‹ L'ouvrier agricole; observations vécuesChapitre 13 sur 15 · I. Ces lignes étaient écrites avant la Révolution russe · texte numérisé non relu

I. Ces lignes étaient écrites avant la Révolution russe

)NCLUSION GÉNÉRALE 301

consulter les travailleurs sur le règlement de leur condition.

On se demande souvent, avec curiosité ou inquiétude, ce que sent, pense, veutl'liomme du peuple. Je m'étais proposé, dans ces enquêtes, de surprendre l'expression spontanée, sincère, de sa sensibilité, de son intelligence, de son désir. Tant de gens se donnent comme ses interprètes autorisés ! Ecrivains, orateurs, philosophes, publicistes, hommes politiques, au cours du dernier siècle, depuis quarante aimées surtout, ont présenté leurs doctrines et leurs programmes comme la traduction fidèle des idées et des volontés populaires. Or, les ouvriers, mariniers, paysans, dans l'intimité desquels j'ai vécu, ne nourrissent ni de vastes pensers ni de grandes ambitions, ils ne contruisent ni rêves de fortune ni rêves d'idées : ils ne demandent et ne cherchent qu'à vivre ; la sécurité de leur vie, l'indépendance de leur modeste activité, l'aisance présente, la garantie du lendemain, l'éducation et l'établissement de leurs enfants, voilà ce dont ils s'inquiètent ; la paix, voilà leur songe de bonheur.

Quand les hommes des campagnes se prennent à réfléchir aux conditions normales de leur existence parce qu'elle est troublée, ils disent alors que 4e grand propriétaire, qui leur demeure étranger à moins qu'il ne dispute sur leur salaire, fuit ses devoirs de protection morale, vit en parasite et se comporte en ennemi ; ils s'affligent aussi de voir leurs champs à la fois

'désertés par leurs fils et envahis par les inconnus qu'envoient les nations étrangères, l'agriculture obligée de faire appel à des bras inexpérimentés, l'avenir de la famille compromis et la culture rendue plus difficile par la division sans cesse renouvelée de leurs biens et par la dispersion et l'enchevêtrement des parcelles. Ainsi, par l'effort de leur propre réflexion fixée sur les désordres dont ils souffrent et soustraite à rinfluence empoisonnée des politiciens, ils retrouvent les lois permanentes dont le respect assure la prospérité du corps social (î).

Mais les grandes idées qui dépassent le cadre, étroit et rempli, de leur existence modeste et laborieuse, les conceptions politiques, les doctrines religieuses, la règle des mœurs, tout cela que la philosophie du dernier siècle imaginait élaboré par le c( Peuple », l'esprit « de la Race », la « Justice immanente », la c( Pensée collective», la « Raison» diffuse dans la masse laborieuse, sa a Volonté », sa (( Conscience » et autres divinités dépourvues de chair et d'os et même de toute réalité, — les ouvriers des champs et des villes ne l'inventent pas,ils le reçoivent. Des théories, ils n'en connaissent pas d'autres que celles dont ils ont reçu la semence.

Dans la vie rurale, qui participe de la permanence des grandes forces naturelles dont elle est dominée,

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