DEMOISELLES DE BOUTIQUE
exclusive des magasins de modes, tandis qu'ailleurs les hommes sont en majorité et par conséquent le danger plus gralnd. Nous nous bornerons à citer les boutiques de confiseurs. Ce sont de véritables ateliers où les demoiselles» en attendant les chalands, préparent les fruits et les sirops, pèsent le sucre, habillent les bonbons. Ge n'est pas tout que de faire des bonbons exquis, il faut savoir les parer pour la vente, les cacher sous de séduisantes enveloppes, les couvrir de paillettes et de faveurs, et c'est ce que font avec un art infini les doigts de fées de nos Parisiennes. N'est-ce pas un joli métier? Par malheur , le soir venu, il faut quitter ces beaux salons étincelants, ces grandes glaces, ces tapis moelleux, ces fleurs, ces parfums, se glisser en robe de soie dans de pauvres rues hantées par la misère, monter à un sixième étage, et trouver sa famille sur le grabat.
La bimbeloterie a mille métiers analogues à celuilà; analogues par le genre de travail, bien entendu, car une ouvrière en poupées n'a pas besoin de jouer un rôle de grande dame depuis dix heures du matin jusqu'à dix heures du soir. La besogne est quelquefois agréable , elle ressemble à un amusement ; quelquefois aussi elle est d'une monotonie désespérante, à cause de l'extrême division du travail. Il y a des femmes dont tout le travail consiste à coller du papier de couleur sur des myriades de corn-
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modes en miniature. Un petit nombre d'arâstes d'élite se font de fortes journées ; les autres végètent pendant la bonne saison, et subissent des chômages considérables. En novembre et en décembre, on ne trouve pas assez d'ouyrières pour habiller les poupées et les dragées ; il faut passer les nuits, se mettre sur les dents. A cette activité succèdent sans transition de longs mois d'oisiveté forcée. Le luxe, dont il ne faut pas dire de mal en France et surtout à Paris, ne sait qu'écraser les ouvriers ou les affamer.
Le cartonnage et le pastillage ont de nombreuses spécialités, depuis le cornet de dragées jusqu'au carton à chapeau et au sérieux carton de cabinet. La papeterie et la librairie occupent un personnel féminin, très-considérable, plieuses, assembleuses, brocheuses, couseuses. Les salaires varient, comme partout, de 1 fr. à 2 Ar. 50 cent., et ne tombent guère, en moyenne, au-dessous de 2 fr. Le métier de trieuse dans une papeterie consiste à regarder le papier à Tépair pour voir s'il a des défauts, à enlever les boutons avec des grattoirs, et à compter le papier par mains en assortissant les nuances. On commence à employer les femmes au travail de la casse dans les imprimeries. Elles composent trèsbien, il ne faut pour cela que de l'exaclltude et de l'adresse. C'est toutefois un métier assez dur, parce qu'il oblige à se tenir debout, et qu'il fatigue la vue. Il exige d'ailleurs une bonne éducation première, et
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Q6 saurait être à la portée de toutes les jeunes filles.
Ces dernières professions s'exercent dans de grands ateliers* U en est de même des taiUeuses de cristaux. Tout le monde sait la différence qu'il y a entre le verre moulé et le verre taillé. Pour donner au verre ces vives arêtes qui en font le prix, il faut le tailler, ou pour parler plus exactement, Fuser successivement sur plusieurs meules, car le verre est une matière sèche et cassante qu'on ne peut attaquer avec le fer, comme la pierre , le bois et les métaux. La taille du verre comprend quatre opé«rations : débauchage, qui se fait à la meule de fer, au moyen de sable fin, pur et mouillé; 1$ premier adquoif qui se fait à la meule âne, 1$ second adouci^ à la meule de bois, avec de la poudre de pierre ponce mouillée ; enfin, le poli, à la meule de liège, avec de la poudre d'étain sec. Ainsi la moindre carafe de cristal taillé passe par plusieurs mains avant d'arriver à la perfection , et l'on peut imaginer font le soin et toutes les préparations que demande la verrerie de luxe. Quand on veut graver le verre, on a recours à une pointe de diamant ; ou bien Ton emploie un procédé assez compliqué, qui consiste à couvrir d'abord toute la surface d'un léger vernis de cire et de térébenthine, à tracer ensuite le dessin sur la cire, et à verser de Tacide fluorhydrique sur les parties mises à nu par le burin. C'est surtout
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pour tailler le verre qu'on utilise les femmes dans la plupart des cristalleries ; elles s'acquittent à merveille de cette besogne, qui ne demande que de l'adresse et de la patience. Malheureusement c'est un métier très-insalubre , et l'obligation de se tenir penchées sur la roue, et d'avoir les mains dans reau toute la journée , les expose à de graves affec^ tions de poitrine.
Une manufacture de tabac se divise en général en six sections ; dans le première, où l'on s'occupe de la préparation des tabacs en feuilles, ce sont des hommes qui mouillent les feuilles avec de Peau salée, et des femmes qui en enlèvent les côtes. Le tabac ainsi préparé est porté aux trois sections suivantes, dont la première fabrique la poudre, ou tabac à priser; la seconde fabrique les rôles, ou tabac & mâcher, et la troisième fabrique les scaferlatis, ou tabac à fumer. La fabrication des scaferlatis est la seule de ces trois sections qui emploie des femmes, comme éplucheuses. Le plus grand nombre des ouvrières dans les manufactures de tabac appartiennent à la cinquième section, chargée de la confection des cigares ; cet atelier ne compte que quelques hommes qui fabriquent les robes ; les cigares sont roulés par des femmes. Cet travail est trèsdoux, et peut être lucratif pour les personnes qui ont de l'agilité et de l'adresse. Il en est de même de la préparation des cigarettes, qui forme la
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sixième et dernière section, et qui emploie concurremment des hommes, des enfants et des femmes Certaines jeunes filles arrivent à rouler leurs cigarettes avec une facilité et nne rapidité que les hommes atteignent difficilement, et elles gagnent ainsi, sans aucune peine, d'assez bonnes journées, tandis qu'à côté d'elles des ouvrières tout aussi zélées, mais moins adroites, n'obtiennent que de faibles salaires.
On trouve des femmes jusque dans les ateliers des marbriers. Il y en a chez les doreurs sur bois, les monteurs en bronze, les vemisseurs sur bronze, les corroyeurs, le potiers d'étain, les estampeurs, les fabricants de tôles vernies, les joailliers et bijoutiers, les batteurs d'or, etc. La plupart des femmes employées dans ces diverses professions sont brunisseuses, polisseuses, reperceuses. Ce sont des métiers peu fatigants, et d'un bon produit; une ouvrière habile peut faire des journées de 4 francs et plus. Gela dépend de la rapidité avec laquelle elle travaille ; beaucoup de femmes n'arrivent pas à gagner plus d'un franc ; alors elles se découragent et cherchent une autre profession. Les reperceuses achèvent le découpage des ornements en cuivre, en bronze, ou en métaux plus précieux ; elles remplacent les pUas par des jours. La mode, qui est à la fois l'idole des femmes et leur ennemi implacable, les poursuit jusque dans ce métier ; on fait
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aujourd'hui beaucoup moins d'ornements en bronse et en cuivre qu'au commencement du siècle. Pendant près de trois mois chaque année, les reperceuses ne trouvent pas à s'occuper plus de deux jours par semaine.
Les hommes réussissent moins bien que les femmes à faire du reperçage. Le menus ouvrages qui demandent de rassiduité» de l'agilité de main, de la précision, semblent faits exprès pour elles» En Suisse et dans plusieurs parties de rAlIemagne, elles excellent à préparer des organes pour l'horlogerie, des verres de montres, des verres de lunettes. Ne vaudrait-il pas mieux pour nos françaises porter leur habileté de ce côté que de s'obstiner à laire des chapeaux de paille ou de la dentelle dans des conditions désastreuses? La population française est très*routinière, en dépit de ses prétentions et de sa réputation. Il est clair que ^ puisque le métier de reperceuse est bon, l'horlogerie serait une précieuse ressource. En 1847, sur deux mille ouvriers recensés à Paris dans l'industrie des horlogers et des fabricants de fournitures pour l'horlogerie, il n'y avait que 155 femmes. Elles ne peuvent guère par elles-mêmes s'ouvrir une voie nouvelle ; leur condition et leurs aptitudes ne leur permettent pas Tinitiative. Ce serait aux chambres de commerce à se charger de leurs intérêts; les patrons aussi devraient les ivertir, les appeler ; ils y trouveraient
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leur profit. 11 est certain quMl y a des hommes qui perdent l'emploi de leur force à taire des métiers qui n'exigent que de l'adresse ; et combien y a-t-il de femmes qui voudraient travailler, et qui ne trouvent pas d'ouvrage ou ne font qu'un ouvrage dérisoirement rétribué?
N'est-il pas évident, par exemple, qu'elles sont éminemment propres à réussir dans tous les arts du dessin? On avait voulu à Lyon, il y a quelques-années, leur ouvrir la carrière de dessinateurs pour étoffes. Ce sont les femmes qui portent les belles étoffes, les broderies; elles en sont, certes, les meilleurs juges : il paraissait naturel de les charger d'en diriger l'ornementation. C'était une idée commercialement juste, et qui n'était fausse qu'au point de vue psychologique. Les femmes n'ont que cette sorte d'imagination qui rappelle et représente vivement les objets que Ton a perçus. Elles ne créent pas , mais elles reproduisent à merveille ; ce sont des copistes du premier ordre. Pas une ne fera jamais une vraie comédie, et il n'y a pas de comédien qui les égale. L'industrie tire-t-elle un parti suffisant de ce talent particulier des femmes pour tout ce qui est imitation? Elles trouvent de l'emploi, comme ouvrières, dans riniagerie, où elles ne sont guère que coloristes ; elles en trouvent, comme ouvrières et comme artistes à la fois, dans l'ornementation des porcelaines et dans celle des éventails.
On pourrait certainement , avec bien peu d'efforts, donner un plus grand développement à leur travail dans ces deux industries. Pourquoi n*abordent-elles pas la gravure sur bois, aujourd'hui si répandue ? Le petit nombre d'entre elles qui se sont vouées à cette industrie atteignent aisément des salaires de 5 francs par jour. On a ouvert en 1860 un cours de gravure sur bois à l'École spéciale de dessin; les résultats de cet enseignement si nouveau sont déjà excellents. L'introduction d'un cours semblable dans l'École de dessin pour les filles serait un véritable bienfait.
Le défaut absolu d'éducation et d'apprentissage réduit un grand nombre de filles et de femmes à des professions qui ne leur rapportent que des salaires tout à fait insuffisants. Nous citerons la vannerie, la sparterie, les fabricantes de paillassons, de plumeaux, de balais; les rempailleuses de chaises. Les pauvres femmes qui font des couronnes d'immortelles et des couronnes de raclures de corne de bœuf pour les cimetières gagnent à peine assez pour se procurer un morceau de pain. En général, il n'y a que le talent qui soit payé. La force , pour les hommes, est aussi une valeur, quoique de plus en plus dépréciée par la concurrence des machines. Le travail, sans talent et sans force , ne trouve à s'employer avec quelque profit que dans les manufactures.