un homme de cœur de transiger. Imaginez les et cœtera d’un esprit inventif comme l’était notre excellent docteur.

Mais où il arrivait à l’enthousiasme et aux pompes du genre descriptif qui firent florès à l’époque de ses humanités, c’était à décrire les sauvetages de son jeune protégé. Il groupait, en un ordre habile prescrit par La Harpe, les mères éplorées et les fiancées agenouillées sur le rivage. Les petits enfants avaient leur refrain navrant dans ce chœur de la lamentation. Et les vieux pères! et les vieilles mères ! et les cheveux blancs 1 et les fronts dénudés! ,

Il commençait en riant dans son for intérieur, le sceptique acharné! Puis, comme il aimait réellement Albert de tout son cœur, la véritable émotion

290 l’outkagk

le gagnait. Il avait, lui aussi, sa part de paternité à placer, ce vieux garçon qui ne savait rien des joies admirables de la famille. Il avait adopté Bruyères, et c était compte fait: il voulait le bonheur de ces deux enfants-là.

Berthe subissait ces émissions de volonté comme un fluide magnétique. Elle avait beau résumer dans ses souvenirs le drame qui avait dévasté sa vie et l'avait liée à Bruyères, trouver des charges accablantes contre ce mari que la fatalité lui avait imposé, la haine n’avait jamais trouvé place dans son âme généreuse. Elle avait cherché à se réfugier dans le mépris. Impossible! Les faits dont elle portait le stigmate au front et au pœur la révoltaient toujours. Ses lèvres blêmissaient et ses tempes battaient violemment à révocation de la nuit cruelle. Mais pourquoi cette honte, pourquoi u, ce guet-apens? pourquoi cette ignominie? quel but? quelle volonté sinistre? Bien, elle ne pouvait rien deviner 1 Le lendemain du mariage, Albert de Bruyères s'était éloigné. ISul compte de fortune, nulle bassesse d’intérêts.

Et, loin d’elle, à quoi cet être énigmatique et charmant passait-il ses journées? A vivre au milieu de pauvres gens, à les fortifier, à les sauver de la misère, à les disputer à la mort.

— Le mot de l’énigme, je le veux, je le chercherai, je l’aurai !

Elle cherchait en vain.

Le docteur Gerbier, qui devinait ses angoisses, lié par un serinent à Bruyères, n’avait pas le droit de parler. Combien de fois pourtant les paroles ne lui montèrent-elles pas aux lèvres, impétueuses et près de forcer la digue!

II avait promis le silence — et s’en rongeait les poings. Mais ce sceptique avait sa religion, — une seule, bien farouche aussi, — celle de la parole échangée.

Quand il sentait le secret sur le point de lui échapper, il se réfugiait dans une phrase qu’il répétait vingt fois de suite comme pour se donner une conviction :

— L’amour fera tout!

C’est une logique qui vaut celle de tous les rudiments, la logique de l’amour. Insensiblement, la pensée d’Albert pénétrait dans le cœur de Berthe, et, d’abord hostile avec certaines attractions, elle avait fait sa place à la longue ; uu mot, un hasard, un de ces cas inopinés qui hâtent les dénoûments, et elle allait dominer.

La jeune femme ne se rendait pas un compte précis de tous les envahissements quelle subissait. Elle ne croyait plus que la bassesse put se cacher sous les grands yeux pénétrants et limpides de son mari. .Mais enfin, elle était dans un état d’âme anxieuse qui cherche sa voie et ne rencontre que des ténèbres

l’outrage

à ses alentours. Si ce n’était pas son mari qui s’était introduit au château dans cette nuit horrible, qui donc cela pouvait-il être ? A la suite de ces incerti-

tudes qui se livraient combat dans sa conscience, il lui passait fréquemment de grandes doucëurs dans l’esprit et de belles flammes sous les paupières, Sans se rendre compte des causes, elle se sentait raffermie. Elle ne concluait pas comme le docteur.

» — L’amour fera tout !

Mais une voix intérieure lui chantait la romance de i Éclair :

G est l’espérànce En l’avenir.

Elle espérait.

Qu’espérait-elle? Elle l’ignorait elle-même ; seulement, elle se sentait rassérénée et remerciait Dieu de l’avoir laissée vivre.

C’était une bonne journée, celle dont nous venons de raconter l’aube.

Ils étaient là tous les trois, le père, la jeune fille et le vieux médecin, attendris sans trop savoir pourquoi, confiants et tout portés aux expansions. On ne parlait plus ici de jacquet ni de gazettes; on se taisait. Certains mutismes ont leur éloquence. Un soleil joyeux gambadait en semant des arabesques à travers les rideaux blancs des fenêtres.

La lumière entrait dans l’appartement, superbe, fortifiante, et toute peuplée d’atomes jaseurs.

Berthe, pensive et rajeunie pourtant, se levait avec des mouvements plus décidés et plus fermes pour se remettre au piano, lorsqu’un valet de chambre entra qui demanda M. Gefbier.

— Quoi? qu’est-ce encore? Qn’on nous laisse tranquilles! nous faisons de la musique aujourd’hui! Une fois n’est pas coutume. Je n’y suis pour personne.

Le valet de chambre s’inclina. Puis, au moment de franchir le seuil ;

— Je vous fais mes excuses d’insister, monsieur le docteur. C’est votre propre domestique Jean- Guillaume qui vient d’arriver à toute bride dans votre cabriolet, et qui semble fort pressé.

— Le diable soit de l’importun!... Allons, puisqu’il est venu, fais entrer.

Aussitôt dit, aussitôt fait.

Jean-Guillaume opéra son exhibition en se courbant en deux, ainsi que le doit un domestique bien stylé à son entrée dans un manoir seigneurial.

— On ne me laissera donc pas une minute de répit? vociféra le docteur en rompant la bande d’une demi-douzaine de journaux et les enveloppes d’autant de lettres.

Guillaume repartit piteusement, mais avec justesse, que « ce n’était point de sa faute; » qu’on lui

29i l’outra GE

avait don ru' Vordrq d’atteler, qu’il avait attelé; de venir grand train, et qu’il avait fouetté selon les instructions reçues. 1} ajouta que M, Texier de la Uallière — un vieux fesse-matthieu enrichi dans 1 usure aux paysans et ennobli par le seul fait de sa volonté — était à l’article de la mort. Le cure avait dit en latin ; In arüculo mortis. Guillaume, qui avait étudié dans le temps jadis pour entrer au séminaire, avait rapidement traduit. Les parents du moribond suppliaient M. Gerbier de faire diligence.

— Peuh! les parents! Ça n’a pas de famille, ce monde-là, grommela le médecin, évidemment impatienté. Les parents, cela signifie le groupe des héritiers. C’est un huissier qu’il faut appeler.

Et, renvoyant Guillaume d’un geste, il ajouta péremptoirement :

— Vous direz que vous ne m’avez pas rencontré.

— Ahl docteur! objecta Berthe avec reproche.

— Laissez donc, mon enfant ! cet homme est condamné, il sera mort avant le retour de mon domestique... Il mourra... par économie, compliquée d’un catarrhe. Les apothicaires sont si chers.

Jean-Guillaume salua et sortit. C’était la personnification de la ponctualité et de l’obéissance, Jean- Guillaume.

Le docteur acheva la lecture de sa correspondance et haussa dédaigneusement les épaules d’un mouvement qui signifiait :

l’outrage 295

— C’est bien la peine de déranger les gens.

I! allait emmaganiser la collection ries journaux dans ses vastes poches, lorsque l’une des feuilles se détacha du paquet et tomba sur le tapis. Il la ramassa et l’ouvrit machinalement. Il parcourut les enseignements politiques d’un Machiavel du cru avec quelque négligence, et passa d’un coup d’œil rapide à la colonne des nouvelles diverses.

Tout à coup la physionomie sanguine et fortement colorée du lecteur devint blanche comme un linge. M. Gerbier dut s’appuyer du poing contre le mur pour ne pas défaillir.

— Est-ce possible? murmura-t-il ; est ce Dieu possible? Déj^?... Oui, six mois bientôt.

Il se raffermit sur les jambes et courut vers la porte en criant :

— Jean-Cujliaume! Jean-Guillaume!

La face obséquieuse du séminariste-palefrenier parut dans l’entre-bâillement :

— A vos ordres, monsieur.

Le docteur Gerbier serra fébrilement la main de M. Montgeron et pelle de sa fille sans mot dire.

Puis il disparut comme un insensé.

Le numéro du j ournal gisait à terre, maculé et fripé.

Ce journal était évidemment destiné à tomber.

Bertlie le ramassa.

Berthe parcourut rapidement le journal abandonné par le docteur, depuis le premier Brest jusqu’au Coiorier de Paris, dont les feuilles de province ont pris la mode de se régaler, ni plus ni moins que des habitués du boulevard. Le dilettantisme du prosateur parisien ne l’arrêta pas plus longtemps que les appréciations obèses et boursouflées de la politique locale.

Aux « faits divers, » elle constata que la mer était mauvaise, que de nombreuses barques de pêcheurs avaient échoué sur la côte pendant les deux nuits précédentes.

Involontairement, elle songea à Bruyères et aux dangers que l’intrépide sauveteur avait dû courir. Elle supposa que c’était cette même pensée qui avait

si subitement traversé l'esprit de M. Gerbier, et elle se sentit le cœur inondé de gratitude pour ce ■Vieil et fidèle ami.

Elle allait tendre le journal à son père, derechef plongé dans les enseignements des gazettes gothiques, lorsque ses yeux se trouvèrent arrêtés par des capitales imposantes:

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