‹ L'ouvrier de huit ansChapitre 4 sur 18 · I.A MÈRE · texte numérisé non relu

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donne beaucoup de peine pour isoler les femmes; on peut citer comme exemple la cristallerie de Baccarat, qui emploie des hommes et des femmes pour la taille des cristaux. Les deux ateliers sont complètement distincts et sans communication possible. Escalier, porte de sortie, tout est à part. Une porte de communication, nécessaire pour les directeurs, est constamment fermée et les chefs de la maison en ont la clef dans leur poche. Ces précautions sont utiles et louables. Nous devons cependant avouer qu’il arrive souvent que des ateliers exclusivement composés de femmes ne valent pas mieux que des ateliers d’hommes , sous le rapport de la morale. Cette vie en commun, sous l’empire d’un règleinent et en dehors de toutes les relations de famille, n’est pas bonne aux femmes ; elles ne sont pas faites pour cela, elles y perdent les qualités qui leur sont propres pour prendre les défauts des hommes qui, chez elles, sont bien plus repoussants. Le fait seul de tenir une femme loin de ses parents, de son mari, de ses enfants, pendant douze heures, constitue déjà un danger; elles sont nécessaires à la famille , mais la famille leur est nécessaire. S’il y a des hommes avec elles, elles s’habituent à leurs propos , à leurs manières, à leurs façons de voir; elles vont plus vite que nous dans la voie du vice quand elles y sont en-

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trées. Si on les cloître pendant leur travail, il suffit d’une ou deux femmes sans mœurs pour perdre toutes les autres. Ateliers de femmes ou ateliers mixtes, le danger peut être inégal, il est certainement fort grand des deux parts. Quand on consulte à ce sujet les hommes d'expérience, on n’en trouve pas beaucoup qui ne soient de cet avis. Les autres ont eu le bonheur de tomber sur une population foncièrement honnête. Cela se rencontre ; il ne faudrait pas y compter. Tout ce qui n’est pas conforme aux lois de la nature est malheureux et dangereux.

C’est surtout pour les enfants que l’absence de la mère est un malheur. Il est presque superflu de le dire ; on ne l’apprend à personne ; mais le malheur est si grand que, quoique tout le monde en soit convaincu, on a le besoin, le devoir de le répéter, d’y insister, d’en fatiguer l’attention de ses lecteurs ou de ses auditeurs, de marquer une trace si profonde dans la mémoire de ceux qui peuvent influer sur le sort des ouvriers, que cette pensée les poursuive comme un remords, s’ils ne s’efiforcent pas, avec une ardeur persévérante, de chercher et d’appliquer un remède. La mère, dans les derniers mois de sa grossesse, nuit déjà à son enfant en restant enfermée tout le jour. A peine est-il au monde, qu’elle est obligée de l’abandonner aux soins

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d’une autre femme, et de reprendre son travail longtemps avant d’être guéris, au risque de ce qui peut en arriver pour elle-même. L’enfant ainsi délaissé par sa mère est placé en nourrice, ou dans une crèche, s’il y en a, ou dans une garderie.

On ne saurait dire d’une façon générale quelle est la meilleure voie à suivre, parce que tout dépend des personnes et des circonstances. Si la mère peut payer des mois de nourrice, et il faut se bien priver pour cela, surtout quand on a plusieurs enfants en bas âge, elle est obligée de prendre une nourrice au rabais. Ce qui peut alors lui arriver de plus heureux, c’est de tomber sur une honnête femme , qui partage .son lait entre son propre enfant et son nourrisson. Ce lait, le plus souvent, est déjà vieux; il est insuffisant pour deux nourritures; il arrive même qu’une seule nourrice prend deux nourrissons, ce qui fait infailliblement, en la comptant, quatre affamés. Pour remplacer son sein tari, cette femme a recours au lait de vache ou de chèvre, coupé avec beaucoup d’eau, à la bouillie, aux soupes, alimentation dont la conséquence est une maladie gastro-intestinale presque toujours mortelle L Si la mère ne peut ni

1 M. Joies Guérin a déclaré, le 15 janvier 1867, à l’Académie de médecine, qu’une cause puissante, générale, universelle et en

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payer une nourrice, ni se charger de son enfant, elle a recours à l’assistance publique, et le résultat est à peu près le même, avec cette différence, que les nourrices employées par ces administrations sont surveillées. Cette surveillance est faite dans beaucoup de localités, et notamment à Paris, sous l’active et intelligente direction de M. Husson, avec tout le zèle imaginable; malheureusement, les administrations, quelles que soient d’ailleurs leurs ressources, sont toujours appauvries par la quantité des pupilles qu’on leur abandonne.

Beaucoup d’ouvrières, les unes par tendresse, d’autres par nécessité, gardent leurs enfants ; une fille aînée de quatre ou cinq ans, une aïeule infirme veille auprès du berceau, le remuent du pied, tâchent d’endormir la faim. La mère donne le sein trois ou quatre fois par jour : le matin avant le lever du soleil, aux heures de repos de l’atelier, et pendant la nuit. Travailler le jour, et la nuit ne pas dormir, ce n’est un régime suppor-

quelque f<icon fatale, domine la mortalité des enfants mis en nourrice, i Je dis fatale; en effet, si l’on considère que les nourrices qui se louent ou qui prennent des nourrissons sont obligées de livrer leur propre enfant à Talimentation artificielle; si l’on considère, en outre, que la plupart des prétendues nourrices sur lieux prennent presque toujours deux ou trois nourrissons à la fois, on verra que les effets de l’alimentation prématurée sont, pour ainsi dire nécessaires, qu’Us sont, comme je l’ai dit, presque fatalement liés à l’industrie des nourrices. >

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table ni pour la mère, ni pour l’enfant. Quand on voit quelqu’une de ces malheureuses s'échapper à l’heure du dîner et courir toute en sueur sous une porte cochère ou au coin d’une rue pour donner le sein à son nourrisson, on ne sait si on doit admirer son dévouement, ou blâmer son imprudence. Si elle n’a ni mère, ni fille, ni sœur infirme pour garder le nouveau-né, elle le met dans une garderie, pour un prix, hélas ! trèsmodique. Il faut voir ces garderies dans les villes où il n’y a pas de crèches ! Il y en a qui font horreur par la malpropreté, l’air fétide , l’absence de soin et d’alimentation. Il y a peu de différence entre abandonner un enfant, ou le déposer dans ces tristes refuges. Il n’était pas rare, avant ces dernières années, de trouver dans les comtés du nord de l’Angleterre des garderies où une vieille femme tenait renfermés dans un étroit espace, douze ou quinze misérables marmots, en train de mourir sous sa surveillance. Il fut même constaté que, pour rendre leur métier plus facile, les gardiennes d’enfants mêlaient de l’opium à la boisson qu'elles leurs faisaient prendre. Les apothicaires le savaient et s’y prêtaient. Cet empoisonnement collectif des nouveau-nés fai.sait partie des habitudes de la population.

Les crèches, à titre de correctif d’un très-grand

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mal, sont une institution de tous points excellente. On ne saurait s’en passer dans le voisinage des fabriques qui emploient des femmes. On en compte une vingtaine à Paris, 300 ou 400 dans les départements. Les administrations hésitent, parce que, si les crèches sont utiles pour les mères qui ne peuvent pas s’en passer, elles sont dangereuses pour les mères qui pourraient s’en passer, et par lâcheté, les ayant sous la main, y déposent leurs enfants. Elles sont pour la plupart admirablement conçues et presque toujours admirablement dirigées. Il est hors de doute que les enfants y sont plus proprement, plus gaiement que chez eux. De grands soins, une bonne hygiène, de l’amour même, car il y a des directrices de crèches qui aiment ces petits d’un véritable amour de mère, que peut-on demander de mieux? Rien en vérité, si ce n’est la mère elle-même, mais pour celle-là, rien ne la remplace. Un médecin de Rouen, d’un grand sens, M. Leroy, nous disait qu’il valait mieux, au seul point de vue de la vie probable d’un enfant, le laisser entre les bras d’une mère qui manque de tout dans un grenier ouvert à tous les vents, que de le placer dans la crèche la mieux tenue, où il est servi et nourri comme l’enfant des riches. Il y a là une puissance que toute la richesse, tout le génie et tout le cœur des philanthropes ne pourra jamais

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ni égaler, ni imiter : la puissance de la bonne nature, qui veut que le fruit pende à sa branche et se nourrisse de la sève qui l’a produit.

On ne sait pas assez que dans les villes industrielles la mortalité des enfants d’ouvriers au-dessous d’un an est de 20 à 22 0/0. C’est le chiffre de Roubaix, celui de Manchester. A Mulhouse, elle a atteint 33 0/0 en 1863.' Elle y dépasse toujours 30 0/0. Il résulte d’un travail récemment présenté à l’Académie de médecine par M. Devilliers que, dans la ville de Lj-on, la mortalité des enfants de familles aisées étant de 10 0/0, celle des enfants d’ouvriers tisseurs est au minimum de 35 0/0 Ce n’est pas l’absence de bien-être ; l’absence ou la présence du bien-être ne produiraient pas de tels effets ; c’est l’absence delà mère, et ce qui le prouve, c’est que dans cette même zone de la ville de Lyon la vitalité pour les enfants de cultivateurs est supérieure à celle de la classe aisée des familles urbaines. On arrive au même résultat partout où l’on compare la vitalité des enfants légitime à celle des enfants illégitimes, la supériorité des premiers sur les seconds ne pouvant d’ailleurs être attribuée qu’à ce fait qu’ils sont plus souvent nourris par leur mère et, eu tout cas, par de bonnes nourrices. Or, pour les quatre

1 Discours de M. Boudet à l’ Académie do médecine, 27 no- Tembre 1866,

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années 1861, 02, 63 et 64, la mortalité des enfants de un jour à un an a été, dans toute la France, de 17,638; les enfants légitimes considérés à part présentent une mortalité de 16,455; les enfants illégitimes, une mortalité de 32,125. Le département d’Eure-et-Loir, qui pratique sur une vaste échelle la meurtrière industrie des nourrices, compte dans la catégorie des enfants illégitimes 95,87 décès sur 100 enfants. Le respectable M. Villermé, jusqu’à son dernier soupir, s'est occupé de dresser des tables comparatives de mortalité qui démontrent jusqu'à Févidence que rien ne remplace pour l’enfant les soins de la mère. M. Jean Dollfus vient, tout récemment, de faire une expérience qui n’est pas moins concluante. Depuis le 1®'' novembre 1862, sa maison de Mulhouse paye aux femmes en couches leur salaire pendant six semaines, pour leur permettre de rester chez elles et de donner à leurs enfants tous les soins nécessaires. Avant cette mesure, la mortalité constatée était de 36 à 38 0/0. Sur une population de 1,150 femmes, il y a eu du l®® novembre 1862 au l®® novembre 1863 108 naissances, dont 6 enfants mort-nés. Des 102 enfants restants, il n’en est mort que 25. Les secours donnés ont donc diminué la mortalité de 13 0/0. Ils ont conservé la vie à 13 enfants sur 102. Du l" novembre 1863 jusqu’au

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26 octobre 1864, sur 91 enfants 20 seulement étaient morts'. Et pourtant, on n'a pas absolument rendu la mère à l’enfant. Le bienfait, et on voit s’il est immense, consiste à la rendre pendant les six premières semaines après l’accouchemenf-*. Dans plusieurs villes, les bureaux de

* Extrait d'un Happort lu à U Société industrielle de Mulhouse, dans la séance du 26 octobre 1864, par M. Jean Dollfus. « Dans les deux rapports que je vous ai déjà soumis, je vous ai fait connaître que ma maison avait, depuis le D' novembre 1862, continué à payer aux femmes en couches leur salaire pendant six semaines, pour leur permettre de rester cher elles et de donner à leurs enfants tous les soins nécessaires. Je puis aujourd'hui vous indiquer d’une façon plus complété les excellents résultats obtenus.

« Sur une population de 1150 femmes employées dans ma maison, il y a eu, du l**" novembre 1862 au 1"^ novembre 1863, 108 naissances, dont 6 mort-nés; sur les 102 enfants restants, il n’en est mort que 25 dans la première année de leur naissance; donc un peu moins de 25 0/0, et avant nous arrivions à une moyenne de 36 à 38 ! Les secours donnés ont diminué la mortalité de 13 0/0, et ont conservé la vie d 13 enfants sur les 102 qui sont nés.,,

t Les résultats pour la seconde année seront les mêmes. Sur 91 enfants nés du 1*' novembre 1863 jusqu’à ce jour, il n’en est mort que 20; et comme la mortalité, dans les six derniers mois de la première année est insignidante, nous ne devons pas dépasser le chitTro obtenu do 1862 à 1863.

c Ce que nous ui'ons fait a eu l'avantage d'étre obtenu avec bien peu de frais. Pour la paye allouée aux femmes en couches et pour les soins donnés par un médecin et une sage-femme, il n’a été dépensé qu’une somme de 8,000 fr. pour toute Tannée, soit environ 7 fr. par chacune des 1150 femmes travaillant dans nos ateliers. »

^ La même institution a été depuis introduite dans les établissements de MM. de Fourment et C*, à Cercamps-les-Frévent (Pas-de-Calais).

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bienfaisance sont entrés dans une Toie analogue, et cela finira par tourner pour eux en économie. Le bureau d'Amiens donne sept francs par mois, pendant le mois de l’allaitement, aux filles-mères qui nourrissent elles-mêmes leur enfant. A Paris, on n’a pas trouvé juste d’exclure les femmes mariées. Pour encourager les mères à élever leurs enfants, on leur accorde des secours de douze francs par mois pendant deux ans, et quelquefois pendant trois ans. Que ceux qui pensent que nous exagérons quand nous parlons des dangers de l’absence de la mère veuillent bien peser tous ces faits dans leur humanité et dans leur prudence.

De cent nouveau -nés ayant pour mères des femmes de fabrique, il en restera, au bout d’un an, près de soixante-dix. Ils demeureront, pendant le sevrage, confiés à la gardienne d’enfants; les plus favorisés passeront de la crèche à l’asile et de l’asile à l’école primaire. A huit ans, ils pourront entrer dans un atelier, et voilà leur carrière faite ! Oui, sans doute. Mais il n’y a pas partout des gardiennes toutes prêtes, et la mère ne peut pas toujours prélever sur son salaire le prix du gardiennage. Toutes les villes industrielles n’ont pas leur salle d’asile; et la salle, quand il y en a une, n’a pas toujours assez de place pour tous les enfants délaissés. L’école,

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quoi qu’on en dise, n’est pas partout gratuite pour tous ceux qui ont besoin de la gratuité. On ne trouve pas partout , comme à Sédan, des institutions , moitié écoles moitié gymnases , qui s’ouvrent et se ferment chaque jour en même temps que les ateliers. Il y a en grand nombre des enfants qui ne profitent pas de toutes ces institutions philanthropiques. A qui n’est-il pas arrivé , en visitant des logements d’ouvriers dans des quartiers pauvres, de pousser le loquet d’une porte, de trouver le père et la mère absents, le foyer éteint, et un marmot dans son berceau abandonné aux soins maternels d’une fille de cinq ans? Qui n’a pas trouvé, dans ces étroites rues où le jour ne pénètre pas, des troupes de jeunes sauvages sales et déguenillés, se disputant des lambeaux dont les chiens ne voudraient pas? Qui n’a frémi alors, en pensant à leur avenir? Et qui, en pensant à la mère, captive derrière les murs de la fabrique, ne s’est senti le cœur troublé? L’école même, ouverte cinq heures par jour, n’est pas un refuge suffisant contre le vagabondage. Bien peu de municipalités ont la généreuse pensée de pa}œr une femme de service pour garder, après la classe, jusqu’à la sortie de l’atelier, les enfants qui n’ont pas d’autre famille que leur mère. A huit ans, l’enfant a le droit de devenir un ou-

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vrier au nom de la loi : toutes les portes lui sont ouvertes. Il peut travailler huit heures par jour. Il n’est plus seul désormais, ou du moins il n’est seul et vagabond que quatre heures sur douze. Il a des camarades d’atelier dont les uns sont des enfants comme lui, et les autres des hommes faits. Il pousse au milieu d’eux à la garde de Dieu, entendant et voyant tout ce qui se dit et se fait dans un atelier où cinquante hommes sont réunis tous les jours du matin au soir, quelquefois avec des femmes. Il est vrai que pour redresser ses idées, pour réformer ses habitudes et son langage, pour adoucir sa jeune âme, pour la rendre ù l’enfance, il retrouve sa mère le soir, sa mère fatiguée par douze heures de travail, et qui ne fait que passer comme une étrangère dans la demeure déserte !

Nous ne nous arrêterons. pas au petit enfant, et nous suivrons le jeune ouvrier jusque dans l'adolescence et la jeunesse. Autrefois, dans le bon temps, que nous ne voudrions pas voir renaître, puisque c’était le temps de l’ignorance et du privilège, il y avait du moins dans la société française un sentiment que nous regrettons, parce qu’il était la source de beaucoup d’autres que nous regrettons aussi, et parce qu’il servait de correctif à une déplorable organisation sociale. Ce sentiment, c’était le respect. On res-

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pectait un héros, un homme de bien, un grand citoyen ; on respectait un homme illustre dans les sciences ou dans les lettres ; on respectait un magistrat, ce qui est une condition i peu près indispensable pour respecter Injustice. La jeunesse respectait l’tàge mûr, et tout le monde s'accordait poftr entourer la vieillesse de vénération. Le père était bien réellement le chef de la famille. Rien n’affranchissait un fils du respect; il pouvait devenir, par ses vertus ou ses services, l’objet de l'admiration universelle, sans cesser d’être un enfant devant son père. Nous avons changé tout cela. Nous avons remplacé le respect, non pas, comme on le dit quelquefois en nous flattant, par le droit, mais par la critique. C’est faire preuve d’un esprit indépendant que d’avoir tort contre son père ; jadis, si on avait raison contre lui, on s’efforçait, par pudeur, de faire qu’au dehors il n’y parût rien. Cependant, à tout prendre, nous ne sommes pas aussi indépendants que noos voudrions le faire croire ; nous ne sommes que des fanfarons de vices; nous rougissons du respect quand nous l’éprouvons, voilà notre misère; nous faisons effort pour être pires que nous ne sommes. Il y a plus d’un homme de trente ans qui mène une vie désordonnée, et ne sent vraiment le remords que quand il se présente devant sa mère. Nos mœurs ne valent pas

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grand’chose ; elles seraient abominables, si nous n’éprouvions secrètement plus de respect que nous n'en laissons voir. C’est le dernier frein ; et comme tout ce qui est naturel est aimable, ce sentiment que nous cachons par forfanterie fait notre bonheur. Cela se passe ainsi dans la vie régulière, quand le fils et la mère se condliissent, quand ils vivent ensemble pendant toute l’enfance et pendant la meilleure partie de la jeunesse, comme cela arrive presque toujours, ou quand, séparés matériellement par les nécessités de la vie, ils échangent entre eux ces confidences, ces conseils, ces consolations, ces marques de tendresse qui prolongent si longtemps dans le plus profond recoin de nos cœurs un reste de jeunesse et même d’enfance, et qui nous donnent tant de force contre le malheur et contre l’égoïsme. Mais, vraiment, la vie d’atelier semble faite exprès pour briser tous ces liens. A six heures du matin, chacun part de la maison ; on se sépare sur le seuil de la porte. L’avantage n’est pas bien grand, si on travaille dans la même fabrique ; car chacun des trois, le père, la mère et l’enfant, a son atelier et son contre-maître. Cette cloche une fois sonnée, il n'y a plus de famille, il y a un règlement et des compagnons ; et en voilà jusqu’au soir ! Sans doute, en portant ses paquets, en battant son étoupe, en désuintant sa

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laine, la mère pense à son enfant de huit ans, qui est à quelques pas d’elle, sans qu’elle puisse le voir. Elle pense à la fournaise devant laquelle il passe et repasse, aux coun’oies de la machine qui peuvent saisir ses vêtements et broyer ses membres, à l'ouvrier brutal qui peut le frapper, aux leçons de vice qu’il peut recevoir. Mais lui, l’enfant, à quoi pense-t-il? A paraître un homme au milieu des hommes, c’est-à-dire à paraître insensible, et c’est le grand moyen do le devenir. Ses pleurs, s’il en versait, seraient accueillis par la risée universelle. On ne se rappelle qu’il est un enfant que pour se rappeler qu’il est faible et dépendant, et qu'on peut abuser de sa faiblesse. Lui-même, il grossit sa voix; il saisit au vol les propos grossiers qui lui semblent un signe de virilité; il s’en remplit la bouche; il aspire à fumer, à aller au cabaret avec les autres ; le dimanche, ce qui fait sa joie, c’est d’errer seul ou avec ses compagnons, sans être surveillé ou suivi comme un enfant de l’école. Ce n’est plus un enfant, en effet; c’est un ouvrier, puisqu’il a sa tâche, son règlement, son salaire. Sa vie se partage par moitié entre l’atelier et la maison; mais ce sont deux parts bien différentes, quoique égales par la durée. Il est à l’atelier pour vivre, et à la maison pour dormir : c’est comme s’il n’y était jamais. A sept heures du soir, la machine

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s’arrête et se tait, les portes s’ouvrent, les escaliers s’emplissent d’ouvriers. Puis on se disperse sur les routes par la nuit noire. On chemine dans la boue, sous la pluie. Ou arrive au seuil tout haletant. On prend à la hâte un repas mal préparé, parce que tout le monde tombe de sommeil. Cela peut bien durer une demi-heure, et cette demi-heure ainsi passée est tout ce qui reste de la vie de famille. Si le père est au cabaret, la mère pleure, et le fils se dit qu’il accompagnera son père dans un an. Il y a bien des exceptions : quels miracles ne ferait pas la tendresse d’une mère? Mais pour triompher de circonstances pareilles, il ne faut pas moins que des miracles. Nous parlions, il n’y a qu’un instant, de la dégénérescence physique des populations dans les grands centres industriels ; elle est manifeste ; les enfants sont petits, pâles, maigres, souvent contrefaits ; on a toutes les peines du monde à parfaire les contingents ; tout le monde a remarqué, comme nous et avant nous, que quand les jeunes gens sortent de tirer à la conscription, on les prendrait pour des écoliers de quatorze ans sortant de l’école : cela fait, en vérité, mal à voir; et pourtant, ce sont les survivants, les mieux trempés ; la mortalité exceptionnelle qui les frappe ne s’arrête pas à un an. Les causes de dépérissement sont nombreuses ; l’a-

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bandon du petit enfant, le vagabondage des premières années, le manque de soins, la claustration , dès l’âge de huit ans , pendant huit heures ou dix heures par jour; l’absence de jeu et de soleil, quelquefois des vices précoces, trop souvent la mauvaise santé du père, des maladies causées par l’ivrognerie et la débauche : ne faut-il pas aussi compter les causes morales? et la dégradation physique produite par la dégradation morale? Nous faisons tout ce que nous pouvons pour compter la morale pour rien. Nous ne voulons confesser que ce qui se voit et se touche. Nous laissons aux femmes et aux romanciers à tenir compte du dedans. Et c'est par le dedans, fous que nous sommes, que nous vivons quand nous vivons! Et c’est aussi par le dedans que ceux-là meurent.

Quant aux maris, nous irons sur-le-champ à un fait heureusement rare, mais non impossible, que nous mentionnons parce qu’il y a à peine une ou deux villes industrielles où on ne le murmure pas à l’oreille ; c’est l’absolue dépendance des femmes enrégimentées dans l’usine, dépendance qui, à moins de beaucoup d’honneur d’un côté et de beaucoup de probité de l’autre, les met à la merci de leurs chefs. La violence est très-rare et presque impossible ; la séduction plus fréquente, sans l’ètre beaucoup. Le voisinage de filles de mau-

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vaise \ie, ou, en tout cas, de femmes -vivant en état de concubinage, est inévitable et déplorable. Cette dernière situation paraît toute simple; on la regarde tout au plus comme un malheur, et encore, seulement quand elle est accompagnée de misère ou de mauvais traitements. La femme, pendant douze heures par jour, ne reconnaît d’autre autorité que celle de son contre-maître ; elle est, pendant le même temps, séparée de son mari; elle ne lui rend aucim service; il n’a pas occasion de la protéger; ils travaillent et gagnent chacun de leur côté. Ils ne mangent pas toujours ensemble, le mari étant souvent obligé de prendre ses repas au chantier. Il arrive même qu’étant absents tout le jour l’un et l’autre, ils prennent leur repas dans un ordinaire; quelquefois ils logent en garni. C’est la vie à l’américaine, sans intérieur et par conséquent sans famille. L’homme et la femme, quand l’amour est parti, ne sont plus que deux associés qui mettent en commun leur salaire. Les hommes, qui sont plus libres, et qui, quelquefois, font des métiers fatigants, se trouvant mal chez eux, dans des chambres froides et sales où personne ne les attire, vont au cabaret. S’ils en font une habitude, ils sont perdus, eux, leurs femmes et leurs enfants, perdus corps et biens. La femme, obligée de travailler pour nourrir tout le monde.

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s’exténue, se fait inscrire au bureau de bienfaisance, dresse ses enfants à mendier et finit par tomber malade. Quant au père, ce qui l’attend, c’est le renvoi pour mauvaise conduite, le dtUrium tremens, la prison ou l'hépital. Beaucoup d’ouvriers, pensant qu’un jour ou l’autre leur femme leur sera à charge s’ils se marient, ne font qu’une union d’aventure, en se réservant le droit de partir quand l’association ne rapportera plus que des dégoûts et des dépenses. I)e là la diminution constatée des mariages. On se marie à la parisienne, c’est l’expression consacrée pour dire qu’on ne se marie pas du tout. Il n’y a quelquefois dans cette conduite que de l’insouciance ; souvent c’est une sorte d’abandon prémédité et anticipé de la mère et de ses enfants. Hàtons-nous de dire que ces désordres sont l’exception, mais l’exception encore assez nombreuse. La chambre de commerce de Paris signale, dans son enquête publiée en 1864, une grande amélioration morale. Les cabarets sont moins fréquentés, les condamnations deviennent rares, les enfants et les adultes vont à l’école, le goût des livres et de l’étude se répand ; grand mouvement, révolution importante qui honore profondément ceux qui ont commencé d’eux-mèmes à l’accomplir, ayant toutes les circonstances contre eux. Mais il ne faut pas juger de toute la France par Paris. La moitié peut-être

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des ouvrières parisiennes travaillent chez elles, quoique plus de la moitié des ouvrières recensées soient en atelier; presque tous les ateliers parisiens de femmes sont de petits ateliers. Nos grands établissements à vapeur sont des fonderies, des cristalleries, des ateliers d’hommes. Nous n’avons pas de tissage, nous n’avons qu’un nombre insignifiant de filatures. Ce n’est pas à Paris qu’il faut étudier l’internement, le casernement des femmes. Ce casernement est un malheur partout où il existe. Il détruit la famille, les mœurs. Il rend la population malheureuse. Il va directement contre le vœu manifeste de la nature.

Cependant on emploie des femmes dans les manufactures, en Angleterre, en Belgique, en Suisse, en Allemagne, partout où il y a des usines à vapeur. C’est comme la question des armées permanentes. Tous les peuples pourraient désarmer s’ils désarmaient à la fois. Tant qu’un congrès n’aura pas décidé qu’on luttera désormais sans recourir aux femmes, il sera dangereux et difficile, surtout pour ceux qui ne tiennent pas le premier rang, de commencer. L’Angleterre, en 1857, a réduit la journée des adultes à dix heures ; notre limite, depuis seize ans, est douze heures; cela n’a pas arrêté nos voisins. C'est un bon exemple, mais en matière bien plus aisée à régler.

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en sacrifice bien moindre. Qu’espérons- nous? Persuaderons-nous aux manufacturiers de n’employer que des hommes, et d’augmenter ainsi considérablement dans toutes leurs usines les prix de main-d’œuvre ? Ou aux hommes de travailler en se contentant des prix que reçoivent aujourd’hui les femmes? Ou aux femmes, qui ne trouvent pas toujours le moyen de vivre, de renoncer aux salaires relativement élevés qu’on leur offre? Ferous-nous une loi pour interdire aux femmes et aux enfants de s’enrôler au service de la vapeur? Rien de tout cela n’est possible.

Tout au plus pourrait-on demander à la loi d’assimiler les femmes aux adolescents pour la fixation des heures de travail, comme cela se fait en Angleterre depuis 1844. On ne supprimerait pas par là les inconvénients; on les diminuerait au moins. L’heure de liberté que les femmes recouvreraient ainsi ne les dispenserait pas de mettre leurs enfants à la crèche et à l’asile ; elle leur permettrait de surveiller un peu leur intérieur, ou, pour mieux dire, d’avoir un intérieur. Dans quelques villes industrielles où les fabricants ont eu cette bonne pensée, les résultats ont dépassé leurs espérances. On fait si aisément beaucoup de bien! Il suffit de vouloir. Depuis que les femmes peuvent, le soir, balayer la maison, faire du feu, mettre proprement le couvert et

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préparer des aliments chauds, les familles se sentent plus heureuses, et, puisqu’il faut tout dire, elles se sentent plus unies.

Une tentative d'un tout autre genre, ayant le même but et une importance très-supérieure, est faite en ce moment même, à Mulhouse, par un grand industriel, accoutumé aux généreuses initiatives, M. Jean Dollfus. Il construit à l'extrémité de la cité de Mulhouse des logements isolés, donnant sur un vaste terrain, et qui renferment à peu près le même nombre de pièces que les maisons de la cité, avec cette différence que 'une de ces pièces est disposée en atelier pour une, deux ou trois personnes, et qu'une machine contiguë aux nouveaux logements y transporte le mouvement automatique. Partout où cette innovation pourra être réalisée, il n'y aura plus de raison pour arracher les femmes de leur domicile, puisqu'elles y auront la vapeur sous la main. L'architecte a poussé si loin les prévisions, que la mère, assise devant son propre ouvrage, domine les métiers occupés à côté d'elle par ses filles, et n’a que la tête à tourner pour surveiller dans la pièce voisine, par une ouverture ménagée tout exprès, les plus jeunes membres de la famille. Le problème était de ne pas priver l’industrie de l'utile concours des femmes, de ne pas priver les femmes des ressources que leur

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assurent les usines, et de ne pas priver la famille de la présence et des soins de la mère. Voilà, par une solution si simple, tontes les difficultés vaincues et la vapeur définitivement asservie à nos usages. Les métiers de M. Jean Dollfus battent depuis 1865; c’est peut-être le modeste commencement d’une très-grande chose.

. Il faudrait aussi qu’il fût possible d’emplo 3 'er principalement ou exclusivement des femmes non mariées. Cela se passe de la sorte dans plusieurs villes, et les inconvénients de l’emprisonnement des femmes en sont diminués de plus de moitié. En Amérique on a fait mieux que d’exclure les femmes mariées, mieux que d’exclure les hommes des ateliers oü travaillent les femmes. On a fait une ville de femmes, qui est bien le plus curieux atelier et la plus curieuse république qui se puisse voir. C’est à Lowell, dans le comté de Middlesex, Massachussets. Quand M. Michel Chevalier y est allé, en 1833, les fabriques de Lowell employaient 6,000 personnes, dont près de 5,000 jeunes filles, âgées de dix-sept à vingtquatre ans. Les proportions avaient un peu changé vingt-cinq ans après ; on y comptait dans les fabriques 5,000 hommes et 8,000 jeunes filles. Ce qui fait le caractère propre des manufactures de Lowell, c’est que les ouvrières n’ont pas, comme ailleurs, leurs familles à côté d’elles :

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ce sont des filles de fermiers ou de petits propriétaires ruraux. qui viennent là, toutes seules, souvent de fort loin, pour gagner une dot. On a construit pour elles des pensions qui ressemblent à de petites villes, et qui ont quelque analogie avec les béguignages de Belgique. Elles y vivent sous la direction de femmes âgées, choisies et surveillées par les compagnies industrielles, e.t sous l’empire de règlements assez austères. Les hommes sont -sévèrement écartés de leurs ateliers et de leurs habitations ; on ne leur permet pas non plus les plaisirs trop frivoles ; M. Michel Chevalier raconte qu’en' 183(1 un homme fut condamné à l’amende pour avoir exercé dans la ville la profession de ménétrier. Au lieu de danser et de se réjouir le dimanche, ces jeunes filles passent la journée dans le recueillement et la prière. Elles sont pourtant jolies, pour la plupart, élégantes dans leur mise, beaucoup plus instruites que nos ouvrières. Elles ont même voulu, dans ces dernières années, acquérir une instruction plus élevée encore, et ont fondé ellesmêmes des bibliothèques et des cours publics avec des retenues prélevées sur leurs salaires. M. Michel Chevalier remarque avec raison que le succès incontestable et persévérant d’une institution pareille suppose dans les mœurs une réserve extrême, dans l’opinion publique un rigo-

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risme vigilant et inexorable. Quand on a voulu réunir ainsi de jeunes ouvrières françaises loin de leurs familles, il a fallu les cloîtrer, comme à La Seauve ou dans les Cénobies de Mulhouse.

Sans nous faire la moindre illusion sur des ateliers de jeunes filles livrées à elles-mêmes, nous pouvons dire, au moins, qu’elles sont plus faciles à surveiller, à réglementer, à plier à l’obéissance que des femmes mariées qui, une fois sorties de l’atelier, ne dépendent plus que d’ellesmèmes.

On comprend d’ailleurs que les jeunes filles supportent plus aisément la clôture et le règlement; la raison en est toute simple. Une mère de famille, enfermée douze heures loin de ses enfants, a beau être entourée de bien-être et employée à un travail peu fatigant, elle se demande ce que ses enfants peuvent devenir en son absence, et cette pensée est pour* elle un supplice. S’ils sont malades, si leur conduite n’est pas régulière, elle rêve des malheurs pendant que ses doigts lancent la navette ou présentent le ruban au laminoir. Elle n’est peut-être qu’à. deux pas d’eux; mais le mur de la fabrique la sépare pendant douze heures de tout ce quelle aime, aussi complètement que si elle était exilée au delà des mers. Celles d’entre elles qui ne ressentent pas cette douleur morale, et

il y en a, sont déjà dépravées. Plus elles ont le cœur bien placé, plus cette séquestration leur est douloureuse. Elles souffrent par leur vertu.

Les magasins et les ateliers, de la petite industrie où les femmes sont occupées hors de chez elles toute la journée, et souvent une partie de la nuit, ont les mêmes inconvénients que les usines Tout au plus pourrait-on dire, et cela n’est pas toujours exact, que le règlement y est moins inflexible. Il y a aussi, pour les femmes employées dans la grande industrie, des conséquences assez mauvaises de cette vie commune par grandes troupes, si éloignée de leurs habitudes et de leur destination; elles y contractent, cela est certain, des défauts d’hommes, dont le plus frappant et le plus triste est Tivrognerie. D’un autre côté, grâce aux progrès de la science, aux ressources des grandes industries, , à

> On trouvera la plupart des détails que nous résumons ici trc'S-lon^çuement développés dans L'Ouvrure, 3* partie, cli. i, ii, ni, IV et V.

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la surveillance de l’administration et à celle de l’opinion, les vastes ateliers deviennent de plus en plus salubres. Il n’en est pas de même des petits ateliers, presque toujours mal appropriés, mal entretenus et trop petits pour le nombre d’ouvrières qu’ils contiennent. La présence continuelle du maître et de la maltresse y remplace le règlement. L’exploitation y est plus évidente et par conséquent plus blessante. Quand la maison est obérée, elle essaie de se relever à tout prix et les ouvrières en pâtissent. En tout cas, l’absence de la mère a les mêmes effets pour les enfants, que l’atelier soit grand ou petit. Dans les magasins, il n’est pas rare que l’assiduité soit exigée depuis sept heures du matin jusqu’à dix heures du soir, et même plus tard, surtout à Paris.

Les femmes trouvent assez d’emplois comme vendeuses, teneuses de livres, demoiselles de magasin. Elles y sont très-propres. On en fait, avec un peu d’instruction, d’excellentes comptables. C’est une carrière agréable et distinguée pour une jeune fille bien élevée. Les places de dames de comptoir ou de marchandes, qui leur conviennent bien aussi, ne sont pas toujours sans inconvénients. Cela dépend de la clientèle et du genre de commerce. Plus d’un magasin de Paris expose autant la marchande que la marchandise.

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Même dans les magasins oü les femmes seules fout des emplettes, le spectacle du luxe n'est pas toujours salutaire pour de jeunes ouvrières, qui font de belles robes, et n’ont aucun espoir d’en porter en restant honnêtes.

L’introduction des commis dans les magasins de nouveautés a suscité de grandes querelles. Le métier qu’ils y font n’est pourtant pas aussi féminin qu’on se l’imagine. Les acheteuses veulent être promptement servies, et ces grands déballages demandent une activité et un déploiement de force qu’on ne peut guère attendre d’une fille. Il y a là un personnel si nombreux et une telle foule, qu’on y est à la fois bien entouré et bien isolé. Il ne s’agit pas d’ailleurs uniquement d’étaler des étofies et d’en dire le prix ; un chef de rayon fait un métier compliqué, qui demande souvent une intelligence très-exercée, très-déliée et même très-hardie. Nous disons cela pour expliquer l’introduction des hommes dans les grandes maisons de vente, et non pour exclure les femmes.

Les ateliers où travaillent les femmes comme couturières, lingères, modistes, fleuristes, etc., ne sont composés que de femmes, qui s’y trouvent ordinairement en petit nombre , excepté dans quelques grands ateliers de confection.

Dans certaines professions, elles sont en con-

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carrencft’ avec les hommes, par exemple quand elles font du travail de couture pour lès tailleurs; quelqueféis elles sont associées à un homme pour leur ouvrage; telles sont, dans la tapisserie, les doubleuses; dans les filatures, les rattaehenses. Souvent aussi, il y a des ateliers mixtes ou des ateliers des deux sexes dans la même maison. Le fait d’être en relations nécessaires ou ordinaires avec l'es hommes est une difficulté nouvelle ajoutée à toutes les autres difficultés du travail en atelier pour les femmes; cela va de soi; c’est aussi un malheur pour elles d'entrer en concurrence avec les hommes, car elles n’ont alors que des ouvrages de rebut, ou si elles l’emportent, c’est à force de consentir à l’avilissement des salaires.

Depuis quelques années les femmes ont été introduites dans les ateliers d’imprimerie. Elles y étaient déjà comme plieuses, brocheuses, satineuses, margeuses ; mais les premières tentatives pour les employer à la composition, à 1» typograr phie proprement dite, sont assez récentes. Cet exemple est excellent pour montrer un des cétés de la difficulté. Le travail typographique convient très-bien aux femmes; il n’est pas trèsfatigant; il n’y faut que de bons yeux et de Vagilité danS' le» doigts. Il ne s’agit que de prendre Fune après l’autre dans un casier les

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lettres dont on a besoin, et de les mettre à la suite l’une de l’autre sur le composteur, que l’on tient de la main gauche. Nous ne parlons pas, bien entendu, des metteurs en pages, à qui il faut du goût et des connaissances. Les ouvriers tj'pographes ont réclamé; ils ont dit que les femmes ne pourraient jamais composer. La réponse était toute prête ; c’est qu elles composent, et quelles composent très-bien. Il se publie à Londres un journal appelé EnglisK Women's journal, qui a la forme et la dimension d’une de nos revues, et qui est entièrement composé par des femmes. Des femmes dirigent le journal, l’imprimerie et la vente ; des femmes font les articles, des femmes les composent typographiquement et font la composition tout entière, en y comprenant les corrections et la mise en pages. Ce journal est aussi correctement imprimé que toute autre publication. Sans aller si loin, nous avons à Clichy, dans l’imprimerie de M. Paul Dupont , un atelier entièrement composé de femmes. A Corbeil, chez M. Crété, les femmes sont mêlées aux hommes dans l’atelier de composition; M. Crété prend des ouvrières quand il s’en présente, en nombre indéterminé, et les emploie avec avantage. Pourquoi donc les hommes réclamaient -ils? Craignaient - ils de manquer d’ouvrage? Non ; ils craignaient l’abaissement des

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salaires. Ou leur disait vainement qu’ils ont un tarif, et que ce tarif ne serait pas abaissé. Ils répondaient que, si l’usage d’employer les femmes dans l’imprimerie se généralisait, elles feraient le salaire, qu’elles le feraient inférieui' au taux actuel, qui est à peine suffisant, et que les hommes ne pourraient plus exercer le métier de typographes qu’en se contentant d’un salaire de femme, ce qui leur est impossible.

Assurément les ouvriers qui voulaient exclure les femmes avaient tort, car s’il y a un droit sacré, c’est le droit de travailler, et les femmes ont certainement le droit’ de faire tout ce qu’elles peuvent faire sans blesser la morale. Mais ils n’avaient pas tort dans leurs appréhensions ; il est évident que, si une fois il est démontré que les femmes composent aussi bien que les hommes, les femmes s’offriront en foule, et qu’ayant moins de besoins que les hommes, elles accepteront un moindre salaire. Déjà, à Corbeil, elles sont moins payées que les ouvriers qui travaillent à côté d’elles. En y regardant de près, on s’aperçoit que c’est ici la même question que celle du libre échange, qui n’évite la ruine dans certains cas que par des déplacements d’industrie. Sur ce point, et sur tous les points analogues, on peut conclure ainsi : le droit des femmes est évident, le danger des hommes ne l’est pas moins.

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Nous devons mentionner aussi parmi les professions qui s’exercent au dehors, quelques métiers rudes, masculins ou même périlleux, qui, fort heureusement, ne sont que des exceptions. Telles sont les femmes qui cultivent la terre, les pêcheuses, les batelières, les porteuses de fardeaux, les porteuses d’eau et de pains. A la campagne, surtout dans les petites fermes, les femmes cumulent avec les devoirs ordinaires d’une servante le soin de faucher l'herbe, de sarcler et d’écheniller, de faire la cueillette, de traire les vaches, de faire les diverses préparations de lait et de beurre. Quelquefois même elles sont employées aux plus durs ouvrages, à conduire les charrois, à bêcher la terre. Cela est très-commun sur les côtes, parce que les hommes sont marins ou pêcheurs. Enfin, les femmes sont employées en grand nombre dans les mines. Elles y portent le costume d’homme et se distinguent à peine de leurs compagnons dans cette demiobscurité ; on les reconnaît à la voix, et souvent à leurs éclats de rire. Mais, quoiqu’elles ne se plaignent pas, et que les jeunes filles assiègent toujours les contre-maîtres pour obtenir du travail, ce n’est pas là un métier pour elles. C’est trop fatigant et trop absorbant. Il y a d’ailleurs des dangers d’un autre ordre, qui ont éveillé l’attention du gouvernement en Angleterre.

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En général, il faut préférer ponr les femmes les métiers où elles ne font pas concurrence aux hommes et ceux qui ne s’exercent pas en ateliers. La plupart des femmes mariées qui reulent gagner un salaire en restant chez elles se jettent sur la couture, qui a le triple avantage de ne pas demander d'apprentissage , presque toutes les femmes sachant coudre, d’ètre un travail de leur goût, conforme à leurs habitudes, et de leur permettre de travailler à bâtons rompus, tout en vaquant aux soins du ménage. Malheureusement, les travaux d’aiguille ne rapportent plus rien depuis quelques années. Quatre fléaux se sont attachés sur eux ; la confection en grand, les couvents, les prisons et les machines à coudre. Il est bien entendu que les machines ne sont un fléau, que pour les femmes qui ne peuvent en acheter. La confection, qui opère sur de grandes quantités, a par cela même ses coudées franches, et va chercher au loin ses ouvrières, si les ouvrières les plus voisines s’elforcent de maintenir des prix suffisamment rémunérateurs; les couvents et les prisons travaillent à bas prix, parce que les prisonnières et les recluses ont leur nourriture assurée, indépendamment du produit de leur travail; enfin les machines introduisent le capital jusque dans cette pauvre et primitive industrie, et menacent de la traiter comme la mule-jenn.y a

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