‹ L'ouvrier de huit ansChapitre 9 sur 18 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Que la loi qui limile le travail des enfants doit être rendue plus générale, et la loi qui règle les conditions de l’apprentissage plus efficace.

Tout le monde est à peu près d’accord pour trouver que la France est trop administrée et trop réglementée. Le gouvernement lui-même semble être de cet avis, puisqu’il vient de reviser la loi du 4 mai 1855. On a émancipé un peu, bien peu, par la loi de 18C0, les départements et les communes; on ferait bien, puisque aujourd’hui le souffle est, dit- on, aux réformes, d’émanciper aussi les individus, ne fût-ce que pour leur permettre de se livrer aux bonnes œuvres avec plus de dignité et de plaisir. Nos lois font à l’initiative personnelle une guerre impitoyable ; elles ont fini par rendre le dévouement ou impossible ou difficile, et bientôt nous ne pourrons plus faire le bien que par voie de pétition.

Au milieu du courant d’idées qui entraîne les meilleurs esprits vers la décentralisation , il semble qu’on commette un anachronisme en de-

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mandant un redoublement de sévérité dans les lois qui limitent le travail des enfants ; mais il n’en est rien, et la contradiction n’est qu’apparente. Personne ne songe à détruire la centralisation, ni à se passer de règlements ; on n’en condamne que l’abus. C’est violer là liberté que de réglementer le travail des adultes; c’est la servir que de protéger la santé et l’intelligence des enfants contre des calculs égoïstes et cupides.

La loi de 1811, en défendant aux parents de placer leurs enfants dans les manufactures avant huit ans révolus, gêne un peu la liberté des parents, et la même loi, en défendant de faire travailler ces enfants plus de huit heures par jour et de les faire travailler la nuit, gène un peu la liberté des fabricants. Cependant n’est-ce pas une excellente loi, une loi nécessaire et profondément humaine? Il y avait, avant cette loi, des enfants de six ans dans les manufactures; on les y tenait enfermés pendant la journée entière, et la journée était alors de treize ou quatorze heures. Ces pauvres êtres avaient encore bien souvent un quart de lieue ou une demi -lieue h faire pour rentrer chez eux après treize heures de fatigue. Ils n’y trouvaient pas toujours un lit. Les ateliers n’étaient pas à cette époque dans les conditions hygiéniques où nous les voyons. On

l’aitrentissage

disait que pour faire tenir debout ces ouvriers de six ans durant la journée entière, il fallait emprisonner leurs jambes dans une boite de ferblahc : ce détail souvent répété dans les livres et dans les discours, et qui n’a pas peu contribué à exciter la pitié, est très -probablement apocryphe. Il n’y avait pas dans les ateliers d’instruments de torture; mais ces interminables journées, ce long travail imposé à de si faibles corps, cette absence d’air et de mouvement, cette solitude, ce défaut absolu de soins et de tendresse, ne tardaient pas à triompher des constitutions les plus saines et à causer la mort ou des maladies incurables. La loi de 1841, qui devait mettre fin à tant d’abus, remédier à tant de douleurs, ne fut pas votée sans peine; cela tient sans doute à ce que peu de personnes avaient pénétré dans les ateliers, et vu de leurs yeux ce qui s'y passait. On invoqua contre la loi l’intérêt des fabricants : quel intérêt? Ils n’en avaient aucun, et quand ils en auraient eu! On parla moins du droit des pères de famille; c’est qu’au fond le droit de faire travailler un enfant de moins de huit ans pendant douze heures par jour ne diffère guère du droit de le tuer. Si ce mot paraît une exagération, que l’on consulte les tables de mortalité, et l’on se convaincra qu’il n’est que juste. La loi passa néanmoins, aux applaudissements

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de tous les gens de cœur, et l’on put constater presque immédiatement qu’elle n’avait aucun résultat funeste pour l’industrie, et qu’elle en avait d’excellents pour l’hygiène publique. Elle a rendu les plus grands services partout où elle a été bien observée. Ce qu’on lui reproche aujourd’hui avec pleine raison, c’est de manquer d’une sanction efficace et de laisser encore au travail des enfants une trop grande latitude. Son mérite est d’avoir posé le principe; son défaut, de l’avoir appliqué très-imparfaitement. Il est urgent, pour la compléter, de créer un corps d’inspecteurs salariés, comme en Angleterre, et de réduire le travail des enfants dans les manufactures à la demi-journée. Cela doit se faire, et cela se fera.

Mais la loi de 1841 a un autre malheur : c’est de s'appliquer à trop peu d’enfants. Ceux qui l’ont faite ne l’ont guère considérée que comme un essai ; ils ont avoué dans la di.scussion qu’ils avaient peur de généraliser et qu’ils voulaient procéder avec une sage lenteur. Il est regrettable que cet essai, tenté il y a vingt-cinq ans, demeure à l’état d’essai, et l’on se demande comment cela e.st possible à présent que le succès est constaté. Est-ce timidité? Est-ce négligence? La timidité n’a pas de prétexte, la négligence serait coupable. Voici l’article 1''' de cette loi : « Les

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