CHAPITRE II
Que la condition des mhres dans l’industrie est une rnvse de souffrance pour les enfants et de dégénérescence pour la population.
La présence des femmes dans leur maison est si nécessaire au bonheur des femmes, à l’éducation des enfants, et aux bonnes moeurs, qu’on regarde unanimement comme un malheur public l’obligation où sont la plupart des femmes pauvres d’engager leur temps au dehors pour gagner un salaire. Quelques moralistes proposent de leur interdire l’entrée des usines, et certains économistes prétendent que le travail qu’elles font chez leurs maîtres ne saurait compenser, même comme valeur matérielle, celui qu’elles ne font pas dans leur intérieur.
C’est, au physique et au moral, une question de vie ou de mort pour l’enfant. Il faut donc commencer l’histoire de l’ouvrier de huit ans par l’histoire de sa mère.
Domum mansit; lamm fecW^. Cette humble
* ■ £lle resta chez elle, et iilu de la laine. •
l’ouvriicb de huit ans
épitaphe est l’épitaphe, d’une patricienne. Heureuse la femme du peuple, si elle pouvait rester à la maison ! Heureux l’ouvrier de huit ans, s’il commençait par être protégé et par être aimé ! - Assurément les femmes qui remplissent toutes leurs obligations, à quelque rang de la société qu’elles soient placées, ont assez de travail à faire pour employer toutes leurs forces. Une éducation bien faite, une maison bien dirigée ne sont pas de petites besognes. On a beau être assez riche pour avoir, au-dessous de soi, des professeurs, des gouvernantes, des intendants, des femmes de charge ; il y a toujours à surveiller, à contrôler, à faire par soi-même. La tâche devient plus lourde, à mesure qu’on descend dans l’échelle sociale.^ Dans beaucoup de familles, même relativement aisées, la femme est à la fois la maîtresse de la maison, et la servante de ses enfants et de son mari. Qu’il y ait seulement dans , une maison deux enfants et pas de servante, ce n’est pas là une nombreuse famille ; cependant, voici ce que la femme fait tous les jours. Elle se leve la première pour préparer le déjeuner; elle fait les provisions, la cuisine, les chambres; elle sert à table; elle lave la vaisselle, elle racommode le lin^e, elle le blanchit. S’il y a un jeune enfant, elle le garde dans les bras ou à côté d’elle • toute la journée, elle lui apprend à lire. Souvênt
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elle tient les comptes de la famille, garde le pauvre trésor. Vienne une maladie, elle sera la seule garde-malade. C’est plus d’ouvrage que n’en font les servantes les plus occupées. Qui ne voit qu’en oubliant même tout ce que la mère et l’épouse donne autour. d’elle de bonheur, le travail industriel dont elle se charge est un bénéfice matériel énorme, un bénéfice appréciable en argent? Qui ferait mieux, qui ferait autant qu’elle?
Il faudrait nourrir, entretenir, et payer chèrement une domestique et une ouvrière, qui ne prendraient pas de la même façon les intérêts de la famille, qui travailleraient moitié moins, qui exigeraient des temps de repos. Nous ne plaignons pas cependant la mère de famille qui supporte cette lourde tâche, parce qu’elle s’y plaît, elle y -*
est heureuse. Chaque service qu’elle rend est un bonheur pour elle. Elle a plus de force qu’une mercenaire, parce qu’elle travaille avec tout son cœur. Elle se dévoue sans le savoir, parce qu’elle aime le bonheur de ceux qui l’entourent plus que le sien. Dans des discussions assez récentes où les hommes s’opposaient à l’introduction des femmes dans les ateliers, en disant qu’elle amènerait l’abaissement des salaires, on leur reprochait leur peu de fraternité : n’ont-elles pas les mêmes droits, les mêmes besoins? Ils répondaient : « Nous voulons travailler pour elles ! »
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Le sentiment était juste et honorable- remarquons pourtant que les femmes aussi, même en restant à la maison, travaillaient pour eux sans relâche. Quand l’homme a passé la journée à l’atelier, et qu’il trouve le soir la maison bien tenue, les enfants dispos, le repas prêt, de bons exemples, de la bonne humeur, de l’économie, U ne faut pas qu’il dise trop : Je travaille pour ma femme. II ferait mieux de dire : Nous travaillons l’un pour l’autre, et nous travaillons tous les deux, également selon nos forces, pour notre jeune famille. Ce qui est bien, ce que l’on doit souhaiter par dessus tout, c’est, en effet, que le mari gagne seul le salaire, parce que c’est l’offlce de l’homme ; et que la femme soit chargée d’élever les enfants, de tenir la maison et de veiller à la dépense, parce que c’est l’office des femmes. Voilà la pure et simple vérité, la bonne et utile organisation ; celle qui fonde l’égalité de droits et de devoirs entre l’homme et la femme, qui ne demande à chacun deux que ce qu'il est naturel de lui demander, et qui fait contribuer le travail de chacun au bonheur de tous les deux.
Quand la mère de famille, au lieu de se consacrer uniquement au service de ceux qu’elle aime, se charge d’un travail mercenaire, c’est pour une de ces deux raisons : ou parce qu’elle gagne plus comme ouvrière que comme ménagère,
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ce qui n’est pas assez rare; ou parce que, dans une nécessité pressante, elle s’impose et imposa aux siens la privation du bien-être qui résulterait, pour la communauté, de son travail de ménagère, pour contribuer, par son salaire, à l’ao quisition du nécessaire le plus indispensable. La transformation d’une ménagère en ouvrière est donc toujours la conséquence d’une situation gênée et malheureuse. Or, cette gêne se rencontre très-souvent dans les ménages d’ouvriers. Nous le montrerons par quelques chiffres.
Nous pourrions prendre un certain nombre de budgets dans des industries et des localités diverses, et en conclure une moyenne; mais en pareille matière il est difficile que la statistique soit assez précise et embrasse des observations assea nombreuses pour donner une base solide d’appréciation. Il est plus simple d’emprunter les chiffres aux ouvriers eux-mêmes, qui ont plus d’occasions de comparer et de généraliser, et voient les choses de plus près. D’après une brochure publiée en 1864 parles délégués de l’industrie des cuirs à l’exposition de Londres, voici quel serait à Paris le budget des dépenses pour une famille d’ouvriers composée de 4 personnes :
loyer, 250 fr. ; entretien (pour quatre personnes), 250 fr. ; chauffage et éclairage, ensemble 50 fr. ; blanchissage, 50 fr.; total, pour les frais géné-
l’ooveibr db huit ans
raux, 600 fr. Assurément toutes ces appréciations sont très>modestes. On trouve difficilement deux petites chambres pour 250 fr. par an ; c’est bien peu que 250 fr. pour renouveler et entretenir le vêtement de 4 personnes; car il y a en grand nombre des métiers qui salissent les vêtements, d’autres qui usent beaucoup de chaussure. Les ouvriers sont souvent obligés de se loger trèsloin de leurs travaux, et de faire matin et soir de très-longues courses entre leur maison' et leur atelier. C’est bien peu aussi que 50 fr. pour le chauffage et l’éclairage. Si la femme reste à la maison, il faut de la lumière à quatre heures du soir pendant quatre mois de l’année. Enfin le blanchissage de quatre personnes à 50 fr. par an, 12 fr. 50 par personne, permet à peine les soins les plus élémentaires de la propreté. Le blanchissage d’une chemise non empesée coûte 15 c., une serviette 5 c., une paire de bas 10 c., un mouchoir 5 c. On arrive vite à 1 fr. 05 par mois avec de tels prix, même pour les hommes. Le jupon le plus simple coûte 30 c. de blanchissage, et il y a en outre les bonnets, les ccls, les manches. Enfin une paire de draps de lit coùto 50 c. On voit combien de privations le ménage s’imposera pour suffire aux frais généraux avec 600 fr. Les ouvriers qui ont dressé ce budget n’ont pas compté les mois d’école, parce qu’à Paris
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rinstruction primaire est entièrement et absolument gratuite pour tout le monde. Mais si l’on veut mettre le fils à l’école Turgot ou la fille à l’école professionnelle, c’est une dépense de 100 ou 150 fr. par an. Souvent aussi il faut payer pour l’apprentissage. Même pour l’école primaire , quoiqu’elle soit gratuite, il faut quelques livres, du papier, des plumes, de l’encre. Enfin nous ne trouvons rien, dans ce budget, pour la maladie. Le plus sûr, sans comparaison, serait d’entrer dans une société de secours mutuels. Cela coûte 30 ou 35 fr. par an, pour le père et la mère : 18 fr. pour le père, 12 ou 15 fr. pour la mère. Concluons que les ouvriers se sont trompés, que les 600 fr. ne suffisent pas ; en tout cas, c’est le budget d’un ménage nécessiteux. Voyons maintenant la nourriture. Les mêmes délégués l’estiment à 3 fr. par jour, soit 75 c. par jour et par personne ; en voici le détail, aux prix actuels de Paris : pain de quatre livres, 70 c., deux livres de ragoût, 1 fr. 40, pommes de terre, 40 c., beurre, 25 c., charbon, 25 c. Total, 3fr. Cela ne constitue pas un ordinaire bien somptueux. Ils n’ont compté ni fruit, ni fromage, ni vin. Ce dernier point est à considérer, surtout si le mari exerce une profession fatigante. En outre, ils ont supposé, en indiquant les prix, que le ménage payait comptant; s’il achète à crédit, ce qui ar-
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rive le plus souvent, il paye tout plus cher. 3 fr. par jour font par-an 1,100 fr. Nous avons donc un budget des dépenses évalué à 1,700 fr., même pour vivre dans la gêne. Quant au budget des recettes, il est bien plus difficile à établir.
L’enquête publiée en 1859 par la chambré de commerce de Paris évaluait le salaire des ouvriers parisiens à 4 fr. 41 c. par jour en moyenne. Mais il n’y a rien de plus trompeur qu’une moyenne, surtout quand il s’agit d’nne ville comme Paris, qui, en 1860, ne comptait pas moins de 101 ,171 établissements, occupant plus d’un demi-million d’ouvriers, hommes et femmes. Toutes les industries se sont pour ainsi dire donné rendez-vous à Paris. La chambre de commerce les divise en dix groupes, et elle partage le dixième groupe, qu’elle appelle groupe des industries diverses, en six chapitres, dont un seul, celui des peaux et cuirs, fait pour près de 101 millions d’affaires par an. Ces differents groupes présentent une échelle de salaires, qui va, pour les hommes, do 1 fr. à 20 fr. par jour. Enfin, pour dernière difficulté, la morte-saison, qui est de 5 p. 100 seulement dans le groupe de l’alimentation, s’élève à 67 p. 100 dans le groupe du bâtiment. La chambre de commerce a donc sagement fait de renoncer, en 1864, à donner une moyenne générale ; elle a procédé par classifications. Tous les
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salaires sont venus se concentrer eîi 32 classes,
' réunies elles-mêraes en trois sections. La première section, qui comprend les journaliers et hommes de corvée, contient 64,080 ouvriers dont les journées varient de 1 à 3 fr. ; laseconde^ qui groupe les salaires de 3 à 6 fr., comprend les ouvriers et hommes de métier proprement dits, au nombre de 211,621 hommes, ce qui est de beaucoup le plus gros bataillon; enfin la troisième section renferme 15,058 artistes, ouvriers d’élite ou contre‘maîtres, qui touchent de 6 fr. 50 à 20 fr. par jour. Pour apprécier les recettes annuelles des ouvriers dans chacune de ces trois sections ou de ces trente-deux classes, il faudrait savoir combien on doit compter de jours de travail par année, et cela est très- variable, à cause de la diversité des chômages. Nous commencerons par retrancher 52 jours pour les dimanches. Si nous en retranchons 52 autres pour les mortessaisons, le temps perdu, les changements d’atelier ou les simples changements d’ouvrage, .les amendes de malfaçon et les maladies, nous sommes convaincu que nous n’exagérons pas. Il resterait, à ce compte, 261 jours utiles dans l'année. Comptons-en 280 pour contenter ceux qui voient tout en beau et qiii ne peuvent se résoudre à croire qu’il y ait des misérables. Certes, nous voilà au delà de la vérité ; mais il n’importe :
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il vaut mieux avoir trop raison que pas assez. Le budget des dépenses d’un ménage de 4 personnes vivant pauvrement est, disions-nous, de 1,700 fr. par an à Paris; combien y a-t-il d’ouvriers à Paris qui gagnent 1,700 fr. , en travaillant 280 jours par an ? Les ouvriers mêmes qui ga- • gnent 6 fr. par jour n’arrivent qu’à un total de 1,680 fr. Passons encore sur cette différence de 20 fr., ce qui réduit à moins de 30 jours par année les pertes de temps pour maladies, mortessaisons, fêtes exceptionnelles, chômages, etc. Avec tout cela, il n’y a à Paris que 34,597 ouvriers, sur près de 300,000, qui puissent nourrir leur famille par leur salaire. 256,162 ne le peuvent pas.
Et croit-on que l’écart entre la recette et la dépense ne soit pas considérable? On va en juger. 59,929 bons ouvriers, gagnant 5 fr. par jour, ouvriers d’élite par conséquent, sont en arrière, chaque année, de 300 fr. 44,083 ouvriers touchant 4 fr. par jour sont en arrière de 580 fr. Essayez de retrancher 580 fr. sur le budget de dépenses que nous avons dressé tout à l’heure ; nous sommes déjà dans l’impossible. Cependant combien y a-t-il d’ouvriers qui n’arrivent pas à ce salaire? 102,334. Nous ne pousserons pas la démonstration plus loin. Il est surabondamment prouvé que la grande m^orité des pères de fa-
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mille (il s’agit ici des valides et des laborieux) n’arrive pas à donner du pain à une famille com- •* posée, avec eux, de la mère et de deux enfants.
Il faut donc que la femme gagne un salaire ; il faut qu’aie gagne 300 fr. par an, si le mari gagne 5 fr. par jour, et si le mari n’a que 4 fr. pour salaire journalier, il faut que la femme gagne 580 fr., et ainsi de suite. Quant aux âlles qui n’ont ni père ni frère pour les aider, le calcul est encore plus simple : il faut qu’elles gagnent en minimum ce qui peut les empêcher de mourir de faim.
Nous aurions beau faire des théories après cela et démontrer que les femmes ne doivent pas être ouvrières, qu’elles doivent se consacrer aux soins du ménage et de la famille. Oui, elles le doivent, à condition qu’elles le puissent. Si jamais on trouve le moyen d’augmenter assez le salaire des hommes pour que les femmes puissent se dispenser d’un travail ipercenaire, tout sera pour le mieux. Jusque-là, les femmes auront besoin de gagner de l’argent, et il sera du devoir des hommes de ne pas les en empêcher et même de les y aider. Loin de restreindre le nombre des industries auxquelles peuventse livrer les femmes, il serait à la fois humain et prudent de les multiplier. C’est mal raisonner que de conclure de l’utilité des femmes dans leur ménage, à la né-
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cessité de les y confiner. Cette exclusion est • injuste et cruelle. Poussée à la rigueur, elle condamnerait toutes les filles abandonnées, et Dieu sait si le nombre en est grand, à mourir de faim ; elle mettrait une mère de famille, qui voit la misère envahir la maison, dans l’impossibilité de concourir au bien-être commun. Que deviendrait une veuve, à ce compte, et une veuve chargée de petits enfants? Les grands sentiments qui portent à faux ne sont la plupart du temps que de l’hypocrisie; c’est un des mille déguisements de l’égoïsme, et des plus honteux. Ne savons-nous pas tous que, comme il y a des filles abandonnées ' qui sont orphelines de fait sans avoir perdu leur famille, il y a aussi des veuves dont les maris sont vivants? Veut-on qu’elles mendient ou qu’elles se prostituent ? Et si on ne le veut pas, il faut donc leur donner de Pouvrage. Qui a poussé dans la rue la plupart des malheureuses qui font métier et march'andise de leur corps? C’est l’oisiveté, l’oisiveté forcée, qui, pour les unes, aboutit à la faim et au désespoir ; l’oisiveté volontaire, qui exalte et pervertit l’imagination des autres. On nous parle de morale : la vraie morale n’est pas de livrer les femmes sans défense à la discrétion des hommes, sous prétexte que les hommes les respecteront et les nourriront, mais au contraire d’employer la force des
LA MèRE
lois pour commander le respect et de chercher des ressources dans une bonne organisation de l’industrie pour suppléer, quand il le faut, à la paresse, à l’indifférence ou à la trahison des hommes. Beaucoup de maris qui abandonnent leur femme y regarderaient à deux fois si oette femme, qui ne leur plaît plus, concourait par son travail personnel à l’aisance de la maison. Le travail, c’est la plus grande puissance du monde. Il fait oublier, il fait aimer. Il occupe l’âme en même temps que le corps. Il donne le sentiment de la force, de la dignité, de la sécurité. Il enseigne la morale ‘mieux que tous les préceptes et tous les livres. Il est une arme contre le sort : la refuserons-nous aux plus faibles? Refuseronsnous aux femmes une nouvelle occasion, un nouveau moyen de se dévouer? Leur refuserons-nous cette grande condition d’égalité? Plus le travail leur est difficile, plus la société devrait s’occuper
de les aider à en trouver, à y réussir. Ce n’est
pas à nous de les écraser de leur faiblesse; et* nous ne le ferions pas impunément, car cette lâcheté retomberait sur nous en ruine matérielle et morale. C’est une noble devise que celle-ci, — et c’est celle des hommes aussi bien que des femmes — : Vivre en travaillant! Et si on osait y reprendre quelque chose, on la modifierait ainsi : Vivre pour travailler ! Que seulement toutes les
l’ouvrier de huit ans
femmes travaillent , riches et pauvres, et nous
aurons de fortes générations et des mœurs aus-
tères.
Mais ce qui est vrai , ce que l’on pouvait et ce que l’on devait dire, c’est: 1° que le travail des femmes ne doit pas les éloigner de leurs maisons; 2® qu’il ne doit pas dépasser la mesure de leurs forces; 3° que le travail ne doit pas être disproportionné aux services rendus et aux besoins de l’ouvrière.
Le travail qui éloigne les femmes de la maison peut être divisé en trois classes : la domesticité, Tusine, les ateliers de la petite industrie.
Un très-grand nombre de filles et de femmes demandent leurs moyens d’existence à la domesticité. Cela est tout simple ; faire le ménage, la cuisine, soigner des enfants, tailler, coudre, réparer des vêtements, ce sont les fonctions mêmes d’une ménagère, et par conséquent les fonctions propres d’une femme, conformes à ses goûts et à ses aptitudes. Ne pouvant, faute de ressources, les faire chez elle-même, elle se loue pour les faire ailleurs. C’est, de tous les états, celui qui se prête le moins à l’observation. La nature et la quantité du travail, le séjour, la nourriture, le logement, les gages, les relations soit avec les maîtres, soit avec les autres domestiques, tout cela est si mobile et si divers que la statistique
l’ouvrier de huit ans
même en est effrayée, n’essaye pas de recensement et ose à peine essayer une classification. Autrefois une bonne domestique devenait, après de longs services, membre de la famille ; tout le monde y gagnait, elle surtout, car les femmes rie peuvent se passer d’affection. Maintenant une domestique n’est plus guère qu’une ouvrière au mois, nourrie et entretenue, qui entreprend la cuisine et le service de la maison. Un peu plus ' d’indépendance, et beaucoup moins d’amitié de part et d’autre. Cette modification tient à une autre plus générale ; elle tient à la diminution de la vie intime, à la prédominance de plus en plus manifeste du droit sui* le devoir. La revendication a pris la place de l’abnégation. Quant aux salaires de la domesticité, il y en a d’excessifs et de déplorables. Certaines domestiques sont en même temps ouvrières au pied de la lettre. Par exemple , dans plusieurs provinces, elles doivent filer un nombre déterminé de quenouilles. A Lyon, chez les maîtres tisseurs, elles sont ourdisseuses. Les femmes de chambre sont coiffeuses, tailleuses, etc. Les nourrices à domicile appartiennent aussi à la domesticité, mais d’une façon provisoire, et dans des conditions particulièrement désastreuses. Elles quittent leur famille au moment où la naissance d’un enfant les y rend plus nécessaires
LA MÈBE
que jamais. Pour aller soigner l’enfant d’une autre, elles abandonnent le leur, — dans quelles conditions et dans quelles mains? L’habitude des femmes riches de recourir à des nourrices mercenaires, habitude rendue presque nécessaire par leur manière de vivre et la débilité qui en résulte, est un des grands fléaux du monde civilisé. Elle est fatale aux deux mères et aux deux nourrissons ; meurtrière pour l’enfant abandonné quand la nourrice quitte sa maison pour entrer dans une maison étrangère, et pour les deux enfants, quand la nourrice, au lieu de se déplacer, emporte le nourrisson chez elle.
Il y a juste aujourd’hui cent ans qu’un charpentier de Blackburn, nommé Hargreaves, in venta une machine qui filait huit fils, et qui reçu le nom de Spinning- Jenny ou Jenny-la-Fileuse Jenny étqit le nom de la fille de l’inventeur. Deu: ans après, Arkwright, un barbier, inventa, d. son côté, une machine analogue, mais plus par faite, et enfin, en 1779, Samuel Crompton, réu nissant et perfectionnant les deux découverte précédentes, en forma la Mule-Jenny^ dont o se sert encore à l’heure qu’il est. Seulement 1 métier de Hargreaves ne faisait mouvoir que hui broches : aujourd’hui la Mule-Jenny , anim^ par la vapeur, arrive à en mouvoir mille, et pet encore aller au delà. Un dernier perfectionne ment, presque contemporain, a produit le métie renvideur ou Self-acting, dont tous les mouve ments sont automatiques, et qui réduit les ou
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vriers à la fonction de surveillants. Grâce à ces améliorations successives, trois ouvriers font désormais la besogne de cinq cents fileuses. La France est venue assez tard se mêler au mouvement et profiter des découvertes. Richard Lenoir et Oberkampf donnèrent l’impulsion sous l’empire. Le progrès ne fut très-marqué que sous la Restauration. En 1860, nous avions six millions de broches, et nous tenions le premier rang après l’Angleterre. Le dernier traité de commerce infiuera certainement beaucoup sur l’avenir de nos industries textiles; mais la coïncidence de la . guerre d’Amérique et du retrait des prohibitions empêche encore d’apprécier avec exactitude les résultats de cette dernière mesure. Tandis que l’industrie de la filature prenait de nouveaux accroissements, celle du tissage, qu’elle alimente, se développait dans la même proportion, de .sorte qu’ aujourd’hui presque toute l’Angleterre est transformée en une vaste usine ; que la France, la Belgique, la Suisse, l’Allemagne s’eflbrcent de la suivre, et que cette industrie, née d’hier, est déjà la plus grande affaire de l’Europe et du monde.
La première conséquence de cette révolution a été de remplacer la force humaine par une force mécanique. Aussitôt les hommes n’ont plus » été nécessaires; les femmes ont suffi pour la
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plupart des emplois. On peut dire que le métier qu’elles font dans les filatures et les tissages mécaniques n’est ni pénible ni difficile. On â gardé naturellement les hommes pour tout ce qui demande plus de force corporelle ou de présence d’esprit. Les deux sexes se sont partagé quelques métiers avantageux, que les hommes ne pouvaient dédaigner et que les femmes pouvaient remplir, et enfin un grand nombre de fonctions et d’ateliers dans les usines ont été réservés exclusivement aux femmes. Ainsi, dans une filature, les femmes sont soigneuses de carderies, retordeuses , pelotonneuses , écheveaucheuses , doubleuses, dévideuses, bobineuses, banc-brocheuses, éplucheuses et rattacheuses. Les femmes sont aussi fileuses, quand le chariot est renvideur et ne porte pas beaucoup de broches ; mais la mule-jminy est le plus souvent dirigée par des hommes, et alors il convient do donner l’emploi de rattacheurs à de jeunes garçons. Dans les tissages mécaniques de toutes sortes, cotons, laines, soies, fabriques de draps, de châles, de rubans, les femmes sont dévideuses, ourdisseuses, trameuses , liseuses , tordeuses , remetteuses, lanceuses , épinceteuses , rentrayeuses. Elles sont tisseuses, concurremment avec les hommes, dans la plupart des fabriques. En un mot, l’industrie des fils et tissus donne de l’ouvrage aux femmes
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depuis le commencement des préparations jusqu’à l’apprêt et au pliage des étoffes.
Toutes les fois que les femmes peuvent faire la besogne aussi bien et aussi vite que les hommes, on les préfère. Cela tient à la première des lois économiques, et on pourrait même dire â la première des lois métaphysiques, qui est celle-ci : la' force , dépensée doit être exactement prôpor^ tionnelle au résultat obtenu. C’est ce que Leibnitz exprimait en disant que la nature opère toujours par le moyen le plus simple. Il appelait encore cette loi le principe de la moindre action. Le principe de la moindre action, appliqué à l’espace pur, donne cet axiome métaphysique : le plus court chemin d’un point à un autre est la ligne droite. Appliqué à l’industrie, il en renferme tout le secret, car il est évident que la valeur réelle de tout produit doit être exprimée par la somme de ses qualités comparée à la somme des frais de la production. Si, par éxemple, une mine d’or est dans de telles conditions qu’une parcelle n’en peut être extraite sans coûter, en frais d’exploitation, un prix égal à sa -valeur, il est clair qu’il n’y a plus de raison quelconque pour procéder à l’extraction. La règle de l’industrie est donc de diminuer la dépense, non par la mauvaise fabrication, mais par la fabrication la plus simplifiée, c’est-à-dire la
plus économique. Cette règle est d’autant plus absolue que, toute fabrication aboutissant à la vente, la valeur réelle du produit doit être inférieure à sa valeur vénale, puisque la différence entre la valeur vénale et la valeur réelle représente tout le bénéfice du fabricant. Or la vente e.st gouvernée ou par. la loi naturelle de l’ofire et de la demande, ou par les lois dites de prohibition et de protection, qui s’efforcent de contrarier la loi naturelle, et qui n’aboutissent tout au plus qu’à la renfermer dans un champ plus étroit; car, pour échapper complètement à la concurrence, ce n’est pas aux prohibitions qu’il faudrait recourir, c’est aux tarifs. Même dans le cas de tarifs, la principale source des profits du fabricant, sinon la seule, serait encore l’économie réalisée sur les frais de la fabrication. On peut donc établir, en fait, que l’industrie réalise immédiatement toute économie dont la possibilité est démontrée.
D’autre part, tout le monde sait que les femmes se contentent d’un salaire inférieur à celu > des hommes. Cela va de soi quand elles rendent un service inférieur, par exemple s’il ne s’agi que du louage de la force. Un homme et unt femme qui louent leur force pour un temp:
donné ne louent pas la même force, et ne peuvent pas exiger le même prix. Le salaire doi
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être proportionné au service rendu ; c’est l’égalité par l’inégalité. Mais à côté de la loi de la proportionnalité du salaire au service rendu, loi qui regarde l’acheteur, il y a une autre loi non moins puissante, puisque, dans certains cas, elle doit être observée sous peine de mort, et qui ne regarde que le vendeur, c’est la proportionnalité du salaire aux besoins de celui qui rend le service. On a souvent discuté sur ces deux principes qui représentent deux grandes écoles, et qui s’expriment ainsi : à chacun suivant ses œuvres, — à chacun suivant ses besoins. Nous dirons d’abord que le second ne doit pas être entendu comme une protestation contre le premier, car alors en proportionnant les salaires aux besoins, sans tenir compte de la supériorité des .services, il consacrerait une injustice, l’inégalité par l’égalité. Il faut l’entendre comme la simple affirmation de ce fait, que chaque citoyen a droit au nécessaire. Ainsi expliqué et réduit, c’est un principe à discuter en organisation politique, mais non en organisation industrielle, car le chef d’industrie ne doit de salaire qu’à proportion des services qu’il reçoit. La loi économique de la proportionnalité des salaires aux besoins est différente de la loi écrite qu’oii voudrait introduire soit dans la politique , soit dans l’industrie par la proclamation du droit au travail. Elle n’est
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qu’une nécessité subie par le vendeur, comme la proportionnalité du salaire aux services rendus est une nécessité subie par l’acheteur. Il y a sans doute, à côté de ces deux questions économiques, une question de justice sociale, car il est juste que le salaire soit proportionnel aux services, et il est juste que le travail nourrisse l’ouvrier; mais ce n’est pas de la question de justice sociale qu’il s’agit ici, c’est du fait et de la loi naturelle. Comme l’acheteur est obligé, par la concurrence, à faire les plus grandes économies possibles, le vendeur est obligé, par la nécessité de vivre, à ne pas accepter un rabais qui mette sa recette audessous do ses besoins. Voilà la réalité toute nue, indépendamment des lois que les hommes peuvent ou doivent faire. Certes, en toute occasion nous sommes prêts à soutenir qu’on ne doit pas traiter l’homme comme une marchandise, et que tonte société a des devoirs envers ses menîbres, même inutiles. Mais si l’on ne parle que des lois naturelles qui régissent la vente et l’achat, ces lois sont que, dans le louage d’ouvrage, l’acheteur fait le plus d’économie possible, et que le vendeur* ne peut accepter un salaire inférieur à ses besoins.
Voici maintenant une troisième loij tout aussi nécessaire que les deux premières : c’ést que, quand les vendeurs se font concurrence pour
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être acceptés, ils font de leur côté tout le rabais possible, c’est-à-dire qu’ils descendent jusqu’au niveau de leurs besoins; car, en vertu de la deuxième loi, ils ne peuvent descendre au-dessous. Or les vendeurs d’ouvrage ou de travail se font toujours concurrence pour être acceptés, si ce n’est quand ils possèdent une capacité exceptionnelle, car alors ils sont demandés au lieu de s’offrir, ou quand ils se coalisent; mais la coalition n’a de chances de succès durables que quand elle a pour but de résister à la violation d’une des lois économiques. La concurrence entre travailleurs est donc inévitable, et elle a ce caractère, que, n’ayant pas le moyen d’attendre, ils font leurs rabais sur-le-champ.
De ces trois lois réunies résulte la démonstration que les femmes seront toujours employées de préférence aux hommes, toutes les fois qu’elles s’offriront pour faire le même ouvrage aussi bien et dans le même temps, comme il arrive dans la plupart des travaux des filatures et des tissages mécaniques. En effet, une femme a moins de besoins qu’un homme. Disons tout, osons dire le 'mot cruel et juste : elle mange moins ! Nous ne voulons pas dire qu’une femme supporte plus aisément qu’un homme la privation de nourriture suffisante, quoique cela môme soit vrai. Nous disons simplement, et cela
n’a pas besoin d’être prouvé, que la nourriture suffisante d’une femme coûte moins que la nourriture suffisante d’un homme.
Il y a encore ceci à considérer, dans le même sens, en ce qui concerne la France, obligée, depuis le traité de commerce, à lutter avec l’Angleterre, non pas tout à fait à armes égales, mais avec ses armes naturelles. Les éléments de la concurrence sont le capital, les machines, le combustible, la matière première , la main-d’œuvre et la vente. Le capital passe pour être plus fort en Angleterre, ce qui est, à notre sens , un préjugé : ce qui est vrai , c’est qu’il est mieux outillé qu’en France , où les lois , en matière de succession, d’association et. de crédit, sont plutôt gênantes et restrictives. Le combustible et la matière première sont plus abondants chez nos voisins et à meilleur marché , ce qui leur donne aussi la supériorité "pour les machines, qui sont ellesmêmes un produit manufacturé , dépendant des prix du fer et de la houille. Quant à la vente, le marché anglais est bien supérieur au nôtre, pour trois raisons : la supériorité de la marine, celle du corps consulaire et la clientèle acquise, ce qui est d’un grand poids en matière de commerce. Reste la main-d’œuvre, dans laquelle il nous faut non-seulement l’égalité , mais la supériorité, puisque c’est notre seul moyen de con-
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currence ; et la supériorité de la main-d’œuvre ne peut résulter que d’une de ces deux conditions : ou des ouvriers supérieurs aux mêmes prix, ou des ouvriers égaux à moindre prix. Nous ne prétendons pas qu’il nous soit absolument impossible de lutter par les autres moyens ; nous voulons croire, nous croyons le contraire. Nous pouvons certainement créer en France une batellerie, améliorer nos voies de communication de toutes sortes , réformer nos lois , réorganiser notre corps consulaire, mais au prix de quels efforts! Il faudra pour cela beaucoup d’intelligence, beaucoup de persévérance, beaucoup d’argent, de longues années de paix; et quand nous parlons de paix, ce n’est pas seulement de la paix effective, mais de la paix sûre d’elle-même; car, • en matière de travaux publics et de finances, la crainte d’une guerre prochaine a -presque les mêmes effets que la guerre : nous l’avons bien vu en 18G6. C’est donc surtout sur la main-d’œuvre que nous pouvons immédiatement et efficacement agir. Nos ingénieurs n’ont de supérieurs nulle part ; nos ouvriers d’art ont été longtemps les premiers du monde, et peuvent le redevenir si nous donnons à l’éducation spéciale une impulsion nouvelle. Quant aux ouvriers ordinaires, qui sont à peu près égaux dans tous les pays,
nous avons sur l’Angleterre l’avantage d’une
98 l’oovribr de huit ans
population beaucoup plus nombreuse, surtout ro' lativement, mais cet avantage tourne contre nos ouvriers, qu’il expose à des rabais plus durs, L’Angleterre employant plus de femmes que d’hommes dans ses manufactures, nos fabricants ne peuvent offrir que des salaires égaux ou infé* rieurs à celui des femmes anglaises, et dont par conséquent il est impossible qu’un homme se contente. Telles sont les raisons qui expliquent la présence des femmes dans les manufactures et menacent de la perpétuer.
Voyons maintenant dans quelles conditions elles s y trouvent. En général , à ne considérer que le séjour et le genre de travail, on peut dire quelles y sont heureuses. Presque partout les salles sont magnifiques, bien aérées, d’une propreté extrême, agréables à la vue, ce qui con- . tribue au bien-être plus qu’on ne l’imagine, d’une température plutôt trop élevée que trop basse» Il subsiste encore d’anciennes manufactures mal aménagées qui ne tarderont pas à disparaître» ,Ces manufactures elles-mêmes et les ateliers de battage et d’épluchage, qui sont les moins salubres, l’emportent, comme lieux d’habitation, sur la plupart des logements d’ouvriers* Quant au travail , il est presque toujours trèsdoux , notamment pour les soigneuses de carderiej qui forment un corps d’état très-nombreux.
LA MàRB
On n’exagère, pas en disant que la surveillance d'un rota-frotteur ou d'un banc à broches est une occupation moins fatigante que le travail à l’aiguille trop prolongé.
Les salaires dans les tissages et les filatures sont relativement assez élevés. Comme il s’agit ici d’une comparaison, nous ne pouvons parler du salaire gàgné par les femmes dans les manufactures sans rappeler ce qu’elles gagnent dans la petite industrie. Prenons pour types les Salaires de Paris, plus faciles à apprécier à cause de l’enquête. La grande industrie est faiblement représentée à Paris; mais l’inégalité numérique des deux groupes ne modifie pas leurs conditions respectives. Voici , en résumé, quels sont, à Paris, les salaires touchés par les femmes dans la petite industrie. L’enquête de 1864 sur les industries parisiennes, procédant pour les femmes comme pour les hommes, a groupé les ouvrières en trois sections ; la première peut être négligée parce qu’elle se compose de jeunes filles audessous de seize ans , de femmes mariées travaillant chez elles à la couture, mais sans continuité ni régularité, et d’ouvrières logées et nourries. Les salaires de ce premier groupe , qui comprend 17,303 personnes , vont de 0 fr. 50 c. à 1 fr. 25 c. par jour. La troisième section, qui ne comprend que 767 femmes , peut aussi être
100 l’oovbier de huit ans
négligée, mais pour la raison inverse. Ce sont des directrices d’atelier ou des artistes dont les émoluments varient de 4 fr. 50 c. à 7 fr., et même à 10 fr. La seconde section, qui doit seule être comptée, puisqu’elle se compose des ouvrières proprement dites et ne renferme pas moins de 88,340 femmes, touche des salaires qui oscillent entre 1 fr. 50 c. et 4 fr. Mais la moyenne se rapproche beaucoup plus de 1 fr.
50 c. que de 4 fr., comme il est aisé de le conclure des chiffres suivants :
Le salaire de 4 fr. n’est touché que par 1,264 femmes sur 88,340. Le salaire de 1 fr. 50 c. est touché par 16,720 femmes, celui de 2 fr. par 24,810, celui de 2 fr. 50 c. par 17,873. Tout compte fait, il y a 74,772 femmes dont le salaire est égal ou inférieur à 2 fr. 50 c., et seulement 13,568 dont le salaire varie de 2 fr. 75 c. à 4 fr.
Si maintenant, passant de la petite à la grande industrie, nous mettons à part, dans le nombre total des ouvrières parisiennes, celles qui travaillent dans les filatures de coton, de laine, de soie ou de bourre de soie, nous trouvons un total de 2,196 ouvrières, dont les salaires ne différent pas notablement de ceux de la petite industrie : 1 seule ouvrière reçoit par jour 3 fr. 50 c., 4 reçoivent 3 fr. 25 c., 17 reçoivent 3 fr., 713 reçoivent 2 fr., 299 reçoivent 1 fr. 75 c., 838 re-
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çoivent un salaire quotidien égal ou inférieur à 1 fr. 50 c. Il est vrai que, dans la grande industrie , les meilleurs salaires sont gagnés par les tisseuses et que Paris n’a pas de tissage mécanique. Une tisseuse active et adroite peut gagner en six jours 18 fr., et même davantage. Cependant, on peut dire d’une manière générale que la grande industrie ne donne pas aux femmes des salaires plus élevés que la petite. Le principal avantage qu’elles trouvent dans les manufactures, c’est que, le travail étant continu et régulier, le rendement du mois est meilleur, lors même que chaque heure n’est pas très-rémunérée. On ne sait pas ce que les courses, les caprices , le passage d’un travail à un autre et le temps perdu dans les antichambres coûtent aux malheureuses ouvrières qui travaillent chez elles. En manufacture, avec une bonne conduite et de l’activité, on retrouve toujours le même mois qui, par comparaison, est un assez bon mois. Enfin, beaucoup de chefs d’industrie ont chez eux un médecin, une pharmacie, des livres, une caisse d’épargnes, quelquefois même un détail d’objets de consommation à prix réduits; ils s’efforcent, par tous les moyens possibles, d’augmenter le bien-être des ouvrières, etj malgré les exceptions malheureusement subsistantes , il ne faut pas se le dissimuler, ce bien-être est réel,
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Avant de chercher à quel prix ces avantages sont achetés, il faut se demander ce qui résulte, pour le salaire des hommes , de l’introduction des femmes dans les manufactures. Il n’y a pas de question pour les emplois que les femmes seules peuvent remplir, comttie Côux des rentrayeüses ou repriseuses , ni pour ceux que les hommes dédaigneraient, comme ceux des lanceuses, épinceteuses, rattacheuses, éplucheuses. Il n’y en a pas non plus pour les emplois dans lesquels les hommes conservent la supériorité , parce qu’en ce cas, les femmes ne se présentent que comme ouvrières d’un ordre inférieur, touchant des salaires inférieurs, et ne fhisant pas une véritable concurrence. Mais il y en a une fort grande pour tous les emplois où les hommes et les femmes font également vite et également bien, que les hommes rempliraient s’ils n’étaient tenus par des femmes, tels que la surveillance des cardes, ou -que les hommes et les fem^ mes se partagent, tels que le lisage, le tissage, etc.
D’abord il est manifeste que, du moment qu’il y a substitution des femmes aux hommes, il en résulte une perturbation au moins momentanée dans la situation des hommes , car on ne trouve pas de l’ouvrage du jour au lendemain, et surtout une nouvelle sorte d’ouvrage. L’inconvénient est
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plus grave pour des fileurs et des tisseurs que pour des ouvriers d’un autre corps d’état, parce qu’il leur est assez difficile de se créer une carrière nouvelle , leurs occupations ordinaires n’ayant rien de commun avec la plupart des autres métiers. Il en est de l’introduction des femmes comme de la création d’une mécanique, qui supprime un grand nombre de bras. Cela produit, dans la nouveauté, de grandes souffrances ; mais avec le temps , les ouvriers déclassés trouvent de l’emploi , et le résultat définitif est un accroissement dè produits sans diminution de salaire. Rappelons, en passant, que c’est là le principe même du libre-échange. Le malheur ne serait définitif que dans un pays où les filatures et tissages mécaniques seraient les seules industries possibles. Alors les hommes n’auraient à prendre qu’un de ces trois partis ; ou émigrer, ou se laisser nourrir par leurs femmes, ou travailler avec elles au même prix qu’elles. S’ils prenaient ce dernier parti , il se trouverait avec le temps que le travail des femmes dans les manufactures serait gratuit. Car le ménage stipulant comme aurait fait uii ouvrier seul finirait par subir tous les rabais compatibles avec les besoins communs, c’est-à-dire que l’homme et la femme donneraient leur travail réuni pour un prix équivalent aux besoins de la famille, dernier
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rabais auquel l’homme travaillant seul pouvait consentir.
Mais, au fond, cela n’est pas sérieusement à craindre. Le monde a du travail pour tous ses ouvriers. Autrefois , avec une organisation vicieuse de la société, il arrivait fréquemment qu’une force se perdait. Maintenant, grâce à la liberté de l’industrie et à des institutions de crédit plus fécondes, partout où la force ouvrière sera disponible et vacante , on portera, pour en profiter, la force du capital. Il peut donc survenir des inconvénients passagers et cruels, mais ils ne seront que transitoires. Donc le travail des femmes peut nuire passagèrement à celui des hommes dans le même corps d’état, et ne lui nuit pas d’une façon absolue et définitive.
En fin de compte, l’introduction des femmes dans les manufactures n’a de conséquences fâcheuses qu’au point de vue de la morale. Dès qu’on entre dans cet ordre de considérations, tout ce qui, tout à l’heure, paraissait naturel, avantageux, désirable, devient au contraire un malheur public. C’est ce que nous allons essayer de montrer. Nous verrons ensuite s’il existe quelque remède.
Les ateliers oü les femmes travaillent par troupes sont mixtes ou composés exclusivement de femmes. Dans beaucoup de maisons, on se
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donne beaucoup de peine pour isoler les femmes; on peut citer comme exemple la cristallerie de Baccarat, qui emploie des hommes et des femmes pour la taille des cristaux. Les deux ateliers sont complètement distincts et sans communication possible. Escalier, porte de sortie, tout est à part. Une porte de communication, nécessaire pour les directeurs , est constamment fermée et les chefs de la maison en ont la clef dans leur poche. Ces précautions sont utiles et louables. Nous devons cependant avouer qu’il arrive souvent que des ateliers exclusivement composés de femmes ne valent pas mieux que des ateliers d’hommes, sous le rapport de la morale. Cette vie en commun, sous l’empire d’un règlement et en dehors de toutes les relations de famille, n’est pas bonne aux femmes ; elles ne sont pas faites pour cela , elles y perdent les qualités qui leur sont propres pour prendre les défauts des hommes qui, chez elles, sont bien plus repoussants. Le fait seul de tenir une femme loin de ses parents, de son mari, de ses enfants, pendant douze heures, constitue déjà un danger; elles sont nécessaires à la famille, mais la famille leur est nécessaire. S’il y a des hommes avec elles, elles s’habituent à leurs propos , à leurs manières, à leurs façons de voir; elles vont plus vite que v nous dans la voie du vice quand elles y sont en-
l’oUVHIER DS HÜIT ANS
tr^es. Si on les cloître pendant leur travail, il suffit d’une ou deux femmes sans mœurs pour perdre toutes les autres. Ateliers de femmes ou ateliers mixtes, le danger peut être inégal, il est certainement fort grand des deux parts. Quand on consulte à ce sujet les hommes d’expérience, on n’en trouve pas beaucoup qui ne soient de cet avis. Les autres ont eu le bonheur de tomber sur une population foncièrement honnête. Cela se rencontre ; il ne faudrait pas y compter. Tout ce qui n’est pas conforme aux lois de la nature est malheureux et dangereux.
C’est surtout pour les enfants que l’absence de la mère est un malheur. Il est presque superflu de le dire ; on ne l’apprend à personne ; mais le malheur est si grand que, quoique tout le monde en soit convaincu, on a le besoin, le devoir de le répéter, d’y insister, d’en fatiguer l’attention de ses lecteurs ou de ses auditeurs, de marquer une trace si profonde dans la mémoire de ceux qui peuvent influer sur le sort des ouvriers, que cette pensée les poursuive comme un remords, s’ils ne s’efforcent pas, avec une ardeur persévérante, de chercher et d’appliquer un remède. La mère, dans les derniers mois de sa grossesse, nuit déjà à son enfant en restant enfermée tout le jour. A peine est-il au monde, qu’elle est obligée de l’abandonner aux soins
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d’une autre femme, et de reprendre son travail longtemps avant d’être guérie, au risque de ce qui peut en arriver pour elle-même. L’enfant ainsi délaissé par sa mère est placé en nourrice, ou dans une crèche, s’il y en a, ou dans une garderie.
On ne saurait dire d’une façon générale quelle est la meilleure voie à. suivre, parce que tout dépend des personnes et des circonstances. Si la mère peut payer des mois de nourrice, et il faut se bien priver pour cela, surtout quand on a plusieurs enfants en bas âge, elle est obligée de prendre une nourrice au rabais. Ce qui peut alors lui arriver de plus heureux, c’est de tomber sur une honnête femme , qui partage son lait entre son propre enfant et son nourrisson. Ce lait, le plus souvent, est déjà vieux; il est insuffisant pour deux nourritures; il arrive même qu’une seule nourrice prend deux nourrissons, ce qui fait infailliblement, en la comptant, quatre affamés. Pour remplacer son sein tari, cette femme a recours au lait de vache ou de chèvre, coupé avec beaucoup d’eau, à la bouillie, aux soupes, alimentation dont la conséquence est une maladie gastro-intestinale presque toujours mortelle L Si la mère ne peut ni
1 M. Joies Guérin a déclaré, le 15 janvier 1867, h l’Âcadéni!', de médecine, qu’une cause puissante, géuérule, universelle et en
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payer une nourrice, ni se charger de son enfant, elle a recours à l’assistance publique, et le résultat est à peu près le même, avec cette différence, que les nourrices employées par ces administrations sont surveillées. Cette surveillance est faite dans beaucoup de localités, et notamment à Paris, sous l’active et intelligente direction de M. Husson, avec tout le zèle imaginable; malheureusement, les administrations, quelles que soient d’ailleurs leurs ressources, sont toujours appauvries par la quantité des pupilles qu’on leur abandonne.
Beaucoup d’ouvrières, les unes par tendresse, d’autres par nécessité, gardent leurs enfants ; une fille aînée de quatre ou cinq ans, ime aïeule infirme veille auprès du berceau, le remuent du pied, tâchent d’endormir la faim. La mère donne le sein trois ou quatre fois par jour : le matin avant le lever du soleil, aux heures de repos de l’atelier, et pendant la nuit. Travailler le jour, et la nuit ne pas dormir, ce n’est un régime suppor-
quelque façon fatale, domine la mortalité des enfants mis en nourrice, i Je dis fatale; en effet, si l’on considère que les nourrices qui se louent ou qui prennent des noilrrissons sont obligées de livrer leur propre enfant à l’alimentation artificielle ; si l’on considère, en outre, que la plupart des prétendues nourrices sur lieux prennent presque toujours deux ou trois nourrissons & la fois, on verra que les effets de l’alimentation prématurée sont, pour ainsi dire nécessaires, qu’ils sont, comme je l’ai dit, presque fatalement liés à l'industrie des nourrices. > ‘
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table ni pour la mère, ni pour l’enfant. Quand on voit quelqu’une de ces malheureuses s’échapper à l’heure du dîner et courir toute en sueur sous une porte cochère ou au coin d’une rue pour donner le sein à son nourrisson, on ne sait si on doit admirer son dévouemenl;, ou blâmer son imprudence. Si elle n’a ni mère, ni fille, ni sœur infirme pour garder le nouveau-né, elle le met dans une garderie, pour un prix, hélas! trèsmodique. Il faut voir ces garderies dans les villes où il n’y a pas de crèches ! Il y en a qui font horreur par la malpropreté, l’air fétide , l’absence de soin et d’alimentation. Il y a peu de différence entre abandonner un enfant, ou le déposer dans ces tristes refuges. Il n’était pas rare, avant ces dernières années, de trouver dans les comtés du nord de l’Angleterre des garderies où une vieille femme tenait renfermés dans un étroit espace, douze ou quinze misérables marmots, en train de mourir sous sa surveillance. Il fut même constaté que, pour rendre leur métier plus facile, les gardiennes d’enfants mêlaient de l’opium à la boisson qu’elles leurs faisaient prendre. Les apothicaires le savaient et s’y prêtaient. Cet empoisonnement collectif des nouveau-nés faisait partie des habitudes de la population.
Les crèches, à titre de correctif d’un très-grand
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mal, sont une institution de tous points excellente.' On ne saurait s’en passer dans le voisinage des fabriques qui emploient des femmes. On en compte une vingtaine à Paris, 300 ou 400 dans les départements. Les administrations hésitent, parce que , si les* crèches sont utiles pour les mères qui ne peuvent pas s’en passer, elles sont dangereuses pour les mères qui pourraient s’en passer, et par lâcheté, les ayant sous la main, y déposent leurs enfants, Elles sont pour la plu-^ part admirablemént conçues et presque toujours • admirablement dirigées. Il est hors de doute que 'les enfants y sont plus proprement, plus gaiement que chez eux. De grands soins, une bonne hygiène, de l’amour même, car il y a des directrices de crèches qui aiment ces petits d’un véritable amour de mère, que peut-on demander de mieux? Rien en vérité, si ce n’est la mère elle-même, mais ' pour celle-là, rien ne la remplace. Un médecin de Rouen, d’un grand sens, M. Leroy, nous disait qu’il valait mieux, au seul point de vue de la vie probable d’un enfant, le laisser entre les bras d’une mère qui manque de tout dans un grenier ouvert à tous les vents, que de le placer dans la crèche la mieux tenue, où il est servi et nourri comme l’enfant des riches. Il y a là une puissance que toute la richesse, tout le génie et tout le cœur des philanthropes ne pourra jamais
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ni égaler, ni imiter ; la puissance de la bonne nature, qui veut que le fruit pende à sa branche et se nourrisse de la sève qui l’a produit.
On ne sait pas assez que dans les villes indus^ trielles la mortalité des enfants d’ouvriers au-dessous d’un an est de 20 à 22 0/0. C’est le chiffre de Roubaix, celui de Manchester. A Mulhouse, elle a atteint 33 0/0 en 1863. Elle y dépasse toujours 30 0/0. Il résulte d’un travail récemment présenté à l’Académie de médecine par M. Devilliers que, dans la ville de Lyon, fa mortalité des enfants de familles aisées étant de 10 0/0, celle . des enfants d’ouvriers tisseurs est au minimum de 35 0/0*. Ce n’est pas l’absence de bien-être ; l’absence ou la présence du bien-être ne produiraient pas de tels effets ; c’est l’absence delà mère, et ce qui le prouve, c’est que dans cette même zone de la ville de Lyon la vitalité pour les enfants de cultivateurs est supérieure à celle de la classe aisée des familles urbaines. On arrive au même résultat partout où l’on compare la vitalité des enfants légitime à celle des enfants illégitimes^ la supériorité des premiers sur les seconds ne pouvant d’ailleurs être attribuée qu’à ce fait qu’ils sont plus souvent nourris par leur mère et, eu tout cas, par de bonnes nourrices. Orj pour les quatre
1 Discours de M. Boadet & l’Académie de médecine', 27 notembre 1866.
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années 1861, 62, 63 et 64, la mortalité des enfants de un jour à un an a été, dans toute la France, de 17,638; les enfants légitimes considérés à part présentent une mortalité de 16,455; les enfants illégitimes, une mortalité de 32,125. Le département d’Eure-et-Loir, qui pratique sur une vaste' échelle la meurtrière industrie des nourrices, compte dans la catégorie des enfants illégitimes 95,87 décès sur 100 enfants. Le respectable M. Villermé, jusqu'à son dernier soupir, s’est occupé de dresser des tables comparatives de mortalité qui démontrent jusqu’à l’évidence que rien ne remplace pour l’enfant les soins de la mère. M. Jean Dollfus vient, tout récemment, de faire une expérience qui n’est pas moins concluante. Depuis le 1®'^ novembre 1862, sa maison de Mulhouse paye aux femmes en couches leur salaire pendant six semaines, pour leur permettre de rester chez elles et de donner à leurs enfants tous les soins nécessaires. Avant cette mesure, la mortalité constatée était de 36 à 38 0/0. Sur une population de 1,150 femmes, il y a eu du 1®"^ novembre 1862 au l®*" novembre 1863 108 naissances, dont 6 enfants mort-nés. Des 102 enfants restants, il n’en est mort que 25. Les secours donnés ont donc diminué la mortalité de 13 0/0. Ils ont conservé la vie à 13 enfants sur 102. Du 1" novembre 1863 jusqu’au
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26 octobre 1864, sur 91 enfants 20 seulement étaient morts*. Et pourtant, on n'a pas absolument rendu la mère à l’enfant. Le bienfait, et on voit s’il est immense, consiste à la rendre pendant les six premières semaines après l’accouchement®. Dans plusieurs villes, les bureaux de
■ Extrait d'un Rapport lu à la Société industrielle dé Mulhouse, dans la séance du 26 octobre 1864, par M. Jean Dollfas. « Dans les deux rapports que je vous ai déjà soumis, je vous ai fait connattre que ma maison avait, depuis le 1*'' novembre 1862, continué à payer aux femmes en couches leur salaire pendant six semaines, pour leur permettre de rester chez elles et de donner à leurs enfants tous les soins nécessaires. Je puis aujourd’hui vous indiquer d’une façon plus complète les excellents résultats obtenus.
( Sur une population de 1150 femmes employées dans ma maison, il y a eu, du l*’’ novembre 1862 au l" novembre 1863, 108 naissances, dont 6 mort-nés; sur les 103 enfants restants, il n’en est mort que 25 dans la première année de leur naissance; donc un peu moins de 25 0/0, et avant nous arrivions à une moyenne de 36 à 38 ! Les secours donnés ont diminué la mortalité de 13 0/0, et ont conservé la vie à 13 enfants sur les 102 qui sont nés...
t Les résultats pour la seconde année seront les mêmes. Sur 91 enfants nés du l"’ novembre 1863 jusqu’à ce jour, il n’en est mort que 20 ; et comme la mortalité, dans les six derniers mois de la première année est insignifiante, nous ne devons pas dépasser le chiffre obtenu de 1862 à 1863.
« Ce que nous avons fait a eu l'avantage d’être obtenu avec bien peu de frais. Pour la paye allouée aux femmes en couches et pour les soins donnés par un médecin et une sage-femme, il n’a été dépensé qu’une somme de 8,000 fr. pour toute l’année, soit environ 7 fr. par chacune des 1150 femmes travaillant dans nos ateliers. »
^ La même institution a été depuis introduite dans les établissements de MM. de Fourment et C*, à Cercamps-les-Frévent (Pas-de-Calais).
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bienfaisance sont entrés dans une voie analogue, et cela finira par tourner pour eux en économicé Le bureau d’Amiens donne sept francs pâf mois, pendant le mois de l’allaitement, aux filles-mères qui nourrissent elles-mêmes leur enfant. A Paris, on n’a pas trouvé juste d’exclure les femmes mariées. Pour encourager les mères à élever leurs enfants, on leur .'accorde des secours de douze francs par mois pendant deux ans< et quelquefois pendant trois ans. Que ceux qui pensent que nous exagérons quand nous parlons des dangers de l’absence de la mère veuillent bien peser tous ces faits dans leur humanité et dans leur prudence.
De cent nouveau-nés ayant pour mères des femmes de fabrique, il en restera, au bout d’un an, près de soixante-dix. Ils demeureront, pendant le sevrage, confiés à la gardienne d’enfants; les plus favorisés passeront de la crèche à l’asile et de l’asile à l’école primaire. A huit ans, ils pourront entrer dans un atelier, et voilà leur carrière faite! Oui, sans doute. Mais il n’y a pas partout des gardiennes toutes prêtes, et la mère ne peut pas toujours prélever sur son salaire le prix du gardiennage. Toutes les villes industrielles n’ont pas leur salle d’asile ; et la salle, quand il y en a une, n’a pas toujours assez de place pour tous les enfants délaissés. L’école,
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quoi qu’on en dise, n’est pas partout gratuite pour tous ceux qui ont besoin de la gratuité. On ne trouve pas partout, comme à Sédan, des institutions , moitié écoles moitié gymnases , qui s’ouvrent et se ferment chaque jour en même temps que les ateliers. Il y a en grand nombre des enfants qui ne profitent pas de toutes ces institutions philanthropiques. A qui n’est-il pas arrivé, en visitant des logements d’ouvriers dans des quartiers pauvres, de pousser le loquet d’une porte, de trouver le père et la mère absents, le foyer éteint, et un marmot dans son berceau abandonné aux soins maternels d'une fille de cinq ans? Qui n’a pas trouvé, dans ces étroites rues où le jour ne pénètre pas, des troupes de jeunes sauvages sales et , déguenillés, se disputant des lambeaux dont les chiens ne voudraient pas? Qui n’a frémi alors, en pensant à leur avenir? Et qui, en pensant à la mère, captive derrière les murs de la fabrique, ne s’est senti le cœur troublé? L’école même, ouverte cinq heures par jour, n’est pas un refuge suffisant contre le vagabondage. Bien peu de municipalités ont la généreuse pensée de payer une femme de service pour garder, après la classe, jusqu’à la sortie de l’atelier, les enfants’ qui n’ont pas d’autre famille que. leur mère. A huit ans, l’enfant a le droit de devenir un ou-
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vrier au nom de la loi ; toutes les portes lui sont ouvertes. Il peut travailler huit heures par jour. Il n’est plus seul désormais, ou du moins il n’est seul et vagabond que quatre heures sur douze. Il a des camarades d’atelier dont les uns sont des enfants comme lui, et les autres des hommes faits. Il pousse au milieu d’eux à la garde de Dieu, entendant et voyant tout ce qui se dit et se fait dans un atelier où cinquante hommes sont réunis tous les jours du matin au soir, quelquefois avec des femmes. Il est vrai que pour redresser ses idées, pour réformer ses habitudes et son langage, pour adoucir sa jeune âme, pour la rendre à l’enfance, il retrouve sa mère le soir, sa mère fatiguée par douze heures de travail, et qui ne fait que passer comme une étrangère dans la demeure déserte !
Nous ne nous arrêterons pas au petit enfant, et nous suivrons le jeune ouvrier jusque dans l'adolescence et la jeunesse. Autrefois, dans le bon temps, que nous ne voudrions pas voir renaître, puisque c’était le temps de l’ignorance et du privilège, il y avait du moins dans la société française un sentiment que nous regrettons, parce qu’il était la source de beaucoup d’autres que nous regrettons aussi, et parce qu’il servait de correctif' à une déplorable organisation sociale. Ce sentiment, c’était le respect. On res-
pectait un héros, un homme de bien, un grand citoyen ; on respectait un homme illustre dans les sciences ou dans les lettres ; on respectait un magistrat, ce qui est une condition à peu près indispensable pour respecter la justice. La jeunesse respectait l’àge mûr, et tout le monde s’accordait pour entourer la vieillesse de vénération. Le ^ père était bien réellement le chef de la famille. Rien n’affranchissait un fils du respect; il pouvait devenir, par ses vertus ou ses services, l’objet de l’admiration universelle, sans cesser d’être un enfant devant son père. Nous avons changé tout cela. Nous avons remplacé le respect, non pas, comme on le dit quelquefois en nous fiattant, par le droit, mais par la critique. C’est faire preuve d’un esprit indépendant que d’avoir tort contre son père ; jadis, si on avait raison contre lui, on s’efforcait, par pudeur, de faire qu’au dehors il n’y parût rien. Cependant, à tout prendre, nous ne sommes pas aussi indépendants que nous voudrions le faire croire ; nous ne sommes que des fanfarons de vices; nous rougissons du respect quand nous l’éprouvons, voilà notre misère ; nous faisons effort pour être pires que nous ne sommes. Il y a plus d’un homme de trente ans qui mène une vie désordonnée, et ne sent vraiment le remords que quand il se présente devant sa mère. Nos mœurs ne valent pas
l’ouvbier de huit ans
grand’chose ; elles seraient abominables, si nous n’éprouvions secrètement plus de respect que nous n’en laissons voir. C’est le dernier frein ; et comme tout ce qui est naturel est aimable, ce sentiment que nous ^ cachons par forfanterie fait notre bonheur. Cela se passe ainsi dans la vie régulière, quand le fils et la mère se connaissent, quand ils vivent ensemble pendant toute l’enfance et pendant la meilleure partie de la jeunesse, comme cela arrive presque toujours, ou quand, séparés matériellement par les nécessités de la vie, ils échangent entre eux ces confidences, ces conseils, ces consolations, ces marques de tendresse qui prolongent si longtemps dans le plus profond recoin de nos cœurs un reste de jeunesse et même d’enfance, et qui nous donnent tant de force contre le malheur et contre l’égoïsme. Mais, vraiment, la vie d’atelier semble faite exprès pour briser tous ces liens. A six heures du matin , chacun part de la maison ; on se sépare sur le seuil de la porte. L’avantage n’est pas bien grand, si on travaille dans la même fabrique; car chacun des trois, le père, la mère et l’enfant, a son atelier et son contre-mai tre. Cette cloche une fois sonnée, il n’y a plus de famille, il y a un règlement et des compagnons ; et en voilà jusqu’au soir ! Sans doute, en portant ses paquets, en battant son étoupe, en désuintant sa
LA MÉHB
laine, la mère pense à son enfant de huit ans,' qui est à quelques pas d’elle, sans quelle puisse le voir. Elle pense à la fournaise devant laquelle il passe et repasse, aux courroies de la machine qui peuvent saisir ses vêtements et broyer ses membres, à l’ouvrier brutal qui peut le frapper, aux leçons de vice qu’il peut recevoir. Mais lui, l’enfant, à quoi pense-t-il? A paraître un homme au milieu des hommes, c’est-à-dire à paraître insensible, et c’est le grand moyen de le devenir. Ses pleups, s’il en versait, seraient accueillis par la risée universelle. On ne se rappelle qu’il est un enfant que pour se rappeler qu’il est faible et dépendant, et qu’on peut abuser de sa faiblesse. Lui-même, il grossit sa voix ; il saisit au vol les propos grossiers qui lui semblent un signe de virilité; il s’en remplit la bouche; il aspire à fumer, à aller au cabaret avec les autres ; le dimanche, ce qui fait sa joie, c’est d’errer seul ou avec ses compagnons, sans être surveillé ou suivi comme un enfant de l’école. Ce n’est plus un enfant, en effet; c’est un ouvrier, puisqu’il a sa tâche, son règlement, son salaire. Sa vie se par- • tage par moitié entre l’atelier et la maison; mais ce sont deux parts bien différentes, quoique égales par la durée. Il est à l’atelier pour vivre, et à la maison pour dormir : c’est comme s’il n’y était jamais. A sept heures du soir, la machine
l’ouveiI:» de huit ans
s’arrête et se tait, les portes s’ouvrent, les escaliers s’emplissent d’ouvriers. Puis on se disperse sur les routes par la nuit noire. On chemine dans la boue, sous la pluie. On arrive au seuil tout haletant. On prend à la hâte un repas mal préparé, parce que tout le monde tombe de sommeil. Cela peut bien durer une demi-heure, et cette demi-heure ainsi passée est tout ce qui reste de la vie de famille. Si le père est au cabaret, la mère pleure, et le fils se dit qu’il accompagnera son père dans ûn an. Il y a bien des exceptions : quels miracles ne ferait pas la tendresse d’une mère? Mais pour triompher de circonstances pareilles, il ne faut pas moins que des miracles. Nous parlions, il n’y a qu’un instant, de la dégénérescence physique des populations dans les grands centres industriels; elle est manifeste; les enfants sont petits, pâles, maigres, souvent contrefaits ; on a toutes les peines du monde à parfaire les contingents ; tout le monde a remarqué, comme nous et avant nous, que quand les jeunes gens sortent de tirer à la conscription, on les prendrait pour des écoliers de quatorze ans sortant de l’école ; cela fait, en vérité, mal à voir; et pourtant, ce sont les survivants, les mieux trempés ; la mortalité exceptionnelle qui les frappe ne s’arrête pas à un an. Les causes de dépérissement sont nombreuses ; l’a-
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bandon du petit enfant, le vagabondage des premières années, le manque de soins, la claustration, dès l’àge de huit ans, pendant huit heures ou dix heures par jour; l’absence de jeu et de soleil, quelquefois des vices précoces, trop souvent la mauvaise santé du père, des maladies causées par l’ivrognerie et la débauche : ne faut' il pas aussi compter les causes morales? et la dégradation physique produite par la dégradation morale? Nous faisons tout ce que nous pouvons pour compter la morale pour rien. Nous ne voulons confesser que ce qui se voit et se touche. Nous laissons aux femmes et aux romanciers à tenir compte du dedans. Et c’est par le dedans, fous que nous sommes, que nous vivons quand nous vivons! Et c’est aussi par le dedans que ceux-là meurent.
Quant aux maris, nous irons sur-le-champ à un fait heureusement rare, mais non impossible, que nous mentionnons parce qu’il y a à peine une ou deux villes industrielles oü on ne le murmure pas à l’oreille : c’est l’absolue dépendance des femmes enrégimentées dans l’usine, dépendance qui, à moins de beaucoup d’honneur d’un côté et de beaucoup de probité de l'autre, les met à la merci de leurs chefs.' La violence est très-rare et presque impossible ; la séduction plus fréquente, sans l’être beaucoup. Le voisinage de filles de mau-
122 l’ouveieb db huit ans
vaise vie, ou, en tout cas, de femmes vivant en état de concubinage, est inévitable et déplorable. Cette dernière situation paraît toute simple; on la regarde tout au plus comme un malheur, et encore, seulement quand elle est accompagnée de misère ou de mauvais traitements. La femme, pendant douze heures par jour, ne reconnaît d’autre autorité que celle de son contre-maître; elle est, pendant le môme temps, séparée de son mari; elle ne lui rend aucun service ; il n’a pas occasion de la protéger; ils travaillent et gagnent chacun de leur côté. Ils ne mangent pas toujours ensemble, le mari étant souvent obligé de prendre ses repas au chantier. Il arrive même qu’étant absents tout le jour l’un et l’autre, ils prennent leur repas dans un ordinaire»; quelquefois ils logent en garni. C’est la vie à l’américaine, sans intérieur et par conséquent sans famille. L’homme et la femme, quand l’amour est parti, ne sont plus que deux associés qui mettent en commun leur salaire. Les hommes, qui sont plus libres, et qui, quelquefois, font des métiers fatigants, se trouvant mal chez eux, dans des chambres froides et sales où personne ne les attire, vont au cabaret. S’ils en font une habitude, ils sont perdus, eux, leurs femmes et leurs enfants, perdus corps et biens. La femme, obligée de travailler pour nourrir tout le monde,
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s’âxténuG, se fait inscrire au bureau de bienfaisance, dresse ses enfants à mendier et finit par tomber malade. Quant au père, ce qui l’attend, c’est le renvoi pour mauvaise Conduite, \e delirium tremens, la prison ou rhôpital. Beaucoup d’ouvriers, pensant qu’un jour ou l’autre leur femme leur sera A charge s’ils se marient, ne font qu’une union d’aventure, en se réservant le droit de partir quand l’association ne rapportera plus que des dégoûts et des dépenses. De là la diminution constatée des mariages. On se marie à la parisienne, c’est l’expression consacrée pour dire qu’on ne se marie pas du tout. Il n’y a quelquefois dans cette conduite que de l’insouciance ; souvent c’est une sorte d’abandon prémédité et anticipé de la mère et de ses enfants. Hâtons-nous de dire que ces désordres sont l’exception, mais l’exception encore assez nombreuse. La chambre de commerce de Paris signale, dans son enquête publiée en 18G4, une grande amélioration morale. Les cabarets sont moins fréquentés, les condamnations deviennent rares, les enfants et les adultes vont à l’école, le goût des livres et de l’étude se répand : grand mouvement, révolution importante qui honore profondément ceux qui ont commencé d’eux-mêmes à l’accomplir, ayant toutes les circonstances contre eux. Mais il ne faut pas juger de toute la France par Paris. La moitié peut-être
L’OÜVniEB DE HUIT ANS
des ouvrières parisiennes travaillent chez elles, quoique plus de la moitié des ouvrières recensées soient en atelier; presque tous les ateliers parisiens . de femmes sont de petits ateliers. Nos grands établissements à vapeur sont des fonderies, des cristalleries, des ateliers d’hommes. Nous n’avons pas de tissage, nous n’avons qu’un nombre insignifiant de filatures. Ce n’est pas à Paris qu’il faut étudier l’internement, le caser- . nement des femmes. Ce casernement est un malheur partout où il existe. Il détruit la famille, les moeurs. Il rend la population malheureuse. Il va directement contre le vœu manifeste de la nature.
Cependant on emploie des femmes dans les manufactures, en Angleterre, en Belgique, en Suisse, en Allemagne, partout où il y a des usines à vàpeur. C’est comme la question des armées permanentes. Tous les peuples pourraient désarmer s’ils désarmaient à la fois. Tant qu’un congrès n’aura pas décidé qu’on luttera désormais sans recourir aux femmes, il sera dangereux et difficile, surtout pour ceux qui ne tiennent pas le premier rang, de commeflcer. L’Angleterre, en 1857, a réduit la journée des adultes à dix heures; notre limite, depuis seize ans, est douze heures; cela n’a pas arrêté nos voisins. C’est un bon exemple, mais en matière bien plus aisée à régler,
LA MÈRE
en sacrifice bien moindre. Qu’èspérons-nous?
Persuaderons-nous aux manufacturiers de n’employer que des hommes, et d’augmenter ainsi considérablement dans toutes leurs usines les prix de main-d’œuvre ? Ou aux hommes de tra- | vailler en se contentant des prix que reçoivent aujourd’hui les femmes? Ou aux femmes, qui ne trouvent pas toujours le moyen de vivre, de renoncer aux salaires relativement élevés qu’on leur offre? Ferons-nous une loi pour interdire aux femmes et aux enfants de s’enrôler au service de la vapeur? Rien de tout cela n’est possible.
Tout au plus pourrait-on demander à la loi d’assimiler les femmes aux adolescents pour la fixation des heures de travail, comme cela se fait en Angleterre depuis 1844. On ne supprimerait pas par là les inconvénients; on les diminuerait au moins. L’heure de liberté que les femmes recouvreraient ainsi ne les dispenserait pas de mettre leurs enfants à la crèche et à l’asile ; elle leur permettrait de surveiller un peu leur intérieur, ou, pour mieux dire, d’avoir un intérieur. Dans quelques villes industrielles où les fabricants ont eu cette bonne pensée, les résultats ont dépassé leurs espérances. On fait si aisément beaucoup de bien! Il suffit de vouloir. Depuis que * les femmes peuvent, le soir, balayer la maison, faire du feu, mettre proprement le couvert et
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préparer des aliments chauds, les familles se sentent plus heureuses, et, puisqu’il faut tout dire, elles se sentent plus unies.
Une tentative d’un tout autre genre, ayant le môme but et une importance très-supérieure, est faite en ce moment même, à Mulhouse, par un grand industriel, accoutumé aux généreuses initiatives, M. Jean Dollfus. Il construit à l’extrémité de la cité de Mulhouse des logements isolés, donnant sur un vaste terrain, et qui renferment à peu près le même nombre de pièces que les maisons de la cité, avec cette différence que l’une de ces pièces est disposée en atelier pour une, deux ou trois personnes, et qu’une machine contiguë aux nouveaux logements y transporte le mouvement automatique. Partout où cette innovation pourra être réalisée, il n’y aura plus de raison pour arracher les femmes de leur domicile, puisqu’elles y auront la vapeur sous la main. L’architecte a poussé si loin les prévisions, que la mère, assise devant son propre ouvrage, domine les métiers occupés à côté d’elle par ses filles, et n’a que la tête à tourner pour surveiller dans la pièce voisine, par une ouverture ménagée tout exprès, les plus jeunes membres de la famille. Le problème était de ne pas priver l’industrie de l’utile concours des femmes, de ne , pas priver les femmes des ressources que leur
LA MÈHB
assurent les usines, et de he pas priver la famille de la présence et des soins de la mère. Voilà, par une solution si simple, toutes les difficultés vaincues et la vapeur définitivement asservie à nos usages. Les métiers de M. Jean Dollfus battent depuis 1865 ; c’est peut-être le modeste commencement d’une très-grande chose.
Il faudrait aussi qu’il fût possible d’employer principalement ou exclusivement des femmes non mariées. Cela se passe de la sorte dans plusieurs villes, et les inconvénients de l’emprisonnement des femmes en sont diminués de plus de moitié. En Amérique on a fait mieux que d’exclure les femmes mariées, mieux que d’exclure les hommes deâ ateliers où travaillent les femmes. On a fait une ville de femmes, qui est bien le plus curieux atelier et la plus curieuse république qui se puisse voir. C’est à Lowell, dans le comté de Middlesex, Massachussets. Quand M. Michel Chevalier y est allé, en 1833, les fabriques de Lowell employaient 6,000 personnes, dont près de 5,000 jeunes filles, âgées de dix-sept à vingtquatre ans. Les proportiohs avaient un peu changé vingt-cinq ans après ; on y comptait dans les fabriques 5,000 hommes et 8,000 jeunes filles. Ce qui fait le caractère propre des manufactures de Lowell, c’est que les ouvrières n’ont ' pas, comme ailleurs, leurs familles à côté d’elles ;
ce sont des filles de fermiers ou de petits propriétaires ruraux qui viennent là, toutes seules, souvent de fort loin, pour gagner une dot. On a construit pour elles des pensions qui ressemblent à de petites villes, et qui ont quelque analogie avec les béguignages de Belgique. Elles y vivent sous la direction de femmes âgées, choisies et surveillées par les compagnies industrielles, et sous l’empire de règlements assez austères. Les hommes sont sévèrement écartés de leurs ateliers et de leurs habitations ; on ne leur permet pas non plus les plaisirs trop frivoles ; M. Michel Chevalier raconte qu’en 1836 un homme fut condamné à l’amende pour avoir exercé dans la ville la profession de ménétrier. Au lieu de danser et de se réjouir le dimanche, ces jeunes filles pj»*wnt la journée dans le recueillement et la prière. Elles sont pourtant jolies, pour la plupart, élégantes dans leur mise, beaucoup plus instruites que nos ouvrières. Elles ont même voulu, dans ces dernières années, acquérir une instruction plus élevée encore, et ont fondé ellesmêmes des bibliothèques et des cours publics avec des retenues prélevées sur leurs salaires. M. Michel Clievalier remarque avec raison que le succès incontestable et persévérant d’une institution pareille suppose dans les mœurs une réserve extrême, dans l’opinion publique un rigo-
LA UÈBE
risrae vigilant et inexorable. Quand on a voulu réunir ainsi de jeunes ouvrières françaises loin de leurs familles, il a fallu les cloîtrer, comme à La Seauve ou dans les Cénobies de Mulhouse. • Sans nous faire la moindre illusion sur des ateliers de jeunes filles livrées à elles-mêmes, nous '' pouvons dire, au moins, qu’elles sont plus faciles à surveiller, à réglementer, à plier à l’obéissance que des femmes mariées qui, une fois sorties de l’atelier, ne dépendent plus que d’ellesmêmes.
On comprend d’ailleurs que les jeunes filles supportent plus aisément la clôture et le règlement; la raison en est toute simple. Une mère de famille, enfermée douze heures loin de ses enfants, a beau être entourée de bien-être et employée à un travail peu fatigant, elle se demande ce que ses enfants peuvent devenir en son absence, et cette pensée est pour elle un supplice. S’ils sont malades, si leur conduite n’est pas régulière, elle rêve des malheurs pendant que ses doigts lancent la navette ou présentent le ruban au laminoir. Elle n’est peut-être qu’à deux pas d’eux; mais le mur de la fabrique la sépare pendant douze heures de tout ce quelle aime, aussi complètement que si elle était exilée au delà des mers. Celles d’entre elles qui ne ressentent pas cette douleur morale, et
l’ouvrier de huit ans
il y en a, sont déjà dépravées. Plus elles ont le cœur bien placé, plus cette séquestration leur est douloureuse. Elles souffrent par leur vertu.
Les magasins et les ateliers de la petite industrie où les femmes sont occupées hors de chez elles toute la journée, et souvent une partie de la nuit, ont les mêmes inconvénients que les usines Tout au plus pourrait-on dire, et cela \
n’est pas toujours exact, que le règlement y est moins inflexible. Il y a aussi, pour les femmes employées dans la grande industrie, des conséquences assez mauvaises de cette vie commune par grandes troupes, si éloignée de leurs habitudes et de leur destination; elles y contractent, cela est certain, des défauts d’hommesj dont le plus frappant et le plus triste est l’ivro* gnerie. D’un autre côté, grâce aux progrès de la science, aux ressources des grandes industries, à
* On trouvera la plupart des détails que nous résumons iëi très-longuement développés dans L’Ouvrièrt^ 3* partie, oh. i, u, m, IV et T. ^
132 l’ouvrier de huit ans
la surveillance de l’adininistration et à celle do l’opinion, les vastes ateliers deviennent de plus en plus salubres. Il n’en est pas de même des petits ateliers, presque toujours mal appropriés, mal entretenus et trop petits pour le nombre d’ouvrières qu’ils contiennent. La présence continuelle du maître et de la maîtresse y remplace le règlement. L’exploitation y est plus évidente et par conséquent plus blessante. Quand la maison est obérée, elle essaie d^ se relever à 'tout prix et les ouvrières en pâtissent. En tout cas, l’absence de la mère a les mêmes effets pour les enfants’, que l’atelier soit grand ou petit. Dans les magasins, il n’est pas rare que l’assiduité soit exigée depuis sept heures du matin jusqu’à dix heures du soir, et même plus tard, surtout à Paris.
Les femmes trouvent assez d’emplois comme vendeuses, teneuses de livres, demoiselles de magasin. Elles y sont très-propres. On en fait, avec un peu d’instruction, d’excellentes comptables. C’est une carrière agréable et distinguée pour une jeune fille bien élevée. Les places de dames de comptoir ou de marchandes, qui leur conviennent bien aussi, ne sont pas toujours sans inconvénients.' Cela dépend de la clientèle et du genre de commerce. Plus d’un magasin de Paris expose autant la marchande que la marchandise.
LA MÈRE
Même dans les magasins où les femmes seules font des emplettes, le spectacle du luxe n’est pas . toujours salutaire pour de jeunes ouvrières, qui font de belles robes, et n’ont aucun espoir d’en porter en restant honnêtes.
L’introduction des commis dans les magasins de nouveautés a suscité de grandes querelles. Le métier qu’ils y font n’est pourtant pas aussi féminin qu’on se l’imagine. Les acheteuses veulent être promptement servies, et ces grands déballages demandent une activité et un déploiement de force qu’on ne peut guère attendre d’une fille. Il y a là un personnel si nombreux et une telle foule, qu’on y est à la fois bien entouré et bien isolé. Il ne s’agit pas d’ailleurs uniquement d’étaler des étoffes et d’en dire le prix ; un chef de rayon fait un métier compliqué, qui demande souvent une intelligence très-exercée, très-déliée et même très-hardie. Nous disons cela pour expliquer l’introduction des hommes dans les grandes maisoùs de vente, et non pour exclure les femmes.
Les ateliers où travaillent les femmes comme couturières, lingères, modistes, fleuristes, etc., ne sont composés que de femmes, qui s’y trouvent ordinairement en petit nombre , excepté dans quelques grands ateliers de confection.
Dans certaines professions, elles sont en con-
134 l'oüvriee de huit ans
currence avec les hommes, par exemple quand elles font du travail de couture pour les tailleurs ; quelquefois elles sont associées à un homme pour leur ouvrage; telles sont, dans la tapisserie, les doubleuses; dans les filatures, les rattacheuses. Souvent aussi, il y a des ateliers mixtes ou des ateliers des deux sexes dans la même maison. Le fait d’être en relations nécessaires ou ordinaires avec les hommes est une difficulté nouvelle ajoutée à toutes les autres difficultés du travail en atelier pour les femmes ; cela va de soi ; c’est aussi un malheur pour elles d’entrer en concurrence avec les hommes, car elles n’ont alors que des ouvrages de rebut, ou si elles l’emportent» jc’est à force de consentir à l’avilissement des salaires.
Depuis quelques années les femmes ont été introduites dans les ateliers d’imprimerie. Elles y étaient déjà comme plieuses, brocheuses, satineuses, margeuses; mais les premières tentatives pour les employer à la composition, à la typographie proprement dite, sont assez récentes^ Cet exemple est excellent pour montrer un des côtés de la difficulté. Le travail typographique convient très-bien aux femmes; il n’est pas trèsfatigant; il n’y faut que de bons yeux et de i’agilité dans les doigts. Il ne s’agit que de prendre l’une après l’autre dans un casier
LA MèBE
lettres dont on a besoin, et de les mettre à la suite rüiie de l’autre sur le composteur, que l’on tient de la main gauche. Nous ne parlons pas, bien entendu, des metteurs en pages, à qui il faut du goût et des connaissances. Les ouvriers typographes ont réclamé; ils ont dit que les femmes ne pourraient jamais composer. La réponse était toute prête ; c’est qu’elles composent, et qu’elles composent très-bien. Il se publie à Londres un journal appelé EnglislC Womm's journal, qui a la forme et la dimension d’une de nos revues, et qui est entièrement composé par des femmes. Des femmes dirigent le journal, l’imprimerie et la vente ; des femmes font les articles, des femmes les composent typographiquement et font la composition tout entière, en y comprenant les corrections et la mise en pages. Ce journal est aussi correctement imprimé que toute autre publication. Sans aller si loin, nous avons à Clichy, dans l’imprimerie de M. Paul Dupont , un atelier entièrement composé de ^ femmes. A Corbeil, chez M. Crété, les femmes sont mêlées aux hommes dans l’atelier de composition ; M. Crété prend des ouvrières quand il s’en présente, en nombre indéterminé, et les emploie avec avantage. Pourquoi donc les hommes réclamaient -ils? Craignaient - ils de manquer d’ouvrage? Non ; ils craignaient l’abaissement des
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salaires. On leur disait vainement qu’ils ont un tarif, et que ce tarif ne serait pas abaissé. Ils répondaient que, si l’usage d’employer les femmes dans l’imprimerie se généralisait, elles feraient le salaire, quelles le feraient inférieur au taux actuel, qui est à peine suffisant, et que les hommes ne pourraient plus exercer le métier de typographes qu’en se contentant d’un salaire de femme, ce qui leur est impossible.
Assurément les ouvriers qui voulaient exclure les femmes avaient tort, car s’il y a un droit sacré, c’est le droit de travailler, et les femmes ont certainement le droit de faire tout ce qu’elles peuvent faire sans blesser la morale. Mais ils n’avaient pas tort dans leurs appréhensions; il est évident que, si une fois il est démontré que les femmes composent aussi bien que les hommes, les femmes s’offriront en foule, et qu’ayant moins de besoins que les hommes, elles accepteront un moindre salaire. Déjàj à Corbeil, elles sont moins payées que les ouvriers qui travaillent à côté d’-elles. En y regardant de près, on s’aperçoit que c’est ici la même question que celle du libre échange, qui n’évite la ruine dans certains cas que par des déplacements d’industrie. Sur ce point, et sur tous les points analogues, on peut conclure ainsi : le droit des femmes est évident, le danger des hommes ne l’est pas moins.
LA MÈRE
Nous devons mentionner aussi parmi les professions qui s’exercent au dehors, quelques métiers rudes, masculins ou même périlleux, qui, fort heureusement, ne sont que des exceptions. Telles sont les femmes qui cultivent la terre, les pêcheuses, les batelières, les porteuses de fardeaux, les porteuses d’eau et de pains. A la campagne, surtout dans les petites fermes, les femmes cumulent avec les devoirs ordinaires d’une servante le soin de faucher l’herbe, de sarcler et d’écheniller, de faire la cueillette, de traire les vaches, de faire les diverses préparations de lait et de beurre. Quelquefois même elles sont employées aux plus durs ouvrages, à conduire les charrois, à bêcher la terre. Cela est très-commun sur les côtes, parce que les hommes sont marins ou pêcheurs. Enfin, les femmes sont employées en grand nombre dans les mines. Elles y portent le costume d’homme et se distinguent à peine de leurs compagnons dans cette demiobscurité; on les reconnaît à la voix, et souvent à leurs éclats de rire. Mais, quoiqu’elles ne se plaignent pas, et que les jeunes filles assiègent toujours les contre-maîtres pour obtenir du travail, ce n’est pas là un métier pour elles. C’est trop fatigant et trop absorbant. Il y a d’ailleurs des dangers d’un autre ordre, qui ont éveillé l’attention du gouvernement en Angleterre.
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En général, il faut préférer pour les femmes les métiers où elles ne font pas concurrence aux hommes et ceux qui ne s’exercent pas en ateliers. La plupart des femmes mariées qui veulent gagner un salaire en restant chez elles se jettent sur la couture, qui a le triple avantage de ne pas demander d’apprentissage , presque toutes les femmes sachant coudre, d’être un travail de leur goût, conforme à leurs habitudes, et de leur permettre de travailler à bâtons rompus, tout en vaquant aux soins du ménage. Malheureusement, les travaux d’aiguille ne rapportent plus rien depuis quelques années. Quatre fléaux se sont attachés sur eux : la confection en grand, les couvents, les prisons et les machines à coudre. Il est bien entendu que les machines ne sont un fléau que pour les femmes qui ne peuvent en acheter. La confection, qui opère sur de grandes quantités, a par cela môme ses coudées franches, et va chercher au loin ses ouvrières, si les ouvrières les plus voisines s’efibrcent de maintenir des prix suffisamment rémunérateurs ; les couvents et les prisons travaillent à bas prix, parce que les prisonnières et les recluses ont leur nourriture assurée, indépendamment du produit de leur travail; enfin les machines introduisent le capital jusque dans cette pauvre et primitive industrie, et menacent de la traiter comme la mule-jenny a
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traité la quenouille et le métier à bras. Il en est de même du tricot, qui d’ailleurs est en défaveur ; de labroderie, accaparée par la Suisse ; de la dentelle, de plus en plus abandonnée pour les imitations.
Il serait impossible d’énumérer tous les métiers que les femmes font ou peuvent faire en France, sans sortir de chez elles et sans se fatiguer outre mesure. La liste en serait trop longue ; elle a pourtant son importance, ne fût-ce que comme indication. Nous ne la ferons pas, nous la commencerons. Il est bien entendu que cette énumération n’est rigoureuse à aucun point de vue, et que beaucoup de professions peuvent s’exercer indifféremment ou chez soi ou en atelier. Nous prendrons pour type l’industrie parisienne. Aucune ville ne compte plus d’ouvrières, relativement au nombre total de la population. Le dernier recensement industriel, nécessairement fort incomplet, ne compte pas à Paris moins de 106,310 ouvrières.
L’enquête divise toute la population industrielle de Paris en dix groupes : l’alimentation, le bâtiment, l’ameublement, le vêtement, les fils et tissus, les métaux sans valeur (acier, fer, cuivre, zinc, etc.), les métaux précieux (or, argent, platine, etc.), les industries chimiques et céramiques, l’imprimerie avec- les industries connexes de la papeterie et de la gravure, et enfin,
l’ouvrieb db huit ans
plusieurs industries qui n’ont pas pu former un genre unique, et qui sont désignées sous le nom d’industries diverses*. Ces dernières industries forment elles-mêmes six classes ou sous-genres, dont voici la nomenclature : Instruments de précision, instruments de, musique et horlogerie, — peaux et cuirs, — carrosserie, sellerie et équipements militaires, — boissellerie, vannerie et brosserie, — articles de Paris, — bains chauds et froids, hôtels garnis, loueurs de Voitures, jardiniers, etc.
* !•' groupe. Alimentation... 30,031 hommes 7,636 femmes (Ce résultat serait inversé, si l’on tenait compte desgens de maison.)
2* groupe. Bâtiment
3' — Ameublement
4* — Vêtement
5' — Fils et tissus
6* — Aciers, fers, cui-
vre, etc
7* — Or, argent, platine.
8* — Industries chimi-
ques et céramiques 9* — Imprimerie, gra-
vure, papeterie . ,
10' — Industries diverses..
’ 1. Instruments de précision.
instruments de musique et bor-
logerie
10,030 hommes 788 femmes