‹ L'ouvrier de huit ans Jules SimonChapitre 16 sur 21 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

mais au moins dans de larges et consolantes proportions, dans des conditions qui, frès-promptement, si elles devenaient générales en France, nous rendraient le rang dont nous sommes déchus. On peut citer le département du Cantal, nui, sur 3,586 enfants mâles nés en 1815, en a présenté à la conscription, vingt ans après.

2,320, les deux tiers. Pour les années 1858, 5Î> et GO, la mortalité des enfants de I jour à 1 an, dans toute la France, sauf le département de la Seine, a été pour la population urbaine de 18,32 et pour la population rurale de 17,06. C'est qu'à la compagne les mères donnent leur lait et leurs soins. lïoussoau était dans le vrai : avant tout, il faut que la mère nourrisse elle-même, c'est le vœu de la nature; si, par la faute de la société ou sa propre faute, elle se trouve dans l'impossibilité de remplir son devoir, il faut qu'au lieu de l'ooiiiî'ir ;\ l';ilini''ii'.:lin:i pivi[.;i';'.in'^, ullo ;issii:-£r une nourrice à son enfant, et une nourrice à la campagne. Rousseau donnait à l'appui de son sentiment des raisons sentimentales, qui sont bonnes, et déjà des raisons scientifiques, médicales, qui sont invincibles et que la science confirme de jour en jour. Le luit de la mère, la mère elle-même, l'air et le soleil, voilà la santé et la force pour l'enfant; c'est le dytvtame. L'enfant doit prospérer dans ces conditions ; il ne peut

que languir quand il est privé de ces trois abondantes sources de santé et de vie.

I] régne en ce moment une grande émotion parmi les médecins au sujet des nourrices. Les tables de mortalité jouent encore ici leur rôle, et quel rûle ! Les comptes rendus de l'Académie de médecine sont à foire trembler. Un médecin, M. Monot, s'est occupe des nourrices qui viennent à la ville, et laissent chez elles leur propre enfant. La mortalité est effrayante parmi ces délaissés. On n'ose tenter une description ni aborder les questions morales. Les médecins ont leurs privilèges; ils parlent de la maladie et de la mort comme d'an domaine qui leur appartient; ils racontent ce qu'ils ont vu, tandis que nous ne faisons que leur servir d'écho. Pour beaucoup de femmes de la campagne, c'est une industrie d'avoir un enfant, do l'abandonner, et d'aller a la ville donner son lait à l'enfant d'une outre. La mère du nourrisson paye chèrement la nourrice, et ne songe guère qu'elle devient quelquefois complice d'une sorte d'infanticide. Certaines familles aisées conservent la coutume de porter leur enfant à la campagne chez une nourrice, qui alors nourrit les deux enfants, le sien et l'étranger. Cela est plus moral et moins rassurant, parce qu'il y a moitié moins de lait. On gagne le soleil et le grand air, c'est beaucoup ;

on perd ilu tût* des soins et An bien-être; le mé île fit» aussi n'est pas la, ni la m-Ve, <re qui a de*

campagne ne sont pas sorveilléeï. Il y en a do riches et de pauvres, riches on tiien petit nombre, rn-hes relativement : dire d'ono campagnarde qui prend chei elle un nourrisson qu'elle est riche, c'est dire tout au pins qu'elle ne souffre pas de la faim; presque toutes sont pauvres, ce qui snppiHft un iail i]i'i!il;i-ant. suri nu' pnnr deux, une habitation sordide et malsaine. Celles qui définitivement se font une industrie d'élever des nourrissons a bas prix en donnent aux familles pour leur argent. Les enfants trouvés ne sont pas les plus malheureux, ceux surtout qui sont placés par l'administration de Paris, parc* qu'il y a des inspecteurs. Mais qu'arrive -t-il quand une fille, désolée d'avoir un enfant ou pressée de recommencer, n'allant pas cependant jusqu'à l'infanticide, cherche une nourrice au loin, la paye le moins possible et le moins longtemps possible, et n'aspire qu'à pouvoir oublier sa maternité? Ces im'tvs dénaturées existent-elles ? sont-elles une très-rare exception parmi les malheureuses victimes des agglomérations industrielles ou de la vie de garnison* Nous ne voudrions pas juger trop durement la nature bumai ne; nous savons qu'il y a des femmes , en grand

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nombre, qui, après s'être laissé séduire, élèvent leurs enfants avec courage, ne craignent ni la honte, ni le travail, ni la misère, bien supérieurs, dans li'ur :i))iiisriciucnt, an misénilili? qui les a trompées et délaissées; mais enfin, si on n'étudiait les crimes que dans les annales des cours d'assises, ou n'en connaîtrait pas la dixième partie. A présent que l'éveil est donné , les rapports de médecins affluent ; ils sont sinistres. Nous ne parlons pas de la volonté de

l'indifférence et de l'ignorance, d'une indifférence et d'iin« ignorais l'f homicides '. L'alimen-

tation prématurée, par exemple, est bien plus meurtrière que le choléra ; et cependant, ce n'est que d'hier qu'on commence à en avoir réellement peur.

Voici, en deux mots, ce que c'est. Rien de plus innocent en apparence. On sustente les enfants avec du lait de chèvre ou des bouillies : cela s'appelle nourrir au petit pot. La malheur, c'est que le petit pot ne nourrit pas. Tous les médecins des pauvres en connaissent les effets, et ils en connaissent aussi la conséquence presque infaillible. Cotte alimentation à laquelle la plupart des enfants d'ouvriers sont condamnés est si meurtrière, que, dans le département de la Seine-Inférieure, sur 100 enfants ainsi élevés, on n'en sauve pas 13. Ce sont des hécatombes. L'Académie do médecine envoie des médecins étudier le choléra en Egypte ; il était grand temps d'en envoyer dans Eure-et-Loir inspecter les nourrices et compter les morts. Nous avons déjà cité le chiffre de la mortalité dans ce département pour les années 1861-1864 inclusivement. On ne le répétera jamais assez, parce qu'il faut que ces horreurs soient sues. Sur la totalité des naissances vivantes , qui était de 27,219, il y avait eu 8,037 morts de 1 jour à 1 an, soit 20,52 0/0. Les enfants légitimes figuraient dans le nombre des naissances pour

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25,830, sur lesquels 0,704, suit 2i>/J3 0/0 étaient morts. Il y avait 1 ,3H9 enfants illégitimes et assistés, sur lesquels 1,333 étaiont morts, ce qui donne une proportion de 9j,87 0/0... Dans un rapport officiel publié en 18G2 par le ministre de l'intérieur, la mortalité dos eiil'unis assistés de 1 jour à 1 an est portée à 0O,ô0 0,0 dans la Loire- Inférieure, 87,30 0/0 dans la Seine-Inférieure, 78,12 0/0 dans l'Eure. Ces chiffres désolants sont journellement rnppidi^ dans les séances de l'Académie de médecine. Il est déplorable qu'on ne lise pas les comptes rendus do l'Académie, et que cela se pusse entre médecins. Heureusement qu'il y a là les Eroea, les Cerise, les Husson, et tiint d'autres, qui ne marchandent pas avec le devoir. Les chiffres que nous prenons dans les comptes rendus de l'Académie, et qne nous étalons ici, seront contestés par ces esprits timorés qui refusent de cruiro tout, ce qui est douloureux. D'autres qui les croiront nous reprocheront de les répéter. Loin de nous cette funeste, cotte homicide prudence, qui cache le mal au risque de le perpétuer! Autant vaudrait défendre a la sentinelle de donner l'alarme quand elle aperçoit l'ennemi, que de défendre aus gens de cœur d'ouvrir leurs mains pleines do ces vérités Inmeutables.

Il faut dire encore, — est-ce une atténuation ou

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