‹ L'ouvrièreChapitre 14 sur 65 · Art. 488, 745, 913, 1094, 1098 du Code civiL · texte numérisé non relu

Art. 488, 745, 913, 1094, 1098 du Code civiL

2. « La puissatLce paternelle n'est que superûciaire en France ; et par nos coutumes en ont été seulement retenues quelques

saire à la constitution d*nne société féodale ; mais personne assurément ne peut le considérer comme favorable au développement des vertus domestiques. Cette inégalité entre les frères ne fut qu*nne longue et déplorable victoire de la politique sur la nature. Restent donc les réserves assurées aux enfants, et qui sont, il faut en convenir, une restriction du droit de propriété, puisqu'elles empêchent le père de disposer librement de ses biens. Mais ces réserves mêmes sans lesquelles Tégalité établie entre les enfants pour les droits successoraux ne serait souvent qu*une lettre morte, ne sauraient être combattues ni au nom de la famille, dont elles augmentent la solidarité, ni au nom de l'autorité paternelle. Un père ne doit pas régner par la terreur. Il faudrait plaindre ceux qui compteraient sur un pareil moyen pour assurer l'obéissance filiale, pour relever et fortifier la famille.

Mais si ces reproches trop souvent adressés à la société moderne sont contestables ou chimériques, il est une cause de relâchement bien autrement cer« taine, bien autrement grave, qui devrait frapper tous les yeux, et qui, si on n'y prend garde, menace de troubler et de pervertir profondément la société : c'est la dissolution, en quelque sorte fatale, des fapetites marques avec peu d'effet. » Guy-Coquille, Inst au droit franc, de Pétat des pertonnes. — Cf. M. Demolombe. Cours de Code Napoléon, t. VI, p. 202 sqq<

milles d'ouvriers opérée par les progrès croissants de la grande industrie. Chaque jour on voit tomber un petit métier et s'élever une fabrique ; et chaque fabrique appelle à elle un nombreux personnel fé* minin, parce que les femmes coûtant moins cher que les hommes, il est naturel qu'on les préfère partout où elles suffisent. Or, il tombe sous le sens, que si la mère de famille est absente de sa maison quatorze heures par jour, il n'y a plus de famille.

Faut-il s'opposer, coûte que coûte, aux progrès du maH Faut-il le subir comme une nécessité de notre temps et se borner à chercher des palliatifs? C'est un problème d'autant plus difficile à résoudre qu'il intéresse à la fois la morale^ la législation et l'industrie.

Les esprits absolus, qui se portent toujours aux extrémités, demandent que les femmes ne soient astreintes à aucun travail mercenaire. Diriger leur maison, plaire à leur mari, élever leurs enfants, voilà, suivant eux, toute la destinée des femmes* Ils ont, pour soutenir leur opinion, des raisons de deux sortes. Les unes, que Ton pourrait appeler des raisons poétiques , roulent sur la faiblesse de la femme, sur ses grâces, sur ses vertus, sur la protection qui lui est due, sur l'autorité que nous nous attribuons , et qui doit être compensée et légitimée par nos sacrifices; ces sortes de raisons ne sont p^s les moins puissantes pour convaincre les femmes

elles-mêmes et cette autre partie de rhumanité qui adopte volontiers la manière de voir des femmes, et ne connaît encore la vie que par ses rêves et ses espérances. Des raisons d'un ordre plus élevé se tirent des soins de la maternité et de l'importance capitale de l'éducation , car il faut un dévouement de tous les instants pour surveiller le développement de ces jeunes plantes d'abord si frêles, pour former à la science austère de la vie ces âmes si pures et si confiantes , qui reçoivent d'une mère leurs premiers sentiments avec leurs premières idées, et qui en conserveront à jamais la douce et forte empreinte.

Cette théorie, comme beaucoup d'autres, a une apparence admirable ; mais elle a plus d'apparence que de réalité. De ce que le principal devoir des femmes est de plaire à leurs maris et d'élever leurs enfants, il n'est pas raisonnable de conclure que ce soit là leur seul devoir. Nous tombons à cet égard dans les contradictions les plus déplorables, car nous condamnons les femmes du peuple à périr par l'excès du travail, et les femmes du monde à périr par Texcès de l'oisiveté. Dans les familles riches, les hommes et les femmes sont d'accord qu'à l'exception des devoirs de mères de famille, les femmes n'ont rien à faire en ce monde ; et comme pour la plupart d'entre elles cette unique occupa* tion, même consciencieusement remplie, laisse en->

core vacantes de longues heures, elles se soumettent scrupuleusement au supplice et au malheur de l'oisiveté, atrophiant leur esprit par ce régime contre nature , exaltant et faussant leur sensibilité, tombant par leur faute dans des affectations puériles et des langueurs maladives qu'un travail modéré leur épargnerait. Ce préjugé est poussé si loin qu'il y a telle famille bourgeoise dont le chef se condamne à un labeur obstiné pour gagner tout juste le nécessaire, tandis que sa femme, épouse vertueuse, tendre mère, capable de dévouement et de sacrifice, passe son temps à faire des visites, à jouer du piano et à broder quelque collerette. C'est à Lyon particulièrement que cette oisiveté des femmes de la bourgeoisie est complète : non-seulement les femmes des fabricants n'aident pas leurs maris dans leurs comptes, dans leur correspondance, dans la surveillance de leurs magasins , comme cela se fait avec beaucoup d'avantages dans les autres industries; mais elles demeurent ignorantes du mouvement des afTaires au point de ne pas savoir si l'inventaire de l'année les ruine ou les enrichit. C'est bien peu respecter les femmes , c'est en faire bien peu de cas, que de perdre ainsi volontairement ce qu'elles ont d'esprit d'ordre, de bon goût , de rectitude morale, disons môme de disposition à l'activité : car les femmes, quand nos préjugés ne les gâtent point, aiment le

travail ; elles sont industrieuses ; ces mollesses et ces langueurs où nous voyons tomber leurs esprits et leurs organes leur viennent de nous et non pas de la nature* Même pour la seule tâche dont elles sont encore on possession , pour la tâche d'élever leurs filles et de commencer l'éducation de leurs fils, croit-on qu'elles y soient propres, quand elles ne donnent point l'exemple d'une activité sagement dirigée, quand leur esprit manque de cette solidité que peuvent seuls donner le contact des affaires et l'habitude des réflexions sérieuses? Admettons que les femmes soient aussi frivoles qu'on le prétend, ce qui est loin d'être établi : on ne comprendra jamais quel intérêt la société peut avoir à entretenir, à développer cette frivolité , et pourquoi notre monde affairé et pratique s'efforce de conserver aux femmes le triste privilège d'une vie à peu près inoccupée*

Il est triste d'avoir à constater que, si les femmes riches ne travaillent pas assez, en revanche la plu* part des femmes pauvres travaillent trop. C'est pour elles que les soins du ménage sont pénibles et absorbants. Il y a certes une grande différence entre donner des ordres à une servante ou être soi-même la ser-^ vante ; entre surveiller la nourrice, la gouvernante, l'institutrice, ou suffire, sans aucun secours, à tous les besoins du corps et de l'esprit de son enfant. Les heureux de ce monde, qui se contentent de se*

courir les pauvres de loin et de soulager la misère saus la regarder, ne se doutent guère de toutes les peines qu'il faut se donner pour la moindre chose quand l'argent manque, et de la bienfaisante activité que doit déployer une mère de famille dans son humble ménage, pour que le mari, en revenant de la fatigue, ne sente pas trop son dénûment, pour que les enfants soient tenus avec propreté et ne souffrent ni du froid ni de la faim. Souvent, dans un coin de la mansarde, à côté du berceau du nou* veau*né, est le grabat de Taleul, retombé à la charge des siens après une dure vie de travail: La pauvre femme suffit à tout, levée avant le jour, couchée la dernière. S'il lui reste un moment de répit quand sa besogne de chaque jour est terminée, elle s'arme de son aiguille et confectionne ou raccommode les habits de toute la famille. Elle est la providence des siens en toutes choses ; c'est elle qui s'inquiète de leurs maladies, qui prévoit les besoins, qui sollicite les fournisseurs, apaise les créanciers, fait d'innocents et impuissants ef« forts pour cacher Texcès de la misère commune, et trouve encore, au milieu de ses soucis et de ses peines, une caresse, un mot sorti du cœur, pour encourager son mari et consoler ses enfants. Plût à Dieu qu'on n'eût pas d'autre tâche à imposer à ces patientes et courageuses esclaves du devoir, qui se chargent avec tant de dévouement et d'abné-

n FABRIQUES DB SOIE.

gation de procurer à ceux qu'elles aiment la santé de Vâme et du corps 1 Mais il ne s'agit pas ici de rêver : ce n'est pas pour le superflu que l'ouvrier travaille, c'est pour le nécessaire, et avec le nécessaire il n'y a pas d'accommodement. Il est malheu» reusement évident que, si la moyenne du salaire d'un bon ouvrier bien occupé est de deux francs par jour, et que la somme nécessaire pour faire vivre très-strictement sa famille soit de trois francs, le meilleur conseil que l'on puisse donner à la mère, c'est de prendre un état et de s'efforcer de gagner vingt sous. Cette conclusion est inexorable, et il n'y a pas de théorie , il n'y a pas d'éloquence, il n'y a pas même de sentiment qui puisse tenir contre une démonstration de ce genre.

Il ne reste qu'un refuge à ceux qui veulent exempter la femme de tout travail mercenaire : c'est de prétendre qu'en fait, le salaire d'un ouvrier suffit pour le nourrir lui et les siens ; mais il ne faut, hélas I qu'ouvrir les yeux pour se convaincre du contraire. « En tout genre de travail, dit Turgot, il doit arriver et il arrive en effet que le salaire de l'ouvrier se borne à ce qui est nécessaire pour lui procurer la subsistance. » S'il y a une exception, elle ne peut exister que pour l'ouvrier de talent, parce que le talent est rare, tandis que les bras s'offrent de tous côtés, et ont à lutter contre la concurrence des machines. C'est en vertu de ce principe

que les manufacturiers ont substitué peu à peu le travail des femmes à celui des hommes, et l'on sait ce qui serait arrivé, au grand détriment de l'espèce humaine et au grand préjudice de la morale, si le législateur ne s'était empressé de protéger les enfants contre les terribles nécessités de la concurrence. Il n'est donc pas permis d'espérer que le salaire d'un ouvrier sans talent soit jamais supérieur à ses besoins, ou, ce qui est la même chose, que l'ouvrier par son seul travail, suffise à ses besoins et à ceux de toute une famille. On ne doit pas oublier non plus que la richesse d'un peuple résulte du rapport qui s'établit entre sa consommation et sa production. Si la France, nourrissant le même nombre d'ouvriers produisait tout à coup une quantité moindre de travail, il est clair, ses dépenses restant les mêmes et ses bénéfices diminuant, que son industrie subirait une crise. Elle n'aurait même plus pour se défendre cette vieille arme de la prohibition qu'elle vient de mettre au rebut en une belle matinée, comme par une inspiration soudaine. Aussi ne peut-elle, ni restreindre pour les hommes la durée du travail, ni se priver du travail des femmes et, dans une certaine mesure, de celui des enfants, à moins que les peuples rivaux ne fassent en même temps le même sacrifice. Toutes ces propositions étant des vérités d'évidence, on peut regarder comme établi que le travail de la femme est néces-

saire à rindostrie, et que le salaire de la femme est néeessaire à la famille.

On dit que cette dure nécessité n*a pas été connue de nos pères; mais nous ne sommes plus au temps où la mère de famille filait le lin et tissait la toile pour les usages domestiques. La yéritable économie consistedésormais à travailler fiructueusement pour l'industrie, sauf à recevoir d'elle les produits qu'elle livre à bas prix aux consommateurs. Ainsi le même travail, en changeant de nature, produit des résultats plus avantageux, et la tâche des femmes s'est modifiée sans s'accroître.

Ily aurait donc de Texagération à regarder comme nn malheur social cette obligation qui leur est imposée de contribuer par leur travail personnel à l'allégement des charges communes. Le travail en lui-même est salutaire pour le corps et pour l'âme, il est pour l'un et pour l'autre la meilleure des disciplines. Loin de dégrader celui qui s'y livre, il le grandit et l'honore. Jamais un homme de cœur ne Terra sans respect les stigmates du travail sur les mains de l'ouvrier. La pitié, pour être saine à celui qui l'éprouve, et profitable à celui qui en est l'objet, doit être fondée sur des infortunes réelles.

Voici ce qu'il faut dire pour être juste : ce n'est pas le travail en lui-même qui est une peine et un malheur, c'est l'excès du travail* Il est à souhaiter que les femmes travaillent dans toutes les classes

de la société; et puisque dans les ménages pauvres, le salaire du mari suffit difficilement, ou ne suffit pas aux besoins communs, on peut se résigner à voir les femmes ajouter aux soins très-absorbants du ménage un travail industriel dont le produit serve d'appoint au salaire du chef de famille. Mais quand cette nouvelle tâche est écrasante pour elles, quand elle les éloigne de leur maison et les empêche d'accomplir le premier et le plus indispensable de leurs devoirs^ quand elle est incompatible avec les bonnes moeurs, alors on ne doit plus la considérer que comme un malheur social , également funeste à la santé des femmes, au bonheur de leurs maris et à l'éducation de leurs enfants. Ce qu'on peut espérer, ce qu'il faut demander avec une ardeur infatigable à Dieu et à la société, c'est que le travail des femmes soit équitablement rétribué, qu'il n'excède pas la mesure de leurs forces, et qu'il ne les enlève pas à leur vocation naturelle, en rendant le foyer désert, et l'enfant orphelin .

Le travail, pour les femmes comme pour les hommes est de trois sortes : le travail isolé, le travail de fabrique, c'est-à-dire, le travail qui se fait dans des ateliers composés de peu de personnes, et le travail de manufactures. Le travail isolé est le seul qui convienne aux femmes , le seul qui leur permette d'être épouses et mères ; cependant il devient chaque jour plus rare et plus improductif;

la manufacture absorbe tout, et la fabrique ellemême^ forme intermédiaire entre le travail isolé et la manufacture, est menacée de périr, c'est-à-dire de se transformer. On pense généralement que, si elle se transforme en manufacture, ce sera un grand progrès pour l'industrie ; cela peut être, nous ne voulons pas traiter ici le problème économique ; mais il sera facile de montrer que, si elle se changeait au contraire en travail isolé, ce serait un grand avantage pour la morale. Nos conclusions à cet égard ne vont pas plus loin. Il y a une nécessité qui domine toutes les autres, c'est la nécessité d'avoir du pain. Malgré tous les dangers du travail en commun, surtout pour les femmes, il est encore possible de vivre honnêtement dans un atelier, et s'il fallait opter entre l'envahissement des manufactures et la ruine de notre industrie, la sagesse voudrait qu'on préférât les manufactures; mais on n'a pas encore jusqu'ici démontré la nécessité, l'urgence de cette révolution pour toutes les formes du travail mécanique, et puisque la question est pendante en ce qui concerne les fabriques de soie, et que de bons esprits hésitent sur les résultats matériels du système nouveau qui tend à s'établir, il peut être bon de plaider par des faits, sans exagération, sans affectation , la cause de la morale.

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