‹ L'ouvrièreChapitre 26 sur 65 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

LOGfiMSNTS d'OUYRIEBS»

Il nous reste à suivre les ouvrières dans les logements où elles élèvent leur famille, et où elles viennent chercher le repos après une longue journée de travail, pendant que leurs maris courent s'enivrer au cabaret. Plaçons-nous d'abord dans la plus importante de nos villes industrielles du département du Nord.

On se souvient encore de Fémotion produite par M. Blanquly il y a plusieurs anuées, lorsqu'il décrivit les caves où croupissaient, c'est le mot, plus de trois mille ménages d'ouvriers à Lille. On cria de toutes parts à l'exagération. Il n'exagérait pas; seulement il avait le courage de dire ce que d'autres n'avaient pas même le courage de croire. Depuis, on s'est acharné avec un zèle admirable à la destruction de ces caves. Sur trois mille six cents, plus de trois mille ont été comblées. Celles qui restent ne servent pas toutes d'habitation ; on en voit plusieurs sur la grande place, qui sont des magasins

156 FILATURBS ET TISSAÛES MÉCANIQUES.

OU des cafés assez considérables. Il y a pourtant encore à Lille et à Douai quelques centaines d*é* chantillons des caves décrites par M. Blanqui. Un soupirail sur la rue, fermé le soir par une trappe (une planque)^ quinze ou vingt marches de pierre en mauvais état, et au fond une cave pareille à toutes les caves, c'est-à-dire une cage de pierres voûtée, n'ayant pour sol qu'un terris^ éclairée seulement par le soupirail, et mesurant ordinairement quatre mètres sur cinq, telle est une cave de Lille*. On entend dire souvent que ces caves sont à tort regardées comme inhabitables, que les ouvriers s'y plaisent, qu'elles sont fraiches en été, chaudes en hiver : cela peut être vrai de nos sous-sols parisiens, vastes, aérés, bien bâtis, bien planchéiés, où l'on ne couche que rarement; pour les caves de Lille, ceux qui les défendent, fussent-ils Lillois, ne les ont pas vues. Il en reste une au numéro 40 de la rue des Étaques, de cette rue que H. Bianqui a rendue si célèbre. L'échelle appliquée sur le mur est si roide et en si mauvais état qu'on fera bien de la descendre très-lentement. Il y a tout juste assez de jour pour lire au bas de l'escalier, on n'y lirait pas longtemps sans compromettre ses yeux ; le travail de coulure est donc dangereux à cette place; un pas

1. J'en ai mesuré^ dit M. Villermé (t. I. p. 82), qui avaient à peine 9 pieds de côté sur 5 pieds 4 pouces de hauteur à l'endroit le plus élevé. »

plus loin, il est impossible, et le fond de la cave est entièrement obscur. Le sol est humide et inégal, les murs sont noircis par le temps et la malpropreté. On respire un air épais, qui ne peut jamais être renouvelé, parce qu'il n'y a d'autre ouverture que le soupirail. L'espace de trois mètres ç»ur quatre, est singulièrement rétréci par une quantité d'ordures de toutes sortes, coques d'œufs, écailles . de moules, terre remuée et humide, fumier plus sale que le plus sale fumier. II. est facile de voir qu'on ne marche jamais dans ce souterrain; on se couche, et on dort où l'on est tombé. Le mobilier se compose d'un très-petit poêle en fonte dont le dessus est disposé de manière à servir de chaudron, de trois vases en terre à un escabeau et d'un bois de lit sans literie. H n'y a ni paille ni couverture. La femme qui loge au fond de cette cave n'en sort jamais ; elle a soixante-trois ans, le mari n'est pas ouvrier ; ils ont deux filles, dont l'aînée a vingtdeux ans. Ces quatre personnes demeurent ensemble et n'ont pas d'autre domicile.

Cette cave est une des plus misérables, d'abord par l'extrême malpropreté et l'extrême dénûment de ceux qui l'habitent, ensuite par ses dimensions ; la plupart des caves ont un ou deux mètres de plus. Ces souterrains servent de logement à toute une famille ; par conséquent, le père, la mère, les en- 'fants couchent dans le même local et trop souvent^

quel que soit leur Age, dans le même lit. Le plus grand nombre de ces malheureux ne trouvent plus aucun inconvénient à la confusion des sexes. S'il en résulte un inceste, ils ne le cachent pas, ils n'en rougissent pas; à peine savent-ils que le reste des hommes ont d'autres mœurs. Quelques caves sont partagées en deux par une arcade, ce qui permettrait une séparation qu'en général ils ne font pas. Il est vrai que la plupart du temps Tarriërecave est entièrement obscure ; Pair y est plus rare, l'odeur plus infecte. ï)ans quelques-unes, Teau ruisselle sur les murs; d'autres sont voisines d'un égout et empestées de vapeurs méphitiques, surtout en été.

La commission des logements insalubres, qui fonctionne à Lille avec une louable énergie, a marqué plusieurs de ces caves pour être détruites; mais on est bien obligé de les tolérer provisoirement, parce que les familles qui lés habitent ne sauraient où se loger. L'avantage ne serait pas fort grand pour elles, si, en quittant leurs maisons souterraines, elles étaient contraintes de se réfugier dans les anciennes courettes de Lille. Ces courettes sont des labyrinthes formés de longues ruelles qui débouchent les unes dans les autres et sont toutes bordées de vieilles et chétives maisons mal b&ties, mal éclairées, mal fermées, où les familles d'où-, vriers s'entassent. On ne peut passer qu'un à un

dans ces radies, on y marche dans les immondices. Toutes les maisons y répandent une odeur infecte, à cause des lieux d'aisance placés au bas des escaliers, et qui pour la plupart ne ferment pas. Un ménage occupe rarement plus d'une seule chambre, et on la lui fait payer de I franc 25 centimes à 2 francs par semaine. Les fenêtres sont en nombre insuffisant et ne donnent passage qu'à un air déjà vicié. Dans beaucoup de maisons, elles ne sont pas faites pour s'ouvrir. L'état des murs, des châssis, des planchers, atteste l'incurie des propriétaires. Les cheminées, quand il y en a, sont hors de service, c'est toujours sur un poêle de fonte qu'on prépare les aliments de la famille ^ Ici, comme dans les caves, on est frappé

1. Nous extrayons le passage suivant d'un rapport de l'intendance sanitaire à la municipalité de Lille sur les moyens à prendre immédiatement contre le choléra-morbus. Ce rapport est de 1832. Les améliorations opérées depuis sont immenses, en ce sens surtout qu'on a créé de nouveaux quartiers et fermé la presque totalité des caves. Mais si la misère n'est plus aussi générale qu'en 1832, on trouve encore dans la ville de trop nombreux ménages qui ressemblent trait pour trait à ceux dont on ▼a lire la description. Ce rapport est cité par M. Villermé, 1. 1, p. 86 et suiv.

« Il est impossible de se figurer l'aspect des habitations de nos pauvres, si on ne les a pas visitées. L'incurie dans laquelle ils vivent attire sur eux des maux qui rendent le.ur misère affreuse, intolérable, meurtrière. Leur pauvreté devient fatale par l'état d'abandon et de démoralisation qu'elle produit.... Dans leurs caves obscures, dans leurs chambres qu'on prendrait pour des caves, l'air n'est jamais renouvelé , et il est infect; les murs sont plâtrés de mille ordures.... S'il existe un lit, ce sont quel-

du petit nombre des lits ; il est rare ^ue le même ménage en ait deux. La charité, qui est très-active à Lille, distribue beaucoup d'objets de literie. L'au-

ques planqhes sales, grasses; c'est de la paille humide et pu* trescente ; c'est un drap grossier, dont la couleur et le tissu se cachent sous une couche de crasse ; c'est une couverture semblable à un tamis.... Les meubles sont disloqués, vermoulus, tout couverts de saletés. Les ustensiles sont jetés sans ordre à travers Thabitation. Les fenêtres, toujours closes, sont garnies de papiers et de verre», mais si noirs, si enfumés que la lumière n'y saurait pénétrer ; et, le dirons-nous, il est certains propriétaires qui font clouer les croisées pour qu'on ne casse pas les vitres en les fermant ou en les ouvrant. Le sol de Tbabitation est encore plus sale que tout le reste : partout ce sont des tas d'ordures, de cendres, de débris de légumes ramassés dans les rues, de paille pourrie ; des nids pour des animaux de toutes soites ; aussi l'air n'est-il plus respirable. On est fatigué, dans ces réduits, d'une odeur fade, nauséabonde, quoiqu'un peu piquante, odeur de saleté, odeur d'ordure, odeur d'homme, etc., etc. — Et le pauvre lui-même, comment est-il au milieu d'un pareil taudis ? Ses vêtements sont en lambeaux, sans consistance, consommés, recouverts, aussi bien que ses cheveux, qui ne connaissent pas le peigne, des lûatières de Tatelier. Et sa peau ? Sa peau, bien que sale , on la reconnaît sur sa face ; mais sur le corps, elle est peinte, elle est cachée, si vous voulez, par les insensibles dépôts d'exsudations diverses. Rien n'est plus horriblement sale que ces pauvres démoralisés. Quant à leurs enfants , ils sont décolorés , ils sont maigres , chétifs , vieux, oui , vieux et ridés ; leur ventre est gros et leurs membres émaciés ; leur colonne vertébrale est courbée ou leurs jambes torses, leur cou est couturé ou garni de glandes ; leurs doigts sont ulcérés et leurs os gonflés et ramollis ; enfin, ces petits malheureux sont tourmentés, dévorés parles insectes. » Parmi les signataires de ce rapport, on trouve le nom de M. Lestiboudois, longtemps député de Lille, et celui de M. Kulmann, au* jourd'hui président de la chambre de commerce.

mône annuelle de l'administration du Cercle lillois consiste en lits de fer ; le bureau de bienfaisance en a donné trois mille cinq cents en quatre ans. Les familles qui les reçoivent ne les utilisent pas toujours ; quelquefois elles les vendent, très-souvent elles sont obligées d'y renoncer à cause de l'insuffisance du local.

Il n'y a pas de grandes différences entre les courettes de Lille, les forts de Roubaix, les couvents de Saint-Quentin: partout le même entassement de personnes, la même insalubrité. Â Roubaix, où la ville est ouverte, l'espace ne manque pas. Tout est neuf, puisque la ville vient de sortir de terre. On n'a pas, comme naguère encore à Lille, la double excuse d'une ville fortifiée où l'espace est circonscrit, et où Ton ne peut abattre que pour rebâtir. De plus, les logements ne suffisent plus au nombre toujours croissant des ouvriers, ce qui est pour les propriétaires une garantie contre les non-valeurs. Tout récemment un manufacturier qui manquait de bras embaucha à grand'peine quelques ouvrières à Lille; il les paya bien, leur donna un travail avantageux dans un atelier très- supérieur, pour les conditions hygiéniques, à celui qu'elles quittaient; cependant, arrivées le samedi, elles réclamèrent leurs livrets le jeudi: elles n'avaient pas trouvé à se loger et avaient passé ces quatre jours sous une porte cochère. Affluence de locataires, abondance de terrains: dans

de telles conditions, n'est-il pas inexplicable qae les logements d'ouvriers soient aussi mauvais et aussi chers à Roubaix qu'à Lille T Les anciens forts (c'est le nom des courettes de Roubaix) sont placés à plusieurs kilomètres des filatures. Ils n'en sont pas plus sains pour cela, parce que les maisons sont mal construites, serrées les unes contre les autres. Les terrains qui séparent les rangées de maisons ne sont pas même nivelés. Dans plusieurs forts il n'y a pas de ruisseaux pour l'écoulement des eaux ménagères: elles croupissent dans des puits sans fin jusqu'à ce que le soleil les dessèche. Au fort Frasé, qui contient cent maisons, il y a beaucoup de terrain perdu ; rien ne serait plus facile que de transformer ces déserts en places plantées d'arbres, en jardi-^ nets, ce qui embellirait et assainirait en même temps les logements. On ne paraît pas y songer. Voici, au hasard, la description de quelques logements. Dans le fort Watteî, un logement au premier; on monte par une échelle et une trappe sans porte. Superficie, deux mètres cinquante centimètres sur trois mètres, une seule fenêtre étroite et basse ; les murailles ne sont ni blanchies ni crépies. Ce local est habité par quatre personnes, le père, la mère et deux enfants de sexe différent, l'un de dix ans, l'autre de dixsept. Il coûte 1 franc par semaine. Dans la cour d'Halluih, au fort Frasé, on remarque une maison plus haute que les autres, dont le rez-de-chaussée

eçt fort bizarre. La naaisoD e^t plus longue que large ; ^Ue n'a que deux feuètres, Tuna devant, l'autre derrière ; cependant elle est divisée en trois logements 4anjB le seni^ de la profondeur. Le logement du mi* lieu serait donc complètement obseqr, s'il était séparé des deux autres par des cloisons opaques ; mois il n'^t f^mé que par deux vitrages qui rem* plissent absolument tout Tespace, et lui donnent Taspect d'une cage de verre. Il en résulte que le ménage placé dans ce logement n'a pas d'air, et qu'aucun des ménages n'a de chez soi, car il est iinpossîble à aucune des trois familles de déro* imr un sml de ses mouvements aux deux autres* Le propriétaire est un maître vitrier, ce qui expli^ ^e lae mode de fermeture, assez peu économique d'^aill^urs. Un de ces logements est loué & francs par m^Ul h femme qui Tbabile a einq enfants en bas 4gis. On a pratiqué dans un angle de la chambre une espèce de oage ou de soupente à laquelle on parvient par un escalier tournant aussi roide qu'une échelle, Cette cage peut tenir un lit; la locataire l'a sous*flpuée pour 75 centimes par semaine, à une piqûrière abandonnée par son amiint avec un enfant de quel(pies semaines sur les bras. Outre le lit, la soupente contient une chaise sur laquelle on met en hiver une terrine remplie de charbon allumé : un trou pratiqué dans le plafond, immédiatement audessus, livre passage à la vapeur. L'enfant est placé

sur le lity où il reste seul tout le jour; la mère vient l'allaiter à midi. II n'y a et il ne peut y avoir aucun autre meuble dans ce petit réduit, où Ton n'entre qu'en rampant. Une robe et un bonnet» avec un petit paquet pouvant contenir au plus une chemise, sont placés sur une tablette ; au*dessous est un vieux parapluie de soie, objet de grand luxe, débris d'une opulence perdue. Presque tous les habitants de cette cour sont sujets à la fièvre ; s'il survenait une épidémie,' toute cette population serait emportée. Il n'y a pas deux années cependant que la cour d'Halluîn a été bâtie. On construit en ce moment^ plusieurs rangées de maisons d'ouvriers dans la ville même de Roubaix, près du canal. Ces maisons ne sont ni drainées ni suffisamment espacées; le plan en est défectueux sous tous les rapports ; elles n'ont point de cour réparée, aucune dépendance ; les pièces sont trop petites ; l'escalier n'ayant pas de cage, les habitants du rez-de-chaussée sont forcés de livrer passage à ceux de l'étage supérieur. On trouve pourtant à Roubaix, comme partout, des hommes de cœur à la tète de l'industrie; il est bien fâcheux qu'ils n'aient pas compris l'importance capitale des logements d'ouvriers, et qu'ils en aient abandonné la construction à de simples spéculateurs.

. Ces observations se rapportent au mois de mai 1860.

A Amiens, à Saint-Quentin, c'est à peine si les logements sont moins tristes et moins insalubres qu'à Roubaix et à Lille. A Saint-Quentin cependant on trouve encore quelques traces de la propreté flamande. Les plus pauvres s'efforcent de se procurer une de ces pendules grossières qui ornent les chaumières de paysans ; s'ils ont quelques sous, ils achètent une image pour décorer leur chambre. A Amiens, le goût de la propreté est déjà moins général; on sent une tristesse plus morne; le fond du caractère paraît être Tapathie. Il n'est pas rare de trouver des ouvriers qui habitent la même chambre depuis un grand nombre d'années; ce n'est pas qu'ils y soient bien, c'est tout simplement qu'ils y sont, et qu'ils n'ont pas l'idée d'aller chercher ail* leurs. La cité Damis, récemment créée sur une hauteur, en très-bon air, leur donnerait des logements incomparablement plus spacieux et mieux appropriés pour le même prix ; mais il faudrait se mouvoir, ils restent dans leurs vieux quartiers, à Saint-Germain, àSaint-Leu. L'exemple le plus frappant de cette résignation paresseuse est celui de deux vieillards qui habitent une petite maisonnette rue du HiUeu, dans la paroisse Saint-Germain. Le mari a quatre-vingt-trois ans et la femme quatrevingt-^eux; ils sont mariés depuis soixante-trois ans, et en voilà cinquante- sept qu'ils habitent ce logement, où la fumée les étouffe dès qu'ils font un

166 FILATURBS BT TISSAGES MâGÂNIQUES.

peu de feu, où le vent souffle à travers les aiÉ mal joints de la porte, où Veau du ruisseau les poursuit et les inonde.

C'est un triste séjour ^e ce quartier de te Yeillière. Il est comme endormi $ il fait mal à vok*, car il est vleui sans être vénéarable« Il y a là, entre autres preuves de misère profonde^ un res^de^ chaussée composé de deux pièces mal pavées en petites pierresi et dont la seconde, ne prenant jour d*aucun côté, est constamment plongée dans des ténèbres absolues. Elle touche à un dépôt d'os placé dans la mûson voisine et qui répand durant Tété une odeur tellement infecte, qu'il est difficile de l'endurer pendant dix minutes. L'ouvrier qui ha** bite cette triste demeure est homme de peine dans une fabrique ; sa femme est dévideuse ; ils ont une fille de vingt. anS| et cinq autres enfants en bad âge*.

Amiens est pourtant une belle HWe, une Ville riante, qui a de beaux boulevards, de vastes rues bien bâties, une promenade magtiifique, une des plus belles cathédrales du monde. U ne tient qti'à ses habitants de croire que la misère n'existe pas, que tous les ouvriers ont du pain et du feu, et qu'aucun vieillard ne manque d'tinè botté de paille

1. L'incendie de 1861 a consumé une fabrique et un rang de maisons. On a reconstruit ce qui a été brûlé, mais sans toucher aui maisons euTironnantes.

pour reposer la nuit ses membres fatigués. Le contraste est peut-èbre encore plu» marqué à Reims» parce que l'industrie y est beaucoup plus vivante. Cette cathédrale merveilleuse, ces galeries en plein vent qui rappellent les ponts couverts de Lucerne, cette montagne de ReimSt si chère aux épicuriens^ qui étale à Thorizon ses riants coteaux couronnés de pampres» ces ateliers bien aérés, bien outillés, d'où sortent incessamment des montagne» de laine filée, des monceaux de flanelle, des avalanches de draps et de lainages, laissent à peine soupçonâer toute la misère qui se cache à deux pas» les mai' sons b&ties au pied des anciens remparts et dont le sol disparaît l'hiver sous les eaux de pluie, les loge* ments de la cour FruçUis» de la cour Saint-Joseph, de la place Saint-Nicaise, du cimetière de la Made« leine, de la rue du Barb&tre, plus dépouillés et plus tristes que des cachots; les longues files de chambres où Teau tombe goutte à goutte par les toits effondrés, où manquent l'espace, l'air et le jour, enfouies dans des caves, perchées dans des greniers, entassées, serrées, pressées les unes contre les au*« très, étouffées dans d'humides et obscurs couloirs, séjour affreux de la faim, de la maladie et de la dé*baucbe. Dans la cour n^" ise, sur le boulevard Gérés, on peut voir encore, sous un escalier, une soupente de 2 mètres de long sur 1 mètre et demi de large. Il est impossible de s'y tenir debout, même sous la

partie la plus élevée de l'escalier; il n'y a point de fenêtre, et pour avoir un peu d'air et de jour on est contraint de laisser la porte ouverte : ce n'est plus aujourd'hui qu'un fournil; mais le docteur Maldan y a soigné une femme paralytique qui a vécu (kns ce trou» si cela peut s'appeler vivre, pendant deux ans et demi.

Afin qu'on prenne, pour ainsi dire, les logements insalubres de la ville de Reims sur le fait, voici quelques extraits copiés sur les procès-verbaux de la* commission municipale : « Maison rue Saint- Guillaume, n"* 4, louée et habitée par le sieur R... et son épouse, qui y tiennent une pension d'ouvriers. Au fond de la cour est une espèce de cellier, précédé d'un dessous d'escalier où sont établis des lieux d'aisance. Rien de plus malsain que ce réduit obscur où l'air pénètre à peine, où l'humidité est constante, et qui sert de chambre à coucher aux époux R.... et à deux ouvriers.

« Le mal est aggravé par les exhalaisons méphiti* ques des latrines mal fermées, et tenues on ne peut plus malproprement.

< Cette chambre privée d'air et de jour, dont le sol est.très-humide, dont les murailles nues sont salpétrées, dont le plafond est un plancher vermoulu à deux mètres de hauteur au plus, doit être condamnée et redevenir comme par le passé un cellier, une remise. »

Ailleurs, les mêmes procès-yerbaux décrivent un grenier « assez étendu, mais entièrement privé d'air et de jour, et n'ayant, dans la toiture, qu'une vitre dormante. Ce grenier sert de cliambrée, contenant quatre lits dans chacun desquels couchent deux ouvriers. » Et le commissaire de police ajoute en note : « Le pavé de la cour a besoin d'être rétabli entièrement; les eaux pluviales et ménagères y croupissent. »

Toutes les villes industrielles offrent le même spectacle. A Thann, dans le faubourg ELattenbach, un logement de deux pièces étroites qui abrite le père, la mère, la fille et le gendre avec quatre enfants, n'a d'autre entrée qu'une étable à porcs où le propriétaire entretient de superbes échantillons de la famille porcine côte & côte avec les locataires. Visà-vis, deux frères ayant chacun leur femme et trois enfants, en tout dix personnes, ont habité une cham* bre de trois mètres sur cinq, éclairée par une seule fenêtre. Tout près de là, une chambre assez vaste et assez bien éclairée servait de logement à neuf personnes en 1855, lorsque le choléra éclata; le fléau fit sept victimes en deux jours. Toute cette population était moissonnée comme des épis de blé par la serpe du faucheur ; quand la mort entrait dans une maison, on ne pouvait plus être sauvé que par un miracle. Laissons de côté Mulhouse, que M. Villermé a vue encore si misérable en 1840; mais qu'il

ne reconnaîtrait plus aujourd'hui» et à laquelle nous devrons peut-être un jour la régénération de nos moeurs industrielles; traversons toute la France. Slbeufy dont la prospérité industrielle est si grande» devrait avoir des logements salubres; c'est une ville toute neuve et qui peut s'-étendre aisément sur les coteaux qui l'aviMsinent On trouve en effet jusqu'à mi-c6te^ le long d'un petit chemin bordé de riants arbustes, quelques maisonnettes b&ties sans soin et sans intelligence par de petits spéculateurs à peine moins misérables que les locataires qu'ils y recueillent. Vous montez deux ou trois mardies for«mées de quelques pierres non taillées^ et vous vous trouvez dans une petite chambre édairée par une étroite fenêtre, et dont les quatre murs de terre n'ont jamais été blanchis ni crépis* Quelques madriers à demi pourris» posés de champ sur le sol» simulent un plancher. Sur le bord du chemin» une vieille femme loue 65 centimes par semaine une hutte de terre qui est littéralement nue : ni lit, ni chaise» ni table ; c'est à en demeurer confondu. Elle couche sur un peu de paille trop rarement renouvelée» tandis que son fils qui est manœuvre sur le port, dort le soir sur la terre humide, sans paille ni couverture. A quelques pas de là» en arrière du diemin, un trameur âgé de soixante ans habite une sorte de hutte ou de guérite» car on ne sait quel nom lui donner» dont la malpropreté fait soulever le cœur.

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Elle n'a qse la longueur d'un homme, et un mètre vingt^cinq centimètres euTiron de largeur. Il y demeure jour et nuit depuis vingt ans» Aujourd'hui il est presque idiot et refuse d'aller occuper un logonent meilleur qu'on lui propose ^

La misère n'est pas moins horriUef et surtout elle est beaucoup plus générale à Rouen* On tte peut se faire une idée de la malpropreté de certaines maisons à moins de l'avoir vue. Les pauvres gens alimentent leur feu avec des débris de pommes qui

i. J^al visité ceà ifiMi demeurés avee un in&nufacttxrier d*&l« beuf, M. Simon, que tolis l^s malheureux connaissent bien. Il s'est fondé récemment à Elbeuf une société industrielle dont la première pensée est due à M. Louis Auber. La société a tenu sa première séance le 24 décembre 18&S. Le nombre des mem« bras ordinaires s'élôve déjà à cent quarante-trois, et le produit de la cotisation annuelle à 7000 francs. Dès que la société sera reconnue comme établissement d'utilité publique, les dons et legs afflueront. Elle est diyisée en trois sections : section des arts mécaniques et industriels et des beaux-arts, section de commerce et d'économie sociale, section d'agriculture, d'histoire naturelle, de chimie et de physique. EUe a déjà einq cours en activité, mécanique appliquée, chimie appliquée, physique appliquée, dessin linéaire, dessin d'ornement. Elle s'occupe, en ce moment même, de créer un cours de tissage et un cours de comptabilité. On compte parmi les soeiétaires des membres de la chambre consultative des arts et manufactures, MM. Poussin père, Pasquier, Prieur neveu, Lecerf, Poussin fils. Aube père, et des jeunes gens pleins d*ardeur et d'intelligence, tels que MM. de Gérin Koze, Léon Collas, etc. C'est un véritable bonheur d'avoir à signaler des créations pareilles, et de se souvenir en même temps que Mulhouse a été transfoirmée de fond en comble par sa société industrielle.

ont servi à faire de la boisson, et qu'on leur donne pour rien ; ils en ont des quantités dans un coin de leur chambre ; une végétation hybride sort de ces amas de matière végétale en putréfaction. Quelquefois les propriétaires, mal payés» négligent les réparations les plus urgentes. Dans une mansarde de la rue des Matelas, le plancher, entièrement pourri, tremble sous les pas des visiteurs; à deux pieds de la porte est un trou plus large que le corps d'un homme. Les deux malheureuses qui habitent là sont obligées de vous crier de prendre garde, car elles n'ont pas un meuble à placer en travers de ce trou, pas un bout de planche. Il n'y a chez elles que leur rouet, deux chaises basses et les restes d'un bois de lit sans paillasse. Sur une petite place perdue à l'extrémité de la rue des Canettes, et dont les maisons en bois paraissent toutes sur le point de s'écrouler, un tisseur de bretelles est allé se loger avec sa famille dans un étroit espace destiné évidemment à servir de grenier. Le logement a deux mètres trente ^ centimètres sur quatre mètres quatre-vingt-quinze centimètres,si l'on mesure le plancher; mais une saillie, nécessitée par les tuyaux de cheminée des étages inférieurs, en encombre la meilleure moitié, et le reste est tellement rapproché du toit, qu'on ne peut faire trois pas en se tenant debout. Quand le mari, la femme et les quatre enfants se trouvent réunis, il est clair qu'ils ne sauraient se mouvoir. On ne sera

pas surpris d'apprendre que le manque d'air et la faim font de fréquentes victimes dans un tel réduit. Des quatre enfants qui restaient en avril 1860, deux étaient morts trois mois après. Quand ils furent visités au mois d'avril, le médecin, M. Leroy, parla d'un bon qu'il avait donné la semaine précédente pour du lait. A ce souvenir, toutes les figures s'épanouirent. « Elle en a bu, » dit la mère, en montrant sa fille aînée , à moitié mourante , et qui eut pourtant la force de sourire. La faim avait presque réduit cette enfant, qui eût été belle, à l'état de squelette.

Le père de cette pauvre famille est bon tisserand. Il pourrait gagner dans un tissage ordinaire des journées de 3 à 4 francs, tandis qu'il ne gagne que 1 franc 50 centimes dans une fabrique de bretelles. On se demandera pourquoi il y reste. Â la naissance de son dernier enfant, il n'y avait point d'argent chez lui: ni feu, ni couverture, ni lumière, ni pain; il emprunta 20 francs à son patron, qui est honnête homme. Il ne peut maintenant, sans payer sa dette, reprendre son livret et quitter cet atelier où son travail ne lui rapporte pas de quoi vivre. Il est clair qu'il y mourra si on ne lui vient en aide; mais sa famille sera morte avant lui.

M« Blanqui décrivait ainsi, il y a douze ans, les maisons d'ouvriers pauvres à Rouen : « On n'entre dans ces maisons que par des allées basses, étroites et obscures, où souvent un homme ne peut se tenir

debout. Ces allées servent de lit à un ruisseau fétide, chargé des eaux grasses et des immondices de toute espèce qui pleuvent de tous les étages et qui séjournent dans des petites cours mal pavées, en flaques pestilentielles. On y monte par des escaliers en spirale, sans garde-fou, sans lumière, hérissés d'aspérités produites par des ordures pétrifiées , et Ton aborde ainsi de sinistres réduits, bas, mal fermés, mal ouverts, presque toujours dépourvus de meubles et d'ustensiles de ménage. Le foyer domestique des malheureux habitants de ces réduits se compose d'une litière effondrée, sans draps ni couvertures, et leur vaisselle consiste en un pot de bois ou de grès écorné qui sert à tous les usages. Les enfants les plus jeunes couchent sur un sac de cendres ; le reste de la famille se plonge pèle*mêle, père et enfants, frères et sœurs, dans cette litière indescriptible comme les mystères qu'elle recouvre. Il faut que personne n'ignore qu'il existe des milliers d'hommes parmi nous dans une situation pire que l'état sauvage.... » Ce tableau est encore vrai. On a fait de grands efforts ; mais le nombre des pauvres croît dans une proportion effrayante. Il semble voir des enfants qui font une digue de boue et de sable contre la mer furieuse. Le Dieu qui mesure le souffle à la brebis tondue, cache à ces souffreteux une ^ partie de leur malheur. * Je ne mis pas riche, moi^ nous disait une vieille femme en nous montrant sa

voisine étendue sur l'aire humide de sa cave; mais fax ma botte de paille. Dieu merci! » '

Les maisons d'ouvriers, pour quelques-uns des propriétaires, sont d'un revenu très-médiocre à cause des non-valeurs. Un loyer de 1 franc par semaine est une charge écrasante pour des gens qui ne sont pas toujours assurés d'avoir du pain, et il n'y a pas de saisie possible à cause de l'absence presque complète de mobilier. Le lit même, le lit que la loi ne permet pas de saisir, manque dans un grand nombre de ménages. Cependant à Reims, à Saint- Quentin, à Lille, à Roubaix, on trouve que c'est faire un bon placement que d'acheter ou de construire des maisons d'ouvriers. On arrive quelquefois à tirer 10 et 15 pour 100 de son argent; mais c'est toute une administration, et, quand il s'agit de beaucoup de logements , une administration assez compliquée. Les grands propriétaires ont assez souvent recours à un gérant, c'est le système qui prévaut à Saint-Quentin, ou à un principal locataire, ce qui se pratique assez communément à Reims. Il y a de pauvres femmes qui ont eu la ipalheureuse idée de prendre à bail une cour entière, et qui, en faisant toute l'année l'ingrat et dur métier de collecteur d'impôt, airivent péniblement à payer leur propre redevance. Quelques propriétaires se chargent eux-mêmes de leurs recouvrements, et n'exercent pas d'autre profession. A peine une tournée est-elle finie, qu'il faut

en commencer une nouvelle, car on comprend bien que tous les loyers ne sont pas payés à la première réquisition, et qu'il faut revenir quelquefois le lundi, le mardi et même le mercredi. Un propriétaire qui veut à toute force être payé ne souffre pas d'arréragé: on peut à la rigueur trouver 1 franc ou 1 franc 50 centimes, mais 5, 6 ou 7 francs à la fois, cela deviendrait impossible. La mère de famille qui le lundi ne peut pas donner un à-compte, est obligée de vider les lieux avec ses enfants et d'aller frapper à une autre porte. Quand il n'y a nulle part de logement vacant, les locataires expulsés refusent de déguerpir, et il est assez difficile de les y contraindre. Le moyen de rigueur consiste à enlever la porte, ou le châssis de la fenêtre. On citait à Lille, il y a quelques années, un propriétaire qui partait le matin de chez lui en traînant une petite charrette à bras. Quand un locataire ne le payait pas, il prenait lui' même sa porte ou sa fenêtre et la mettait sur la charrette. Ce galant homme voiturait parfois une très-lourde charge à la fin de sa journée, et pourtant il n'est pas mort millionnaire.

Pour se faire une idée de ces intérieurs, il faut les voir sous leur double aspect, c'est-à-dire avant et après la fermeture de l'atelier. Pendant le jour, il n'y a pas d'hommes dans les maisons d'ouvriers, on n'y rencontre que des femmes et des enfants, quelquefois un vieillard ou un malade, plus rare-

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ment un ouvrier chargé d'un travail de nuit et obligé de dormir tout le jour. Dans quelques villes, les femmes, qui ont été pour ainsi dire élevées dans la fabrique, ne connaissent pas d'autre situation: elles se marient, elles ont de enfants ; mais ni les soins du ménage ni les soucis de la maternité ne les détournent de la carrière qu'elles ont embrassée. Elles quittent donc leur domicile, et sont étrangères à leurs enfants pendant toute la journée, quelquefois pendant une partie de la nuit. En 1836, la jour* née de travail était de quinze heures à Mulhouse, à Dornach, à Lille, de seize heures à Bischwiller ; un rapport fait en 1837 à la Société industrielle de Mulhouse constate que la journée de travail allait jusqu'à dix-sept heures dans plusieurs manufactures françaises. Aujourd'hui la loi limite la journée de travail effectif pour les adultes à douze heures. En 7 comprenant une heure et demie de repos, cela fait pour la mère de famille treize heures et demie d'absence. Encore faut-il supposer que son domicile est situé près de l'atelier, ce qui est fort rare ; la plupart du temps il y a lieu de compter une heure de plus pour l'aller et le retour; c'est donc en tout quatorze ou quinze heures d'absence pour la mère et de solitude pour les enfants^ Il est clair

1 . A Sedan^ les femmes mariées ne font que des- journées de dix heures. Elles sortent le matin une demi-heurei et le soir une

cpie dans ces conditions la chambre est abandonnée ; elle n'est ni latée, ni balayée» ni mise en ordre. On ne saarait le reprocher à cette malheureuse, qui, au moment de âon retour, trouve à peine la force et le temps de faire le souper de la famille et de coucher les enf&nts.

Ainsi la femme occupée dans là manufacture he peut plus être la providence du logis ; une nécessité Inflexible la prive du bonheur de donner à sa famille ces tendres soins que rien ne supplée, et qui créent ailleurs des liens si puissants pat la vertii du sacrifice et de la reconnaissance. Il faut qu'elle renonce à son rôle de confidente, de conseillère et de consolatrice ; elle est à la fois épuisée par le travail matériel, et anéantie par l'impuissance de joindre à ses efforts tout ce qtii en fait la gr&ce. Rien n'attend l'ouvrier dans sa demeure qu'une malpropreté repoussante, une nourriture insuffisante et malsaine, des enfants souffreteux qu'il ne connaît même pas, une femme dont le travail et la misère ont fait une esclave! Ce n'est rien pourtant que ces tristes soi* rées ; c'est la journée qui est le grand, le vrai malheur.Que deviennent les enfants pendant ces longues heures 1 Sans doute il y a la crèche, l'asile et l'école, institutions bienfaisantes qui ne remplacent pas la

lieure avant leurs maris, pour vaquer aux soins les plus indis* j^Asables du méuage.

famille, car rien ne la remplace» mais qui au moins épargnent à l'enfant le malheur d'un abandon absolu. Rien n'est plus attrayant pour un observateur superficiel que la visite d'une crèche: œpendan^ qu'est-ce que cette vie qui commence là pour se continuer dans un atelier et finir dans un hospice? C'est la vie en commun depuis le premier jusqu'au dernier jour. Sttpposez-la parfaite dans son esi^èce : une crèche admirablement tenue» un asile attrayant, une école ni trop indulgente ni trop sévère^ un atelier vaste» bien aéré» où la tâche est fatigante sans être écrasante, un hospice où rien ne manque de ce qui est nécessaire et dans lequel la vieillesse trouve même un peu de superflu : est'-ce là vraiment la vie d'un homme ? est-ce là surtout la vie d'une femme! Quoi 1 pas tme heure dans ces longues années pour les affections intimes ! pas une joie pour cette jeunesse I pas un seul souvenir que cette femme arrivée au seuil de la vie puisse adorer dans son cœur et cacher au reste du monde ! Peutêtre le corps se trouvera-t-il bien de cette vie commune : mais est-ce pour cela que notre àme est faite } Qui donc parmi ceux qui rêvent un pareil idéal pour les ouvriers voudrait se contenter de passer ainsi sa vie dans une prison confortable ? Et d'ailleurs ce triste rêve peut-il se réaliser toujours? Voilà bien la crèche» et l'asile» et i'atelier^ et l'hospice. Mais tenez-vous à la porte de cette crèche^ et

VOUS verrez plus d'une mère contrainte d'emporter son nourrisson. Comptez les places dans l'asile^ et comparez-les au nombre des enfants dont Tâge varie de deux à cinq ans. Ouvrez les registres de l'hospice, et vous frémirez en voyant combien il y a de candidats pour chaque lil, combien de surnuméraires attendent que la mort leur fasse une place. Et l'hospice pourtant n'est pas un lieu de délices ! la crèche n'est pas toujours souriante 1 et c'est un étrange bonheur pour une mère que d'obtenir la permission de se priver huit heures par jour de son enfant I

La vérité est que l'atelier ouvre à six heures^ et la crèche, l'asile et l'école seulement à huit, que beaucoup de villes n'ont pas de crèches ou n'ont que des crèches en nombre insuffisant, qu'il faut encore payer presque partout une petite somme, et elle a beau se faire petite, il y a des mères qui ne peuvent pas la payer, même en se privant de pain. Dans cet asile gratuit, il faut pourtant que l'enfant apporte le matin son panier, car on ne le gardera pas mourant de faim sur ce banc. Il ne faut pas s'étonner de trouver tant d'enfants errants, à demi nus, dans les forts^ dans les cowreues^ au milieu d'immondes ruisseaux : c'est que leurs parents ne sont pas assez riches pour les emprisonner dans les asiles. Ils sont aussi orphelins que si leur père et leur mère étaient morts, aussi abandonnés dans les rues d'une ville

que dans un déserta En ouvrant au hasard une chambre d'ouvrier (onoie ferme jamais ces charnières à clef, il n'y a rien à voler), on rencontre quelquefois trois ou quatre marmots, confiés à la garde d'une fille de sept ans. Ils se tiennent debout tout le jour autour du poêle éteint, immobiles, mornes. Leur faiblesse, plutôt que l'ordre de la mère, les retient à la maison. La première pensée qui vient en les voyant, c'est qu'ils n'ont jamais souri... Pour l'école, c'est uue autre difficulté. Il faut être riche pour aller à l'école gratuite. Un enfant de six ans peut bobiner ; à huit ans, il peut entrer dans une fabrique. Supposez deux, trois, quatre enfants entre six et douze ans, comment les nourrir avec le salaire d'un seul homme ? Il faut qu'ils rapportent, qu'ils aient leur semaine comme le père et la mère. Avec quelle impatience on attend l'âge fixé pour entrer dans la manufacture! Est-ce du mauvais cœur ? est-ce dédain pour l'instruction 7 Non : c'est la faim. La pauvre mère sait bien, par expérience, ce que c'est qu'un atelier; mais elle sait aussi, elle mesure chaque jour de l'œil le ravage des privations sur ce jeune corps qui se développe. Quand son salaire, ajouté à celui de son mari, suffit pour entre-

1. A Manchester, dans le cours de 1858^ 4715 enfants furent signalés à la police comme perdus. La même année, à Liverpool, qui a la même population, mais où il n'y a pas de manufactures, le chiffre des enfants égarés ne s'éleva pas à plus de 360.

tenir las enfieuits jusqu'à douze ans» elle ne manque guère de les conduire aux écoles ; mais alors antre malheur : Técole est ouverte dnq ou six heures, Tatelier garde les ouvriers douze heures. Nous ne parlons pas des vacances, qui ne durent jamais moins d'un mois. Yaut-il mieux six heures d'école avec six heures de vagabondage, ou le travail précoce dans la fabrique, avec les deux heures d'école réglementaires? Triste problème pour une mère qui voit la ruine de son enftnt de tous côtés. A Sedan, les frères des écoles chrétiennes gardent leurs écoles ouvertes jusqu'à la sortie des ateliers; voilà une bonne enivre, une œuvre bénie. Avouons que tout notre système d'écoles universitaires a été fiait par des hommes très-versés dans l'instruction, très-peu au courant des besoins du pauvre.

Il arrive assez souvent qu'une ouvrière mariée quitte la manufacture, surtout lorsque sa famille commence à devenir nombreuse. Elle rentre alors dans sa condition normale, car il est incontestable que les femmes sont faites pour vivre dans leur ménage, et qu'un état social qui les arrache à leur mari, à leurs enfants, à leur intérieur, pour les faire vivre toute la journée mêlées avec d'autres femmes, ou, ce qui est bien pire, mêlées avec des hommes, est un état social mal organisé, qui, pour ainsi dire, ne permet pas aux femmes d'être des femmes, et ne peut subsister longtemps sans entraîner à sa

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mite les plus grands désordres. On voudrait potivoir dire que le retour de la mère de famille dans son ménage change la condition de tout ce qui l'entoure, qu'elle aonserye chez elle les habitudes luborieu$es acquises daqs la maniifactiirey qu'elle soigpe ^^ epfants ^vec vigilance, les tiept propres, répare lenrs bdbits, qu'elle met de l'ordre dans la chaifîbre comiQppe, qu'elle parvient» h force 4'ac<^ tivit4 et d'écQuopoie^à tirer hou parti de ses pauvres ressources, et que le mari, trouvant plus de soin et de Gonfprt dops son intérieur, y prend aussi plus de plaisir, et ^andonne le cabaret pour sa propre maison. Upe femme énergique et dévouée peut faire ep ce gepre de yéritables miracles, et cem qui douteraieqt 4^ l'influence exercée sur la destinée de chacun dç nous par notre caractère, n'ont qu'4 se doQoer le spectacle de deux familles ayant des res» sources égales, des besoins égaux, et dont Tune vit dans une sorte d'aisance, grAce h l'habileté infatigable de la ménagère, tapdis que l'autre reste plon-^ gée dans une sorte d'indigence. Mais il faut bien re-iconnattre que la plupart des femmes qui prennent la résolution de se consacrer uniquement à leur famille manquent de toutes les qualités nécessaires à ce nouveau rôle. Ouvrières laborieuses à l'atelier, où le règlement les soutenait , elles se perdent dans le détail de leurs occupations domestiques. Elles savent à peine allumer du feu, et n'ont pas la

moindre idée de la cuisine ^ Elles n'ont jamais manié une aiguille même dansleur plus tendre enfance ; on leur a appris à dévider dès qu*elles ont pu tenir un peloton dans leurs doigts, ensuite à surveiller une machine de carderîe ; hors de là, elles ne savent rien. Elles laissent leurs enfants errer dans les courettes, parce qu'elles se souviennent d'avoir été elles-mêmes abandonnées à la grâce de Dieu. Ils travailleront assez quand ils seront en fabrique, il faut leur laisser du bon temps maintenant. Les pauvres femmes ne savent pas combien un peu d'éducation changerait l'avenir de leurs fils et de lem^ filles, 0U9 si elles le savent, l'entreprise leur parait si lourde qu'elles n'ont pas le courage de la tenter. Elles ne songent qu'au pain delà journée et à la crainte d'être battues. Le jour de paye, elles errent aux abords de la manufacture, suivent de loin leurs maris qui se rendent au cabaret, restent à la porte, et calculent tristement que, si l'orgie se prolonge, il ne restera rien pour les besoins de la famille. Leur demeure est à peine plus propre que par le passé; l'insigne malpropreté est un ennemi avec lequel elles ont vécu depuis leur enfance, et qu'elles

1. Un manufacturier d'Elberfeld, M. Bœddinghaus, fait faire des cours de cuisine et de couture pour les jeunes filles de son établissement. C'est une excellente idée. Pourquoi n'introduiraiton pas l'enseignement de la cuisine dans les écoles primaires de filles^ comme on a introduit les éléments du jardinage et du labourage dans led écoles dô garçons ?

désespèrent de vaincre. Elles ont toutes appris quelque métier, mais des métiers qui rapportent un sou pour une heurS de travail. Les plus courageuses s'y obstinent; elles font des journées de douze heures tout en suffisant, tant bien que mal, à leur tâche de ménagères ; le grand nombre se désespère travaille rarement et languissamment. Arrivées à ce point, elles tournent leurs espérances du côté de la mendicité, et c'est un penchant que développent chez elles une foule d'institutions charitables qui méritent des éloges pour le bien qu'elles veulent faire, mais qui, avec des intentions excellentes, ne font trop souvent que du mal.

Il y a sans doute des compensations au triste tableau que nous venons de dérouler. A côté des par* ties gangrenées, il y en a de saines et de vigoureuses. Nous n'avons montré que le mal. Quand nous chercherons le remède, nous constaterons avec une joie profonde qu'il y a en grand nombre, dans nos principaux centres manufacturiers, des ouvriers à la fois habiles et économes, intelligents et réservés, sûrs d'eux-mêmes, inaccessibles au découragement et à l'envie. Nous montrerons avec quelle généreuse et loyale ardeur beaucoup de nos chefs d'industrie aident leurs ouvriers à conquérir le premier, le plus doux, le plus nécessaire de tous les biens, l'indépendance. Mais ne nous faisons pas de lâches illusions. Le très^grand nombre des travailleur^

souffre de pmations qu'on ne peut counattre, qu'on ne peut même imaginer quand on n'a pas vu les choses de ses propres yeux. Nos descriptions ne sont jamais ni assez fidèles ni assez complètes. On est retenu par mille considérations : o.n craint de blesser ceux qui souffrenti ou ne veut pais les irriter. Notre société a ))eau être gtoéreuse et libérale, elle n'aime pas qu'on lui montre ses plaies. Il faut pourtant qu'elle apprenne à sonder la pire de toutes les mi* sères, celle qui subsiste malgré le travail. Elle a le devoir de la connaître, puisqu'elle est strictement tenue d'employer toutes ses forces et tout son cœur à la guérir.

Oui, alors même que les ateliers marchent et que le9 patrons payent de bons claires, plus de la moi-» tié des femmes d'ouvriers sont dans la gène ; elles n'ont ni p&in pi vêtements pour leurs enfants; elles sont logées dans des chambres plus étroites et plus nues que des cachots ; si un de leurs enfants tombe' malade, elles ne peuvent ni lui acheter des médiea* ments, ni lui donner un lit, ni lui faire un peu de feu. Les médecins des pauvres avouent que dans la moitié des maladies le meilleur remède serait une bonne alimentation, mais ils ne peuvent pas le dire à la famille des malades ; ils ne l'osent pas. Yoilà quel est l'état de la moitié de nos villes manufacturières en pleine paix, en pleine prospérité de Findustrie. Retournez dans ces ruelles infectes quand

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la çri$e 9l sévi, ^t voqa ne l^s recoQnatfreis plos; vous n'y rencontrer^; plus que des apeetrei. Vona viQirrez nne transformation qui voqs fera horreur, car, s'il y a quelque chose de plus affreux que le trave^il sans pain, o'^st 1^ besoin, la eapacité «t la volonté de travailler, qans )e travail.

Wi^ bi^n ! tputQ cette misère n'est rien, ce manque de pain, ç^s haillons, ces chambres nues, cps ea^ chotQ hnpides, ces maladies repoussantes ne sont rien quand on les compare h la lèpre qui dévore les âai?s. Ces pères dont les enfants meurent de faim passant les nuits en orgies dans les cabarets ; ces mères deviennent indifférentes aux vices de leurs filles ; elles sont les confidentes et les conseillères de la prostitution ; ni le père ni la mère ne tentent un efibrt pour arracher leurs enfants innocents au gouffre qui les a eux-mêmes engloutis 1 Et nous resterions impassibles devant cette corruption et cette misère 1 Et nous n'emploierions pas à lutter contre elle tout ce que Dieu a mis en nous de passion et d'intelligence ! Nous attendrions froidement que le mal soit à son comble sans nous sentir la conscience troublée et les entrailles émues 1 Nous nous croirions quittes envers Dieu, envers l'humanité, pour quelque aumône ou quelque article de règlement, comme s'il ne s'agissait pas du plus pressant de tous les intérêts, du plus grand de tous les devoirs I Le mal qui nous travaille est de ceux

qu*bn ne peut guérir qu'en y mettant tout son cœur. Jetons les yeux sur les populations laborieuses qui, au milieu des progrès de la débauche et de la misère, ont su se conserver pures et vaillantes : d'où vient qu'elles ne connaissent ni la vieillesse abandonnée, ni l'âge mûr abruti par les excès, ni l'enfance souillée et corrompue par le vice des pères? C'est qu'elles ont conservé intacte la plus nécessaire et la plus sainte des institutions, le mariage. Partout où il y a des mœurs, il y a du bonheur. Ce n'est ni la vie à bon marché, ni la sportule, ni la loi agraire, ni le droit au travail, qui peuvent éteindre le paupérisme ; c'est le retour à la vie de fumille et aux vertus de la famille.

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