‹ L'ouvrier de huit ans Jules Simon (volume 2)Chapitre 2 sur 43 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Que le premier secret de la force militaire d'un peuple est l’accroissement et l’amélioration de la race.

La patrie n'est pas en danger.

Après les événements qui ont rais momentanément la Prusse à la tête de l’Allemagne, il était raisonnable de se préoccuper des moyens d’augmenter notre puissance militaire et d’empêcher que les anciennes proportions entre les deux États fussent interverties; mais il ne fallait pas, comme quelques écrivains à imagination trop vive, parler de l’éventualité, même lointaine et invraisemblable, d’une invasion de la France.

La France a été énvahie une fois. Elle venait d’effrayer le monde en un quart de siècle, d’abord par sa révolution, et ensuite par une série de guerres souvent injustes et toujours heureuses. Elle avait à sa tête un général pour qui la guerre était un besoin et la victoire une habitude, dont la volonté ne trouvait pas d’obstacles au dedans, et n’en voulait pas subir au dehors. Comme elle

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avait perdu pour son propre compte cette sécurité qui résulte de l’empire incontesté des lois, on pouvait la regarder avec juste raison comme un obstacle à la sécurité de l’Europe. Cinquante ans seulement nous séparent de ces aventures héroïques ; et pourtant, soit qu’on envisage les institutions ou les hommes, on sent qu’elles ne peuvent plus renaître. Quand la France a voulu guerroyer, pendant ce demi-siècle , elle a porté ses armes en Afrique, aux deux extrémités de l’Asie, au nouveau monde ; une seule fois depuis la guerre d’Espagne elle s’est montrée sur un champ de bataille européen, et c’était pour la plus juste et la plus populaire des causes. Même dans cette campagne arrêtée si tôt, trop tôt au gré de bien des esprits, elle a montré qu’elle avait pour le moins autant de modération que de bravoure. En vérité, si le second Empire venait déclarer lui-même qu’il est menacé d’un Waterloo, il faudrait refuser de le croire.

Quand le gouvernement, dès le lendemain des victoires de la Prusse, a formé une haute commission militaire pour aviser à la réorganisation de l’armée, tout le monde a compris et approuvé ses motifs. Quand le plan longuement préparé par les maréchaux a été rendu public, tout le inonde a été douloureusement surpris de l’énormité de la demande.

LA fOPULATlOM ' ,

Jamais plan ne fut plus aurlacieu'S ni plus éphémère. Annoncé à grand bruit, il a été abandonné avec une promptitude et une facilité qui montrent bien l’absence de système dans les hautes sphères du gouvernement, et la force de l’opinion, quand seulement elle daigne se faire sentir. Ce projet, désormais rejeté par ses auteurs et ses patrons au rang des hypothèses et des chimères, n’èn est pas moins considérable puisqu'il a été proposé solennellement, et -qu’il a eu pendant quinze jours des chances de succès.

Le projet de la commission n’allait à rien moins qu’à pouvoir mettre en ligne au premier coup de baguette une armée del ,232,215hommes. Encore faut-il remarquer qu’on réclamait une armée active de 480,000 hommes, une réserve de 480,000 hommes, une garde mobile de 480,000 hommes, c’est-à-dire un sacrifice total de 1,440,000 hommes; car les pertes ordinaires et les déchets, évalués à 207,785 hommes, diminuent la force de l’armée, sans diminuer la charge imposée aux familles.

On ne peut s’empêcher de se rappeler qu’en 1789, l'Assemblée constituante croyait faire beaucoup en demandant 150,000 hommes de troupes réglées et 120,000 hommes de milice avec une dépense de 80 millions. Personne, assurément, no songe à juger l’une par l’autro

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* deux époques en tout si dissemblables; mais n’est-il pas navrant d’avoir tant parlé de progrès, d’avoir tant répété qu’on touchait au règne du bon sens et de la raison, pour aboutir, après soixante-quinze ans, à quadrupler les armées permanentes?

Il est vrai qu’on ne veut pas enrégimenter ces 1,440,000 hommes d’un seul coup. On les divise ^ par tiers. On prend seulement 480,000 hommes pour l’armée .active. Vient ensuite la réserve divisée en deux bans, de 240,000 hommes chacun. Le premier ban reste à la disposition du ministre de la guerre pour renforcer au besoin l’effectif des régiments; c’est un appendice obligé de l’armée active; tranchons le mot, les hommes du premier ban sont des soldats en congé, qui môme n’ont qu’un congé provisoire et ne sont jamais sûrs du lendemain. Les hommes du second ‘ ban sont plus heureux ; ils ne servent qu’en temps de guerre, et il faut pour les appeler un décret de l’empereur. On peut se demander ce que signifie ce mot : en temps de guerre. Est-ce ^ ’ une garantie? Sommes-nous, à l’heure qu’il est, en ' temps de paix, ou en temps de guerre? La guerre que nous faisons, ou que nous faisions à Juarez, est-elle une guerre? Suffira-t-il pour nous mettre en état de guerre d’une révolte en Algérie ou en ’ Cochinchine? Après tout, rien n’est plus près de

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la guerre que la paix. Entre l’une et l’autre, il n’y a qu’un trait de plume.

Enfin, les 480,000 hommes qui composent la garde mobile et achèvent cette armée d’un million et demi de soldats, sans laquelle on croyait, au mois de janvier, que nous risquions d’être* envahis, peuvent être, comme le deuxième ban de la réserve, appelés par un simple décret en l’absence du Corps législatif; mais le Corps législatif n’est pas plus tôt réuni que ce décret doit être transformé en loi. Cette formalité constitue toute la différence entre le second ban de la réserve et * la garde mobile. Nous confessons que l’interven- • tion du Corps législatif n’est pas une mince garantie. Elle nous laisserait sans objections si, au lieu de commencer par faire partir la garde mobile et de finir par assembler le Corps législatif, ou suivait la méthode inverse, qui n’entraînerait pas de lenteurs, car le Corps législatif serait prêt avant l’intendance. La commission parait avoir oublié qu’un vote peut être négatif. Et s’il ne pouvait pas l’être, où serait la garantie? Supposons qu’il le soit. Le décret, qui devait être ratifié par une loi, n’est pas ratifié, il devient nul. Qu’arrive -t- il? Comme tout le monde dans notre pays, gouvernés et gouvernants, gouvernants surtout, respecte scrupuleusement la légalité, les hommes de la garde mobile, déjà partis ! 3 .

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ou embarqués, redeviennent immédiatement citoyens; ils déposent leur équipement et leur armement, fùt-ce sous les yeux de l’ennemi, et rentrent au plus tôt dans leurs foyers. Toutes ces perspectives, où éclate l’habileté de la haute commission militaire, ne sont qu’à demi rassurantes.

Le Moniteur nous promet que cette organisation nouvelle fera de nous un peuple invincible, — nous le croyons sans peine , — et un peuple , parfaitement discipliné : — sans doute. Voilà ce qu’un peuple gagne à devenir, suivant le mot de Napoléon ou un couvent ou une caserne; mais il faut voir aussi ce qu’il y perd.

Il ne suffit pas de dire : Tout Prussien est soldat, tout Suisse est soldat, donc tout Français peut ou doit être soldat ; car il faudrait décréter aussi que tout Français sera Prussien ou Suisse. Chaque peuple a ses qualités et ses défauts. Les Prussiens, par exemple, aiment à être disciplinés; la discipline est moins dans le goût de la nation française, qui change plus volontiers de constitutions que d’habitudes. Les Prussiens euxmêmes n’accepteraient peut-être pas leur orga- . nisation militaire si elle leur était proposée aujourd’hui par M. de Bismark. Elle a été imposée à la nation dans un temps où les idées de liberté étaient moins répandues, et à présent on la

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garde, ce qui est tout autre chose que de la créer.

Il ne faut pas croire non plus que le service militaire soit aussi dur chez nos voisins qu’il le serait chez nous, si le rêve de nos maréchaux se réalisait. L’organisation militaire de la Prusse, qui existait longtemps avant la bataille de Sadowa, et qui n’a pas rendu la Prusse victorieuse dans toutes ses campagnes S comporte, comme le projet de la commission, une armée permanente composée de l’armée en service actif et de la réserve, une landwehr, divisée en premier et second bans, et une garde nationale mobile, ou

' Le sytëme actuel de l’armée prussienne a été inauguré sous la direction du général Scharnhorst, ofBcier hanovrien passé au Service du roi de Prusse, et qui fut chargé aussi de l’éducation militaire du prince royal. Lo système de Scharnhorst peut être résumé en deux mots : abréger la durée du service et faire passer constamment do nouvelles recrues par des cadres permanents. Ce système rendit de grands services en 1813 (l’année même de la mort de Scharnhorst) en permettant de reconstituer promptement l’armée prussienne. Il fut définitivement organisé par la loi du 3 septembre 1814; les moditications successives ont surtout porté sur la durée du service actif et du service dans la réserve, et sur la quotité du contingent appelé. En 1814, on passait 3 ans sous les drapeaux, 2 ans dans la réserve ; en 1833, 2 ans sous les drapeaux, 3 ans dans la réserve; en 1852, 2 ans 1/2 sous les di'apenux, 2 ans 1/2 dans la réserve. La réforme proposée par lo roi le l®' février 1860, et qui a été si longtemps une occasion de luttes entre lui et la seconde chambre, fixait à 3 ans le temps de service sous les drapeaux, et à 4 ans le temps do service dans la réserve. Quant au premier et au second ban de la landwehr, leuf organisation n’a pas varié depuis Scharnhorst. Le roi, par la réfonne de 1860, a porté la levée annuelle du chiflVe primitif do 40,000 hommes à celui de 60,000,

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landsturm. La landsturm n’existe guère que sur le papier; la landwehr, dont le service est trèspeu de chose en temps de paix (de quinze jours à un mois par année) n’en est pas moins une charge très-lourde pour le pays, car les hommes qui la composent peuvent être appelés au service par une simple décision royale, sans intervention, même rétrospective, du pouvoir législatif. Mais l’armée active diffère de l’organisation proposée par plusieurs caractères essentiels. Ainsi, on ne prend pas toute la population valide; l’État ne demande que GO, 000 recrues par années, et seulement depuis 18G0, car avant la dernière réforme, le chiffre de la levée annuelle n’était que

■ de 40,000 hommes. Si la population valide dépasse ce chiffre, et elle le dépasse toujours, une commission composée d’officiers, de magistrats et de médecins, après avoir éliminé les hommes impropres au service, procède au tirage au sort entre ceux qui restent. Les numéros les plus élevés sont pris les premiers, jusqu’à ce que le nombre d’hommes imposé au canton soit comploté. Les autres sont dispensés de servir sous le drapeau et entrent immédiatement dans la réserve. Les jeunes soldats désignés par le sort, et non pas, comme on voit, tous les jeunes gens de vingt ans, forment les régiments de ligne. Le temps de présence sous le drapeau n’est que de

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trois ans, tandis que la haute commission nous en demande six : encore obtient-on presque toujours de passer dans la réserve au bout de deux ans et demi. Cette durée de trois ans est celle que la loi de 1814 avait fixée; en 1832, on la réduisit à deux ans, et cela dura jusqu’à 1854, époque où l’on parvint, non sans rencontrer beaucoup d’opposition, à rétablir le chiffre primitif et à porter à quatre ans le temps de service dans la réserve. Ajoutons que les corps, en temps de paix, ne sont pas nécessairement nomades comme nos régiments; ils sont en général recrutés dans une même province, et ils y séjournent le plus souvent, ce qui permet aux jeunes gens de ne pas interrompre, à vingt ans, leurs études et leur carrière ^ Les fils de famille ont même un moyen d’échapper à la rigueur de la loi, et de réduire des deux tiers la durée de leur service sous le drapeau. Il leur suffit pour cela de prouver qu’ils ont fait leurs études dans un gymnase ou de passer un examen et de contracter

* La loi prussienne exempte les docteurs en théologie; elle n’exempte ni les professeurs ni les instituteurs. Les élèves en théologie peuvent demander un ajournement de trois ans pour terminer leurs études. Au bout de cos trois ans , ils se trouvent exempts s’ils sont reçus docteurs. Les médecins et élèves en médecine peuvent entrer dans rarméo comme médecins militaires,

* L’examen porte sur le latin, les mathématiques, la géographie et l’histoire. 11 est moins rigoureux que notre baccalauréat, et roule sur un programme analogue, quoique moins étendu.

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h 18 ans ou à 19 ans un engagement volontaire d'une année. Ils s'équipent à leurs frais. Le matin, ils sont tenus d’assister à tous les exercices. Iis portent Tuniforme de simple soldat, mais mieux coupé et en drap plus fin. La parade terminée, ils obtiennent la permission de reprendre l'habit bourgeois et leur liberté jusqu’au lendemain. Ils demeurent où ils veulent, se nourrissent comme ils l’entendent, et ont en général toutes leurs après-midi libres pour vaquer à leurs plaisirs ou à leurs affaires. Ils se trouvent ainsi libérés à peu de frais du service actif sous le drapeau avant l’àge où nos enfants tirent à la conscription ; mais ils ne sont libérés que de la présence sous le drapeau en temps de paix. Ils font partie de la réserve, comme disponibles, pendant six ans, et c’est en ce sens qu’on peut dire que tous les Prussiens sont soldats de 20 à 27 ans, savoir : les uns, ceux que le tirage au sort a favorisés ^ en passant sept années dans la réserve ; les autres, ceux qui ont subi l’examen, en passant un an sous le drapeau et six ans dans la réserve; les derniers, enfin, qui forment le plus grand nombre, en passant trois ans sous le drapeau et quatre ans dans la réserve. Il n’y a pour personne ni exonération, ni remplacement, ni substitution.

’ Environ un dixii^me des jeunes gens déclarés propres au service.

LA POPULATION lÔ

L’interdiction de se marier sans autorisation n’existe, en Prusse, que pour les soldats de l’armée active, pendant qu’ils sont sous le drapeau, et on n’a jamais eu la pensée de l’étendre aux soldats de la réserve

Telles sont les principales différences de l’organisation prussienne et de celle qu’on nous a un moment- proposée. Quant à la Suisse, qu’on nous présente aussi quelquefois pour point de comparaison, c’est toute autre chose. La Constitution fédérale contient cette phrase terrible : « Art. 18. Tout Suisse est tenu au service militaire. » Et la loi fédérale du 8 mai 1850 la commente d’une façon plus terrible encore dans ses articles 2 et 5 qui sont ainsi conçus ; « Art. 2. Le service militaire est obligatoire dès l’âge de 20 ans commencés à l’âge de 44 ans révolus. — Art. 5. Le remplacement militaire est interdit. » Nous pouvons même ajouter qu’on étudie en ce moment les moyens d’augmenter l’effectif de l’armée *, et

1 II faut dire qu’en Prusse il n’y a guère d'exemples de mariages contractés avant vingt-quatre ans.

^ L’armée fédérale peut être évaluée comme suit :

Elite 80,000 hommes.

Réserve 45,000 —

Landwehr 75,000 — >

Total 200,000 hommes.

Le nombre des citoyens âgés de 20 à 44 ans révolus est de 423,856. Ainsi plus de la moitié échappe au service militaire. Le recrutement do chaque année, c’est-à-dire le chiffre total des

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qu’oii a proposé de rendre le service obligatoire j usqu’à 59 ans. Seulement, il faut s’entendre sur ce mot de service militaire. L’armée suisse comprend l’élite, la réserve et la landwehr; l’élite est ce qu’on nomme ailleurs l’armée active. Les cantons sont libres de déterminer la durée du service dans l’élite et dans la réserve; toutefois, la loi fédérale ne permet pas que les hommes restent ' dans l’élite lorsqu’ils ont atteint 34 ans, ni dans la réserve lorsqu’ils ont atteint 40 ans révolus. Chaque canton appelle, chaque année, à une première instruction tous les hommes âgés de 19 ans; ceux qui ne se présentent pas encourent les peines portées par la loi militaire. Cette première instruction est de 28 jours au moins pour

Iiommes de 20 ans s’élève à 23,000 hommes, dont 70 0/0 au moins, soit 16,000 hommes, sont aptes au service. Cependant ce recrutement ne fournit ordinairement que 12,000 hommes.

Le dernier projet qui a été mis en avant propose de diviser ainsi l’armée :

Au dépôt, de 20 à 22 ans 30,000 hommes.

Une première levée, de 22 à 26 ans. . 65,000 —

Une seconde levée, de 27 à 32 ans . . 69,000 —

Une troisième levée, de 33 à 39 ans.. 75,000 —

Total 239,000 hommes. .

De 40 à 59 ans les hommes seraient classés dans la landwehr non organisée; leur nombre s’élèverait à 130,000. Total général 369,000.

Nous devons ces renseignements à l’obligeance de M. Charles Friderich, conseiller d’État chargé du département de la guerre, à Genève.

LA POPULATION 1*7

l’infanterie, de 35 pour les chasseurs et carabiniers, et de 42 pour le génie, l’artillerie et la cavalerie. Chaque homme est appelé une seule fois à cette première instruction, et une seule fois aussi pendant la durée du service militaire à un camp de manœuvres qui dure 2 ou 3 semaines. Il y a en outre des cours de répétition qui doivent être, dans l’élite, de 3 jours tous les ans, ou de 6 jours tous les deux ans *, de 2 jours par an, ou de 4 jours tous les deux ans dans la réserve et de 1 jour par an dans la landwehr^. En outre, les troupes se réunissent un jour par an pour s’exercer au tir au but *. On peut évaluer de la façon suivante la durée totale du service d’instruction auquel chaque citoyen est appelé de 20 à 44 ans ; pour l’infanterie, de 100 à 110 jours; pour le génie, l’artillerie et les ca-

1 Loi fiidérale du 8 mai 1850, sur l’organisation militaire, art. 64.

’ Ib., art. 65.

’ Ib., art. 6.

* Depuis la dei-nière guerre d’Allemagne, l’assemblée fédérale a décidé de modifier l’armement des troupes suisses. Après des expériences auxquelles ont pu assister tous les ofSciers étrangers régulièrement délégués qui ont voulu prendre part aux observations faites sur le terrain, l’autorité fédérale a adopté pour l’armement de l’élite et de la réserve (c’est-à-dire pour toute l’armée fédérale, la landwelir étant essenticllcmeut cantonale) le fusil Henri -Winchester. Cette arme, munie du mécanisme de répétition, permet de tirer seize coups à la minute, et cinq coups environ sans le mécanisme , qui peut s’adapter et s’ôter à volonté. Douze millions ont été immédiatement votés pour subvenir à la dépense nécessitée par cette transformation.

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rabiniers, 160 jours; pour la cavalerie, 170 jours. Cette durée est augmentée de 50 0/0 pour les sous-officiers et de 100 0/0 pour les officiers *. JEn vérité, c’est tout. Et qu’est-ce que cela? A peine une garde nationale renforcée.

Qu’on ne nous parle donc pas de la Suisse, car loin de repousser une pareille organisation, nous . serions trop heureux de la voir s’acclimater chez nous. La Suisse s’est interdit, par l’article 13 du pacte fondamental, le droit d’avoir une armée permanente. Il est vrai qu’en cas de danger, l’Assemblée fédérale peut appeler au service actif l’élite, la réserve, et môme la landwehr-; mais quel peuple voudrait soustraire le dernier de ses citoyens à l’obligation de défendre son pays quand il est en danger, et que la représentation nationale le déclare? Le projet de la haute commission n’a donc pas d’analogue en Europe, et c’est en vain qu’on

' Les grades sont conférés par les autorités cantonales. Ils peu-^ vent être refusés. Cependant un très-petit nombre de cantons ont décidé qu’un citoyen notumé à Un grade serait tenu de l’accepter.

‘ Les troupes sont quelquefois appelées à des services exceptionnels dans des fêtes, dans des élections, pour le maintien do l’ordro à l’intérieur, pour la garde des frontières (affaires de Neuchâtel, corps francs de Baden, guerres d’Italie, occupation de Genève, etc.}. Dans le cas de danger venant de l’extérieur, on a, & plusieurs reprises , formé des corps de volontaires composés d’hommes qui n’étaient plus soumis au service militaire; ces corps sont immédiatement dissous dès que les causes qui en avaient motivé la formation ont cessé.

LA POPDLAtlON lÔ

allègue, pour démontrer son innocence, l’exemple de la Suisse, ou même celui de la Prusse.

Si maintenant, laissant de côté les comparaisons qui, après tout, ne prouvent rien ni pour ni contre une loi, nous regardons celle-ci en ellemême, nous ne pouvons méconnaître quelle introduit de nombreuses perturbations dans le droit public, dans le Code civil, dans notre organisation économique. D’abord elle modifie la Constitution dans un point essentiel. En efiet, d’après l’article 39, le Corps législatif vote l’impôt, et par conséquent l’impôt du sang. Elle modifié également la loi du 28 février 1790, dont l’article 11 est ainsi conçu : « A chaque législature appartient le droit de statuer sur le nombre d’hommes dont l’armée sera composée; n et celle du 11 octobre 1830, dont voici l’article 1®' ; u La force du contingent à appeler chaque année, conformément à la loi du 10 mars 1818 pour le recrutement des troupes de terre et dé mer, sera déterminée par les chambres dans chaque session. »» Ces deux lois, fréquemment reproduites sous tous les régimes, rappelées ou garanties par toutes les constitutions, n’ont jamais été abron gées, et sont unanimement considérées comme faisant partie de notre droit public français. Il y a donc là, dans le projet de la haute commission, un oubli ou un dédain singulier des droits les plus

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légitimes, et jusqu’ici les plus incontestés, de la représentation nationale. « Le recrutement forcé est une charge publique, dit M. Royer-Collard*, la plus grave de toutes, plus grave que toutes ensemble, puisqu’elle s’acquitte en hommes; pour être légitime, il faut donc qu’il soit consenti. C’est le droit de cette nation de consentir ses charges, c’est-à-dire de ne supporter que celles qu’elle s’est imposées; il a passé des monuments de notre histoire dans la Charte, où il a repris une vie nouvelle ; le gouvernement qu’on appelle représentatif n’est que l’exercice assidu et régulier de ce droit. » M. Royer-Collard s’exprimait ainsi sous la Restauration, et tout le monde pensait avec lui, dans ce temps-là, qu’il ne resterait pas l’ombre de liberté dans un pays où le souverain, déjà investi du droit de faire la guerre et la paix, posséderait en outre celui de déterminer à son gré le chiffre du contingent annuel.

Mais ces questions de constitutionnalité et do légalité ne sont rien en présence de ce grand fait, qu’on nous demande tous nos enfants, qu’on prend les plus robustes pour six ans, qu’on les envoie, s’il plaît à l’administration, à l’autre extrémité de la France, ou peut-être du monde; qu’on aggrave cet impôt du sang, si lourd en temps de

* La Vie polilique de M. Royer-Collard, par M. de Baraute, 2* édition, t. I, p. 373 iq.

LA POPULATION

paix, si affreux en temps de guerre ; que cet accroissement des charges publiques nous saisit à l’improviste, quand, il y a un an à peine, on ne parlait que des travaux de la paix et de la prépondérance assurée en Europe aux armées et à la politique de la France; que l’industrie, l’agriculture, les sciences, les lettres, les arts, l’esprit de famille, la constitution même de la société française, se trouvent tout à coup menacés d’un bouleversement funeste, et qu’après tant de guerres épisodiques, dont on semblait se repentir, la fortune du pays va être de nouveau jetée dans le gouffre des armées permanentes.

On nous disciplinera, dit-on; car c’est là la grâce qu’on nous promet. Ah! vraiment, nous ne sommes que trop disciplinés. Nous le sommes à l’école, au collège, dans les administrations, plus que les autres peuples. L’écolier anglais est libre comme l’air, en comparaison de nos enfants, soumis à la férule du maître d’études. Il vit par luimême, il pense, il agit, tandis que chez nous l’écolier est passif, ne sait qu’écouter et obéir. Les meilleurs esprits songeaient à affranchir nos enfants de cet excès de réglementation. Mais non, la caserne succédera au collège; l’enfance durera jusqu’à vingt-six ans. Nous avions, pour l’âge mùr, notre bureaucratie dont le développe-

ment__est sans égal, notre centralisation, nos

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communes en tutelle, nos réunions interdites, ou permises seulement sous l’œil de la police, notre action partout dirigée ou supprimée. Nous regardions comme un heureux indice d’affranchissement prochain les efforts tentés par quelques esprits généreux pour introduire plus de simplicité dans nos lois, et une activité plus vraie dans nos habitudes; nous nous réjouissions de quelques relâchements accordés ou promis.

Qu’étaient-ce pourtant que ces entraves légales ou administratives comparées à l’inflexibilité, à l’uniformité inexorable des règlements milU taires? Il ne sera plus nécessaire, pour comprimer l’effervescence de nos jeunes gens, de les traduire en police correctionnelle; on n’aura recours au* conseils de guerre que dans les cas graves. Il suffira, pour les emprisonner, d’un ordre de leur colonel. Le ministre, d’un trait de plume, les enverra tenir garnison et apprendre la discipline en Algérie. Quoi donc, l’obéissance est-elle la seule vertu sociale? Est-elle la meilleure condition de l’ordre? Est-elle la première ' nécessité d’un peuple qui possède le suffrage universel, et se flatte d’ètre souverain?

Mais plus que l’esprit d’entreprise et d’initiative, plus que la liberté dans la pensée et dans les actes, ce que nous demandions, hier encore, avec les plus vives instances, ce qui faisait l’objet

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LA. POPULATION

de nos aspirations les plus ardentes, c’était la restauration de la vie de famille. Que fait-on? On caserne nos enfants, on bat le tambour, on déploie le drapeau, on appelle le sergent instructeur. Tête droite, tête gauche ; rentrez dans les rangs, marchez au pas, au pas accéléré, au pas gymnastique; partez pour la garnison ou pour les colonies; affrontez la fièvre jaune ou les balles; allez vivre, à vingt ans, loin de la tendresse de votre mère, loin des conseils et de la direction de votre père ; formez des liaisons de hasard qui dureront six ans; apprenez, avec l’obéissance passive, l’oisiveté et les mœurs du soldat. Que deviendra, pendant cet exil, la maison déserte? Et quelles habitudes, quelles idées rapportera l'exilé, après six ans de caserne, en rentrant dans l’atelier ou dans le champ paternel? Nous souffrions cela, comme le plus grand des fléaux, en temps de guerre, puisqu’enfin il est décidé que nous ne pouvons échapper à la guerre ; nous le souffrions dans la paix en restreignant le mal le plus possible, en le restreignant et le circonscrivant chaque jour davantage, en espérant que le moment allait enfin venir où le règne de la raison remplacerait le règne du sabre. Et voilà aujourd’hui où nous en sommes 1 Et on nous promet solennellement, pour consolation suprême, que ce régime ne sera pas transitoire, et

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que nous y sommes condamnés pour jamais!

Mais, dit-on, cette caserne, ces voyages, ce caporal, sont les moindres inconvénients du régime militaire, et en les subissant vous échappez à la guerre elle-même, aux blessures, aux amputations, à la mort sanglante. Et cela même n’est pas vrai. Plus vous donnez d’armées à ceux qui disposent des armées, et plus vous leur donnez la tentation de s’en servir. Quoi! c’est en pendant une épée bien affilée au côté de son fils qu’un père le rendra moins querelleur? Cette logique semble nouvelle. On traitait d’utopistes ceux qui prêchaient le désarmement pour avoir la paix. Leur utopie, si c’en est une, nous donnait au moins sur-le-champ un bien certain. Quelle utopie vaut le mieux, celle qui remplit les ateliers ou celle qui les vide? Il semble qu’on voit renaître cette époque heureuse où les seigneurs se fortifiaient contre les manants, où les bourgeois fortifiaient leur ville contre la ville voisine, et leurs maisons dans la même ville contre la maison du voisin. La Prusse a huit cent mille hommes? Il nous en faut douze cent mille. Quand nous en aurons douze cent mille, combien s’en donnera la Prusse? Nous n’espérons pas sans doute qu’on nous laissera nous armer tout seuls. Ce serait un phénomène . inouï dans Thistoire des peuples’.

i c Une maladie nouvelle s’est répandue en Europe; elle a saisi

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Chaque jour, depuis quarante jours *, le MordteuT nous apporte la nouvelle qu’un nouveau peuple s’occupe de développer ses institutions militaires. La conséquence de ces belles lois est rarmement universel, l’armement à outrance, tous les hommes et tout l’argent livrés à ces préparatifs de guerre, destinés, nous dit-on, à empêcher la guerre. Il fera beau voir, quand nous serons tous soldats, comme nous deviendrons pacifiques! comme nous sentirons la paix du monde solidement assise, au prix de cette rançon énorme! La chimère de la paix universelle n’attendait, pour se réaliser, que cette immense levée de baïonnettes. Oui, quand on forgera des épées sur toutes les enclumes, quand on coulera des canons dans toutes les fonderies, quand tous les arsenaux regorgeront de sabres et de revolvers, de balles, de mitraille et de poudre, quand toutes les villes seront fortifiées et tous les remparts hérissés d’artillerie, quand notre seule musique sera le fifre et le tambour, quand toute notre jeunesse

nos princes, et leur fait entretenir un nombre désordonné de troupes. Elle a ses redoublements, et elle devient de plus en plus contagieuse; car sitôt qu’un État augmente ce qu’il appelle ses troupes, les autres soudain augmentent les leurs, de façon qu’on ne gagne rien par là que la ruine commune. Chaque monarque tient sur pied toutes les armées qu’il pourrait avoir si les peuples étaient en danger d’être exterminés, et on nomme paix un effort do tous contre tous. » Montesquieu, Esprit dts Lois, 1. XIllÇ'c. xvil.

* Ceci est écrit le 5 février 1867.

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portera le ceinturon et le havresac, alors nous n’aurons plus de princes ambitieux ni de ministres turbulents, nous pourrons librement réunir des congrès européens; nous prendrons de bonnes mœurs et des habitudes douces; nous ne oraindrpns plus ni commotions au dedans, ni complications au dehors, Et que deviendra l’industrie pendant ce tempsdà? Elle en sera quitte pourdiminner le nombre des broches et pour éteindre quelques hauts fourneaux. Et nos champs, qui, déjà, manquent de bras? On les laissera en jachères pour les transformer plus aisément en polygones. Et les lettres, qui ne se recrutent plus? La poésie de corps de garde en tiendra lieu, Et les arts qui s’abaissent? Nous nous consolerons, en comptant nos régiments, de voir reculer la civilisation,

Ne parlons pas des finances ; car ici nous n’aurions pas de prétexte à enthousiasme. Une armée de 400,000 hommes coûte 360 millions ; il faut 68 millions de plus pour avoir une armée de 480,000 hommes. Si ces 480,000 hommes sont tous appelés, comme c’est probable, puisqu’on demande une réserve en dehors de cet effectif, la dépense prend d’autres proportions. Cette réserve elle-même et la garde mobile qui en est le complément coûteront une somme ronde pour l’armement et l’instruction. Dieu nous préserve de prononcer le moindre chiffre ; ne fournissons

LA POPULATION

pas matière à la verve satirique des commis d’administration et des membres de l’intendance. Nous pouvons bien dire cependant que, suivant les dispositions du projet , le même décret qui doublera l’armée active doublera les dépenses. Ainsi le ministre de la guerre pourra, de sa pleine puissance et autorité ministérielle, ajouter au budget un total de 180 millions; l’empereur en pourra faire autant par décret. Si môme on va jusqu’à tripler l’armée en l’absence des chambres, à la charge de leur en référer plus tard, cela fait au bas mot 720 millions de supplément. Il est vrai que la chambre, assemblée après coup, pourrait rappeler les hommes de la mobile ; mais annulerait-elle les dépenses faites? Ainsi le nouveau projet ne peut pas nous coûter moins de 200 ou 300 millions par années ordinaires, et il peut enfler le budget des dépenses de 700 ou de 800 millions dans les années où la guerre paraîtra menaçante. Quant aux années de guerre, elles échappent naturellement aux prévisions. Ce n’est pas tout. Pour ces grandes masses et ces grands mouvements de troupes, il faudra des casernes, des voitures, des chevaux, des moyens de transport, peut-être des logements chez le bourgeois, sorte de prestation féconde en vexations et en abus. Quel amortissement on ferait avec ce demi-milliard ! Quelle

l’ouvrier de huit ans

quantité de travaux productifs ! Quelle transformation des finances et du pays! Mais non; ne rêvons pas : si le projet avorte, comme cela est dès à présent à peu près sûr, nous n’allons pas employer ce demi-milliard. Et pour quelle raison? Par la meilleure de toutes ; c’est que nous ne l’avons pas. Cette dépense colossale que le projet nous demande, nous n’avons pas le premier centime pour y suffire. Il faudrait augmenter les charges ou la dette. On n’oserait pas le faire pour des travaux d’utilité publique, mais on. le fera pour discipliner la France et l’Europe. — Si nous le faisons pas ici entrer en ligne de compte les journées de travail perdues par cette mainmise de l’Etat sur les six années de la vie où U» travail est le plus productif, c’est qu’il ne faut pan abuser des démonstrations par chiffres, surtout dans les matières où l’imagination la moins fertile trouve d’elle-même les preuves et les développements.

Les Anglais ont eu, comme nous, leur panique, et sans plus de raison que nous. Ils ont cru, il y a quelques années, à une invasion française, comme nous avons cru, il y a quelques mois, à une invasion prussienne. Mais alors qu ont-ils fait? Ils n’ont pas songé à augmenter leur armée permanente ; ils n’ont pas fait de loi pour enrégimenter de gré ou de force tous les.jeunes gens de vingt ans : ils ont créé des compagnies de volontaires. Cette sorte de milice impose au budget une charge légère ; trois livres sterling par homme et par année pour l’instruction et

l’armement * ; elle n’impose aucun sacrifice aux

1 II n’en coûterait pas tant en France. Voici les termes du rapport présenté à l’Assemblée constituante le 5 avril 1849 : « Nous admettons que chaque homme qui est inscrit sur les contrôles de la réserve, afin de pouvoir être exercé plus facilement au maniement des armes et à l'école du peloton, recevra une blouse, un képi, une paire de guêtres de toile et une paire de souliers. L’ensemble de ces effets est estimé à 20 fr. La première réunion dure

l’oüvbier de huit ans

familles, puisqu’elle n’occasionne ni déplacement ni perte de temps. Ce n’est pas une armée, c’est une réserve. On prétend que cette réserve est fort mal exercée et assez mal organisée. Cela peut être; cela même semble probable. Nous approuvons l’idée, sans nous préoccuper de la façon dont on l’applique. L’organisation militaire de la Grande-Bretagne n’est pas un modèle à suivre. Quand nous avouons hautement que nous préférons une armée de réserve à une armée permanente, c’est à condition que cette réserve puisse rendre le service qu'elle est appelée à

quarant« joun, tt en ajoutant cinq jours pour l’aller et le retour, c’est un doplaoomcnt de quarante-cinq jours. Supposant que la solde et les diverses dépenses qu’il occasionnera soient estimées & l'fï. par Jour, cola fera 45 fr. par homme, qui, joints aux 20 fr. d’efTets de première mise, donnera une dépense totale de 65 fr.

c Pour les années suivantes, les réunions n’étant que de dix jours, chaque homme donnera lieu à une dépense de 15 fr. Ainsi, pondant les sept années, son instruction aura coûté 155 fr. »

M. le conseiller d’État Friderich nous écrit de Genève, è la

date du l*'' février 1867 : f D’après une moyenne de quatre années, les jours do service {d'instruction), soit fédéral soit cantonal, atteignent le chiffre de 1,330,000, ce qui équivaut à une arniéa permanente do 3,6-10 hommes et donne par année 6 1/2 journées de service par homme de l’armée ou 1/2 journée par homme de la population totale.

c L’ensemble des dépenses militaires de la confédération et des cantons s’élève par année à 8,250,000 fr.; ce qui donne 41 fr. par homme de l’armée, on 3,40 par tête de population. \

( L’ensemble do» dépenses militaires de l’Europe s’élève à 3 milliards, soit 10 fr. 60 par tête de population; ce chiffre ne s’élèverait plus qu’à 1 milliard d’après la moyenne de la Suisse. >

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LA JOPtLATÎON

rendre, à condition qu’elle puisse protéger immédiatement et efficacement le pays en cas d’agression. Indépendamment de l’intérêt iiâtlonal , qui est manifeste , c’est l’intérêt individuel de chaque volontaire. Après le bonheur sans égal de ne pas être incorporé, il n’y efl a pas de plus grand que d’être incorporé dans une bonne troupe. Une milice incapable de manœuvrer, d’obéir et de persévérer dans l’obéissance, fûtelle animée du plus vif enthousiasme patriotique et composée d’habiles tireurs, ne peut que harceler un corps régulier et ne peut pas le vaincre. Peut-être nos maréchaux abusent-ils de cette vérité en l’exagérant. Ils prétendent qu’une réserve, pour être solide, doit être composée en totalité, ou du moins en grande majorité, d’anciens soldats, et que, pour faire un bon soldat, il faut six années de célibat et de casernement. Le rapporteur du projet de loi soumis en 1848 à l’Assemblée constituante* n’en demandait pas moins de sept. Nous nous refusons absolument à admettre cette prétention; un soldat n’est pas à ce point différent d’un citoyen ordinaire ; il ne l’est pas, il ne doit pas l’être dans un pays libre. Quo veut-on faire de lui pendant un apprentissage de sept années? Lui enseigner l’exercice? C’est

' M. de Lamorieiùre.

l’ouvrier de huit ans

l’affaire de six semaines. L’endurcir à la fatigue? Nous savons tous que la vie de garnison est moins dure et moins laborieuse que celle des ateliers. L’accoutumer à l’obéissance? Il a dans son livret le Code militaire, qui est d’une éloquence persuasive. Lui donner un autre esprit que celui de la nation? Est-ce cela? Carnot, qui s’y connaissait, disait avec raison qu’un vieux soldat est un soldat qui a fait la guerre, et non pas un beau fils qui a paradé dans les revues et fainéanté dans les casernes. « Les troupes nationales du roi de Prusse, disait-il, ne sont assemblées que six semaines par an. Nous l’imitons en tout, excepté en ce qu’il a de mieux et en ce qui convient le plus au génie de notre peuple. Sans doute les soldats anciens sont trèsprécieux ; mais un soldat ancien est celui qui a fait la guerre. Celui qui n’a fait que pirouetter sur une esplanade pendant huit ans est aussi nouveau que celui qui pirouétte depuis six semaines *. » Il semble qu’on peut opposer victorieusement à l’autorité de nos plus grands hommes de guerre la parole de Carnot et l’exemple de l’armée "îirussienne, qui ne passe que trois ans, ou deux Ans et demi sous le drapeau, et qui paraît suffisamment exercée. Nous ne parlons que de

' Mémoires iur Cart'.r.f, par son fils, t. I, p. 133.

LA POPULATION

l’infanterie et non des armes spéciales, et nous disons que l’exemple de la Prusse donne droit aux plus ignorants de soutenir qu’on se façonne vite au métier de soldat L’armée suisse est un exemple encore plus frappant. Elle n’est au fond qu’une réserve; c’est moins une armée qu’une garde nationale, mais une garde nationale bien exercée et bien organisée, qui a le double avantage de ne pas permettre à la Confédération de rêver la gloire militaire, et de garantir pleinement la sécurité des citoyens et l’inviolabilité du territoire. Sa supériorité est due en partie à ce quelle n’est pas composée de volontaires. En cas de péril, les hommes de la landwehr doivent le service comme ceux de la réserve et de l’élite, et ne peuvent refuser de marcher au premier appel de l’assemblée fédérale. Ce qui est vexatoire, odieux, insupportable dans le système des armées permanentes, devient naturel et légitime avec le système suisse des armées purement défensives. Le même homme qui peut se sentir révolté à la seule pensée de quitter ses affections et ses occu-

‘ Entre autres autorités, nous pourrions invoquer celle du général Subervie, qui disait, en 1843, à la Chambre des députés a Notre armée, dites-vous, ne serait ni exercée ni aguerrie si nous adoptions le système militaire de la Prusse. Vous croyez dono que l’armée prussienne est moins exercée, moins manœuvrière que la nôtre ? Allez assister aux grandes manœuvres militaires de Fotsdam, visitez les camps do la Silésie, et vous verrez si vous avez rien à apprendre aux troupes qui la composent. »

34 L’OüVMaR DE HÜIT ANS

pations, et dé devenir, pour six ans, l’instrument passif d’une ambition ou d’une politique qu’il réprouve, demande avec orgueil le droit de porteries armes pour la défense de son pays. Les Romains, sous la république, se présentaient avec empressement aux consuls et aux tribuns choisissant leurs soldats aii Capitole. Ils avaient même, dans leur aristocratie de propriétaires, attaché le droit de servir à la possession du sol;’ les prolétaires étaient Jaissés chez eux ou relégués dans le service de la marine L Tout changea quand Auguste inaugura le gouvernement personnel et remplaça la patrie par le prince. Lorsqu’il voulut lever des légions après la défaite de Varus, les uns se cachaient dans les ateliers d’esclaves, les autres se coupaient les deux pouces. On confisqua les biens d’un grand nombre de jeunes Romains qui ne voulaient pas répondre à l’appel ; on fut obligé à la fin d’en condamner plusieurs à mort : autrefois on avait vu des Romains punis do mort pour avoir combattu hors des rangs La Suisse , comme l’Angleterre, a ses volontaires; mais ce sont des volontaires de douze ans. Ce n’est pas exagérer que de compter au nombre des institutions militaires les plus sérieuses ce

* Polybe, VI, 19.

* Di’i Chanijements opéré» dan» Vaéiminislralion d» l'empire romain depuis Dioclétien jusqu'à Julien, par M. Naudet, t. I, p. 103.

qu'on appelle en Suisse les écoles de cadets. Nous avons eu à Berne, en 1865, un congrès des sciences sociales, où la ville nous a donné deux fêtes républicaines dont tous les invités garderont un souvenir durable : une soirée avec concert sur le sommet d’une montagne, où des fleurs et des fruits nous furent gracieusement offerts par des jeunes filles de douze à quinze ans, portant le costume national, et une revue de l’école des cadets. Les bataillons, en grand uniforme, précédés de leurs sapeurs (des sapeurs de douze ans) et de leur musique, partirent de bonne heure du ceptre de la ville ; l’artillerie, avec ses canons de campagne, fermait la marche. Trois officiers fédéraux à cheval guidaient la brillante armée, dont les compagnies et les batteries s’avançaient fièrement sous la conduite de leurs jeunes capitaines. Arrivés sur le terrain, on se sépara en deux partis, qui prirent leurs positions et entrèrent aussitôt en lutte. La petite guerre dura plusieurs heures, avec accompagnement de feux de peloton très-nourris et de décharges d’artillerie. Tous les soldats marchaient, couraient, tiraient le fusil ou le canon, se débandaient, se ralliaient avec une sûreté d’allures, une habitude de la manœuvre, un sérieux, une joie contenue qui faisaient notre admiration. Ils étaient évidêmmeut aussi bien dressés que le sont nos

l’ouvbier de huit ans

meilleures recrues après deux ou trois ans d’exercice. Cependant ce nom d’école de cadets ne doit pas nous faire illusion; toutes les écoles d’instruction militaire en Suiss.e, même celles de Thoune, destinées à former les officiers, sont des rassemblements sous la tente dont les plus longs ne durent que trente-cinq jours Grâce à ces écoles, que nos cadets et des gens plus âgés qu’eux peuvent considérer comme un temps de plaisir très-attrayant , la confédération , qui s’interdit la faculté d’avoir une armée permanente, est toujours en mesure d’opposer à l’ennemi des soldats de vingt ans, rompus à tous les détails du métier-

M. Edwin Chadwick a publié récemment à Londres un curieux mémoire sur l’utilité d’enseigner l’exercice aux enfants dans les écoles, au lieu de l’enseigner à des hommes faits qu’on arrache aux ateliers *. Les heures ainsi em-

' Loi fédérale sur l’organisation militaire de la Confédération

Suisse, du B mai 1850. « Art. 62. Les reornes ne sont incorporées dans l’élite fédérale qu’après avoir suivi une éeole d’instruction complète... La durée de l’instruction est de vingt-Luit jours au moins pour les recrues de fusiliers et de trente-cinq jours au moins pour les chasseurs. — Art. 64. L’infanterie de l’élite fédérale doit, dans la règle, être appelée chaque année à des exercices de trois jours au moins... Lorsque les exercices n’ont lieu que tous les deux ans, la durée doit en être du double. La troupe doit en outre être exercée chaque année au tir au but. »

’ On the e.zpediency of the general inlroduction of the military drill and naval exercites in the School Stages, and on olher measures as

ployées par les enfants ne coûtent rien ni à l’industrie, ni aux familles, ni aux enfants euxmêmes, pour qui c’est une récréation agréable et fortifiante. Non-seulement on évite par ce moyen d’infliger aux ateliers la perte d’un grand nombre de journées de travail, mais M. Chadwick pense ' qu’on augmente les forces du travailleur futur, et que trois enfants habitués à la gymnastique militaire donnent plus tard le travail de cinq ouvriers. La dépense est d’ailleurs minime, puisqu’il n’en coûte pas plus pour 130 enfants que pour un seul adulte. Les expériences se poursuivent en plusieurs écoles, et notamment aux portes de Londres. Nous avons eu nous-mêmes plusieurs fois l’occasion d’y assister, soit avec M. Chadwick, soit avec M. l’inspecteur Carleton Tufnel. On fait aussi aux États-Unis des tentatives analogues.

Pourquoi n’en ferions-nous pas autant? Il y avait dans les lycées, sous l’empire, une institution analogue, quoique moins développée. On voyait encore en 1836, au collège Louis-le- Grand, les râteliers d’armes où les Lycéens de 1810 déposaient leurs fusils après la parade. Leurs successeurs jetaient des regards d’envie

means of improving the RecruUment for tke Army and lhe Aavg. By Edwin Chadwick, esq., C. B., correspondant do l’Institut, l.ondon, 1866.

l’ouvriee de huit ans

sur ces glorieuses planches, car il n’y a pas de plus grande félicité, à douze ans, que dt3 jouer an soldat, et de pouvoir se prendre au sérieux. Que craint-on? De développer outre mesure la vocation militaire? Pas du tout; ce qui plaît aux enfants, ce n’est ni la caserne, ni l’obéissance passive, ni la discipline, ni les détails arides du service; c’est le mouvement, le fusil et l’uniforme. Nos jeunes Français n’aiment que cela, c’est-àdire tout ce que le collège ou l’école primaire pourraient leur donner. La France est belliqueuse, elle n’est pas militaire. Elle l’a été un moment sous le premier empire ; c’est peut-être pour cela qu’elle ne le sera jamais plus. Notre jeunesse se désespérerait si on la forçait d’entrer tout entière, en temps de paix, dans les régiments; elle n’a qu’une passion médiocre pour la garde nationale, qui se borne à fournir des factionnaires aux mairies et des escortes aux ’ enterrements; mais elle courrait se battre si la

patrie était menacée ; et même, s’il ne s’agit que de s’assembler le dimanche, de s’exercer au tir, de fréquenter la salle d’armes, d’apprendre . l’exercice à feu, elle entrera dans les volontaires avec enthousiasme.

C’est ce que prouvent les sociétés de francs-tireurs organisées dans les Vosges, à Épinal, Neufchâteau, Saint-Dié, Mirecourt, Remiremopt, et'

LA POPULATION

dont l’une, celle d’Épinal, est placée sous la présidence du prince impérial. Ce sont de véritables

compagnies de volontaires à la manière anglaise, avec uniformes, organisation hiérarchique, parades militaires. Il existe aussi dans la Moselle et dans la Meurthe des sociétés analogues, plus indépendantes dans leurs allures, aussi martiales, moins militaires, fondées d’abord pour le plaisir, recrutées parmi les chasseurs, puis ouvertes à toutes les classes de la société, luttant pour les prix partout où il y a des concours, le plus souvent avec succès, prêtes, s’il le fallait, à faire le coup de fusil avec les Prussiens, et à montrer à nos maréchaux qu’on peut avoir du cœur, des muscles d’acier et un coup d’œil infaillible, sans avoir fait vœu pour six ans de gamelle, de célibat et d’obéissance passive.

Assurément, nous ne nous faisons illusion ni sur les écoles de cadets, ni sur les francs-tireurs. Quand même nos lycéens connaîtraient tous les secrets de la charge en douze temps au sortir du collège, noua ne les prendrions pas pour des vétérans; et nous ne comparons pas avec les volontaires anglais, encore moins avec l’élite et la réserve suisses, les six cents habitués de tir qui forment tout l’effectif des francs-tireurs dans le département des Vosges, les cent cinquante francs-tireurs de Metz, la petite troupe d’Ars-

l’ouvbier de huit ans

sur-Moselle, ou même la Société de tir du département de la Meurthe, qui a pour but « l’exercice du tir à la carabine, du tir au fusil de chasse, à la balle sur des cibles fixes, et au plomb sur des cibles mobiles, le tir au pigeon en liberté, et le tir au pistolet*. » Nous pensons seulement que l’habitude de s’associer, de s’exercer, de porter un uniforme, de se livrer à des exercices corporels et surtout à celui du tir, est propre à fortifier notre jeunesse, à l’endurcir, à l’aguerrir; nous ne dédaignons pas, tant s’en faut, le tir de Vincennes; les progrès du Sport, quand ils n’ont pas le jeu pour conséquence, nous paraissent un accroissement de force pour notre pays. A plus forte raison, nous souscririons à toutes les met sures qui auraient pour objet de créer une ré-

serve sérieuse en armant plus complètement et en exerçant plus efficacement la garde nationale. Nous voudrions qu’on revînt aux dispositions de la loi du 22 mars 1831, en modifiant l’article 139 (titre VI), qui permet de mobiliser provisoirement la garde nationale par ordonnance, ert exigéant des candidats aux grades certaines conditions de service antérieur dans les rangs de l'armée active, et en prenant des mesurés sévères pour rendre les prises d’armes fréquentes

. ' Statuts dü la Sociûté de tir du département de la Meurthe,

titre I, art. 1.

LA POPULATION

et rinstruction complète. Il est contre le sens commun d’avoir une garde nationale et de n’en rien faire, d’avoir une réserve et de ne pas l’instruire, de ne faire aucun effort pour répandre dans la population l’habitude du fusil et des exercices corporels, d’attendre ènfin le péril pour faire la loi en vertu de laquelle le service effectif devient obligatoire pour les hommes de la réserve, Précisément parce que nous sentons vivement la nécessité de réduire les armées permanentes, nous appelons de nos vœux toutes les mesures qui feront de la garde nationale un inexpugnable rempart. Une telle force, incapable d’attaquer, invincible si on l’attaque, est le symbole de la paix, tandis qu’une armée permanente, symbole et incarnation de la guerre, est une menace pour le peuple même qui s’épuise et se ruine à l’entretenir.

Nous voyons bien que les maréchaux, prétendent qu’il n’y a pas d’armée effective en Prusse parce que le service n’y dure que trois ans, et qu’il n’y a pas même une réserve en Suisse parce que l’élite est, au fond, une garde nationale. On ne passe pas impunément sa vie à inspecter des troupes et à commander l’école de bataillon. Un officier se fait, à la longue, un certain idéal de perfection militaire qui ne laisserait pas subsister grand’chose de l’homme et du citoyen dans le soldat. Eh bien, puisque nos maréchaux veulent à tout prix des régiments, et qu’ils pensent que ce casernement universel est l’unique moyen de défendre le pays, voici ce que pensent de leur côté des hommes qui ne sauraient pas manier un fusil, qui n’ont jamais marqué le pas, qui n’ont pas môme aperçu l’intérieur d'une tente, qui n’ont vu les champs de bataille qu'après la bataille et

LA. POPULATION

à rëtat de cimetières, et qui ont étudié la tactique uniquement dans Y Histoire du Consulat et de l'Empire. Ils pensent que le meilleur moyen d’affaiblir la France, c’est de l’enrégimenter, et qu’il ne faut pas jouer aux soldats pendant la paix si l’on veut avoir de bons soldats pendant la guerre. La belle avance, suivant ces ignorants, ces bourgeois, ces gardes nationaux, si la ligne de bataille est droite comme une ligne géomé- ' trique, si l’exercice se fait avec précision et rapidité, et qu’il n’y ait sous tant de képis, de bulïleteries et de tuniques à une ou deux rangées de boutons, ni cœurs, ni muscles? Vous voulez rester le premier peuple militaire du monde?

faites des hommes. Vous voulez orgamser la victoire? remplissez les ateliers, veillez aux écoles. Pendant que vous ne pensez qu’à faire l’exercice et à multiplier les régiments, vous ne vous aper- , cevez pas que les contingents annuels vont en diminuant, et que les conscrits n’ont plus la taille.

Quoi! la lenteur des progrès de.la population inspire de tous cotés de justes alarmes, et on ' vient nous annoncer, comme un fortifiant, une loi dont la premier mot a pour but de diminuer les mariages? Le nümbre des mariages diminue chaque jour, sans que vous preniez la peine de » vous en mêler. Il diminue dans toute TEurope ;

44 ■ l’outrier de huit ans ’

en Suède, d’un vingt-deuxième en trente ans; en Portugal, d’un treizième en trente ans ; en Rus-sie, d’un neuvième en trente ans; en Angleterre, d’un huitième en soixante-dix ans; en Hollande, d’un sixième en trente-six ans; en France, de deux cinquièmes en quarante et un ans*. La proportion n’est-elle pas assez forte? En 1784, on comptait en France un mariage sur 108 habitants; en 1844, on n’en comptait plus qu’un sur 122; en 1851, un sur 124,73. La statistique donne pour 1862 un mariage sur 123,18 habitans. C’est une amélioration pour 1851, qui ne nous remet pas au niveau de 1844. Est-ce pour remédier à cet état de choses qu’on propose de modifier d’une si étrange façon l’article 144 du Code Napoléon, et au lieu de dire : L’homme ne peut se marier avant dix-huit ans et la femme avant quinze ans, de rédiger ainsi cet article :

« La femme avant quinze ans révolus, l’homme impropre au service avant dix-huit ans révolus, et l’homme bien conformé avant vingt-six ans révolus, ne peuvent contracter mariage? » Ce serait une belle réforme en effet, digne de notre prévoyance' et de nos mœurs, et de telles mesures nous promettent une ère toute nouvelle de prospérité et de vigueur.

* Almanach de l'économie politique pour 1857,

Sans doute on peut alléguer qu’il n’est pas tant question de se marier que d’avoir des enfants, et que ce n’est pas précisément la même chose. Ces jeunes hommes bien conformés, à qui seuls on défend le mariage de vingt à vingt-six ans*, ne mèneront pas dans leurs casernes la vie édifiante de novices qui ont fait vœu de chasteté. C’est là ce qu’on fait, mais ce n’est pas là ce qu’on veut : il y aurait trop de honte ! Cependant laissons la morale pour un moment, et ne voyons que la question de chiffres. Les unions de hasard, pour mille raisons, ne sont pas aussi fécondes que les mariages ; les enfants (jui en proviennent, abandonnés, mal soignés, mal élevés, ou meurent en bas âge®, ou donnent des hommes incapables de porter les armes. Il faudrait lire la table de mortalité des enfants : c’est une étude aride ; mais ces chiffres, quand on en pénètre le ^ sens, entrent dans 1 âme avec une éloquence

* Ou plutôt, si on en croit les bruits répandus sur lo projet de loi substitué à celui de la haute commission, do 20 à 29 ans.

^ La mortalité des enfants d’un jour à un an, pendant une période de huit années (1853-1860), est, pour la Fr.anco entière, enfants légitimes, 16,36 0/0; enfants illégitimes, 35,52 0/0. La disproportion est plus frappante dans les départements, oii règne l’industrie des nourrices; département d’Eure-et-Loir enfants légitimes, 25,95; enfants illégitimes, 95 87. C’est prespresquela totalité. En 1862, la mortalité des enfants assistés a été de 90,50 0/0 dans la Loire-Inférieuro, M. .Jules Guérin attribue en partie ces résultats désastreux à l’alimentation prématurée.

l’ouvbieb de huit ans ‘

poignante. Ils démontrent que l’humanité dégénère, en quantité et en qualité, partout oü les hommes vivent en troupe, au lieu de vivre en famille*. — Les hommes ne sont point faits pour être entassés en fourmilières , mais épars sur la terre qu’ils doivent cultiver. Plus ils se rassemblent, plus ils se corrompent. Les infirmités du corps ainsi que les vices de l’âme sont l’infaillible effet de ce concours trop nombreux *. — Quand la grande industrie , qui procède nécessairement par agglomération d’hommes, peut placer ses usines au milieu des champs, quand surtout elle peut permettre à ses ouvriers de donner pendant l’année une partie de leur temps aux travaux vivifiants de l’agriculture ou même du jardinage, elle n’exerce pas une influence délétère sur la race; l’air ambiant reste sain si celui des ateliers s’altère, et une aisance plus grande, due à l’élévation des salaires, fournit les moyens d’une alimentation réparatrice. Nous savons que cet isolement des grands ateliers n’est pas toujours possible, et qu’en industrie, la foule appelle la foule. Plus l’industrie fera de progrès, et plus

1 Les effets de l’agglomération sont modifiés ponr les adultes par le bénéfice résultant d'une meilleure nourriture. L’agglomération n’en est pas moins par elle-même une cause de dégénérescence.

5 J.-J. Rousseau, Emile, liv. i*'. Ed. Mnsset-Patliay, t. III, p. 56.

LA rOPULATION

on verra les liants fourneaux se rapprocher les uns des autres et mêler dans les airs les flots noirs de leur fumée. Cette concentration croissante de tant d’hommes sur les mêmes points atteint la race au coeur. Mais enfin, l’industrie a sa raison d’être ; elle est un grand instrument de civilisation et de progrès ; le mal quelle fait est plus que compensé; il est loin d’être irrémédiable; les associations sont à l’œuvre de toutes parts pour rétablir la vie de famille, pour arracher la femme aux ateliers, et l’homme à l’ordinaire et au garni. C’est pendant qu’on y met tant de cœur, et qu’on commence à peine à concevoir quelque espérance, que vous venez nous proposer des agglomérations bien autrement dangereuses, des agglomérations de jeunes gens oisifs! Vous les exercez à la marche et au fusil trois heures par jour, vous les réunissez par gamelles et par chambrées, et vous les lâchez le reste du temps dans les faubourgs des villes; c’est ce que vous appelez les discipliner!

Nous parlions des unions de hasard, qui donnent peu d’enfants , le mariage lui-même devient de plus en plus infécond. On comptait en France, de 1829 h 1833, quatre naissances par mariage; do 1834 à 1838, il n’y en avait plus que 3,8 ; de 1839 à 1843, 3,4; en 1834, 3,36; en 1856, seulement 3,21 ; pour la période de douze années

comprise entre 1851 et 1852, 3,06. Est-ce prudence? Est-ce impuissance? Très-probablement l’une et l’autre. On ne veut pas faire des malheureux; ou plutôt, car cette prudence homicide n’est guère à l’usage des meurt-de-faim, on ne veut pas se charger d’enfants; on veut diviser la fortune en deux, avec l’espoir que chaque enfant doublera sa part et que la famille gardera son rang. Les familles pourront garder leur rang, en effet, avec ces calculs égoïstes; mais la France ne gardera pas le sien. La diminution du nombre des mariages au profit de la débauche, l’infécondité des mariages, la mortalité excessive qui pèse sur les enfants assistés, sont des sujets de méditation aussi sérieux qu’une guerre, car c’est, en effet, la guerre à l’intérieur avec toutes ses conséquences de dépopulation et d’appauvrissement. Il est certain que les progrès de l’hygiène, agissant en sens inverse des causes que nous venons de signaler, laissent constater d’année en année un faible accroissement de population. Mais puisqu’il s’agit de la force relative des peuples, la ^question est de savoir si la population âugmente chez nous dans la môme proportion que chez nos .voisins. C’est cela seul qui importe; et, malheureusement, il est impossible de se faire à cet égard aucune illusion. De 1801 à 1851, la populart^on a passé en Angleterre de 8,331,434 à

LA POPULATION

16,910,947, c’est-à-dire qu’elle a plus que doublé; en France, dans la même période, nous avons passé de 27,349,003 à 35,783,170. Pour marcher d’un pas égal à celui de nos voisins, nous aurions dû, en 1851, avoir plus de 54 millions d’habitants.

La disproportion suit d’année en année une marche assez régulière, ce qui n’est pas fait pour nous tranquilliser. Nous avons même eu en France deux années, 1854 et 1855, où le nombre des décès a dépassé celui des naissances, savoir : de 69,318 en 1854 et de 37,274 en 1855. Il est vrai que ce sont deux années particulièrement calamiteuses. Le dernier recensement donne une augmentation de 680,933 habitants pour la période quinquennale de 1861 à 1866. Le ministre de l’intérieur veut bien s’en féliciter dans son rapport à l’empereur. C’est pourtant un faible accroissement, et qui devient un juste sujet d’inquiétude, quand on le compare aux progrès de nos rivaux. C’est un fait établi que, l’Angleterre ayant doublé sa population en cinquante ans, toutes choses restant en l’état, nous n’arriverons à doubler la nôtre qu’en cent vingt -deux ans. Voilà comment nous marchons L

• c Chez nos voisins, les recensements signalent un mouvement de progression continue et rapide dans la population; celte progression est d’une lenteur effiayante sur notre territoire, et nous

l’ouvrier de huit ans

Prenons maintenant les guerres les plus meurtrières : est-ce qu’elles dévorent plus d’hommes que ne nous en coûtent chaque année ces causes si diverses et pourtant si connexes : la diminution du nombre des mariages, leur infécondité, la mortalité des enfants, leur mauvaise constitution due à la mauvaise éducation? Pourquoi donc se préoccuper exclusivement des catastrophes habilement préparées par de grands ministres et rapidement produites par de savants généraux sous le nom de batailles réglées, et oublier les ravages exercés dans nos rangs par la mauvaise administration, les mauvaises lois, les mauvaises mœurs? Vous aurez beau, par vos nouvelles lois, prendre tous nos enfants : vous ne prendrez que ce que nous avons, et le jour viendra où nos voisins feront leurs levées dans une masse d’hommes plus épaisse.

Il semble que ces réflexions sont d’une justesse évidente, et qu’elles doivent nous exciter ù songer avant tout aux moyens d'accélérer l’accroissement de la population ; car si la popula-

sommes menacés de descendre, dans un prochain avenir, du rang que nous occupons. Les exigences du recrutement de l’armée et du clergé, la propagation rapide des communautés religieuses et les froids calculs qu’inspirent l’égoïsme, la vanité, la passion désordonnée du luxe et du bien-être sont de redoutables entraves au développement de la population française... » Discours de M. Boudet à l’Académie, de médecine, 16 octobre 1866.

LA POPULATION

tion diminue, l’armée diminue, c’est une conséquence nécessaire. Cela ne fait pas l’affaire de nos recruteurs qui voudraient entrer en ligne la campagne prochaine, et qui nous entendent parler de mariages à conclure et d’enfants à élever. Qu’ils songent bien, cependant, qu’ils n’auront leur armée de 1,200,000 hommes complète que six ans après le vote de la loi, et que même pendant cette période, le mal que nous signalons progressera toujours. On croirait que ces grands généraux oublient un des éléments essentiels de la tactique militaire; ils oublient la réserve. Ils ne voient pas la population derrière l’armée.

On a préconisé pendant quelque temps, en France, un système injustement peut-être attribué à Malthus, qui, comme plus d’un chef d’école, n’était pas de l’avis de ses disciples. Ce système consiste à soutenir que la prospérité d’un peuple ne résulte pas de la densité de sa population, mais de l’exacte proportion de sa population avec sa richesse. Il a du bon dans ces termes ; on en a conclu, bien à tort, que les hommes seraient plus riches et plus heureux s’ils étaient plus clair-semés. La vérité est que, dans un pays suffisamment fertile, le travail d’un homme, bien dirigé, nourrit plusieurs hommes ; qu’il faut d’abord faire rendre à la terre et à l’industrie, par

L’OUVTtllîR DE HülT ANS

le travail, tout ce quelles peuvent donner; et que l’abondance et la qualité du travail sont des générateurs de richesse bien autrement puissants que la quantité et l’excellence des matières premières, La France, pour ne parler que d’elle, a reçu tout ce que la nature peut donner ; il s’en faut du tout au tout quelle en tire, par le travail, tout le parti possible. Non-seulement elle manque, sur beaucoup de points, de méthode et d’outillage, mais elle manque de bras presque partout, et principalement dans l’agriculture. Elle n’a que faire des Malthusiens qui, au lieu de a guérir, aggravent son mal ; et de ces Malthusiens d’une autre espèce qui, ne pouvant empêcher les hommes de naître, commencent par les rendre inutiles dans des casernes, jusqu’à ce qu’ils puissent les détruire par coupes réglées dans des champs de bataille. Elle a autre chose à faire, dans la disette d’hommes dont elle gémit, que de se laisser prendre chaque année sa jeunesse dans sa fleur.

Elle sait que le sacrifice qu’on lui demande n’est pas de six ans seulement, et qu’on lui prend un ouvrier pour lui rendre au bout de six ans un garde champêtre *. S’il lui faut des défenseurs,

• Il est incontestable que le soldat, après six ou sept ans de service, désire rester dans les villes. S’il retourne à la campagne, il est rare qu’il se fasse agriculteur. Ainsi l’armée fait doublement

LA. POPULATION 63

et il lui on faut, elle s’en fera en augmentant sa population et non pas en la décimant ^

S’arrêter, c’est reculer. Il est facile de le prouver par la raison politique, car ceux qui s'arrêtent s’arrêtent seuls, et par la raison philosophique, car l’homme est intelligent et libre. Non-seulement, si nous étions sages, nous augmenterions notre population intérieure, mais une fois le sol peuplé, nous essaimerions pour donner dans toute l’étendue du monde un véhicule aux idées et à la puissance françaises. N’ayons pas ces visées de force lointaine pour le moment.

tort à l’agriculture, en lui enlevant les jeunes gens de vingt à vingt-six ans, et en augmentant la dépopulation des campagnes au profit dos villes. Les cultivateurs no sont pas seuls iv le remarquer. Voici le témoignage d’un général ; « Le soldat sous les drapeaux, dit Lamoricière, dans son rapport à la Constituante, est mieujf nourri, mieux logé et mieux vêtu que l’ouvrier de nos campagnes, et souvent que celui de nos villes; il vit dans cette activité oisive et improductive de la caserne ; ses bras et son corps ne sont plus comme autrefois habitués à un travail professionnel ; il a désappris l’état qui le faisait vivre; il a perdu sejit années de pratkjue et d’expérience. Enfin, il arrive à vingt-sept ans sans avoir aucune avance ; s’il est né aux champs, il a contracté l’habitude du séjour des villes et a presque toujours le désir do s’y fixer. »

' « On a calculé que, sur un appel de 80,000 hommes, il y en a 36,000 provenant des travaux de la terre, dont le quart seulement reviennent ii leur profession antérieure; il y a donc ainsi chaque année au moins 25,000 hommes enlevés aux travaux des champs; il y aurait donc, chance, d’après la législation nouvelle, pour que j ce chiffre, déjà eflrayant, fût doublé, ou du juoius notablement augmenté, t Discours prononcé par M. de Larcy, président de la section d’ Agriculture, au Congrès scientifique de France, le 22 décembre 1866.

54 l’ouvhier de huit ans

Ne songeons ni au Canada étouffé par les États- Unis et les colonies anglaises, ni à Pondichéry, imperceptible auprès de Calcutta, ni à l’Océanie où nous sommes ignorés. Pensons à la France continentale dont il faut avant tout remplir les vides. Il nous reste encore des déserts dans l’ancienne Gaule; de vastes plaines incultes où Cadmus pourrait semer les dents du dragon.

Celui qui ajouterait un million au chiffre de notre population ferait bien plus pour la prospérité et la prépondérance du paj^s que celui qui, au prix du sang, nous donnerait un territoire de quelques lieues. Qu’est-ce qu’une terre sans hommes? Ce qu’est une caisse vide dans un convoi de chemin de fer ; du bois mort.

Nous avons peu de population ; nous en avons de moins en moins, par comparaison, et, pour comble, ce peu que nous avons s’affaiblit. Ce n’est pas tout que d’avoir peu de conscrits à discipliner; vous êtes menacés, si vous ne prenez des mesures énergiques, d’avoir dans quelques années des conscrits rabougris et souffreteux. Le fusil à aiguille est une belle arme, encore faut-il qu’on puisse le porter.

C’est un jouet pour nos braves troupiers que le fusil de munition. Ils le portent comme une plume ; ils le manient, ils le chargent, ils l’arment avec une aisance incomparable ; ils ne sen-

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tent le poids ni du sac, ni du pieu, ni de la marmite. Faut-il naviguer pour la première fois? Ils débarquent tout frais au Japon, à la Cochinchine, au Mexique. Faut-il faire trois cents lieues de chemins de fer, et une trentaine de lieues à pied par étapes pour se reposer? Ils sont aussi joyeux et aussi alertes à l’arrivée qu’au départ. Sonnet-on la charge avant d’avoir mangé ou dormi? Ils vont au feu comme à une fête, et culbutent l’ennemi avant d’ayoir seulement pensé au danger. Ce sont les premiers soldats du monde, nonseulement de leur avis, mais du nôtre, et de l’avis môme des autres peuples. Cela n’empêche pas qu’ils n’ont plus à présent que 1 mètre 560 millim., minimum fixé par le décret du 13 avril 1860, tandis qu’ils avaient, en 1818, 1 mètre 576 millim. en 1803, 1 mètre 598 millim.; en 1701, sous Louis XIV, 1 mètre 624 millim. *. Ce sont de grands héros et de petits hommes, et de plus en plus petits.

Pendant que l’administration de la guerre diminue ses exigences sous le rapport de la taille, l’Académie de médecine se livre sur le même sujet à une enquête non encore terminée, mais qui semble établir une amélioration dans la stature

* Loi du 10 mars 1818.

’ Ordonnance du 26 janvier 1701. Consultez les comptes rendus officiels de recrutement jusqu’à 1860.

56 l’ouvrier de huit ans

et dans la santé des générations nouvelles*. Il est certain que les résolutions de l’administration et les constatations de l’Académie ne sont pas contradictoires. C’était affaire au premier roi de Prusse de ne vouloir que des régiments de géants. Un petit soldat peut être un excellent soldat. Il fallait d’ailleurs songer à l’inégalité de la taille dans les différents départements, inégalité qui devenait la source d’une injustice soufferte par les localités peuplées de beaux hommes. M. le docteur Boudin prétend que sur 10,000 jeunes gens âgés de 20 ans , on en trouve 904 en Normandie ayant une taille de 1 mètre 73, tandis que la Bretagne n’en fournit que 444. Et il ajoute qu'en revanche 1,000 Bretons produisent 705 hommes aptes au service, alors que 1,000 Normands n’en fournissent que 643 *.

Admettons ces explications; admettons même, avec M. le docteur Boudin et M. Pidoux, l’ao-

' Les exemptions du service militaire donnent les riîsiiltats suivants :

EXEMPTAS

pour defaut de taille.

EXEMPTÉS pour infirmitéB.

De 1831 à 1835,

De 1836 à 1840,

De 1841 à 1845,

De 1846 à 1850,

De 1851 à 1855,

De 1856 à 1860,

* Lettre lue îi l’Ac. de Médecine par M. Réclard, 22 janvier 1867.

LA POPULATION 57

croisseraent constant de la taille et la diminution continue des infirmités dans la population recrutable. M. Boudin lui -même ne présente pas comme très-favorable une situation qui, dans un pays favorisé comme la Normandie, oblige à exclure de l’armée, comme impropres au service, plus du quart des jeunes gens appelés au tirage. Un écrivain dont on ne contestera ni la modération, ni la prudence, ni la science, M. André Cochut, déroulait, il y a quelques jours, dans la Revue des Leux Mondes, ce triste tableau :

“ Figurons-nous que nous sommes convoqués à une fête nationale, comme celles de l’ancienne Grèce : c’est la fête de la jeunesse française. Le bel âge dans sa fleur, la patrie en son printemps, comme on disait à Athènes, va s'épanouir sous nos yeux. Tous les jeunes garçons qui viennent d’accomplir leur vingtième année et qu’on va saluer du nom d’homme sont là réunis, au nombre de 325,000, et le défilé commence. Voici d’abord comme avant-garde ceux qui n’ont pas atteint la taille militaire; on en compte 18,106 dont la stature est inférieure à 1 mètre 560 millimètres, soit 4 pieds 10 pouces, la taille des tambours d’autrefois. Le second groupe, où l’on a placé les faibles de constitution, les rachitiques, les poitrinaires, est à lui seul presque une armée, car il comprend 30,524 unités chétives. Suivent les

l’ouvbier de huit ans

écloppés et les mutilés de naissance ou par accidents, auxquels on a mêlé ceux qui sont tourmentés par des varices, des douleurs rhumatismales, des hernies, trois catégories formant ensemble 15,988 jeunes hommes. Les bossus, les pieds-bots et les pieds-plats font bande à part, et ils sont 9,100. Ceux qui sont affligés dans l’un de leurs sens, la vue, l’ouïe, l’odorat, sont au nombre de 6,934. Un certain bourdonnement, un étrange cliquetis de paroles annoncent les bègues, dont je compte 963, et les édentés, qui sont 4,108. Voici venir, au nombre de 5,114, une phalange ' où la débauche précoce, à ce que je crains, a dû faire des ravages. Détournons les yeux pour ne pas voir 2,529 pauvres garçons atteints des maladies de la peau. Apparaissent (triste coup d’œil!) 5,213 goitreux et scrofuleux, et, ce qui est plus triste encore, 2,158 malheureux chez qui l’altération du système nerveux produit la paralysie ou les convulsions, l’épilepsie, la folie ou le crétinisme. Laissez passer un dernier groupe de 8,236 têtes où sont confondues les infirmités diverses, les anomalies pathologiques. Dans cette revue du plus bel âge de la vie, nous avons déjà compté plus de 109,000 êtres infirmes ou difformes. On a besoin de respirer et de s’épanouir enfin à la vue de la saine et vaillante jeunesse : elle est représentée par 216,000 jeunes garçons

entrés dans leur vingt et unième année, en bon état de croissance, en possession de tous leurs membres, sains de corps et d’esprit*. »

L’auteur de cette page navrante croit luimême à une amélioration sur les années précédentes. « Comparativement aux puissances qui l’entourent, la France paraît languissante et quelque peu affaiblie ; elle est en progrès si on la compare à elle-même. » Triste consolation, qui constate notre déchéance ; faible progrès, qui relègue parmi les invalides le tiers de notre jeunesse ! Ce progrès tel quel, que nous ne voulons pas discuter, n’est ni assez ancien, ni assez rapide pour paraître stable. Il ne faut ; ;is oublier, pour le juger, que, de 1825 à 1836, nous étions en présence de générations dont la naissance remontait aux grandes guerres de l’empire. Les grandes batailles ont leur contre-coup, à vingt ans de date, dans la salle du recrutement; môme, en 1827, quoique le contingent exigé ne fût que de 60,000 hommes, on épuisa la génération sans par- • venir à le compléter. Voilà pour les comptes du passé ; les prévisions de l’avenir ont aussi leur cause d’incertitude. La population ne cesse de déserter les champs pour les usines ; ce mouvement ralentira le progrès, si même il ne l’arrête.

• lievue des Deux MonJes du l'' février 1867, p. 654 sq.

GO

l’oüveier de huit ans

L’homme fait peut supporter le séjour de l’atelier; mais les forces de l’enfant y succombent.

* Parmi ceux qui, par devoir ou pour leurs études, ont assisté aux opérations du tirage au sort dans les villes manufacturières, qui n’a été frappé de l’aspect chétif de ces jeunes gens et de leur petite taille? Cette dernière sorte de dégénérescence, en admettant qu’elle soit contes-

table ailleurs, est d’une évidence malheureuse dans les centres industriels. On dirait des écoliers échappés de la classe plutôt que des hommes faits qui demain seront des soldats. Ceux d’entre eux qu’on déclare bons pour le service le doivent au décret du 13 avril 1860. Ils font une triste mine quand ils traversent les rues dans leurs haillons sous la conduite d’un caporal. Ils ont beau mettre des rubans à leur chapeau, et se faire précéder par un violon, comme des mariés. On nous assure que la propreté, l’uniforme, et mieux que tout cela, une campagne, les auront bien vite transformés. A la bonne heure. Cela n’empècl'e ni les 109,000 réformés, ni la diminution de taille, ni la faiblesse de corps relative, ni surtout la dépopulation. N’avons-nous pas raison de dire qu’il vaudrait mieux, pour tenir tête à l’Europe, moins de soldats dans les régiments, et plus d’hommes, et d’hommes robustes, dans les ateliers ?

LA POPULATION

Le mal est constaté, et depuis longtemps. -On entasse des montagnes de statistiques toutes concordantes, et plus probantes les unes que les autres. Les médecins des pauvres, les aliénistes les inspecteura de fabrique, les officiers de re- « crutement, les maires, les académies, les sociétés industrielles ont démontré jusqu’à l’évidence que les enfants de fabrique -sont frappés dans leur développement physique et dans leur vitalité. On n’est pas moins éclairé, ni moins unanime sur les causes de cette dégénérescence de la race. Le cabaret, la rareté des mariages, l’abandon des enfants, le travail des femmes dans les fabriques, qui a pour conséquence des nourrices mercenaires; l’isolement et le vagabondage jusqu’à huit ans, l’entrée à huit ans dans les ateliers, un travail de dix ou onze heures imposé à des enfants, dont l’esprit souffre de ce régime autant que le corps, voilà les causes, ou du moins les principales causes de la diminution et de l’abâtardissement de la population française.

C’est un devoir de justice, eu même temps .

qu’un devoir d’humanité, de les combattre sans relâche. Il y a là des inégalités cruelles, qui ne tiennent ni à la nature des choses, ni à la faute des souffrants, mais aux lois, aux institutions, à

* Nous niarclious vite aussi sons ce rapport : en 1851, 44^70 aliénés; en IbSP, 60,290; en 1861, 84,214.

62 ^ * l’ouvrier de huit ans

l’incurie de ceux qui savent et de ceux qui peuvent. Pendant combien de temps a-t-on fermé les yeux sur les logements insalubres? Pendant combien de temps, quand le mouvement de réforme a commencé, a-t-il fallu décrire ces bouges infects, en étaler l’horreur et les conséquences hideuses ? L’impulsion aujourd’hui donnée n’est pourtant pas encore assez forte, l’élan n’est pas assez général, la conviction n’a pas pénétré dans tous les esprits, pas même dans tous les esprits de ceux qui souffrent. Tantæ molis erat l Nous ne voyons que dans un lointain très-reculé l’époque heureuse où tout le monde saura lire, où les cabarets ne seront plus qu’un * entrepôt comme les épiceries, où chaque ouvrier aura son chez soi. Pour l’instruction, malgré des progrès rapides, mais un peu superficiels, et qu’il ne faut ni dédaigner ni exagérer, nous ne sommes encore qu’au début de notre lutte contre la misère intellectuelle ; nous n’avons pas encore entièrement échappé aux railleries et aux insultes qu’il faut affronter au commencement d’une campagne. C’est tout autre chose pour les cabarets. On leur a fait, depuis longtemps , la guerre la plus acharnée et , faut-il le dire ? la plus sotte des guerres : des tirades d’éloquence à perte d’haleine , pour aboutir à quoi? à convaincre les gens sobres que

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les ivrognes sont des brutes. On a fait aussi, — il faut être juste, — des règlements : règlements de police pour fermer les cabarets à certaines heures et pour en exclure certaines personnes, règlements d’ateliers pour chasser les ouvriers qui se dérangent. Ce ne sont pas même là des palliatifs. Il fallait rendre le cabaret inutile; en d’autres termes, créer le comfort ailleurs qu’au cabaret. C’est hier seulement qu’on y a pensé. D’honnêtes gens, profondément dévoués, éminemment respectables, avaient cru pouvoir y parvenir par le patronage : cet anachronisme nous a ralentis longtemps; il nous gêne même aujourd’hui en s’introduisant dans nos entreprises pour les déconsidérer, et quelquefois pour les entraver*. La limitation des heures de travail, qui était une grosse question avant l’abolition des articles 414 et 416 du Code pénal, nous a fait aussi perdre du temps en tâtonnements et en essais de lois générales, tandis qu’il fallait émanciper les conventions et les associations, et laisser la liberté produire elle-même la paix. On a vu plus tôt et plus clair sur le travail'des enfants. Là on a compris de bonne heure que la société pouvait intervenir, parce qu’il s’agissait de mineurs à protéger et non pas de citoyens à entraver, et que les rè-

• Cf. .Tules Simon, Le Travail, ch. v«

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gleraents pouvaient être efficaces, parce qu’ils étaient légitimes. Malheureusement on s’est arrêté dans le bon chemin ; on a posé les principes, et on n’a osé ni les développer ni les armer. On a eu peur du bien qu’on faisait. Si la grande politique, qui devait nous rendre les arbitres de l’Europe, et qui avait bien l’air, à la fin de 18GG, d’aboutir à un abaissement et à une panique, nous faisait faire maintenant par patriotisme ce que nous n’avons pas su faire par esprit de justice et par humanité, elle aurait là un résultat dont il n’y aurait pas lieu sans doute de lui être reconnaissant, mais dont le pays à la longue se trouverait bien.

N’est-il pas étrange que notre société, qui devient de plus en plus matérialiste et positiviste, dédaigne le corps et l’éducation du corps? Elle s’occupe du corps dans deux directions : pour les plaisirs, qui le fatiguent et l’usent, et pour la médecine, qui le guérit ou essaie de le guérir quand il est fatigué. Mais ce n’est pas là de l’éducation, c’en est le contraire. Les excès et les raffinements de plaisirs ne sont que l’art de se détruire agréablement et sûrement, et la médecine, soit dit sans l’offenser, quand elle n’a pas l’hygiène pour base, est quelque chose d’analogue à la répression des délits. L’éducation, au contraire, . est essentiellement conservatrice et préserva-

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trice.^Les anciens n’étaient pas aussi imprévoyants que nous. Ils savaient que les hommes sont une richesse ; le premier souci des politiques était d’augmenter et de fortifier la population. Chez les Grecs, la gymnastique marchait de pair avec la musique. Nos voisins les Anglais sont depuis longtemps, au moins dans les classes riches, plus attentifs que nous aux soins de l’éducation matérielle, et au développement du corps par le spwt. Ils nous devancent même en ce mo- ' ment, en étendant sur les enfants du pauvre la sollicitude de la loi. Après une longue inaction, causée en partie par leur respect pour l’initiative privée, et pour les droits des autorités locales, ils se sont mis à encourager et à susciter des écoles, et nous ont devancés du premier coup dans la voie des sacrifices pécuniaires. C’est surtout pour ce qui concerne le travail des enfants dans les manufactures qu’ils pourraient nous servir de modèles. Ils ont, littéralement tranché dans le vif. Les enfants ne font plus qu’une demijournée; les industriels ne s’en plaignent pas ; ils payent un peu plus cher, mais ils obtiennent un meilleur travail ; les familles qui ont besoin de faire travailler leurs enfants de bonne heure touchent l’ancien salaire, et n’ont plus la douleur t de voir les enfants souffrir et dépérir. La demijournée qui reste libre peut être consacrée à

66 l’oüvrier de huit ans

l’école et à la gymnastique, au grand profit intellectuel et physique de la jeune population des ateliers ; ceux mêmes qui passent leur temps à courir se portent mieux qu’ autrefois, parce que l’enfance a besoin d’air et de mouvement.

Ce sera un jour un grand accroissement de force pour l’armée anglaise, qui se recrutera parmi des hommes plus vigoureux. Nos voisins auront rencontré cet avantage en en cherchant un autre. Ils ont obéi surtout, quand ils ont fait leur loi, à une pensée de justice et d’humanité, et s’ils y ont mêlé des considérations patriotiques, c’est qu’ils savent que le nombre et la vigueur des bras est un élément considérable de la force industrielle d’un pays. Il ne faut pas croire qu’on diminue cette force en se privant quelques heures par jour du travail des enfants.

Tout au contraire ; on a immédiatement un meilleur travail, et au bout de quelques années, des ouvriers plus nombreux et mieux constitués. La Prusse l’a compris comme l’Angleterre, puisqu’elle n’ouvre l’entrée des ateliers qu’aux enfants de neuf ans. Se hâter d’employer les enfants, au risque de les exténuer et d’affaiblir la race, c’est commettre la même faute que les imprévoyants auteurs du projet d’armement universel, qui, pour avoir aujourd’hui plus de régi- ' ments qu’ils ne nous en faut, s’exposent à voir

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diminuer d’année en année la population et l’aptitude militaire des classes. Les peuples ont la vie longue, et il ne faut pas que les hommes qui se donnent la mission de les conduire ressemblent à ces usufruitiers avides qui, dans leur empressement de jouir, épuisent la richesse du sol, et ne laissent à leurs successeurs que des déserts et des ruines.

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