‹ L'ouvrier de huit ans Jules Simon (volume 2)Chapitre 6 sur 43 · L’OUVBIKE DK HUIT ANS · texte numérisé non relu

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Elle confiait aux juges de paix la poursuite des infractions : ils l’étaient presque tous. Elle ne parlait que des jeunes apprentis : on en fut quitte pour ne plus passer de contrats d’apprentissage. Les apprentis, s’ils en avaient conservé, n’auraient travaillé que douze heures; ils se contentaient d’engager des enfants comme ouvriers auxiliaires, et les faisaient travailler tant qu’ils voulaient, sans manquer au texte de la loi et sans se préoccuper d’en violer l’esprit. Il s’introduisit même un abus nouveau, qui tourna en aggravation la loi protectrice de 1802. La présence ou le voisinage des parents gênait les fabricants dans cette exploitation meurtrière de l’enfance. Du moment qu’il ne fut plus question d’apprentissage ni de contrats réguliers, ils allèrent chercher des enfants au loin. Les overseers des paroisses leur fournirent, par troupeaux, des enfants abandonnés. On ose à peine dire que les patrons, débarrassés de toute surveillance, abusèrent cruellement de cette liberté, et que les overseers, outre le bénéfice actuel, ne redoutaient pas un accroissement de mortalité qui déchargeait d’autant le trésor paroissial. Sir Robert, voyant son œuvre compromise, demanda en 1815 le remplacement du mot « apprentis » par celui d’enfants, children. Le bill ne fut pas voté; mais le parlement ordonna une enquête, qui fut le

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signal d’an mouvement d’opinion très-considérable.

L’enquête dura jusqu’en 1819. Dans le cours de la discussion, on entendit l’évêque de Chester déclarer à la chambre des lords que l’excès de travail ne compromettait pas seulement les forces et les facultés des jeunes créatures épuisées ainsi, mais jusqu’à leur vie même. Le parlement supprima, comme le voulait sir Robert Peel, le mot d’apprentis, et le remplaça par un terme plus général : réforme utile, mais comparativement peu importante, puisque la loi manquait de sanction et de précision. La durée du travail restait fixée à douze heures par jour pour tous les enfants au-dessous de seize ans, durée évidemment excessive, et ce qui prouve bien quelle était l’énormité du mal, c’est qu’une telle loi put être regardée comme un bienfait par les intéressés, et fut très-mal obéie par les patrons. Wilberforce * demanda en vain une journée plus courte pour les enfants au-dessous de treize ans. Il y a tant de différence entre un enfant de huit à neuf ans et un adolescent de quinze à seize ans, que la chambre aurait dû en être frappée ; mais

' C’est le cdlèbre pliilaathrope qui fit abolir la traite des nègres; William WilberforcOj né à Hiill en 1759, mort on 1H33, ami personnel de l’itt depuis 1784. L’assemblée législative lui conféra le titre de citoyen français en 1792, pour le récompenser de ses efforts persévérants et heureux contre l’esclavage.

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sir Robert Peel lui-même s’en tenait à la journée de douze heures, et ne voulait pas entendre parler d’une réduction nouvelle. Sa philanthropie s’arrêtait à cette limite. Lorsqu’on 1825 Hobhouse revint à la thèse de Wilberforce, ce fut sir Robert, l’auteur du bill de 1802, qui, secondé par son fils, alors ministre, s’opposa de toutes ses forces à une mesure qu’il traitait d’inutile pour les enfants et désastreuse pour l’industrie. Hobhouse obtint cependant une diminution de trois heures sur le travail du samedi, résultat insuffisant, mais qui pouvait passer pour une victoire après de telles résistances, parce que la fameuse limite de douze heures, opiniàtrément maintenue en 1802 et 1819, était enfin entamée. Depuis cette époque, le travail fut limité en fait à onze heures et demie par jour.

Le principe de Wilberforce, la distinction des enfants et des adolescents, triompha l’année même de sa mort, en 1833. Le ministère de lord Grey fit voter la même année l’abolition de l’esclavage, œuvre principale du grand philanthrope, qui semblait avoir attendu, pour mourir, que sa tâche fût accomplie. Un député qui ne fut pas réélu, M. Saddler, avait proposé le bill en 1832. Lord Ashley * le reprit après les élec-

* Alors membre des communes; comte de Shaftesbury, après son père, depuis 1851.

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fions, provoqua une enquête, soutint la discussion avec énergie, et l’emporta enfin de haute lutte en 1833, aux applaudissements de tous les amis de l’humanité. Les pétitions adressées à la chUmbre des communes en février et mars 1832 ne portaient pas moins de 60,000 signatures.

Le bill de 1833, comme celui de 1802, proclame les deux grands principes de la limitation des heures de travail et de l’instruction obligatoire. Il est supérieur à la législation de 1802 et à celle de 1819 par une réduction considérable de la durée du travail, par la distinction, établie pour la première fois et définitivement conquise, des enfants et des adolescents, et par la création d’un corps d’inspecteurs salariés qui donne enfin à la loi une sanction efficace. Le travail est restreint à huit heures par jour pour les enfants de neuf à treize ans, et à onze heures et demie par jour pour les adolescents de treize à dix-huit ans et pour les femmes. Les femmes n’avaient pas été comprises dans les bills antérieurs, qui en outre ne protégeaient les adolescents que jusqu’à l’àge de seize ans. D’après le bill de 1833, nul enfant ne peut être reçu le lundi à la fabrique, s’il ne rapporte un certificat constatant qu’il a suivi l’école deux heures par jour pendant les six jours de la semaine précédente. Quatre inspecteurs généraux, ayant sous leurs ordres des

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sous-inspecteurs, sont chargés de veiller à l’exécution de la loi, et adressent chaque année au parlement des rapports détaillés qui reçoivent la publicité la plus étendue. Cette publicité était dès lors considérée comme un puissant moyen d’action ; mais le gouvernement ne s’en tint pas là. Averti par la longue impuissance des législations antérieures, il tint fermement la main à l’exécution de la loi nouvelle, et ne fit pas moins de 2,000 procès en trois ans. Il pouvait désormais compter sur l’opinion publique, stimulée par les rapports annuels des inspecteurs généraux. La lumière ne tarda pas à se faire, même dans les esprits les plus rebelles : il fut officiellement constaté que, depuis la réduction du travail des enfants, des adolescents et des femmes, l’industrie anglaise avait augmenté sa production et diminué le prix de ses produits L On en vint à se demander si cette limitation à huit heures n’était pas encore excessive, si le travail, réduit à la demi-journée au lieu du tiers de journée, ou

' Les mêmes effets se produiront partout et toujours. Voici, dans le dernier rapport de M. Barrcswill, inspecteur du travail des enfants pour le département de la Seine, iin extrait d'une lettre de M. Paul Marchant, l’habile et savant directeur de la cristallerie de Baccarat : • Plus la situation matérielle des enfants est améliorée, plus nous trouvons que la discipline gagne, que le travail produit s’améliore, que les mœurs s’adoucissent et que la population se développe en bien-être matériel et moral. »

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en d’autres termes à six heures et demie au lieu de huit heures, ne compenserait pas par la qualité ce qu’il perdrait en étendue. Enfin, dans la séance de la chambre des communes du 28 février 1843, le secrétaire d’Etat, sir James Graham, chargé de présenter la loi sur l’enseignement des classes laborieuses, prononça ces paroles mémorables, qui sont comme le résumé de toute la question : « Dans ma conviction, dit-il, si des enfants au-dessous de treize ans, après avoir travaillé huit heures dans un jour, sont envoyés à l’école, épuisés déjà par la’ fatigue, sans avoir pu jouir d’aucun repos, d’aucune récréation, il est impossible d’espérer qu’ils puissent retirer beaucoup d’avantages d’aucun système d’éducation, même du meilleur qu’on pourrait leur procurer. C’est en conséquence mon intention de proposer que les enfants depuis l’âge de huit ans jusqu’à l’âge de treize ans, employés dans les manufactures, ne travailleront pas plus de six heures et demie par jour. S’ils travaillent le soir, ils ne travailleront pas le matin, et s’ils travaillent le matin, ils ne travailleront pas le soir. Par ce moyen, chaque jour, soit avant, soit après midi, les enfants passeront au moins trois heures à l’école. J’ai toute raison de penser, je suis certain que les fabricants, désireux de coopérer cordialement avec le législateur, afin de perfection-

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