CHAPITRE II
(Juc la condition des mûres dans l'industrie est une cause de souffrance pour les enfants et de dégénérescence pour la population.
La présence des femmes dans leur maison est si nécessaire au bonheur des femmes, à l’éducation des enfants, et aux bonnes mœurs, qu’on regarde unanimement comme un malheur public l’obligation où sont la plupart des femmes pauvres d'engager leur temps au dehors pour gagner un salaire. Quelques moralistes proposent de leur interdire l’entrée des usines, et certains économistes prétendent que lé travail quelles font chez leurs maîtres ne saurait compenser, même comme valeur matérielle, celui qu’elles ne font pas dans leur intérieur.
C’est, au physique et au moral, une question de vie ou de mort pour l’enfant. Il faut donc commencer l’histoire de l’ouvrier de huit ans par l’histoire de sa mère.
Bomuni mansit; lanavi fecit ‘. Cette humble
' • Elle reita chez elle, et HIa de la laine. >
épitaphe est l’épitaphe d’une patricienne. Heureuse la femme du peuple, si elle pouvait rester à la maison ! Heureux l’ouvrier de huit ans, s’il commençait par être protégé et par être aimé !
Assurément les femmes qui remplissent toutes leurs obligations, à quelque rang de la société quelles soient placées, entassez de travail à faire pour employer toutes leurs forces. Une éducation bien faite, une maison bien dirigée ne sont pas de petites besognes. On a beau être assez riche pour avoir, au-dessous de soi, des professeurs, des gouvernantes, des intendants, des femmes de charge ; il y a toujours à surveiller, à contrôler, faire par soi-même. La tache devient plus lourde, à mesure qu’on descend dans l’échelle sociale. Dans beaucoup de familles, même relativement aisées, la femme est à la fois la maîtresse de la maison, et la servante de ses enfants et de son mari. Qu’il y ait seulement dans une maison deux enfants et pas de servante, ce n’est pas là une nombreuse famille ; cependant, voici ce que la femme fait tous les jours. Elle se lève la première pour préparer le déjeuner; elle fait les provisions, la cuisine, les chambres ; elle sert à table; elle lave la vaisselle, elle racommode le linge, elle le blanchit. S'il y a un jeune enfant, elle le garde dans les bras ou à côté d’elle toute la journée, elle lui apprend à lire. Souvent
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elle tient les comptes de la famille, garde le pauvre trésor. Vienne une maladie, elle sera la seule garde-malade. C’est plus d'ouvrage que n’en font les servantes les plus occupées. Qui ne voit qu’en oubliant même tout ce que la mère et l’épouse donne autour d’elle de bonheur, le travail industriel dont elle se charge est un bénéfice matériel énorme, un bénéfice appréciable en argent? Qui ferait mieux, qui ferait autant quelle? 11 faudrait nourrir, entretenir, et payer chèrement une domestique et une ouvrière, qui ne prendraient pas de la même façon les intérêts de la famille, qui travailleraient moitié moins, qui exigeraient des temps de repos. Nous ne plaignons pas cependant la mère de famille qui supporte cette lourde tâche, parce qu’elle s’y plaît, elle y est heureuse. Chaque service qu’elle rend est un bonheur pour elle. Elle a plus de force qu’une mercenaire, parce qu’elle travaille avec tout son cœur. Elle se dévoue sans le savoir, parce qu’elle aime le bonheur de ceux qui l’entourent plus que le sien. Dans des discussions assez récentes où les hommes s’opposaient à l’introduction des femmes dans les ateliers, en disant qu’elle amènerait l’abaissement des salaires, on leur reprochait leur peu de fraternité ; n’ont-elles pas les mêmes droits, les mêmes besoins? Ils répondaient : “ Nous voulons travailler pour elles! »
l’ouvrier de huit ans
Le sentiment était juste et honorable; remarquons pourtant que les femmes aussi, même en restant à la maison, travaillaient pour eux sans relâche. Quand l’homme a passé la journée à l’atelier, et qu’il trouve le soir la maison bien tenue, les enfants dispos, le repas prêt, de bons exemples, de la bonne humeur, de- l’économie, il ne faut pas qu’il dise trop : Je travaille pour ma femme. Il ferait mieux de dire : Nous travaillons l’un pour l’autre, et nous travaillons tous les deux, également selon nos forces, pour notre jeune famille. Ce qui est bien, ce que l’on doit souhaiter par dessus tout, c’est, en effet, que le mari gagne seul le salaire, parce que c’est l’office de l'homme ; et que la femme soit chargée d’élever les enfants, de tenir la maison et de veiller à la dépense, parce que c’est l’office des femmes. Voilà la pure et simple vérité, la bonne et utile organisation ; celle qui fonde l’égalité de droits et de devoirs entre l’homme et la femme, qui ne demande à chacun deux que ce qu’il est naturel de lui demander, et qui fait contribuer le travail de chacun au bonheur de tous les deux.
Quand la mère de famille, au lieu de se consacrer uniquement au service de ceux qu'elle aime, se charge d’un travail mercenaire, c'est pour une de ces deux raisons : ou parce qu’elle gagne plus comme ouvrière que comme ménagère.
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ce qui n’est pas assez rare; ou parce que, dans une nécessité pressante, elle s’impose et impose aux siens la privation du bien-être qui résulterait, pour la communauté, de son travail de ménagère, pour contribuer, par son salaire, à l’acquisition du nécessaire le plus indispensable. La transformation d’une ménagère en ouvrière est donc toujours la conséquence d’une situation gênée et malheureuse. Or, cette gêne se rencontre très-souvent dans les ménages d’ouvriers. Nous le montrerons par quelques chiffres.
Nous pourrions prendre un certain nombre de budgets dans des industries et des localités diverses, et eu conclure une moyenne ; mais en pareille matière il est difficile que la statistique soit assez précise et embrasse des observations assez nombreuses pour donner une base solide d’appréciation. Il est plus simple d’emprunter les chiffres aux ouvriers eux-mêmes, qui ont plus d’occasions de comparer et de généraliser, et voient les choses de plus près. D’après une brochure publiée en 18G4 parles délégués de l’industrie des cuirs à l’exposition de Londres, voici quel serait à Paris le budget des dépenses pour une famille d’ouvriers composée de 4 personnes :
loyer, 250 fr. ; entretien (pour quatre personnes), 250 fr. ; chauffage et éclairage, ensemble 50 fr. ; blanchissage, 50 fr.; total, pour les frais géné-
raux, 000 fr. Assurément toutes ces appréciations sont trcs-niodestes. On trouve clifficilernent deux petites chambres pour 250 fr. par an ; c’est bien peu que 250 fr. pour renouveler et entretenir le vêtement de 4 personnes; car il y a en grand nombre des métiers qui salissent les vêtements, d’autres qui usent beaucoup de chaussure. Les ouvriers sont souvent obligés de se loger trèsloin de leurs travaux, et de faire matin et soir de très-longues courses entre leur maison et leur atelier. C’est bien peu aussi que 50 fr. poulie chauffage et l’éclairage. Si la femme reste à la maison, il faut de la lumière à quatre heures du soir pendant quatre mois de l’année. Enfin le blanchissage de quatre personnes è 50 fr. palan, 12 fr. 50 par personne, permet à peine les soins les plus élémentaires de la propreté. Le blanchissage d'une chemise non empesée coûte 15 c., une serviette 5 c., une paire de bas 10 c., un mouchoir 5 c. On arrive vite à 1 fr. 05 par mois avec de tels prix , même pour les hommes. Le jupon le plus simple coûte 30 c. de blanchissage, et il y a en outre les bonnets, les ccls, les manches. Enfin une paire de draps de lit coûte 50 c. On voit combien de privations le ménage s’imposera pour suffire aux frais généraux avec 600 fr. Les ouvriers qui ont drossé ce budget n’ont pas compté les mois d’école, parce qu’à Paris
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l’instruction primaire est entièrement et absolument gratuite pour tout le monde. Mais si l’on veut mettre le fils à l’école Turgot ou la fille à l’école professionnelle , c’est une dépense de 100 ou 150 fr. par an. Souvent aussi il faut payer pour l’apprentissage. Même pour l’école primaire , quoiqu’elle soit gratuite, il faut quelques livres, du papier, des plumes, de l’encre. Enfin nous ne trouvons rien, dans ce budget, pour la maladie. Le plus sûr, sans comparaison, serait d'entrer dans une société de secours mutuels. Cela coûte 30 ou 3.5 fr. par an, pour le père et la mère : 18 fr. pour le père, 12 ou 15 fr. pour la mère. Concluons que les ouvriers se sont trompés, que les 600 fr. ne suffisent pas ; en tout cas, c’est le budget d’un ménage nécessiteux. Voyons maintenant la nourriture. Les mêmes délégués l’estiment à 3 fr. par jour, soit 75 c. par jour et par personne ; en voici le détail, aux prix actuels de Paris : pain de quatre livres, 70 c., deux livres de ragoût, 1 fr. 40, pommes de terre, 40 c., beurre, 25 c., charbon, 25 c. Total, 3 fr. Cela ne constitue pas un ordinaire bien somptueux. Ils n’ont compté ni fruit, ni fromage, ni vin. Ce dernier point est à considérer, surtout si le mari exerce une profession fatigante. En outre, ils ont supposé , en indiquant les prix , que le ménage payait comptant ; s’il achète à crédit, ce qui ar-
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rive le plus souvent, il paye tout plus cher. 3 fr. par jour font par an 1,100 fr. Nous avons donc un budget des dépenses évalué à 1,700 fr., même pour vivre dans la gêne. Quant au budget des recettes, il est bien plus difficile à établir.
L’enquête publiée en 1859 par la chambre de commerce de Paris évaluait le salaire des ouvriers parisiens à 4 fr. 41 c. par jour en moyenne. Mais il n’j" a rien de plus trompeur qu’une moyenne, surtout quand il s’agit d’une ville comme Paris, qui, en 1860, ne comptait pas moins de 101 , 171 établissements, occupant plus d’un demi-million d’ouvriers, hommes et femmes. Toutes les industries se sont pour ainsi dire donné rendez-vous à Paris. La chambre de commerce les divise en dix groupes, et elle partage le dixième groupe, qu’elle appelle groupe des industries diverses, en six chapitres, dont un seul, celui des peaux et cuirs, fait pour près de 101 millions d’affaires par an. Ces différents groupes présentent une échelle de salaires, qui va, pour les hommes, de 1 fr. i\ 20 fr. par jour. Enfin, pour dernière difficulté, la morte-saison, qui est de 5 p. 100 seulement dans le groupe de l’alimentation, s’élève à 67 p. 100 dans le groupe du bâtiment. La chambre de commerce a donc sagement fait de renoncer, en 1864, à donner une moyenne générale ; elle a procédé par classifications. Tous les
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salaires sont venus se concentrer en 32 classes, réunies elles-mêmes en trois sections. La première section, qui comprend les journaliers et hommes de corvée, contient (54,080 ouvriers dont les journées varient de 1 à 3 fr. ; la seconde, qui groupe les salaires de 3 à 6 fr., comprend les ouvriers et hommes de métier proprement dits, au nombre de 211,021 hommes, ce qui est de beaucoup le plus gros bataillon; enfin la troisième section renferme 15,058 artistes, ouvriers d’élite ou contre-maîtres, qui touchent de 6 fr. 50 à 20 fr. par jour. Pour apprécier les recettes annuelles des ouvriers dans chacune de ces trois sections ou de ces trente-deux classes, il faudrait savoir combien on doit compter de jours de travail par année, et cela est très-variable, cause de la diversité des chômages. Nous commencerons par retrancher 52 jours pour les dimanches. Si nous en retranchons 52 autres pour les mortessaisons, le temps perdu, les changements d'atelier ou les simples changements d’ouvrage, les amendes de malfaçon et les maladies, nous sommes convaincu que nous n’exagérons pas. Il resterait, à ce compte, 261 jours utiles dans l’année. Comptons-en 280 pour contenter ceux qui voient tout en beau et qui ne peuvent se résoudre à croire qu’il y ait des misérables. Certes, nous voilà au delà de la vérité ; mais il n’importe :
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il vaut mieux avoir trop raison que pas assez. Le budget des dépenses d’un ménage de 4 personnes vivant pauvrement est, disions-nous, de 1,700 fr. par an à Paris ; combien y a-t-il d’ouvriers à Paris qui gagnent 1,700 fr. , en travaillant 280 jours par an ? Les ouvriers mêmes qui gagnent 6 fr. par jour n’arrivent qu’à un total de 1,680 fr. Passons encore sur cette différence de 20 fr., ce qui réduit à moins ^le 30 jours par année les pertes de temps pour maladies, mortessaisons, fêtes exceptionnelles, chômages, etc. Avec tout cela, il n’y a à Paris que 34,597 ouvriers, sur près de 300,000, qui puissent nourrir leur famille par leur salaire. 256,162 ne le peuvent pas.
Et croit-on que l’écart entre la recette et la dépense ne soit pas considérable? On va en juger. 59,929 bons ouvriers, gagnant 5 fr. par jour, ouvriers d’élite par conséquent, sont en arrière, chaque année, de 300 fr. 44,083 ouvriers touchant 4 fr. par jour sont en arrière de 580 fr. Essayez de retrancher 580 fr. sur le budget de dépenses que nous avons dressé tout à l’heure; nous sommes déjà dans l’impossible. Cependant combien y a-t-il d’ouvriers qui n’arrivent pas à ce salaire? 102,334. Nous ne pousserons pas la démonstration plus loin. Il est surabondamment prouvé que la grande majorité des pères de fa-
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mille (il s’agit ici des valides et des laborieux) n’arrive pas à donner du pain à une famille composée, avec eux, de la mère et de deux enfants. Il faut donc que la femme gagne un salaire ; il faut qu’elle gagne 300 fr. par an, si le mari gagne 5 fr. par jour, et si le mari n’a que 4 fr. pour salaire journalier, il faut que la femme gagne 580 fr., et ainsi de suite. Quant aux filles qui n’ont ni père ni frère pour les aider, le calcul est encore plus simple : il faut qu’elles gagnent en minimum ce qui peut les empêcher de mourir de faim.
Nous aurions beau faire des théories après cela et démontrer que les femmes ne doivent pas être ouvrières, qu’elles doivent se consacrer aux soins du ménage et de la famille. Oui, elles le doivent, à condition qu’elles le puissent. Si jamais on trouve le moyen d’augmenter assez le salaire des hommes pour que les femmes puissent se dispenser d’un travail mercenaire, tout sera pour le mieux. Jusque-là, les femmes auront besoin de gagner de l’argent, et il sera du devoir des hommes de ne pas les en empêcher et môme de les y aider. Loin de restreindre le nombre des industries auxquelles peuvent se livrer les femmes , il serait à la fois humain et prudent de les multiplier. C’est mal raisonner que de conclure de l’utilité des femmes dans leur ménage, à la né-
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cessité de. les y confiner. Cette exclusion est injuste et cruelle. Poussée à la rigueur, elle condamnerait toutes les filles abandonnées, et Dieu sait si le nombre en est grand, à mourir de faim ; elle mettrait une mère de famille, qui voit la misère envahir la maison, dans l’impossibilité de concourir au bien-être commun. Que deviendrait une veuve, à ce compte, et une veuve chargée de petits enfants? Les grands sentiments qui portent à faux ne sont la plupart du temps que de l’hypocrisie; c’est un des mille déguisements de l’égoïsme, et des plus honteux. Ne savons-nous pas tous que, comme il y a des filles abandonnées qui sont orphelines de fait sans avoir perdu leur famille, il y a aussi' des veuves dont les maris sont vivants? Veut-on qu’elles mendient ou qu’elles se prostituent ? Et si on ne le veut pas, il faut donc leur donner de l’ouvrage. Qui a poussé dans la rue la plupart des malheureuses qui font métier et marchandise de leur corps? C’est l’oisiveté, l’oisiveté forcée, qui, pour les unes, aboutit à la faim et au désespoir ; l’oisiveté volontaire, qui exalte et pervertit l’imagination des autres. On nous parle de morale : la vraie morale n’est pas de livrer les femmes sans défense à la discrétion des hommes, sous prétexte que les hommes les respecteront et les nourriront, mais au contraire d’employer la force des
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lois pour commander le respect et de chercher des ressources dans une bonne organisation de l’industrie pour suppléer, quand il le faut, à la paresse, à l’indifférence ou à la trahison des hommes. Beaucoup de maris qui abandonnent leur femme y regarderaient à deux fois si cette femme, qui ne leur plaît plus, concourait par son travail personnel à l’aisance de la maison. Le travail, c’est la plus grande puissance du monde. Il fait oublier, il fait aimer. Il occupe l’àme en même temps que le corps. Il donne le sentiment de la force, de la dignité, de la sécurité. Il enseigne la morale mieux que tous les préceptes et tous les livres. Il est une arme contre le sort : la refuserons-nous aux plus faibles? Refuseronsnous aux femmes une nouvelle occasion, un nouveau moyen de se dévouer? Leur refuserons-nous cette grande condition d’égalité? Plus le travail leur est difficile, plus la société devrait s’occuper de les aider à en trouver, à y réussir. Ce n’est pas à nous de les écraser de leur faiblesse ; et nous ne le ferions pas impunément, car cette lâcheté retomberait sur nous en ruine matérielle et morale. C’est une noble devise que celle-ci, — et c’est celle des hommes aussi bien que des femmes — ; Vivre en travaillant ! Et si on osait y reprendre quelque chose, on la modifierait ainsi : Vivre pour travailler ! Que seulement toutes les
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femmes travaillent, riches et pauvres, et nous aurons de fortes générations et des mœurs austères.
Mais ce qui est vrai , ce que l’on pouvait et ce que l’on devait dire, c’est; 1“ que le travail des femmes ne doit pas les éloigner de leurs maisons ; 2° qu’il ne doit pas dépasser la mesure de leurs forces; 3“ que le travail ne doit pas être disproportionné aux services rendus et aux besoins de l’ouvrière.
Le travail qui éloigne les femmes de la maison peut être divisé en trois classes : la domesticité, l'usine, les ateliers de la petite industrie.
Un très-grand nombre de filles et de femmes demandent leurs moyens d’existence à la domesticité. Cela est tout simple; faire le ménage, la cuisine, soigner des enfants, tailler, coudre, réparer des vêtements, ce sont les fonctions mêmes d’une ménagère, et par conséquent les fonctions propres d’une femme, conformes à ses goûts et à ses aptitudes. Ne pouvant, faute de ressources, les faire chez elle-même, elle se loue pour les faire ailleurs. C’est, de tous les états, celui qui se prête le moins à l’observation. La nature et la quantité du travail, le séjour, la nourriture, le logement, les gages, les relations soit avec les maîtres, soit avec les autres domestiques, tout cela est si mobile et si divers que la statistique
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même en est effrayée, n’essaye pas de recensement et ose à peine essayer une classification. Autrefois une bonne domestique devenait, après de longs services, membre de la famille ; tout le monde y gagnait, elle surtout, car les femmes ne peuvent se passer d’affection. Maintenant une domestique n’est plus guère qu’une ouvrière au mois, nourrie et entretenue, qui entreprend la cuisine et le service de la maison. Un peu plus d’indépendance, et beaucoup moins d’amitié de part et d’autre. Cette modification tient à une antre plus générale ; elle tient à la diminution de la vie intime, à la prédominance de plus en plus manifeste du droit sur le devoir. La revendication a pris la place de l’abnégation. Quant aux salaires de la domesticité, il y en a d’excessifs et de déplorables. Certaines domestiques sont en même temps ouvrières au pied de la lettre. Par exemple, dans plusieurs provinces, elles doivent filer un nombre déterminé de quenouilles. A Lyon, chez les maîtres tisseurs, elles sont ourdisseuses. Les femmes de chambre sont coiffeuses, tailleuses, etc. Les nourrices à domicile appartiennent aussi A la domesticité, mais d’une façon provisoire, et dans des conditions particulièrement désastreuses. Elles quittent leur famille au moment où la naissance d’un enfant les y rend plus nécessaires
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que jamais. Pour aller soigner l’enfant d’une autre, elles abandonnent le leur, — dans quelles conditions et dans quelles mains? L’habitude des femmes riches de recourir à des nourrices mercenaires, habitude rendue presque nécessaire par leur manière de vivre et la débilité qui en résulte, est un des grands fléaux du monde civilisé. Elle est fatale aux deux mères et aux deux nourrissons ; meurtrière pour l’enfant abandonné quand la nourrice quitte sa maison pour entrer dans une maison étrangère, et pour les deux enfants, quand la nourrice, au lieu de se déplacer, emporte le nourrisson chez elle.
Il y a juste aujourd'hui cent ans qu’un charpentier de Blackhurn, nommé Hargreaves, inventa une machine qui filait huit fils, et qui reçut le nom de Spinning-Jenny ou J enny-la-F lieuse. Jenny était le nom de la fille de l'inventeur. Deux ans après, Arkwright, un barbier, inventa, de son côté, une machine analogue, mais plus parfaite, et enfin, en 1779, Samuel Crorapton, réunissant et perfectionnant les deux découvertes précédentes, en forma la Mule-Jenny, dont on se sert encore à l’heure qu’il est. Seulement le métier de Hargreaves ne faisait mouvoir que huit broches ; aujourd’hui la Mule-Jenny , animée par la vapeur, arrive à en mouvoir mille, et peut encore aller au delà. Un dernier perfectionnement, presque contemporain, a produit le métier renvideur ou Self-acling, dont tous les mouvements sont automatiques, et qui réduit les ou-
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vriers à la fonction de surveillants. Grâce à ces améliorations successives, trois ouvriers font désormais la besogne de cinq cents fileuses. La France est venue assez tard se mêler au mouvement et profiter des découvertes. Richard Lenoir et Oberkampf donnèrent l’impulsion sous l’empire. Le progrès ne fut très-marqué que sous la Restauration. En 1860, nous avions six millions de broches, et nous tenions le premier rang après l’Angleterre. Le dernier traité de commerce influera certainement beaucoup sur l’avenir de nos industries textiles; mais la coïncidence de la guerre d’Amérique et du retrait des prohibitions empêche encore d’apprécier avec exactitude les résultats de cette dernière mesure, Tandis que l’industrie de la filature prenait de nouveaux accroissements, celle du tissage, qu’elle alimente, se développait dans la môme proportion, de .sorte qu’aujourd’hui presque toute l’Angleterre est transformée en une vaste usine ; que la France, la Belgique, la Suisse, l’Allemagne s’efforcent de la suivre, et que cette industrie, née d’hier, est déjà la plus grande affaire de l’Europe et du monde.
La première conséquence de cette révolution a été de remplacer la force humaine par une force mécanique. Aussitôt les hommes n’ont plus été nécessaires; les femmes ont suffi pour la
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plupart des emplois. On peut dire que le métier qu'elles font dans les filatures et les tissages mécaniques n’est ni pénible ni difficile. On a gardé naturellement les hommes pour tout ce qui demande plus de force corporelle ou de présence d’esprit. Les deux sexes se sont partagé quelques métiers avantageux, que les hommes ne pouvaient dédaigner et que les femmes pouvaient remplir, et enfin un grand nombre de fonctions et d’ateliers dans les usines ont été réserv'és exclusivement aux femmes. Ainsi, dans une filature, les femmes sont soigneuses de Garderies, retordeuses , pelotonneuses , écheveaucheuses , doubleuses, dévideuses, bobineuses, banc-brocheuses, éplucheuses et rattacheuses. Les femmes sont aussi fileuses, quand le chariot est renvideur et ne porte pas beaucoup de broches ; mais la mule-jenny est le plus souvent dirigée par des hommes, et alors il convient de donner l’emploi de rattacheurs à de jeunes garçons. Dans les tissages mécaniques de toutes sortes, cotons, laines, soies, fabriques de draps, de châles, de rubans, les femmes sont dévideuses, ourdisseuses, trameuses, liseuses, tordeuses , remetteuses, lanceuses , épinceteuses , rentrayeuses. Elles sont tisseuses, concurremment avec les hommes, dans la plupart des fabriques. En un mot, l’industrie des fils et tissus donne de l’ouvrage aux femmes
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depuis le commencement des préparations jusqu’à l’apprêt et au pliage des étoffes.
Toutes les fois que les femmes peuvent faire la besogne aussi bien et aussi vite que les hommes, on les préfère. Cela tient à la première des lois économiques, et on pourrait même dire à la première des lois métaphysiques, qui est celle-ci : la force dépensée doit être exactement proportionnelle au résultat obtenu. C’est ce que Leibnitz exprimait en disant que la nature opère toujours par le moyen le plus simple. Il appelait encore cette loi le principe de la moindre action. Le principe de la moindre action, appliqué à l’espace pur, donne cet axiome métaphysique : le plus court chemin d’un point à un autre est la ligne droite. Appliqué à l’industrie, il en renferme tout le secret, car il est évident que la valeur réelle de tout produit doit être exprimée par la somme de ses qualités comparée à la somme des frais de la production. Si, par exemple, une mine d’or est dans de telles conditions qu’une parcelle n’en peut être extraite sans coûter, en frais d’exploitation, un prix égal à sa valeur, il est clair qu’il n’y a plus de raison quelconque pour procéder à l’extraction. La règle de l’industrie est donc de diminuer la dépense, non par la mauvaise fabrication, mais par la fabrication la plus simplifiée, c’est-à-dire la
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plus économique. Cette règle est d’autant plus absolue que, toute fabrication aboutissant à la vente, la valeur réelle du produit doit être inférieure à sa valeur vénale, puisque la différence entre la valeur vénale et la valeur réelle représente tout le bénéfice du fabricant. Or la vente e.st gouvernée ou par la loi naturelle de l’offre et de la demande, ou par les lois dites de prohibition et de protection, qui s’efforcent de contrarier la loi naturelle, et qui n’aboutissent tout au plus qu’à la renfermer dans un champ plus étroit; car, pour échapper complètement à la concurrence, ce n’est pas aux prohibitions qu’il faudrait recourir, c’est aux tarifs. Même dans le cas de tarifs, la principale source des profits du fabricant, sinon la seule, serait encore l’économie réalisée sur les frais de la fabrication. On peut donc établir, en fait, que l’industrie réalise immédiatement toute économie dont la possibilité est démontrée.
D’autre part, tout le monde sait que les femmes se contentent d’un salaire inférieur à celui des hommes. Cela va de soi quand elles rendent un service inférieur, par exemple s’il ne s’agit que du louage de la force. Un homme et une femme qui louent leur force pour un temps donné ne louent pas la même force, et ne peuvent pas exiger le même prix. Le salaire doit
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être proportionné au service rendu ; c’est l’égalité par l’inégalité. Mais à côté de la loi de la proportionnalité du salaire au service rendu, loi qui regarde l’acheteur, il y a une autre loi non moins puissante, puisque, dans certains cas, elle doit être observée sous peine de mort, et qui ne regarde que le vendeur, c’est la proportionnalité du salaire aux besoins de celui qui rend le service. On a souvent discuté sur ces deux principes qui représentent deux grandes écoles, et qui s’expriment ainsi ; à chacun suivant ses œuvres, — à chacun suivant ses besoins. Nous dirons d’abord que le second ne doit pas être entendu comme une protestation contre le premier, car alors en proportionnant les salaires aux besoins, sans tenir compte de la supériorité des services, il consacrerait une injustice, l'inégalité par l’égalité. Il faut l’entendre comme la simple affirmation de ce fait, que chaque citoyen a droit au nécessaire. Ainsi expliqué et réduit, c’est un principe à discuter en organisation politique, mais non en organisation industrielle, car le chef d'industrie ne doit de salaire qu’à proportion des services qu’il reçoit, La loi économique de la proportionnalité des salaires aux besoins est différente de la loi écrite qu’on voudrait introduire soit dans la politique , soit dans l’industrie par la proclamation du droit au travail. Elle n’est
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qu’une nécessité subie par le vendeur, comme la proportionnalité du salaire aux services rendus est une nécessité subie par l’acheteur. Il y a sans doute, à côté de ces deux questions économiques, une question de justice sociale, car il est juste que le salaire soit proportionnel aux services, et il est juste que le travail nourrisse l’ouvrier; mais ce n’est pas de la question de justice sociale qu’il s’agit ici, c’est du fait et de la loi naturelle. Comme l’acheteur est obligé, par la concurrence, à faire les plus grandes économies possibles, le vendeur est obligé, par la nécessité de vivre, à ne pas accepter un rabais qui mette sa recette audessous de ses besoins. Voilà la réalité toute nue, indépendamment des lois que les hommes peuvent ou doivent faire. Certes, en toute occasion nous sommes prêts à soutenir qu’on ne doit pas traiter l'homme comme une marchandise, et que toute société a des devoirs envers ses membres, même inutiles. Mais si l’on ne parle que des lois naturelles qui régissent la vente et l’achat, ces lois sont que, dans le louage d’ouvrage, l’acheteur fait le plus d’économie possible, et que le vendeur ne peut accepter un salaire inférieur à ses besoins.
Voici maintenant une troisième loi, tout aussi nécessaire que les deux premières : c’est que, quand les vendeurs se font concurrence pour
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être acceptés, ils font de leur côté tout le ral>ais possible, c’est-à-dire qu'ils descendent jusqu’au niveau de leurs besoins; car, en vertu de la deuxième loi, ils ne peuvent descendre au-dessous. Or les vendeurs d’ouvrage ou de travail se font toujours concurrence pour être acceptés, si ce n’est quand ils possèdent une capacité exceptionnelle, car alors ils sont demandés au lieu de s’offrir, ou quand ils se coalisent; mais la coalition n’a de chances de succès durables que quand elle a pour but de résister à la violation d’une des lois économiques. La concurrence entre travailleurs est donc inévitable, et elle a ce caractère, que, n’ayant pas le moyen d’attendre, ils font leurs rabais sur-le-champ.
De ces trois lois réunies résulte la démonstration que les femmes seront toujours employées de préférence aux hommes, toutes les fois quelles s’offriront pour faire le môme ouvrage aussi bien et dans le même temps, comme il arrive dans la plupart des travaux des filatures et des tissages mécaniques. En effet, une femme a moins de besoins qu’un homme. Disons tout, osons dire le mot cruel et juste : elle mange moins ! Nous ne voulons pas dire qu’une femme supporte plus aisément qu’un homme la privation de nourriture suffisante, quoique cela même soit vrai. Nous disons simplement, et.cela
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u’a pas besoin d’être prouvé, que la nourriture suffisante d’une femme coûte moins que la nourriture suffisante d’un homme.
Il y a encore ceci à considérer, dans le même sens, en ce qui concerne la France, obligée, depuis le traité de commerce, à lutter avec l’Angleterre, non pas tout à fait à armes égales, mais avec ses armes naturelles. Les éléments de la concurrence sont le capital, les machines, le combustible, la matière première , la main-d'œuvre et la vente. Le capital passe pour être plus fort eu Angleterre, ce qui est, à notre sens, un préjugé : ce qui est vrai , c’est qu’il est mieux outillé qu’en France, où les lois, en matière de succession, d’association et de crédit, sont plutôt gênantes et restrictives. Le combustible et la matière première sont plus abondants chez nos voisins et à meilleur marché , ce qui leur donne aussi la supériorité pour les machines, qui sont ellesmêmes un produit manufacturé , dépendant des prix du fer et de la houille. Quant à la vente, le marché anglais est bien supérieur au nôtre, pour trois raisons : la supériorité de la marine, celle du corps consulaire et la clientèle acquise, ce qui est d’un grand poids en matière de commerce. Reste la main-d’œuvre, dans laquelle il nous faut non-seulement l’égalité , mais la supériorité , puisque c’est notre seul moyen de con-
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curreiice ; et la supériorité de la main-d’œuvre ne peut résulter que d’une de ces deux conditions : ou des ouvriers supérieurs aux mômes prix, ou des ouvriers égaux à moindre prix. Nous ne prétendons pas qu’il nous soit absolument impossible de lutter par les autres moyens ; nous voulons croire, nous croyons le contraire. Nous pouvons certainement créer en France une batellerie, améliorer nos voies de communication de toutes sortes , réformer nos lois , réorganiser notre corps consulaire , mais au prix de quels efforts! Il faudra pour cela beaucoup d’intelligence, beaucoup de persévérance, beaucoup d’argent, de longues années de paix; et quand nous parlons de paix, ce n’est pas seulement de la paix effective, mais de la paix sûre d’elle-même; car, en matière de travaux publics et do finances, la crainte d’une guerre prochaine a presque les mômes effets que la guerre ; nous l’avons bien vu en 1800. C’est donc surtout sur la main-d’œuvre que nous pouvons immédiatement et efficacement agir. Nos ingénieurs n’ont de supérieurs nulle part ; nos ouvriers d’art ont été longtemps les premiers du monde, et peuvent le redevenir si nous donnons à l’éducation spéciale une impulsion nouvelle. Quant aux ouvriers ordinaires, qui sont à peu près égaux dans tous les pays, nous avons sur l’Angleterre l’avantage d’une
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population beaucoup plus nombreuse, surtout relativement, mais cet avantage tourne contre nos ouvriers , qu’il expose à des rabais plus durs. L’Angleterre emplo}'ant plus de femmes que d’hommes dans ses manufactures, nos fabricants ne peuvent offrir que des salaires égaux ou inférieurs à celui des femmes anglaises, et dont par conséquent il est impossible qu’un homme se contente. Telles sont les raisons qui expliquent la présence des femmes dans les manufactures et menacent de la perpétuer.
Voyons maintenant dans quelles conditions elles s’y trouvent. En général , à ne considérer que le séjour et le genre de travail, on peut dire qu’elles y sont heureuses. Presque partout les salles sont magnifiques, bien aérées, d’une propreté extrême, agréables à la vue, ce qui contribue au bien-être plus qu’on ne l’imagine , d’une température plutôt trop élevée que trop basse. Il subsiste encore d’anciennes manufactures mal aménagées qui ne tarderont pas à disparaître. Ces manufactures elles-mêmes et les ateliers de battage et d’épluchage, qui sont les moins salubres, l’emportent, comme lieux d’habitation, sur la plupart des logements d’ouvriers. Quant au travail, il est presque toujours trèsdoux , notamment pour les soigneuses de Garderie, qui forment un corps d’état très-nombreux.
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Ou n’exagère pas en disant que la surveillance d’un rota-frotteur ou d’un banc à broches est une occupation moins fatigante que le travail à l’aiguille trop prolongé.
Les salaires dans les tissages et les filatures sont relativement assez élevés. Comme il s’agit ici d’une comparaison, nous ne pouvons parler du salaire gagné par les femmes dans les manufactures sans rappeler ce qu’elles gagnent dans la petite industrie. Prenons pour types les salaires de Paris, plus faciles à apprécier à cause de l’enquête. La grande industrie est faiblement représentée à Paris; mais l’inégalité numérique des deux groupes ne modifie pas leurs conditions respectives. Voici, en résumé, quels sont, à Paris, les salaires touchés par les femmes dans la petite industrie. L’enquête de 1864 sur les industries parisiennes, procédant pour les femmes comme pour les hommes, a groupé les ouvrières en trois sections ; la première peut être négligée parce quelle se compose de jeunes filles audessous de seize ans , de femmes mariées travaillant chez elles à la couture, mais sans continuité ni régularité, et d’ouvrières logées et nourries. Les salaires de ce premier groupe , qui comprend 17,303 personnes , vont de 0 fr. 50 c. à 1 fr. 25 c. par jour. La troisième section, qui ne comprend que 767 femmes , peut aussi être
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négligée, mais pour la raison inverse. Ce sont des directrices d'atelier ou des artistes dont les émoluments varient de 4 fr. 50 c. à 7 fr., et même i\ 10 fr. La seconde section, qui doit seule être comptée, puisqu’elle se compose des ouvrières proprement dites et ne renferme pas moins de 88,340 femmes, touche des salaires qui oscillent entre 1 fr. 50 C; et 4 fr. Mais la moyenne se rapproche beaucoup plus de 1 fr.
.50 c. que de 4 fr., comme il est aisé de le conclure des chiffres suivants :
Le salaire de 4 fr. n’est touché que par 1 ,264 femmes sur 88,340. Le salaire de 1 fr. 50 c. est touché par 16,720 femmes, celui de 2 fr. par 24,810, celui de 2 fr. 50 c. par 17,873. Tout compte fait, il y a 74,772 femmes dont le salaire est égal ou inférieur à 2 fr. 50 c., et seulement 13,568 dont le salaire varie de 2 fr. 75 c. à 4 fr.
Si maintenant, passant de la petite à la grande industrie, nous mettons à part, dans le nombre total des ouvrières parisiennes, celles qui travaillent dans les filatures de coton, de laine, de soie ou de bourre de soie, nous trouvons un total de 2,196 ouvrières, dont les salaires ne différent pas notablement de ceux de la petite industrie : 1 seule ouvrière reçoit par jour 3fr. 50 c., 4 reçoivent 3 fr. 25 c., 17 reçoivent 3 fr., 713 reçoivent 2 fr., 299 reçoivent 1 fr. 75 c., 838 re-
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ooivent un salaire quotidien égal ou inférieur à 1 fr. 50 c. Il est vrai que, dans la grande industrie , les meilleurs salaires sont gagnés par les tisseuses et que Paris n’a pas de tissage mécanique. Une tisseuse active et adroite peut gagner en six jours 18 fr., et même davantage. Cependant, on peut dire d’une manière générale que la grande industrie ne donne pas aux femmes des salaires plus élevés que la petite. Le principal avantage qu’elles trouvent dans les manufactures, c’est que, le travail étant continu et régulier, le rendement du mois est meilleur, lors môme que chaque heure n’est pas très-rémunérée. On ne sait pas ce que les courses, les caprices , le passage d’un travail à un autre et le temps perdu dans les antichambres coûtent aux malheureuses ouvrières qui travaillent chez elles. En manufacture, avec une bonne conduite et de l’activité, on retrouve toujours le même mois qui, par comparaison, est un assez bon mois. Enfin , beaucoup de chefs d’industrie ont chez eux un médecin, une pharmacie, des livres, une caisse d’épargnes, quelquefois même un détail d’objets de consommation à prix réduits; ils s’efforcent, par tous les moyens possibles, d’augmenter le bien-être des ouvrières, et, malgré les exceptions malheureusement subsistantes , il ne faut pas se le dissimuler, ce bien-être est réel.
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Avant de chercher à quel prix ces avantages sont achetés, il faut se demander ce qui résulte, pour le salaire des hommes , de l’introduction des femmes dans les manufactures. Il n’y a pas de question pour les emplois que les femmes seules peuvent remplir , comme ceux des rentraj’euses ou repriseuses , ni pour ceux que les hommes dédaigneraient, comme ceux des lanceuses, épinceteuses, rattacheuses, éplucheuses. Il n’y en a pas non plus pour les emplois dans lesquels les hommes conservent la supériorité , parce qu’en ce cas, les femmes ne se présentent que comme ouvrières d’un ordre inférieur, touchant des salaires inférieurs, et ne faisant pas une véritable concurrence. Mais il y en a une fort grande pour tous les emplois où les hommes et les femmes font également vite et également bien, que les hommes rempliraient s’ils n’étaient tenus par des femmes, tels que la surveillance des cardes, ou que les hommes et les femmes se partagent, tels que le lisage, le tissage, etc.
D’abord il est manifeste que, du moment qu’il y a substitution des femmes aux hommes, il en résulte une perturbation au moins momentanée dans la situation des hommes , car on ne trouve pas de l’ouvrage du jour au lendemain, et surtout une nouvelle sorte d’ouvrage. L’inconvénient est
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plus grave pour des fileurs et des tisseurs que pour des ouvriers d’un autre corps d’état, parce qu’il leur est assez difficile de se créer une carrière nouvelle , leurs occupations ordinaires n’ayant rien de eommun avec la plupart des autres métiers. Il en est de l’introduction des femmes comme de la création d’une mécanique, qui supprime un grand nombre de bras. Cela produit, dans la nouveauté, de grandes souffrances ; mais avec le temps , les ouvriers déclassés trouvent de l’emploi , et le résultat définitif est un accroissement de produits sans diminution de salaire. Rappelons, en passant, que c’est là le principe même du libre-échange. Le malheur ne serait définitif que dans un pays où les filatures et tissages mécaniques seraient les seules industries possibles. Alors les hommes n’auraient à prendre qu’un de ••ces trois partis : ou émigrer, ou se laisser nourrir par leurs femmes, ou travailler avec elles au même prix qu’ elles. S’ils prenaient ce dernier parti , il se trouverait avec le temps que le travail des femmes dans les manufactures serait gratuit. Car le ménage stipulant comme aurait fait un ouvrier seul finirait par subir tous les rabais compatibles avec les besoins communs', c’est-à-dire que l'homme et la femme donneraient leur travail réuni pour un prix équivalent aux besoins de la famille, dernier
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rabais auquel l’homme travaillant seul pouvait consentir.
Mais, au fond, cela n’est pas sérieusement à craindre. Le monde a du travail pour tous ses ouvriers. Autrefois , avec une organisation vicieuse de la société, il arrivait fréquemment qu’une force se perdait. Maintenant, grâce à la liberté de l’industrie et à des institutions de crédit plus fécondes, partout où la force ouvrière sera disponible et vacante , on portera, pour en profiter, la force du capital. Il peut donc survenir des inconvénients passagers et cruels, mais ils ne seront que transitoires. Donc le travail des femmes peut nuire passagèrement à celui des hommes dans le même corps d’état, et ne lui nuit pas d’une façon absolue et définitive.
En fin de compte, l’introduction des femmes dans les manufactures n’a de conséquences fâcheuses qu’au point de vue de la morale. Dès qu’on entre dans cet ordre de considérations, tout ce qui, tout à l’heure, paraissait naturel, avantageux , désirable , devient au contraire un malheur public. C’est ce que nous allons essayer de montrer. Nous verrons ensuite s’il existe quelque remède.
Les ateliers où les femmes travaillent par troupes sont mixtes ou composés exclusivement de femmes. Dans beaucoup de maisons, on se