ACTE I
RAOUL, de même.
C’est vrai, (on t'assied.)
LATKADE, assis près de la table.
Maintenant, monsieur, je vous écoute... Daignez me dire à quelle cause je dois l’hçnneur de votre visite.
Mon cher Latrade, la voici en deux mots : Vous savez, je crois, que personnellement je suis pauvre, et que je ne laisserai à mes fils qu'un nom pur. Chacun n'a donc que ce qui lui vient de sa mèçe. Or, je vais marier Raoul, mon fils aîné; c’est dans vos mains que j’ai placé sa part de l’héritage maternel : quatrevingt mille francs, un peu grossis, peut être, grâce à vous... je viens vous redemander cet argent.
LATRADE, courbant la tête.
Ah! monsieur ! (un silence.)
DE BRIVE S , en se levant, à voix basse-
Qu’est-ce que cela veut dire?., monsieur Latrade, est-ce que vous ne m'avez pas entendu ?
LATRADE.
Si je vous ai entendu?... (Avec effort.) Messieurs, en ce moment, le caissier de ma maison arrête ses comptes. 11 va savoir si nous pouvons faire face à notre échéance d’après-demain, quinze novembre... SÏ nOUS ne le pouvons pas... (il s'arrête comme trop ému.) Si nous ne le pouvons pas, si nous sommes réellement au bout de nos forces...
DE B RIVES, agité.
Si vous êtes au bout de vos forces ?
LATRADE.
Mon bilan sera dressé ce soir, et demain, on saura ma faillite. (il retombe assis.)
Vous! monsieur! vous, en faillite! vous que tout Marseile proclame un modèle de probité !
LATRADE.
Il y a des événements, monsieur, plus forts que vingt ans de probité ! Une baisse croissante dans les marchandises de mon commerce a mis la gêne dans ma maison... Trois de mes vais-
L’OUTRAGE
seaux viennent de périr en nier ; la compagnie d’assurance maritime sur laquelle je devais comptera manqué; d'autres faillites, enfin, auront déterminé la mienne.
Ah! mon pauvre Raoul ! (Raimond »e lève.)
LATRADE, avec douleur.
Ah! j’ai mal fait, pour l’honneur de ma maison de commerce, jadis si florissante là-bas, pour mon honneur à moi, j'ai mal fait de venir fonder et diriger cette maison à Paris. Le bonheur est sédentaire, il ne suit point partout ceux qu’il a visités une fois; on doit demeurer là où on l'a connu... Mais que dis-je?... aujourd’hui en moi le négociant oublie l’homme... Est-ce qu’à Marseille déjà, le malheur ne m’était pas venu... puisque ma fille... Oh! mais pardon, messieurs, je m’égare. (Reprenant.) Bref!... j’ai attendu jusqu'ici... j'ai lutté pied à pied contre mes désastres, espérant de moins en moins faire honneur aux échéances accumulées pour le quinze, et pourtant, résistant encore...
RAIMOND
. Mais, puisque vous attendez, monsieur, c’est que vous avez encore de l’espoir.
LATRADE, an milieu.
Eh! mon Dieu, non, monsieur! j'avoue n’en avoir plus. (De Brivcs so lève.) Ah! messieurs! les gens du monde ne sauront jamais ce que représentent pour le négociant, pour le banquier, pour l'entrepreneur, une paye d’ouvriers, une livraison, une échéance. (A*ec un peu de désordre.) Tous les matins, depuis trois mois, je me trouve de nouveaux cheveux blancs! Aujourd'hui, tout est désespéré, ma femme m'a compris, ma femme a lutté avec moi; sa probité vaut la mienne. Je n’ai pas besoin de vous dire qu’elle abandonne ses droits... Ne m’en laissez pas dire davantage, messieurs; à la pensée de ma femme, je sens les larmes me gagner, vous ne voulez pas que je pleure devant vous !
RAOUL, qui est passé à droite.
Taisez-vous, monsieur! taisez- vous t je ne vous demande rienl (Bas.) Retirons-nous, mon père.