‹ L'ouvrier agricole; observations vécuesChapitre 14 sur 15 · I. Nous verrons qu'il en est de même chez les mineurs · texte numérisé non relu

I. Nous verrons qu'il en est de même chez les mineurs

l'autorité morale va, d'un mouvement spontané, lent et sûr, à ceux que désignent une culture supérieure, la fermeté dans la conduite de leurs propres affaires, l'estime, la confiance et la sympathie que dégage l'habitude du bon voisinage entre familles qui se connaissent depuis plusieurs générations. Par là se forment, dans le respect, de libres liens dont une expérience prolongée, une tradition parfois séculaire consacre la force bienfaisante.

Mais qu'une organisation politique nouvelle brise ces rapports naturels ; que l'autorité centrale pourchasse, calomnie, détruise ces influences locales ; que le jeu des lois substitue l'instabilité à la permanence, le conflit à Tentante, confère à un passant une autorité semeuse de discordes et fasse de la discorde l'état normal de la société rurale : et bientôt le désordre va régner dans la cervelle comme dans la vie de l'ouvrier des champs. Les idées que suscitait l'application de sa pensée aux objets de son expérience quotidienne, vont être submergées par les passions que sèment à pleines mains les agents d'un État né du désordre et fondé sur le désordre. Une rapide décadence atteint ces ruraux dont les vieilles et robustes qualités de fierté, d'indépendance, de réflexion, d'énergie têtue et persévérante, de calcul, se transforment en défauts intolérables ou renforcent et aggravent les mauvais penchants que les nouvelles autorités sociales encouragent et cultivent. 11 se produit un renversement des

idées et des habitudes morales qui tend à ressusciter, sous une forme moderne, les croyances et les mœurs païennes. Sans que l'on puisse incriminer le capitalisme, la vie d'usine ou des faubourgs, la débauche apparaît et so propage jusque dans les villages les plus éloignés. Et voici que la superstition reprend son empire et que même les vieux cultes naturalistes tendent à renaître.

En résumé, le tempérament très différent des cultivateurs du Nord et des cultivateurs du Midi influe sur le mode de travail. Il implique donc des règlements particuliers. Une législation uniforme ne correspond pas aux modes d'être, de sentir et d'agir des ruraux des différentes provinces.

Sous l'influence de causes matérielles (destruction des vignes par le phylloxéra et nécessité de capitaux pour les reconstituer) et de causes psychologiques (moins de prévoyance^ de travail et d'économie), la grande propriété et le salariat agricole ont pris en Languedoc un notable développement. D'autres provinces souffrent du mal contraire, le morcellement excessif des biens et l'instabilité des exploitations.

Dans plusieurs provinces du Nord et du Centre et dans tout le Midi, les campagnes sont dépeuplées. Malgré l'emploi plus fréquent des machines, le

manque de bras contraint les patrons d'accepter l'aide d'ailleurs très insuffisante des sans travail qui refluent des villes et des agriculteurs qui arrivent par troupes des pays étrangers. Ce dépeuplement résulte à ta fois des pratiques malthusiennes et de l'exode des ruraux dans les villes.

La restriction volontaire des naissances est la conséquence de l'abandon des croyances chrétiennes et du partage forcé des héritages : chaque parcelle ne suffisant plus à faire vivre une nouvelle famille, le cultivateur est conduit par calcul à supprimer la cause immédiate et immédiatement perceptible du morcellement, qui est la multiplicité des enfants ; sous la pression du législateur, la qualité de prévoyance du culti» vateur devient un vice dont souffre toute la société.

Le paysan lui-même en souffre tout le premier : il garde sa terre, mais il ne trouve plus de bras pour l'exploiter. Les difficultés que rencontre la mise en valeur du sol poussent les jeunes ruraux à émigrer dans les villes, où les sollicite l'appât de salaires élevés et d'une vie plus facile. De là une surabondance de bras dans l'industrie (i) qui contraste avec le manque de main-d'œuvre dans la campagne, La crise indus-

I. Jusqu'à ce que, la dépopulation «'accentuant, rinduslrie elle-même ne puisse plus recruter les ouvriers dontelle a besoiq: c'est actuellement le cas, comme nous le verrons dans l'élude sur l'ouvrier mineur, de l'industrie minière ; d'oiî l'appel à une mainci' oeuvr* étrangère toujours plus envahiseante.

trielle est, à ce point de vue, sous la dépendance de la crise agricole.

Il existe donc une «question agricole», très négligée, très ignorée, presque méprisée, et dont les effets, peu apparents mais très profonds, expliquent pour une forte part le malaise de notre société. Celte question agricole n'est pas une question agraire née de conflits violents entre possédants et non-possédants, une (( question sociale » comme l'on dit pour désigner les difficultés pendantes entre le salariat industriel et le capitalisme patronal ; mais, suscitée par la dépossession répétée, incessante, de la famille rurale à laquelle la loi ne reconnaît en la personne de son chef qu'un droit viager, la question agricole se ramène au problème de la constitution de la propriété rurale.

La coexistence de grandes, moyennes et petites propriétés forme un heureux mélange qui répond à la complexité des besoins sociaux et des formes de vie sociale. Mais encore convient-il que le type prédominant réponde aux besoins du plus grand nombre. Pour la masse des cultivateurs, le problème se pose ainsi : disposer d'une exploitation d'étendue moyenne, homogène, dotée du capital-argent et du capital-bras indispensables à son meilleur rendement, et dont l'existence, loin d'être remise sans cesse en question, reçoive la garantie d'une durée qui dépasse celle de la vie individuelle. Cette exploitation, n'étant possible que sous la direction d'un chef investi de la liberté,

de l'autorité et de la responsabilité nécessaires, postule la forme individuelle de l'appropriation . Cette exploitation, n'étant ordinairement possible que sous la condition de l'association permanente de terre, capital et bras, postule la forme collective de l'appropriation. L'appropriation familiale résoud l'antinomie : sous la pression du sentiment le plus aigu de l'intérêt individuel et de l'intérêt collectif actuels et lointains, et sous le stimulant tout ensemble de l'égoïsme et de l'affection, elle soude, dans le moment présent et dans la succession des temps, les éléments terre, argent, maind'œuvre et direction ; elle assure au sol un rendement supérieur et elle en assure le bénéfice à la famille qui a travaillé pour l'obtenir. Mais, pour l'obtenir, cette famille a besoin d'êlre nombreuse. Pour assurer la vie de son domaine, le chef doit désirer que ses enfants se multiplient. La prospérité de la famille et la prospérité de Ja terre sont liées. Et cette double prospérité concourt à produire celle de la société, de la nation, de l'État : les enfants qui ne trouvent pas place dans le domaine paternel émigrent à la ville où ils fournissent un appoint nécessaire et non un excédent fâcheux ; le surplus émigré hors du pays, dans des contrées plus lointaines où naît une nouvelle France. La stabilité de la propriété entraîne la stabilité de la famille, de la population rurale, de l'État lui-même. Elle harmonise l'homme à la terre par leur mutuelle adaptation dans un système qui concilie leurs intérêts,

et elle tend à harmoniser les hommes enlre eux dans leurs rapports familiaux, dans les rapports entre familles, dans les rapports des familles et des individus avec l'Etat. La paix s'allie à la prospérité. La vie de la famille rurale, débordant ses propres limites, fournit tout naturellement et l'enseignement professionnel et l'enseignement pratique de la vie sociale elle-même : esprit de discipline nécessaire, indépendance aimée du groupe et de ses éléments, fierté que la conscience de cette liberté inspire, qualités indispensables de travail et d'économie, de calcul et de prévision ; dans le cercle de ses intérêts, de ses affections, de ses besoins, dans l'exercice de son autorité, le simple paysan chef de la communauté de famille ne difîère qu'en degré, non en nature, du chef même d'un État : la famille rurale devient ainsi l'école des vertus publiques. L'ensemble de ces familles, ressortissant à un type rural très différent du type ouvrier ou du type marin, constitue même dans l'État un Ordre nettement défini, capable, en tant que tel, de régler, dans son indépendance éclairée, tout ce qui le concerne, et de collaborer, dans ses rapports avec les autres ordres et sa subordination au pouvoir central, à la marche générale des affaires publiques.

Mais ce tableau suppose un État constitué de telle sorte qu'il n*ait besoin, pour naître et se perpétuer, ni du désordre au dedans, ni de l'abdicalion au dehors, ni de la pauvreté matérielle et morale des citoyens ;

un Etat qui n'ait rien à redouter ni de groupements forts, riches et durables^'ni d'individus dont ces groupes assurent l'indépendance. Or, notre État moderne cherche et trouve dans l'isolement des citoyens et leur hostilité mutuelle, dans leur appauvrissement matériel et leur misère morale, dans leur ignorance et leur sottise, ses moyens d'existence. Il crée, entretient, développe toutes ces tares. Il brise toutes les forces collectives, toute institution susceptible d'assurer la permanence de ces forces ; il pourchasse toute règle, coutume, discipline, croyance qui libère, affermit, élève les pensées et les volontés. Se haussant au rôle de puissance spirituelle, d'alhéocratie laïque, il dégrade et pervertit la multitude qui ne peut fuir son étreinte. Puissance séculière constituée en dehors ou à rencontre des lois naturelles des sociétés, il retourne contre lui-même sa force et son activité, se déchire et sème partout le trouble, le désordre, la ruine. Son despotisme n'enferme que la promesse d'un désastre. L'affranchissement moral et économique de l'ouvrier agricole est donc subordonné à son affranchissement politique.

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