‹ L'ouvrier de huit ansChapitre 8 sur 18 · I.’OL'VEIEE DE HUIT A^S · texte numérisé non relu

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l’Autriche et la Confédération germanique sont également entrées dans la voie de la réglementation, nous allons indiquer rapidement ce qui a a été fait en France, et il nous sera trop aisé de montrer les lacunes et les vices de la législation actuelle.

Uant trois années et prouver, par un certificat do l’autorité scolaire, qu’on sait lire facilement sa langue maternelle et qu’on possède les premiers éléments de IVcriture.

« Art. 3. Les jeunes gens qui n'ont pas encore seize ans ne peuvent être employés plus de dix heures par jour. Toutefois, les autorités locales ont le droit d’accorder une prolongation quand des accidents ou dos événements de force majeure ont interrompu la marche régulière du travail, mais cette prolongation ne pourra dépasser une heure par jour ni s’étendre au delà d’un mois.

c Art. 4. Los ouvriers auront un quart d’heure de repos le matin, autant l’après-midi^ et une heure entière à midi'.

c Art. 5, Il est défendu de faire commencer le travail des jeunes ouvriers avant cinq heures du matin, et de le prolonger au delà de neuf heures du soir. Tout travail est interdit les dimanches et fêtes. >

Dans les Nonteaux princif es d'économie politique, publiés en 1819, Sismondi va bien plus loin que Wilberforce, lord Ashley et sir James Graham. — Partant de cet axiome « que les ouvriers donnent, en retour du salaire qui leur est alloué, tout ce qu’ils peuvent donner de travail sans dépérir, >• il établit, que le salaire des enfants est pris sur celui du père et n'augmente pas d’une obole le revenu total de la famille. •* C,’est donc sans profit pour la nation, dit-il, que les enfants des pauvres ont été privés du seul bonheur de leur vie, la jouissance de l’fige où les forces de leur corps et de leur esprit se développaient dans la gaieté et la liberté. C’est sans profit pour la richesse ou l’industrie qu’on les a fait entrer, dès six ou huit ans, dans ces moulins de coton, où ils travaillent douze ou quatorze heures au milieu d’une atmosphère

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constamment chargée de poils et de poussière, et où ils périssent successivement de consomption avant d’avoir atteint vingt ans. On aurait honte de calculer la somme qui pourrait mériter le sacrifice de tant de victimes humaines; mais ce crime journalier se commet gratuitement Bien des années s’écoulèrent, pendant lesquelles les abus ne firent que s'aggraver sans que le gouvernement songeât à intervenir. L’opinion même était muette. On ignorait, ù deux pas des fabriques, ce qui s’y passait. C’est seulement en 1827 que deux hommes dont le nom doit être conservé, le docteur Gerspach, de Thann, et M. Jean-Jacques Bourcart, de Mulhouse, appelèrent de nouveau l’attention sur cette question capitale, M. Gerspach par une thèse soutenue devant la Faculté de médecine de Paris, M. Bourcart en provoquant, au sein de la Société industrielle de Mulhouse, une discussion approfondie sur la situation des enfants dans les fabriques de coton et surtout dans les filatures. Tout se borna, pendant longtemps, à des efforts isolés ; les passions politiques absorbaient l’activité du pays. L’enquête de 1832 en Angleterre et la loi qui en fut la conséquence n’eurent pas le pouvoir de nous arracher à cette indifférence cruelle. La

* Nouveaui principtt, etc. ; Hv. iv, ch. v, tome I, p. 353.

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Société industrielle de Mulhouse demeura seule sur la brèche et continua courageusement à étudier les faits, à en chercher le remède, à provoquer l’intervention de la loi. Elle fit école autour d’elle. Le conseil général du département, la chambre de commerce élevèrent la voix à leur tour, et supplièrent le gouvernement d’intervenir. La Société industrielle prit l’initiative d’une pétition adressée aux deux chambres et aux ministres de l’intérieur, de l’instruction publique et du commerce. Une commission nommée dans son sein se mit à l’œuvre avec ardeur, et vit bientôt les documents s’accumuler dans ses dossiers. Le rapport fut lu à l’assemblée générale du 31 mai 1837 par le docteur Penot, qui vient encore d’attacher son nom à la création des bibliothèques communales. Noos aimons à signaler ces efforts d’une ville industrielle, à nommer ces fabricants qui demandent une réduction de travail pour leurs ouvriers avec autant de zèle que d’autres en mettraient pour solliciter un privilège. Nous y trouvons une preuve de la possibilité de la réforme au point de vue économique, et nous y admirons surtout cette sollicitude fraternelle qui unissait déjà à Mulhouse, en 1837, les patrons et les ouvriers, et qui a contribué si puissamment à la prospérité de la ville.

Presque en même temps M. Villermé pronon-

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rait (levant l’Académie des sciences morales et politiques, dont il était membre, un discours sur la durée trop longue du travail des enfants dans les filatures de coton, et l’Académie le chargeait de faire lui-même une enquête, dont il publia plus tard les résultats dans un fécond et salutaire ouvrage. Ce qui frappa surtout l’attention, ce furent les tables de mortalité qu’il donna en supplément. Ses études portèrent sur la période duodécimale comprise entre 1823 et 1834. 11 établit que la vie moyenne était, à la naissance, de 28 ans et 2 mois pour les manufacturiers, de 1 an et 5 mois pouc les ouvriers tisseurs. La première année franchie (cette même terrible année qui, en 1864, donne 95,87 morts sur 100 enfants assistés dans le département d’Eure-et-Loir), les résultats comparatifs donnaient encore 43 ans de vie probable pour les maîtres, et seulement 19 ans et 3 mois pour les ouvriers '. Les plus tristes descriptions n’étaient rien, auprès de chiffres pareils; et d’ailleurs M. Villermé, à la fois très-observateur et trèscirconspect, allait au-devant des objections, mentionnait les espérances, les projets d’amélioration, et ne laissait voir le mal que malgré lui. L’effet produit n’en était que plus grand quand il laissait échapper les mots de dépérissement des

' Villermé, Tableau de létal ith^^sique tl moru/ des ouvriers, Paris, 1G40; tome II, p. 377 et 385.

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enfants, à' abus homicides Du reste, les plaintes partaient de toutes parts. Elles étaient \ives et unanimes dans les départements de l’Aisne, de l’Isère, de Maine-et-Loire, du Nord, du Bas- Rhin, de la Seine-Inférieure et des Vosges, où les enfants de six à sept ans travaillaient dans les ateliers. On déclarait, dans l’Isère, que l'immoralité était à son comble; dans l’Aisne, que les enfants, à la sortie des ateliers, avaient perdu toute idée de retenue. A Lille, des familles entières couchaient sur le nlôme lit; les incestes ne se comptaient plus. Les industriels le savaient et le cachaient, forcés, suivant le témoignage de Blanqui *, de travailler en aveugles, pour soutenir la concurrence. Le sort des enfants n’était pas meilleur dans l’intérieur des ateliers. En Normandie, le nerf de bœuf figurait sur le métier au nombre des instruments de travail *. « Il est impossible, disait M. Villermé *, de laisser subsister un état de choses qui écrase les enfants de travail, qui les prive de toute éducation, et qui les maintient dans une infériorité physique et morale révoltante. Il faut certainement, ajoutait-il, que ce dernier mal soit bien grand et les

1 Villermé, Tableau de Vélat physique et moral des ouvriers, Paris, 1810; tome II, p. 93.

* Blanqui, Cour« d’economir industrielle^ p. 119 cl 120.

^ Cf. L’Iriduêtriel de la Champagne ^ n® du 2 oclol re 1333,

■* U., p. .358 sq.

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raisons de le prévenir bien puissantes, puisque, en Angleterre, où l’intérêt de l’industrie l’emporte sur tous les autres intérêts, l’indignation publique a obtenu une loi pour le faire cesser, et que chez nous des manufacturiers de l’industrie cotonnière en réclament une semblable. C’est le cri de l’humanité. » Cette année 1837 fut le terme du long oubli où le pays s’était abandonné malgré les protestations de Sismondi, du docteur Gerspach, de M. Bourcart, et les efforts persévérants de la Société industrielle de Mulhouse. Le ministre du commerce, par une circulaire du 31 juillet 1837, s’adressa aux chambres de commerce , aux chambres consultatives et aux conseils de prud’hommes. Il se trouva que tout le monde était prêt; les documents affluèrent et ne laissèrent aucun doute sui’ la gravité du mal. Le ministre posa aussitôt une série de questions que nous allons reproduire, avec l’analyse des réponses quelles reçurent, puisque c’est le commencement d’une enquête qui, nous l’espérons bien, n’est pas terminée.

Première question. — Depuis quel âge les enfants seront-ils reçus dans les fabriques? — Cette question suppose qu’ils y seront reçus, et qu’ils ne seront reçus qu’à un âge déterminé par la loi. Toutes les réponses sont unanimes sur ces deux points fondamentaux. Elles hésitent pour

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la fixation de l’àge, entre neuf et dix ans.

Seconde question. — La durée du travail serat-elle graduée suivant l’àge? — Les réponses sont très-divergentes. Ce qu’on y voit surnager, c’est d’abord l’interdiction rigoureuse de tout travail du dimanche, ensuite la distinction entre les enfants et les adolescents, proposée d’abord en Angleterre par Wilberforce et introduite dans le bill de 1833. On comprend, en elfet, qu’il deviendrait difficile de régler le travail des ateliers, si la tâche des apprentis variait sans cesse avec leur âge; mais cette distinction unique entre les enfants et les adolescents est à la fois pratique et nécessaire. Il est évidemment impossible de traiter un enfant de huit ans comme un adolescent de quatorze.

Troisième question. — Les forces physiques des enfants devront-elles être eu rapport avec l’àge, et leur constitution reconnue bonne et capable de supporter les fatigues de l’atelier? — Quelques cofiseils, en petit nombre, demandent que l'enfant ne soit reçu qu’avec un certificat de médecin ; la plupart s’en réfèrent à l’intérêt du patron, qui n’acceptera pas un enfant faible ou maladif. ,

Quatricme question. A quel âge l’enfant pourra-t-il s’engager par lui ou par ses parents et tuteur? — A quinze ans.

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Cinquième question. — Les veillées serontelles interdites aux enfants et aux adolescents ? — Quatre conseils seulement, Lyon, Amiens, Reims et Boulogne, veulent les interdire sans réserve aux adolescents. Tous les conseils sont unanimes poiir les interdire aux enfants dans le triple intérêt de la santé, de la moralité et de l’industrie. On demande seulement que par exception, pour un temps très-limité et dans le cas de nécessité démontrée, les veillées puissent être permises aux adolescents âgés de plus de quinze ans. Cette restriction au principe est regrettable, nous verrons qu’elle finit par passer dans la loi française, tandis qu'en Angleterre l’interdiction du travail de nuit pour les enfants et les adolescents est absolue. C’est ce qui fait quelle y est réelle.

Sixième question. — Les enfants seront-ils astreints à suivre les écoles? Sur cette question comme sur la précédente, l’affirmation est unanime. Un seul conseil de prud’hommes et deux chambres de commerce avaient demandé que l’école ne fût pas obligatoire. Les prud’hommes de Lille , au contraire , déclarent que la loi sera comme non avenue, si des mesures coercitives ne sont pas ordonnées pour la fréquentation des écoles. Quelques conseils sont d’avis que l’enfant de neuf ans ne puisse être admis dans la fabrique

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qu’en prouvant qu’il sait déjà lire et écrire; tous pensent que, quand même il saurait lire, il doit continuer à suivre les écoles au moins une heure ou deux heures par jour, jusqu’à ce qu’il ait atteint l’àge de treize ans.

L’ouvrage de M. Villermé, qui parut en 1840, fut comme le résumé de cette solennelle enquête. Jamais il n’y eut d’observation plus exacte, d’esprit plus modéré, ni de faits plus accablants. M. Villermé établit qu’on employait dans les ateliers des enfants de sept ans et même de six ans, que les ouvriers étaient retenus dans certaines filatures jusqu'à dix-sept heures par jour, ce qui, en défalquant une demi-heure pour le déjeuner et une heure pour le dîner, laissait quinze heures et demie de travail effectif. Ces quinze heures et demie effrayaient à bon droit M. Villermé, qui, à la fois médecin et psychologue, connaissait les effets d’ùne fatigue trop prolongée sur le corps et sur l’esprit. Il lui échappe à ce sujet une réflexion poignante. “ La journée des forçats n’est que de douze heures, dit-il, et elle est réduite à dix par le temps des repas. » Le sort des enfants l'intéresse plus que celui des adultes, et, pour le dire en passant, il n’a cessé jusqu'à ses derniers jours de dresser des tableaux de mortalité dont on finira bien par tenir compte, et qui finiront aussi par obliger la société à limiter à six heures

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par jour le travail des enfants. Il montra cette multitude d’enfants maigres, hâves, couverts de haillons, qui se rendent pieds nus à la fabrique par la pluie et la boue, portant à la main, et, quand il pleut, sous leur vêtement devenu imperméable par l’huile des métiers tombée sur eux, le morceau de pain qui doit les nourrir jusqu’à leur retour... Il les peignit énervés, pâles, lents dans leurs mouvements, tranquilles dans leurs jeux, et compara, non sans une poignante éloquence, leur extérieur de misère, de souffrance, d’abattement, avec le teint fleuri, l’embonpoint, la pétulance et tous les signes d'une brillante santé qu’on remarque chez les enfants du même âge, chaque fois que l’on quitte un lieu de manufactures pour entrer dans un canton agricole.

L’enfantement de la loi de 1841 fut très-laborieux. Le ministre du commerce porta, le 11 janvier 1840, à la chambre des pairs un projet de loi qui avait pour but de donner au gouvernement le droit de protéger par des ordonnances les enfants travaillant dans les manufactures. La chambre crut qu’il fallait mettre la protection et le règlement dans la loi même, et vota le 19 mars une loi très-incomplète, très-insuffisante, mais qui lui fait le plus grand honneur, parce qu’elle pose les vrais principes sur la matière, et rend par conséquent possibles toutes les améliorations ultérieures. Cette même loi, amendée par la chambre des députés, fut rapportée le 12 janvier 1841 à la chambre des pairs parM. Cunin-Gridaine, ministre du commerce. - La voilà, dit-il, telle au fond que vous l’avez adoptée; la chambre élec-

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tive n'y a guère fait que des améliorations dans la forme. » M. Cunin-Gridaine déclarait d’ailleurs que le gou\ernement avait mis le temps è profit pour continuer son enquête en France et à l’étranger, et que tous les témoignages concluaient en faveur des mesures proposées. La chambre (les pairs renvoj a la loi à la commission qui l’avait examinée, ou plutôt créé.e, l’année précédente, et qui se composait de MM. Victor Cousin, Charles Dupin, de Gasparin, de Gérando, de Louvois, Rossi et de Tascher. Les noms des commissaires doivent être cités tant à cause de l’autorité qu’ils donnent à la loi émanée en grande partie de leur initiative que par un juste sentiment de reconnaissance pour un grand service rendu à l’humanité, et, nous en avons la ferme conviction, à l’industrie elle-même. Le rapport de M. le baron Dupin peut être aujourd’hui encore étudié et médité avec fruit. Sur 106 avis motivés des chambres de commerce et des conseils de prud’hommes que le gouvernement avait fait imprimer , 10 seulement lui étaient contraires. La chambre fut presque unanime : il ne se trouva que 2 boules noires sur un total de lOG votants.

La loi du 22 mars 1841 embrasse plus d’établissements que le bill de 1833. Elle ne se borne pas, comme la loi anglaise, aux moulins de coton

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et de laine; elle s'étend à tous les ateliers composés de vingt ouvriers travaillant en commun. Un membre de la commission, M. de Gérando, voulait même aller plus loin, car il déclara dans le cours de la discussion que les petits ateliers, dits ateliers domestiques, étaient le théâtre des plus grands abus. La chambre fut arrêtée par la crainte de rendre la loi impuissante dans un grand nombre de cas et par un respect peut-être mal entendu de l’autorité paternelle.

Si la loi française étend le système de la protection à un plus grand nombre d’établissements que la loi anglaise, en revanche la protection quelle accorde est moins efficace. Elle permet l’entrée des enfants dans les manufactures à huit ans ; la loi anglaise, celle du moins de 1833, ne la permettait qu’à neuf ans. En France, un enfant passait à douze ans dans la classe des adolescents, et à treize ans seulement en Angleterre. La protection légale cessait chez nous dès que le jeune travailleur avait atteint seize ans ; elle le suivait chez nos voisins jusqu’à dix-huit. Les enfants, dans les deux pa}' s, devaient chaque jour huit heures de travail; mais les adolescents ne devaient que soixante-neuf heures par semaine en Angleterre, et en France soixante-douze. Enfin le travail de nuit, quoique interdit chez nous, était encore possible dans certains cas très-rares.

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tandis qu’en Angleterre l’interdiction était rigoureuse et absolue.

On le voit, la loi de 1841 n’était pas à beaucoup près aussi radicale que le bill de 1833, et ceux qui la regardent comme une entrave imposée à l’industrie doivent convenir au moins que nos voisins portent des chaînes plus pesantes que les nôtres. L’argument qui revint plus d’une fois dans la discussion, surtout à la chambre des députés, et qui consiste à dire que nous priver du travail des enfants, c’est renchérir notre maind’œuvre et rendre la concurrence plus difficile à soutenir contre les manufactures anglaises, tombe évidemment devant cette considération, que depuis 1833 les enfants n’entrent qu’è neuf ans et ne travaillent que huit heures dans les manufactures anglaises, que depuis 1844 ils y entrent à huit ans, mais en y travaillant seulement six heures et demie par jour, et que depuis la même époque le travail des adolescents, comme celui des femmes, a été réduit à onze heures. Ce sont donc les Anglais qui pourraient se plaindre d’être entravés par loi de leur pays, et ils s’en sont plaints en effet pendant les premières années. . Aujourd'hui ils obéissent à la loi, non-seulement parce qu’elle est la loi, mais parce qu’elle est une loi juste. Il est triste d’avoir à constater que la nôtre a été presque constamment éludée , et

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qu’elle est passée dans quelques centres industriels à l’état de lettre morte Nous lisons dans un Rapport sur l'Œuvre des Apprentis, adressé l’année dernière à la Société industrielle d’Amiens par M. Ch.-L. Livet ; « On sait combien de difficultés rencontre, dans son application, la loi sur le travail des enfants dans les manufactures : on les fait parfois travailler bien au delà du temps permis par les règlements , et d’ailleurs, à supposer même qu’on ne fasse travailler que 8 heures par jour les enfants de 8 à 12 ans, 12 heures les enfants de 12 à 16 ans, les machines auxquelles on les emploie ne pouvant chômer, on consulte les besoins de la machine bien plutôt que les besoins de l’enfant, sans se préoccuper si les moments de liberté qu’on lui laisse concordent avec l’heure des classes. Et s’il en est ainsi dans les fabriques assujetties aux lois spéciales de 1841 et 1851 , que se passe-t-il chez les patrons dont les ateliers ne sont point dans

' Rapport de M. Barree^ill, 1866, p. 6 : c Baccarat satisfait à la loi en employant des enfanta de douze ans accomplis; d’autres verriers manquent à ses prescriptions, lorsque leurs enfants ont douze ans, et seraient en contravention, mCme avec des enfants de treize ans. En effet, Baccarat n’a pas do travail do nuit, tandis que les verriers dont nous parlons font travailler six heures de jour et six heures do nuit; or, douze heures de jour font douze heures seulement, tandis quo six heures de jour plus six heures de nuit font quinz* heures, les heures de nuit comptant à raison de deux pour trois. >

les conditions de la loi , et restent en dehors de tout contrôle officiel ? »

Rien n’énerve plus un pays que d’avoir des lois et de leur désobéir ' . Le principal défaut de la loi

1 A rheuro qu'il est, les lois sur lo travail des enfants sont encore une lettre morte. Nous empruntons au premier liulletin de la Société de protection des apprentis et des enfants des manufacturts, les citations suivantes, extraites des mémoires rédigés en 1861, par les instituteurs primaires :

« SoM3i£. Pur avarice, on inet Tenfant nu rouet à huit ans, au métier à dix. — Nous connaissons des pères de famille qui, pour le mince salaire qu'ils en retirent, attachent leurs enfants h un métier dès l’Age de neuf uns, et les forcent à travailler plus de douze heures par jour.

« Nord. Les enfants sont exploités, mis en fabrique à huit ou neuf ans; ils s’étiolent dans un air corrompu; leur corps et leur âme sont viciés. — Un grand nombre de fabriques emploient encore, souvent à des tâches pénibles et insalubres, de petits malheureux qui n’ont pas dix ans. J’ai vu quinze petits garçons employés à une machine h dévider. Ils étaient assis sur des tabourets très-élevés pour les empêcher de descendre et tenir leur attention pins éveillée. Chacun avait devant soi trois à quatre bobines et en aspirait sans relâche les flocons. L’un deux, un peu moins jeuue^ tournait la roue, et on voyait son pauvre corps se dévier et la sueur perler sur son visage. Ces exemples sont nombreux. — Les ivrognes, les libertins, les paresseux envoient leurs enftnts aux fabriques pour travailler moins eux-mèmes et boire davantage. Si l’on n’y met ordre, on verra dépérir les robustes générations françaises. — 11 est désolant de voir les enfants entrer dans ces usines meurtrières h un Age où la fabrique les a bientùt rendus impropres à toute autre occupation et même nu service militaire.

« Aiskk. 11 y a dans les villages des sucreries où de pauvres petits êtres de sept ou huit ans, occupés tout le jour ù un travail abrutissant, s'étiolent dans un air lourd et sont exposés h la corruption la plus dépravée.

c Oise. Dès six à sept ans on envoie les enfants aux usines.

f CALVAros. Dans beaucoup de localités, la loi sur le trav.iil

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de 1841 était de manquer de sanction. Elle édictait des peines, mais elle confiait à des commissions libres, nommées par les préfets, l’importante mission de surveiller les ateliers et de poursuivre la répression des délits; C’était pour ainsi dire renoncer à la partie pénale de la loi, et conséquemment à la loi elle-même. Les commissaires étaient incompétents, si on les choisissait en dehors de l’industrie, et hostiles dans le cas contraire ; ils remplissaient languissamment des fonctions non salariées, qui entraînaient à leur suite des conflits et quelquefois des inconvénients plus graves. Ils manquaient de moyens de contrôle ; on les trompait sur l’âge des enfants, sur la durée du travail; on produisait de faux certificats; on se soustrayait à la loi en ren-

des enfants est à Tétst do lettre morte; je ne |>uis m’expliquer l’avidité des parents et des patrons qui exigent des enfants de moins de douze ans un travail effectif de douze heures.

c CiiAR£>'TE-IxFKiUEi'RE. I>a Cupidité des parents fait souvent qu’ils astreignent leurs enfants à un travail au-dessus de leur Age, qui en fait des êtres étiolés et souffrants toute leur vie.

< ÂuBE. Dans nos villes et dans nos campagnes, on rencontre des enfants de dix h douze ans, n’ajant de la vio que le soufHe, et tout contrefaits k la suite d’un travail trop pénible.

« Haute- Saône. J’ai vu de mes yeux des exemjdes de dépravation bien funestes, et qu’on se refuserait peut-être à croire si je les retraçais ici.

c Bas-Rhin. 11 y a des communes, surtout sur la lisière des Vosges, où les parents font transformer l’école en atelier. Ils n’y envoient les enfants qu’à la condition expresse qu'on ne leur apprendra ni à lire, ni à écrire, etc., etc , etc. »

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vo}'ant momentanément un ouvrier, pour réduire pendant l'inspection le nombre total à dix-neuf. En un mot, on s’était accoutumé à regarder la loi de 1841 comme une tentative de philanthropie peu éclairée, essentiellement nuisible à l’industrie française ; et tandis que les auteurs de cette loi cherchaient les moyens de la rendre plus protectrice et plus efficace, d’autres influences, agissant sur le ministre en sens inverse, le déterminèrent à présenter en 1847 un projet qui était l’abandon de tous les principes.

Il ne s’agissait de rien moins que d’imposer aux enfants comme aux adolescents une journée de douze heures; mais comme on ne pouvait proposer sans compensation un projet de loi qui, à vrai dire, était purement et simplement l’annulation de la loi de 1841 et le retour à tous les abus quelle avait eu pour objet de prévenir , on promettait en même temps de reculer jusqu’à dix ans l’admission des enfants dans les manufactures. Les prétextes ne manquèrent pas pour glorifier cette nouvelle combinaison. Les enfants de huit à dix ans devinrent tout à coup trop débiles pour entrer dans les ateliers ; l’humanité no pouvait consentir à cette exploitation de l’enfance. Non-seulement la liberté qu’on allait leur rendre leur donnerait plus de bonheur et de santé, mais la grande cause de l’instruction du

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peuple était gagnée par ce seul article de la loi. Ces deux années seraient, sans nul doute, passées à l’école, en sorte qu’en entrant dans les fabriques, tous les apprentis sauraient au moins lire et écrire. Quant aux enfants de dix à douze ans, qu’on assimilait aux adolescents pour la durée du travail, on ne leur demandait après tout qu’une prolongation de quatre heures par jour, une misère ! et c’était, à le bien prendre, dans leur propre intérêt, pour leur épargner chaque jour quatre heures de solitude et de vagabondage. Cette mesure, d’ailleurs, en égalant la journée des enfants à celle des adultes, rendrait la vie aux manufactures. Par quelle aberration d’esprit avait-on pu, en 1841, limiter le travail du rattacheur aux deux tiers de la journée du fileur, quand on savait que le fileur ne pouvait se passer de la présence du rattacheur? On avait cru, par le système impraticable des relais d’enfants, concilier les intérêts de l’humanité et ceux de l’industrie ; mais dans le fait on avait sacrifié l’industrie. Voilà ce que déclara le conseil général des manufactures, consulté par le ministre, et ce que le ministre vint à son tour déclarer à la chambre en lui demandant de se déjuger à six ans de distance.

M. Charles Dupin, nommé de nouveau rapporteur, n’eut pas de peine à montrer le but réel

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qu’on poursuivait au moyen de ces vains prétextes : on voulait se débarrasser des entraves de la loi et faire travailler les enfants à discrétion. La prétendue concession de reculer l’àge d’admission jusqu’à dix ans ne lui en imposa point. Il établit facilement que le nombre des adolescenls employés dans les fabriques était double de celui des enfants, et que parmi ces derniers on préférait partout les enfants de dix à douze ans. Ce sacrifice qu’on faisait sonner si haut était donc en réalité un leurre; la loi, si elle était votée, ne changerait rien sous ce rapport à ce qui se pratiquait déjà, et l’on se trouverait affranchi gratuitement de la limitation des heures de travail. Le projet ainsi démasqué, le rapporteur prit un à un tous les prétextes de l’exposé des motifs et n’en laissa pas subsister un seul. Il convint qu’un enfant de huit ans ne pouvait pas travailler douze heures par jour, mais il affirma qu’il en pourrait travailler huit. Il se demanda d’où venait au gouvernement cette confiance dans l’intelligence et la tendresse des parents qui le portait à admettre sans hésiter que les enfants de huit à dix ans exclus des manufactures passeraient ces deux années à l’école. Une triste expérience devait au contraire l’avertir qu’ils les passeraient dans l’abandon. N’étaitce pas abuser que d’affecter une si grande solli-

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citude pour le délaissement des enfants de dix à douze ans pendant un tiers de journée, lorsqu’on livrait à eux-mêmes pendant la journée entière des enfants plus petits et qui, par conséquent, avaient besoin de plus de soins? Comment osaiton parler de l’instruction du peuple dans un projet de loi qui, en imposant douze heures de travail aux enfants dès l’àge de dix ans, leur rendait désormais impossible la fréquentation des écoles? Etait-ce sérieusement qu’on venait soutenir que l’instruction reçue à neuf ans, arrêtée court au commencement de la dixième année, serait suffisante et durable? Il suffit d'entrer dans une école primaire pour savoir où en sont les enfants de dix ans. Ceux mêmes qui ont suivi l’école jusqu’à treize ou quatorze ans ont bien vite fait d’oublier tout ce qu’ils y ont appris, s’ils n’ont aucune occasion de s’exercer; les tableaux du recensement et la statistique des mariages ne le prouvent que trop Passant de là aux intérêts de l’industrie, le rapporteur démontrait, par de nombreux exemples empruntés à l’Angleterre, que la limitation des heures de travail n’y avait point entravé l’essor de la fabrication. Au contraire, depuis cette limitation, l’industrie multipliait ses produits et les livrait chaque jour à

‘ Cf. Jules Simon, L'École^ 7* édition, p. 216, i^t/

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meilleur marché. Cependant en Angleterre l.a limitation comprenait, outre les enfants et les adolescents, les femmes et les filles de tout âge. Le travail, depuis 1844, y était limité à six heures et demie pour les enfants, et il s’agissait d’une population très-inférieure à la nôtre et d’un nombre d’ateliers très-supérieur. Quand même le raisonnement du ministre aurait été spécieux, que pouvait un raisonnement contre tant de faits, et des faits à la fois si concluants et si incontestables? Mais le raisonnement du ministre était faux de tous points. Il reposait sur cette allégation, évidemment inadmissible, que la loi de 1841 augmentait le prix de la main-d’œuvre. Avez-vous moins de travail d’enfants? disait le rapporteur. Le pa}'ez-vous davantage? Craignezvous de manquer de bras? Chaque enfant travaille moins longtemps, mais il y a dans l’atelier le même travail d’enfants au même prix, et il est plus soutenu et plus avantageux pour le patron, parce que les enfants ne sont pas épuisés. Telle est la vérité, et le rapporteur ajoutait, en propres termes, qu’il était “ inexact et dérisoire » de soutenir le contraire.

Le rapport de M. Charles Dupin ne fut pas seulement lumineux, il fut impitoyable. » La loi de 1841, disait-il, vous permettait d’augmenter la matière de la loi; elle vous enjoignait

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tle compléter par des ordonnances les prescriptions législatives. Qu’avez-vous fait depuis six ans écoulés? Vous n’avez ni profité de vos droits ni rempli votre devoir. Vous venez à présent nous demander de renoncer à notre oeuvre, quand r.Vngleterre, la Prusse, l’Autriche, la Confédération germanique nous donnent des leçons d’humanité. Vous soutenez des doctrines que vous avez, il y a six ans à peine, réfutées, combattues. Vous accusez la toi de n’avoir pas réussi, comme elle le souhaitait, à concilier, les intérêts de l’industrie et ceux de l’humanité, et c’.est l’humanité que vous sacrifiez! ■ Ce dernier mot disait courageusement et cruellement la vérité. Voici, d’ailleurs, les traits principaux du nouveau projet apporté par la commission et qu’elle substituait au projet de loi du ministre et à la loi de 1841.

Elle commençait par étendre à un plus grand nombre d’établissements les prescriptions de la loi, d’accord en cela avec le gouvernement. L’article 1“ de la loi de 1841 embrassait, outre les manufactures, usines et ateliers à moteur mécanique ou à feu continu, toute fabrique occupant plus de vingt ouvriers réunis en atelier. Ce chiffre de vingt ouvriers avait été mis là provisoirement pour ne pas créer de difficultés dans les commencements à l’exécution de la loi, et

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pour permettre d’aviser après expérience faite. Amis et ennemis du principe de la limitation ré clamaient également la suppression de ce chiffre : les uns, parce que les abus ne leur semblaient pas moins nombreux et moins graves dans les petits ateliers que dans les grands, et les autres, parce qu’ils ne voulaient pas être assujettis à des restrictions dont les ateliers moins importants se trouvaient exonérés. La commission, pour ne pas descendre jusqu’aux ateliers de famille, avait adopté cette rédaction : « Toute fabrique occupant plus de dix ouvriers, ou plus de cinq personnes (femmes, enfants, adolescents) soumises aux prescriptions de cette loi. « La commission maintenait Tâge d’admission (huit ans), et le travail de huit heures effectives pour les enfants de huit à douze ans; le travail des adolescents était réduit à onze heures effectives trois jours par semaine, et l’heure retranchée au travail devait être ce jour-là passée à l’école. Cette modification réduisait le travail des adolescents à soixante-neuf heures par semaine, comme en Angleterre. Le travail des filles et des femmes était pour la première fois réglementé et fixé à douze heures par jour. Enfin la commission, et c’était là peut-être la réforme capitale, parce qu’elle contenait l’avenir de la loi, adoptait le principe anglais de l’inspection salariée.

l’csine

Elle créait quatre inspecteurs généraux, assistés chacun d’un inspecteur divisionnaire et de comités d’inspection locale, en exprimant le désir que le nombre des inspecteurs divisionnaires pùt être prochainement porté à seize.

Le gouvernement, il faut le dire à son honneur, accepta le projet de la commission, qui allait être voté au moment de la révolution de février. On sait qu’un décret rendu le 2 marsl84H réduisit la journée des adultes à onze heures pour les départements et à dix heures pour Paris, et qu’une loi du 9 septembre 1848, rapportant ce décret, fixa uniformément la journée de travail pour tous les ouvriers à douze heures. La question de la limitation du travail est tout autre quand il s’agit des enfants et quand il s’agit des adultes. S’il en fallait une preuve, nous dirions que, durant la longue discussion à laquelle donna lieu l’abrogation du décret du 2 mars, le travail des enfants fut à peine mentionné. Un des orateurs qui combattirent le plus énergiquement le principe de la limitation pour les adultes, M. Besnard, déclara en termes formels qu’il l’acceptait pour les enfants. On peut néanmoins s’étonner que l’assemblée , en limitant à douze heures le travail des adultes, n’ait pas songé à réformer la loi de 1841 , qui permet huit heures de travail pour les enfants de huit à douze ans, et qui, en

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limitant à douze heures le travail des adolescents âgés de moins de seize ans, a évidemment pour but de les empêcher de travailler autant que les hommes faits. Tant de questions urgentes se présentaient alors à la fois, qu'une omission même aussi fâcheuse peut être excusée ou du moins expliquée. On revint en 1850 sur le travail des enfants. Le projet de loi élaboré trois ans auparavant par la commission de la chambre des pairs fut soumis d’abord à toutes les chambres consultatives, puis au conseil général des manufactures, qui l’adopta après un débat où la question du libre échange , incidemment soulevée, jeta beaucoup d’animation. Qui n’aurait cru que la loi de 1841 allait être réformée? 11 n’en fut rien. Le projet de loi adopté par le conseil général des manufactures resta dans les cartons du ministère.

Il est bien regrettable qu’un projet sf>rti des délibérations d’une commission de la chambre des pairs, adopté à cette époque par le gouvernement du roi Louis-Philippe, accueilli depuis comme un progrès sérieux et important par toutes les chambres consultatives et par le conseil général des manufactures , n’ait pas encore été jusqu’ici converti en loi de l’État. Ce retard inexplicable aura cependant pour l’avenir une conséquence heureuse, si le gouvernement, averti

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par l’exemple de l’Angleterre , consent à modifier le projet de 1817 en un seul point et à faire aujourd’hui ce qu’on eût dû faire le 9 septembre 1848, à réduire, par exemple, à une durée de six heures par jour le travail des enfants de buit à douze ans. « Si. nous méritons un reproche , disait en 1847 le rapporteur de la chaftibre des pairs, ce n’est pas d’enlever trop de temps au travail et de ne pas assez tenir compte de l'intérêt des fabricants. Au contraire, si quelques personnes avaient le droit de se plaindre de nous, ce seraient les femmes', les filles et les enfants des ouvriers pour la timidité, la retenue que nous apportons à modérer leur travail. "Voilà l’exacte vérité. "

Pourquoi persévérerait-on aujourd’hui dans cette timidité excessive? Les circonstances sont changées, les besoins accrus, l’expérience des pays voisins devenue définitive par une longue durée. La seule objection sérieuse qu’on eût pu faire à la loi de 1841, au nom de l’intérêt manufacturier, venait de la complication introduite par les relais d’enfants. Impossible, en effet, d’engager les enfants pour un tiers de journée; il fallait donc les diviser en trois bandes, l’une travaillant huit heures de suite avec les mêmes fileurs, dès l’ouverture des ateliers et partant quatre heures avant la fin du jour; une autre

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ne venant à la fabrique que quatre heures après le travail commencé et restant sans désemparer jusqu’à la fermeture; — la troisième, enfin, donnant quatre heures au commencement et quatre heures à la fin de la journée, de sorte que chaque rattacheur de cette troisième bande travaillait le même jour avec deux fileurs différents. De là beaucoup de temps perdu, beaucoup d’alléés et de venues dans les ateliers , de nombreuses heures d’entrée et de sortie, des difficultés pour l’école, des rapports moins réguliers entre les ouvriers et les apprentis. Cette objection fort grave contre la loi actuelle tombe devant notre proposition, car au lieu de trancher la difficulté, comme le ministre de 1847, en supprimant les relais, nous la tranchons en les régularisant. Que chaque enfant travaille seulement une demijournée , en d’autres termes qu’il y ait un relai le matin et un relai le soir, et toutes les difficultés s’aplanissent. L’atelier retrouve sa tranquillité et le service sa régularité. Le fileur n’est jamais sans un aide ; il en change au milieu du jour, à l’heure du repas, ce qui n'entraîne aucune perte de temps, aucune complication. L’atelier s’ouvre et se ferme exactement comme s’il n’y avait pas d’enfants, ou que les enfants travaillassent aussi longtemps que les hommes. Les enfants peuvent travailler six heures par jour.

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et ils sont encore dispos pour l’école. L’école, de son côté, n’est plus troublée au beau milieu de la classe par l’arri-vée d’une fournée d’apprentis. Les apprentis qui la fréquentent le matin ne sont pas ceux qui la fréquentent le soir. Il serait assurément fort aisé d’annexer aux écoles, pour les enfants de fabrique, un ouvroir à l’usage des filles, un atelier de menuiserie à l’usage des garçons, et pour les deux sexes un préau, une gymnastique. On soustrairait ainsi les enfants à la solitude ou au vagabondage, et on augmenterait leur bien-êtrependant le quart de jour qu’ils ne doivent ni à la fabrique ni à l’école. L’atelier de menuiserie aurait, en outre, l’avantage considérable de familiariser les enfants avec les outils, et de leur créer pour l’avenir des ressources efficaces en temps de chômage. On l’installerait , en vérité , pour rien*. Voilà ce qui serait à la fois humain et pratique. Au lieu de cela, nous n’avons qu’une législation insuffisante pour les enfants, gênante pour l’industrie, à la fois illusoire et contradictoire.

La loi sur le travail des enfants ne réglemente que les ateliers où plus de vingt ouvriers sont

' M. naJcr en a installé un à l’école industrielle de Mulhouse. 11 y en a aussi à I-yon, ii la Martiniére et h l'école centrale do M. Giraudon. Tous ces ateliers fonctionnent admirablement cl sont plutôt une récréation pour les jeunes gens qu'un travail.

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réunis, et le projet de loi, émané il y a vingt ans (le l’un des grands corps de l'Etat, embrasse tous les ateliers composés de dix ouvriers, ou employant cinq personnes, femmes, filles ou enfants, soumises à la limitation. La loi fixe le travail des adolescents à soixante-douze heures par semaine, et le projet de loi le réduit à soixanteneuf. La loi permet d'introduire les enfants dans les manufactures dès l’àge de huit ans, et le décret du 3 janvier 1813 défend de laisser descendre ou travailler dans les mines et minières les enfants au-dessous de dix ans. La loi de 1841 permet le travail de nuit dans certains cas et à certaines conditions aux enfants au-dessous de treize ans, et une autre loi, celle du 22 février 1851, sur les contrats d’apprentissage , l’interdit absolument à tous les enfants âgés de moins de seize ans. La loi de 1841 limite le travail à douze heures par jour pour les enfants de douze à seize ans, et la loi de 1851 le limite à dix heures pai‘ jour pour les apprentis au-dessous de quatorze ans. La loi de 1841 limite le travail des adolescents à douze heures par jour, et la loi du 0 septembre 1848 fixe la même limite pour le travail de tous les ouvriers. Enfin, nous apprenons à chaque instant que les ouvriers oht demandé une réduction des heures de travail et que les patrons y ont consenti, en sorte que, pour dernière ano-

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mâlie, tandis qu’un grand nombre d’ateliers ne travaillent plus que onze heures ou même dix heures, nous laissons subsister la loi qui, pour favoriser les adolescents, limite la durée de leur travail à douze heures.

Il faut sortir au plus tôt de toutes ces complications, et de l’état d’infériorité où nous retient la loi de 1841, bonne à sa date, aujourd’hui arriérée, insuffisante. Où est la difficulté d’adopter, au moins pour les enfants de huit à douze ans, la limite de six heures par jour, ou plutôt la limite de demi-journée que nous pi’oposons? Craint-on de manquer de bras en France, lorsque l’Angleterre n’en manque pas , dans les mêmes conditions de travail, avec moins de population et plus de fabriques ? Aujourd’hui que la plupart des usines sont concentrées dans les villes, cette crainte ne saurait être sérieusement exprimée. Elle ne serait justifiée en aucune circonstance avec notre immense population rurale. Et s’il y a, comme il est impossible d'en douter, assez d’enfants pour fournir deux relais par jour à toutes les fabrications, n’est-il pas évident qu'on aura partout le môme nombre de bras pendant le même temps et au même prix? On se plaint assez généralement de la disette d’enfants dans tous les départements du Nord ; nous sommes persuadé que c’est une question d'organisation, et

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que la difficulté, à supposer quelle soit réelle, serait bien vite vaincue. A Roubaix, où tous les enfants de 9 à 12 ans sont occupés, on ne prend pas les enfants de 8 ans, ce qui réduit le contingent d’un cinquième. La raison qui les fait exclure ne subsisterait plus si le travail était limité à six heures. Le fabricant a-t-il quelque intérêt mystérieux à faire travailler toute la journée le môme enfant sur le même métier?

Nous prétendons hautement que c’est tout le contraire, et que la limitation à six heures est dans l’intérêt du fabricant. Non-seulement les relais de six heures valent mieux pour le fabricant que ceux de huit, à cause des mouvements supprimés, de la complication évitée, mais ils valent mieux pour lui que le travail de douze heures, mieux que l’abrogation pure et simple de la loi. Et quand même il payerait pour six heures le salaire de huit, fardeau bien léger quand on songe au prix de la main-d’œuvre pour les ouvriers de huit ans, le sacrifice serait amplement compensé par la supériorité du travail. Ce n’est pas la présence de l’ouvrier que paye l’entrepreneur, c’est son travail , et pour que le travail soit bon, il faut qu’il soit mesuré selon les forces du travailleur. Lorsqu’un homme dépasse ceUe limite, il se fatigue en pure perte; il compromet sa santé, et l’entrepreneur n’y gagne

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rien. Cela est encore plus vrai pour l’enfant, dont l’esprit et la force musculaire se relâchent plus vite. Ce mot même de relais, emplo 3 'é pour désigner les bandes d’enfants qui travaillent successivement sur le même métier, suggère une comparaison dont l’application est frappante. Un cheval , à la rigueur, peut courir douze lieues, mais on fait plus vite le même chemin en montant deux chevaux l’un après l’autre. La comparaison est peut-être humiliante, mais pour qui? Ce n'est pas assurément pour l’enfant.

Nous avons, grâce à Dieu, de l’amour-propre national , mais il faudrait avoir aussi un peu de prévoyance. Voilà nos soldats, dont nous sommes fiers ; cependant, n’oublions pas que la taille diminue tous les ans, la santé aussi, au moins parmi les jeunes gens qui ont passé leur enfance dans les ateliers, et que l’accroissement total de la population, en supposant qu’il soit réel, est pourtant moins rapide chez nous que chez nos voisins et nos concurrents Nous avons un moyen assuré de déchoir de notre gloire militaire : c’est d’épuiser et de décimer les jeunes générations. Le recrutement des ateliers n’est pas moins compromis. Il faut 400,000 ouvriers aux fabriques de Paris seulement. Si nous voulons que toutes les fabriques françaises soutiennent vaillamment la concurrence étrangère,

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souvenons-nous que nous serons toujours battus pour la matière première et le combustible, et que tout notre espoir est dans la maiiwl’œuvre. Préparons d’avance des ouvriers forts et instruits. Un père de famille qui veut être aidé un jour et remplacé par son fils, commence par le bien élever. Si ce n’est par tendresse, c’est par calcul. Huit heures de travail effectif à huit ans, cela ne fait guère moins de neuf heures d’atelier, et encore à la condition que la loi ne soit pas violée, cette loi de 1841 sans contrôle, sans inspection efficace. Quel temps reste-t-il pour l’école au bout de ces neuf heures? Dans quel état l’enfant y arrive-t-il? Il y traîne son corps épuisé, mais où est l’esprit? L’esprit abattu, alourdi, impuissant, entend sans écouter, et ne retient rien. Consultez les maîtres d’école : ils auront bien vite discerné l’enfant qui a donné six heures à l’atelier et celui qui en a donné huit. Cet écolier, qui ne l’est que de nom, une fois sorti de l’école saura épeler et ne saura pas lire ; il saura signer ou copier une lettre et ne saura pas écrire. Le semblant d’éducation qu’il a reçue ne lui servira ni pour s’élever, s’il a de l’ambition et de la capacité naturelle, ni pour s’amuser, s’il ne demande à la lecture qu’un secours contre le cabaret. Vienne un chômage, une grève, une transformation d’industrie, il n’aura pas cette

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facilité de trouver une nouvelle carrière qu’une bonne éducation peut seule donner. Son ignorance est un malheur pour lui et un danger pour la patrie. Il ne sera pas même un bon ouvrier, il n’aura pas cette compensation ; le travail des manufactures ne développe qu'une habileté toute spéciale. Un serrurier se fera forgeron, un menuisier se fera rampiste; un flleur ne sait que conduire la mule-jennj, un tisseur n’a d’autre ressource que sa navette. Il ne lui reste pas même la dernière et la plus humble des ressources, la force corporelle. Le métier qu’il fait dès son bas âge le condamne à être débile toute sa vie. En doutez-vous ? Allez assister au tirage au sort dans une ville industrielle ; ces enfants de vingt ans paraissent en avoir quinze. Interrogez le conseil de révision ; vous apprendrez combien le contingent est difficile à former. Ne prenez pas même cette peine, tenez-vous à la porte des fabriques au moment de la sortie ; vous verrez de vos yeux ce que deviennent en peu d'années les enfants enfermés huit heures par jour dès l'àge de huit ans. Ne vous suffit-il pas de connaître les résultats? Voulez-vous en pénétrer les causes? Entrez dans l’atelier, mais n’y entrez pas pour une heure; passez-y une journée, revenez le lendemain, faites-vous une idée de la durée et de la continuité du travail. Ce n’est pas tout : suivez

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l’enfant dans sa demeure; assistez à ses repas. Cet ouvrier de huit ans, qui a travaillé huit heures et passé ensuite deux heures et peut-être trois à l’école, est-il bien nourri? A-t-il au moins, pour parler plus clairement, une nourriture suffisamment réparatrice? A-t-il un bon lit? A-t-il môme un lit? Si cette vie si dure ne lui assure pas dès à présent le bien-être, que pensera-t-il. plus tard de la société? Et que deviendra-t-il au bout de dix ans, quand sa famille ne sera plus là pour le soutenir, si ses forces ont été épuisées, paralysées au moment où le corps grandit et se développe ?

Hélas! que parlons-nous de force? C’est la vie elle-même qui est en péril. On ose à peine invoquer les tables de mortalité, dont le témoignage est accablant. Quel père de famille, quel patriote, quel homme de cœur pourrait se consoler de ces générations englouties ou atrophiées, de ces enfants condamnés à la fatigue dès le berceau, de l’instruction rendue impossible ou dérisoire, des familles désolées, de la dépravation précoce? Et cependant , pour guérir tant de maux , que faut-il ? Il ne faut aucun sacrifice. 11 suffit de vouloir. ■

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