DESCRIPTION DU TRAVAIL DES FEMMES DANS LES ATELIERS
Nous n'avons pas eu en France de ces magnifiques enquêtes que Ton fait en Angleterre avec tant de dépenses et de fruit; mais nous possédons un grand nombre de livres ^ où la situation de nos ateliers est décrite avec un soin minutieux, et jugée avec une parfaite intelligence des conditions et des besoins de l'industrie. Rien n'est plus attachant que la lecture de quelques-uns de ces ouvrages. Les ateliers qu'ils décrivent, les mœurs qu'ils racontent, les horizons qu'ils ouvrent à la pensée, ont à la fois le charme d'un voyage de découverte et l'autorité d'un livre de morale. Pénétrons à leur suite dans les ateliers de la fabrique lyonnaise, car c'est surtout l'industrie de la soie, dont Lyon est le cheflieu en France et même en Europe, qui a échappé
1. Nous citerons, au premier rang, le dernier ouvrage de M. Louis Reybaud, Études sur le régime des manufactures,
jusqu'ici, an moins chez nous, an régime de la manufacture.
Les bonnes ouvrières de Lyon aiment leur état; elles en parlent volontiers , souvent avec esprit, et il est vrai que ces métiers si propres, ces belles étoffés si souples et si brillantes ont quelque chose d'attrayant pour les mains ou pour les yeux d'une femme. Quand on entre dans un atelier, c'est toujours la maîtresse qui en fait les honneurs, et qui répond avec un visible plaisir et beaucoup de netteté aux questions des visiteurs. L'une de celles qu'on appelle les canuses disait dernièrement devant une commission d'enquête, que la soie est le domaine des femmes, et qu'elles y trouvent du travail depuis la feuille de mûrier sur laquelle on élève le ver jusqu'à l'atelier où l'on façonne la robe et le cha* peau. Il y a en effet toute une armée d'ouvrières de toutes sortes sans cesse occupées sur ce frêle brin de soie. On étonnerait beaucoup la plupart des femmes du monde en leur apprenant combien il a fallu de peine pour faire leur plus simple robe, et par combien de mains elle a passé. Nous avons en premier lieu toute une grande industrie agricole, l'industrie de la production, car la France produit une grande partie de la soie qu'elle met en œuvre, et elle en fournit même à l'Angleterre concurremment avec l'Asie. Il faut surveiller avec une attention infatigable, depuis sa naissance jusqu'à sa métamor-
phose ce petit ver qui se nourrit de la feuille du mûrier, et qui, à force de filer, se crée cette précieuse enveloppe qu'on appelle le cocon. La sollicitude de l'éleveur se porte d'abord sur le choix de la graine. La meilleure graine a une couleur gris bleu, que les fiaudeurs parviennent à imiter à l'aide du gros vin. Les œufs une fois achetés, on les conserve dans des bottes fermées, qu'on place dans des caves pour éviter les variations brusques de température. Si on laissait la graine éclore spontanément, l'éclosion de tous les œufs ne se ferait ni à propos ni en même temps ^ et l'éducation serait irrégulière ; on a donc recours à la couveuse mécanique, ou plus simplement à la chambre à éclosion, qui n'est autre chose qu'une petite pièce à température convenablement élevée. On a soin de faire coïncider l'éclosion des vers avec le développement de la végétation du mûrier, dont les feuilles leur servent de nourriture. Quand la graine a pris une couleur Jaunâtre, les vers sont déjà tout formés et perceptibles à la loupe ; on les recouvre alors d'une bande de mousseline ou d'une feuille de papier percée de petits trous, sur laquelle on dépose des feuilles de mûrier qui ne tardent pas à se charger de vers. Ces feuilles sont portées ensuite dans des ateliers, où les vers traversent sept &ges différents dans une durée de quarante jours. La température, le degré de l'hygromètre, le nombre des repas varient suivant les
âges; ainsi les vers font vingt-quatre repas par jour pendant le premier Age, et huit seulement pendant le cinquième. Deux opérations délicates sont le délitement^ qui consiste à enlever la litière et les excréments de dessous les vers, et le dédoublement^ qui a pour but de laisser entre eux un espace convenable. Les vers sont sujets à de nombreuses maladies, occasionnées le plus souvent par l'imperfection des procédés. Vers la fin du cinquième Age, la chenille est achevée, et cherche partout un point d'appui pour commencer son cocon; c'est alors qu'on procède au boisement^ c'est-à-dire qu'on place au-dessus d'elle de petits morceaux de bois, de bruyère, de genêt, etc., disposés en plans inclinés; les chenilles, une fois pourvues de cet outil, se mettent sans retard à filer, c'est ce qu'on appelle la montée du ver. Au bout de six ou huit jours tous les cocons sont formés. Les chrysalides ne manqueraient pas de les percer, si on les laissait se transformer en papillons ; elles sont donc étouffées par un courant d'air chaud au moment où leur œuvre utile est terminée. Aussitôt a lieu le déramage, ou triage des cocons, que l'on range dans des paniers suivant leurs espèces^ Quand le cocon est formé et qu'on Ta débarrassé de la bourre, on saisit les
1. Consultez VEssai ntr Vindustrie des matiérei textiles, par M. Michel Alcan^ professeur au Conseryatoire des arts et métien*
fils de soie et on commence à les tirer, en en réunissant au moins trois et quelquefois vingt, suivant la grosseur qu'on veut obtenir. Les brins élémentaires qu'on obtient ainsi par le tirage sont ce qu'on appelle la soie grège. Ou les emploie sous cette forme à la fabrication des baréges, d'une partie de la rubanerie, de la gaze de soie, etc., et tout le reste de la soie grége est dévidé, tordu et doublé avant d'être mis en œuvre. Ces diverses opérations constituent le mouHnage^ après lequel la soie, suivant la force de l'assemblage, le degré et la nature de la torsion, se divise enfUde trame et en organsin ou fU de chaîne. C'est à ce moment-là qu'elle est livrée aux chimistes, qui commencent par la décreuser pour lui enlever la gomme qu'elle contient, lui donner dé la flexibilité et de l'éclat, et la disposer à recevoir plus facilement la matière colorante. Une fois teinte, les dévideuses s'en emparent et enroulent la soie des écheveaux sur des bobines, ou la disposent sur des canettes pour former la trame*
Les ourdisseuses sont chargées d'une opération plus délicate, qui consiste à assembler parallèlement entre eux , à une égale longueur et sous la même tension, un certain nombre de fils dont l'ensemble a reçu le nom de chaîne. Quand la chaîne est toute préparée, on l'enlève de l'ourdissoir et on la dispose sur le cylindre ensouple du métier à tisser : c'est ce qu'on appelle le montage. Si l'étoffe qu'on va com-
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mencer est tonte semblable à celle qa'on Hmt de finir, on rattache chacun des noayeanx fils à Textrémité des fils correspondants de l'ancienne chaîne; cette opération, qoi peut se répéter indéfiniment, et qui simplifie le trayail, parce que toutes les pièces qu'on fait successiyement ne sont plus pour l'ouvrier qu'une seule et même pièce, est faite par les rattachetuei ou tardeuiet. Si, au contraire, l'étoffe nouvelle a un nombre de fils différent, il est impossible de souder la nouvelle chaîne à la chaîne précédente, et il faut introduire directement tous les fils dans les maillons du métier. Les remetknues sont chargées de ce travail; Après elles, le métier se trouve prêt, et il ne reste plus qu'à tisser l'étoffe. Cependant, lorsqu'il ne s'agit pas d'untmi, mais d'un façonnéf le tisseur, avant de se mettre à Tœuyre, a besoin du concours d'un nouveau personnel assez nombreux. En effet, il faut d'abord créer les ornements que doit recevoir l'étoffe ; c'est l'affaire du dessinateur, un véritable artiste, dont la profession demande beaucoup de goût et d'habileté. Il fait avec des fils de soie ce que le mosaïste fait avec ses cailloux diversement coloriés, ou plutôt, car le mosaïste n'est qu'un reproducteur, le dessinateur ressemble à l'artiste Terrier, qui éblouit les yeux par les mille combinaisons de sa merveilleuse joaillerie. Le dessin achevé, il faut le mettre en carte , opération asses analogue à celle de l'architecte qui
dessine la coupe de son édiâce après en avoir dessiné l'élévation. Mettre un dessin en carte, c'est faire sur un papier quadrillé le plan du tissu que l'on veut produire, en marquant minutieusement la place de chaque fil. Après la mise en carte vient encore le lisage, qui a pour but de distinguer, sur les fils de la chaîne , les points qui doivent être apparents et ceux qui doivent passer à l'envers du tissu. L'ouvrière fait cette opération sur un cadre tendu de fils qui simulent la chatne , et parmi lesquels elle sépare les fils apparents ou cachés au moyen de ficelles qui à leur tour simulent la trame. On se sert de ce cadre pour préparer les cartons percés de trous que l'on met en contact avec le mécanisme chargé de faire mouvoir les fils de la chatne sur le métier. Ces cartons une fois posés, le tisseur peut commencer sa i)esogne. Tout ce travail, qui emploie tant de bras, coûte tant de soins et dure si longtemps, n'est donc, à proprement parler, que la préparation du travail. Enfin, lorsque le tisseur, à son tour, a fini sa tâche et rendu la pièce fabriquée au négociant qui lui avait confié les fils, celui-ci, dans la plupart des cas, la dépose encore chez l'apprèteur, qui la nettoie, lui donne le brillaut, et, s'il y a lieu, certaines apparences particulières, celles par exemple de la moire ou des étoffes gaufrées. L'art des apprêts constitue h lui seul une grande et difficile spécialité.
N'est-ce pas là, comme nous le disions, nne véritable armée d'artistes , d'ouvriers, d'industriels de toutes sortes? Dans cette armée, on retrouve partout les femmes. D'abord dans la magnanerie, où l'on élève le ver à soie. Pour une éducation de 3 10 grammes de graine, M. Henri Bourdon compte 20 journées d'hommes, 156 journées de femmes, et 30 journées d'enfants. Le tirage ou filage se fait exclusivement par les femmes; elles concourent avec les hommes à la plupart des opérations du moulinage. Les hommes sont en plus grand nombre dans les ateliers de teinture, et les femmes n'y sont employées qu'à des travaux accessoires, tels que le pliage; mais dans les spécialités qui suivent, jus* qu'au tissage, il n'y a que le dessin et la mise en carte qui soient exclusivement dévolus aux hommes : le lisage se fait indifféremment par des hommes ou par des femmes ; puis viennent les dévideuses et canetières, les ourdisseuses, les tordeuses, les remetteuses* Enfin, pour le tissage proprement dit, c'est-à-dire pour l'industrie en somme la plus importante et qui emploie le personnel le plus nombreux, plus d'un tiers des métiers dans la ville de Lyon (il n'y en a pas moins de soixantedouze mille), et peut-être les deux tiers dans la grande banlieue, sont occupés par des femmes.
Il est facile de comprendre pourquoi la présence des hommes est nécessaire dans les ateliers du mou-
linage et de la teinture ; cependant, à mesure que les machines du moulinage se perfectionnent, les hommes cèdent la place aux femmes , qui finironfr par être elles-mêmes remplacées par les enfants.
On croirait, au premier abord, que l'industrie du dessinateur pour étoffes est faite exprès pour les femmes. C'est un joli travail , sédentaire, peu fatigant, bien rétribué, qui ne demande en apparence que du goût. Et qui sait mieux que les femmes choisir un dessin ou assortir des couleurs? Néanmoins il est constaté par une longue suite d'expériences, toutes infructueuses, qu'elles ne savent pas inventer des combinaisons ; leur aptitude est de les bien juger et d'en tirer bon parti. Quand nous voyons des ch&les, des soieries, des papiers peints , des dentelles, dont l'aspect général nous frappe par l'élégance et la richesse, sans que nous nous rendions un compte très-exact du dessin, nous ne pensons guère que la faculté dominante de l'artiste qui fait les patrons ou modèles est plutôt la création que le goût, et pourtant il en est ainsi : une belle étoffe à dessin riche, touffu, élégant, est tout un petit poôme. L'opération de la mise en carte pourrait se faire par des femmes, et se fait généralement par des hommes. A ce petit nombre d'exceptions près, les femmes sont plus nombreuses que les hommes dans tous les ateliers de l'industrie de la soie. En Allemagne, le tissage se fait presque exclu-
sivement par leurs mains. Il ne faut» pour tisser, que de l'adresse, de Tassiduité, de la propreté ; les •velours seuls exigent de la force.
A présent que nous avons dénombré et classé les bataillons, nous pouvons entrer dans les rangs , et t&cher de nous rendre compte des conditions d'existence des membres les plus importants de cette armée : commençons par les capitaines.
La première fois qu'on va visiter un fabricant lyonnais; on s'attend à entrer dans d'immenses ateliers, à entendre le bruit d'une machine à vapeur , à voir d'innombrables métiers en mouvement , à
être entouré d'un monde d'ouvriers. On trouve un
comptoir, quelques magasins silencieux et deux ou trois hommes occupés sur un bureau à des écritures. C'est que le fabricant est un entrepreneur qui achète la soie en écheveaux , la fait tisser hors de chez lui, dans les ateliers dont il n'est ni le propriétaire ni le directeur, et la revend ensuite au commerce de détail. Son industrie comprend trois parties : acheter la soie, surveiller la fabrication, vendre l'étoffe. Il n'y a peut-être pas de profession qui, par sa nature, soit soumise à des chances plus variables, et demande la réunion d'un plus grand nombre de qualités très-rares. Cela tient principalement à deux causes t Tune, c'est le prix de la matière première, qui vaut littéralement son pesant d'or ; Tautre, c'est la nature capricieuse de la mode,
qui règne soayerainement surTindastiiede la soie. L'achat est soumis à toutes les chances de l'agriculture 9 la vente à tous les caprices de la fantaisie. Ainsi, soit que l'on considère TapproTisionnement en matières ou l'approvisionnement en tissus, la valeur de l'inventaire peut varier d'un moment à l'autre dans des proportions énormes. A ces conditions, qui exigent évidemment dans un degré supérieur toutes les qualités d'un commerçant, s'ajoute encore, pour le fabricant de soieries, l'obligation de choisir les nuances et les dessins, et de les faire exécuter avec goût ; il faut donc qu'il soit à la fois négociant et artiste. Si l'on songe maintenant à l'influence qu'il exerce par ses achats sur les magnaneries, par ses commandes sur la population ouvrière, par ses ventes sur le commerce des nouveautés, on comprendra quelle est l'importance exceptionnelle de son rôle dans l'industrie. Avec deux ou trois commis de magasin et autant de commis de ronde qui composent tout son étatmajor, il a sur la richesse nationale une influence plus réelle, plus personnelle que des directeurs d'usines qui emploient douze cents ouvriers et construisent des chemins de fer de plusieurs kilomètres pour le service exclusif de leurs établissements.
L'auxiliaire immédiat du fabricant lyonnais est un simple artisan. Quand le fabricant a acheté la
soie, quand il Ta fait mouliner et teindre, il appelle un ouvrier auquel il confie la quantité de matière nécessaire pour faire une pièce. L'ouvrier emporte cette soie chez lui, avec les dessins et les cartons quand il y a lieu ; il la fait disposer sur son métier par une ourdisseuse et une remetteuse, et, quand la pièce d'étoffe est achevée et qu'il la porte au patron, celui-ci paye sa fabrication par mètre courant. L'ouvrier, dans ces conditions, est donc un entrepreneur ; il ne dépend de son patron que comme tout fabricant dépend de celui qui lui donne de l'ouvrage.
S'il n'y avait d'autre élément dans la fabrique lyonnaise que le négociant qui fait la commande et l'ouvrier qui l'exécute, l'industrie du tissage appartiendrait à ce que nous avons appelé le travail isolé; mais il est bien rare que l'ouvrier qui possède un métier n'en possède qu'un seul : en général, il en a au moins deux et au plus six. Une chambre où cinq ou six métiers sont occupés par autant d'ouvriers est un atelier ; ce n'est plus le travail isolé, ce n'est pas non plus la manufacture, c'est ce que l'on appelle proprement la fabrique.
La plupart des ateliers sont situés dans des rues étroites, malpropres, à l'aspect désolé. On monte un vieil escalier médiocrement entretenu , et l'on se trouve dans une pièce assez vaste, bien élairée, munie d'un petit poêle en fonte , et très-souvent
voisine d'une espèce de petit salon où la maîtresse de la maison vous reçoit. Les métiers sont disposés à côté Fun de l'autre, de manière à profiter le plus possible de la lumière. Dans certains ateliers, il n'y a pas d'autre homme que le maître, ou d'autre femme que la maîtresse ; quelquefois les deux sexes sont mêlés. Ces chefs d'ateliers forment une classe très-intéressante et très-curieuse, qu'on ne retrouve pas ailleurs, car ils sont très-décidément des ouvriers, et ne cherchent pas , comme la plupart des maîtres dans les autres corps d'état, à s'affilier à la bourgeoisie. Qu'ils soient fils de maîtres ou qu'ils soient arrivés à s'établir après avoir longtemps travaillé comme compagnons, ils font leur journée dans l'atelier comme tous les autres : leur travail est rétribué par le fabricant de la même façon , au même prix ; ils dirigent leurs apprentis, mais ils ne se mêlent pas du travail des compagnons ; ils n'ont sur eux d'autre autorité que celle d'unpropiiétaire sur son locataire. Ils portent le même costume et se réunissent les dimanches dans les mêmes lieux de plaisir. S'ils ont l'esprit plus ouvert, ce n'est pas que leur éducation soit différente ; c'est que le sentiment et le souci de la propriété donnent toujours quelque force au jugement et une certaine régularité à la conduite. Ils se connaissent entre eux, s'apprécient, tiennent à l'estime de leurs voisins, et entrent volontiers dans des associations de secours
mutaels , non-sealement par de louables vnes d'épargne, maiSLpour se procurer une force de résistance contre les patrons. La preuve de ce dernier fait, c'est qu'il existe à Lyon plus de cent soixante sociétés de secours mutuels, et que, quand on a essayé de les réunir en une société générale, trés«pea des chefs d'ateliers s'y sont prêtés ; tant ils craignent de ne pas rester maîtres d'eux-mêmes. Les sources de leurs bénéfices sont de trois sortes ; ils ont d'abord le produit de leur journée de travail comme tous les autres ouvriers; puis ils prélèvent, pour location du méiier, la moitié du salaire gagné par les compagnons : on calcule qu'en tenant compte du loyer, du chauffage et de l'éclairage, cette moitié se trouve réduite à un quart; enfin, chaque apprenti leur paye, pour frais d'apprentissage, une somme assez élevée, ou leur abandonne pendant plusieurs années le produit de sa main-d'œuvre. Un chef d'alelier propriétaire de six métiers en bon état, qui a de nombreuses commandes, des compagnons laborieux et capables, avec un apprenti, est certainement dans l'aisance. Il travaille treize heures par jour, mais c'est la condition de tous les ouvriers, et au moins il travaille chez lui , près de sa femme et de ses enfants, sans être gêné par un surveillant ou par un contre-maître , et en tirant de son industrie un salaire relativement très-élevé, A ne considérer que ces traits généraux de sa situation, il est per-
mis de le compter parmi les ouvriers les pins favo-> risés. Une population ouvrière dont un tiers environ est composé de chefs d'ateliers présente d'importantes garanties d'ordre et de moralité, et la perspective de devenir chef d'atelier à leur tour est pour les compagnons un encouragement à la bonne conduite et à l'économie.
La situation du simple compagnon est de tout point différente de celle du maître. D'abord il est réduit à son propre salaire» et il en perd chaque jour la moitié, disons le quart pour plus d'exacti* tude , puisqu'il perdrait toujours l'autre quart en frais généraux. Ensuite il travaille hors de chez lui, ce qui implique une certaine dépendance ; il n'a ni famille ni intérieur. Il rentre dans un garni après treize heures de travail, et s'il ne gagne pas assez pour partager l'ordinaire du maître , il se nourrit mal dans un cabaret. Une vie sans foyer est presque fatalement une vie 4c désordre, car l'économie n'est conseillée au célibataire que par (la raison, tandis que c'est le cœur qui la conseille au père de famille. Dans un temps qui n'est pas encore trèséloigné de nous, le compagnon s'attachait à la famille du mattre, et trouvait dans ces rapports un adoucissement à sa solitude ; mais peu à peu un d btme s'est creusé entre ces deux ouvriers , dont r un n'a que ses bras, tandis que l'autre, a un établissement et un capital. Les compagnons sont de-
venus nomades, courant d'atelier en atelier, faisant leur tâche à côté du maître pendant tout le jour, sans le prendre pour confident, sans lui demander de l'affection, de jour en jour moins honnêtes, moins réfléchis et moins à l'abri d'une vieillesse malheureuse.
L'apprentissage se fait dans de mauvaises conditions. Il est d'usage que l'apprenti abandonne au mattre le produit de son travail pendant quatre années, contrat onéreux qui met l'enfanta la charge du père de famille dans un âge où, il a déjà toute sa vigueur., Il en résulte que le métier de tisseur ne peut être appris par la partie la plus pauvre de la population , et que les ouvriers aisés, épuisés par les sacrifices que ces quatre années leur imposent ne peuvent plus songer à exonérer leurs enfants du service militaire. On a peine à se rendre compte d'une exigence aussi disproportionnée, car le métier de tisseur s'apprend en six mois. Les pères de famille rachètent, quand ils le peuvent, une portion de ces quatre années d'esclavage pour une somme qui s'élève quelquefois à cinq cents francs. Voilà en gros quelle est la situation du mattre, du compagnon et de l'apprenti. Tout ce que nous venons de dire s'applique également aux hommes et aux femmes ; mais il y a des différences nécessaires, et qu'il faut maintenant examiner.