CHAPITRE V
GOm>ITION DES OUVRIÈRES.
Essayons maintenant, avec les données que nous venons de recueillir sur la condition du travail et le taux des salaires, de nous rendre compte de la position d'une femme obligée de vivre à Paris du travail de ses mains. Nous ne parlons pas de celles qui vivent au sein de leur famille. Dans l'état actuel des salaires et malgré la cherté de toutes les denrées^ un ouvrier laborieux et rangé peut vivre convenablement, lui et les siens. S'il apporte fidèlement chaque samedi le salaire de la semaine, si la mère de famille de son côté et les enfants, à mesure qu'ils sont en âge, ajoutent à la masse un petit pécule, la nourriture sera abondante quoique grossière, le logement proprement tenu; les enfants ne souffriront ni du froid ni de l'abandon; ils fréquenteront l'école gratuite et on aura encore, toutes dépenses faites, quelques deniers pour l'épargne. C'est là assurément une existence rude : douze heures d'un travail pénible tous les jours, sans autre repos que ce-
lui du dimanche, et avec cela rien que le nécessaire. II faut une certaine force d'âme pour se contenter de si peu. On est heureux dans cette Condition, avec un cœur bien placé et de tendres affections autour de soi. Au fond, la vie n'est clémente pour personne, et, quelque lourde que soit la tftche, le meil* leur lot est encore pour ceux qui travaillent. La pensée qu'on remplit vaillamment son devoir, qu'on est le guide et le protecteur de quelques êtres chéris, la certitude de pouvoir compter sur le respect de tous au dehors, et dans l'intérieur sur des amitiés dévouées et fidèles, consolent un honnête homme de ses privations. Une femme se passe encore plus aisément de ce que la fortune peut donner, pourvu qu'elle se sache abritée, protégée, aimée; car c'est là le bonheur pour elle, quand elle est ce qu'elle doit être : la paix et l'amour. U y a plus d'une humble femipe, dont l'empire n'a que quelques mètres carrés, levée avec le jour, servante de son mari et de ses enfants, ouvrière par-dessus le marché, et fatiguant sans relftche ses doigts et ses yeux pour ajouter une modique somme au revenu commun, qui se sent bénie de Dieu et qui remercie au fond de son cœur la Providence quand elle regarde autour d'elle les visages radieux de ses marmots et quand elle presse le soir, dans une loyale étreinte, la noble et laborieuse main qui donne du pain et de la sécurité à toute la nichée. La famille
est à la fois ce qu'il y a de plus sacré au monde et de plus dou3t ; le vice et la misère ne prévaudront pas contï*e elle. C'est bien notre faute si nous cherchons au loin, sans parvenir à les trouver, des remèdes contre noâ misères sociales ; il n'y a qu'un seul remède, et nous l'avons sous la main, sans tant de métaphysique, û nous savions nous en servir : c'est le retour à la vie de famille.
Mais l'ouvrière dont nous vouloniâ étudier le budget est seule sur lé pavé de Paris; elle n'a ni mari pour la protéger, ni père, ni frère pour la recueillir. Nous supposons qu^elle appartient à la catégorie des ouvrières d'élite, et qu'elle gagne au moins â francs par jour. Que de personnes vont s'imaginer qu'avec un salaire de 2 francs par jour elle n'a plus rien à demander au ciel, et qu'il lui sera aisé de vivre modestement et heureusement avec ses seules ressources! Mais il faut songer qu'il s'agit ici de i francs par jour de travail. Pour savoir à combien s*élèvent ses recettes annuelles, on doit défalquer d'abord les jours fériés, quatre grandes fêtes et cinquante-deux dimanches ; cela réduit Tannée à ^ trois cent dix jours ouvrables. 11 est de toute nécessité de retrancher aussi la morte saison. Elle varie sans doute selon les industries. Les brodeuses sur soie, velours et draps, qui gagnent des journées de 2 à 4 francs, ont un chômage de six mois; on compte au moins quatre mois pour la passementerie
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de haufé nouveauté, quatre mois pour les femmes employées par lès tapissiers, environ quatre mois pour celles qui cousent les confections pour dames, trois mois pour les couturières en gros linge, trois moiâ pour les giletières travaillant pour les tailleurs sur Commandes. Règle générale, la morte saison est de trois mois au moins pour toutes les industries; il n*y a d'exception qu'en faveur des ouvrières de la confection en gros; mais celles-là ne gagnent jamais un salaire de 2 francs par jour, et la inoyenne de 1 franc 25 centimes que nous leur avons attribuée sera taxée d'exagération. Trois mois représentent soixante-seize jours de travail. L'année est donc réduite à deux cent trente- quatre jours, et le budget annuel à 468 francs.
Il est vrai que les ouvrières ne restent pas absolument inactives pendant le chômage. Quelquesunes, comme les brunisseuses et les reperceuses, trouvent à s'occuper un jour ou deux par semaine; les brodeuses sur soie font quelque feston avec lequel elles gagnent de temps en temps 75 centimes ou 1 franc par jour; les tapissières obtiennent du travail de lingerie en gros. Néanmoins cela est toujours assez difficile, parce que les chômages viennent à la fois dans presque tous les corps d'état, et parce que, dans la couture commandée par les confectionneurs, il y a plus de bras que d'ouvrage. En outre, les ouvrières n'aiment pas à déchoir. nO
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croirait volontiers qae, la morte saison venne, l'ouvrière qui travaille pour les tailleurs sur mesure va se résigner à demander de Foccupation aux magasins de confection, où il n'y a pas de chômage; mais non, le point d'honneur s'y oppose. Ce point d'honneur se retrouve dans toutes les spécialités, surtout à Paris, et il a bien son bon côté ; il faut qu'on soit fier de sa profession et de son talent^ on ne devient pas habile sans cela. Les ressources supplémentaires pour le temps de chômage sont donc faibles et presque insignifiantes. Mettons, pour tout concilier, notre budget de recettes à 500 francs, et ne retranchons rien pour les maladies, quoiqu'il soit impossible qu'une femme travaille sans interruption tous les jours ouvrables de Tannée; rien pour les crises industrielles, pour les malfaçons, refus d'ouvrage, etc. Quiconque pèsera attentivement toutes les causes de pertes que nous omettons, jugera que cette somme de 500 francs est plutôt audessus qu'au-dessous de la vérité. Voilà donc une femme qui jouira de 500 francs de revenu à Paris, tant qu'elle se portera bien et qu'elle n'aura pas la vue détruite. Avec cela comment va-t-elle organiser ses dépenses ?
Premièrement, il faut se loger. On sait ce que sont devenus les logements à Paris. Depuis plusieurs années, on perce de magnifiques boulevards à travers les rues les plus pauvres ; les maisons
éleyëes en bordure ressemblent à des palais; la riche bourgeoisie peut à peine les habiter; le nombre des logements d'ouvriers va en diminuant et en enchérissant. Il faut parler de iOO à 120 francs sui* la rive gauche, et de 150 francs sur la rive droite pour avoir un cabinet mansardé au sixième étage ; une chambre coûte 20, 30 ou 40 francs de plus. L'ancienne banlieue, maintenant annexée, ofifre encore quelques loyers moins chers ; mais, en s'éloignant de Tatelier où elle travaille ou de l'entrepreneuse qui lui donne de Touvrage à emporter, l'ouvrière se condamne à une perte de temps importante et à une augmentation de dépense sur la chaussure. Nous mettons donc 100 francs pour le logement. Quelques-unes d'entre elles ne pouvant supporter cette dépense se mettent deux dans une petite chambre, qui devient aussitôt insalubre. Vivre ainsi avec une compagne, qui n'est pas toujours une amie, ce n'est plus avoir de chez soi. Nous ne lui ferons pas porter de haillons, car il faut qu'elle puisse se présenter chez une maîtresse , et puis, n'oublions pas que nous parlons d'une ouvrière et non pas d'une mendiante. Nous supposerons qu'elle emploie pour ses robes de l'étoffe à 75 centinoes le mètre, les étoffes à 30 et 35 centimes sont trop légères. Elle en usera trois ; en comptant 4 francs par robe pour la façon et la fourniture, cela fait 30 francs. Peu importe qu'elle donne sa
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robe à faire on qu'elle la fasse elle-même, parce qae, dans ce dernier cas, on supprimerait les recettes de six journées. Nous Tayons, pour ses 30 francs, < Têtue de misérable indienne, et cela même l'biver, > comme dit H. Michelet. Il lui faudra deux tabliers de laine, 4 francs; un corset, 5 francs; quatre bonnets de linge, 8 francs; pour cols et manches, dans Tannée, 5 francs 50 centimes. Elle aura un petit ch&Ie de 20 francs qui lui dura^ quatre ans> 5 francs ; nous compterons aussi trois paires de bottines, 21 francs, quatre paires de bas de coton et deux paires de bas de laine, 9 fi-ancs. Il importe qu'elle soit bien chaussée, à cause des courses et du froid dans sa mansarde. Ce n'est pas tout, il faut du linge (toutes n'en ont pas). Nous lui en donnerons bien peu, parce qu'elle achètera de la toile grossière, résistante, et qu'elle prendra sur son sommeil pour le raccommoder et le rapiécer à outrance. Disons donc, pour l'usure annuelle du linge : trois chemises, 9 francs ; quatre jupons, 8 francs; six mouchoirs de poche (à 60 centimes}» 3 francs 60 centimes ; quatre serviettes (à 60 c£ûtimes}, 2 francs 40 centimes; une paire de draps de lit, 5 francs. Ces différents prix, soigneusement ^ér riûés, ne diffèrent pas sensiblement des éyaluations de M. Leplay, dans les Ouvriers européens. Voilà une garde-robe plus que modeste, qui néanmoins représente par année une dépense de 115 francs
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50 centimes. Le blanchissage est assez dispendieux pour une femme, à cause du linge tuyauté et empesé; si nous ne le portons qu'à 3 francs par mois, c'est parce que nous supposons que Touvrière fera elle-même ses savonnages, et qu'elle profitera des lavoirs publics pour la lessive ; enfin, il lui faut de la lumière pendant une grande partie de Tannée, sd ses journées sont de dix heures (elles sont le plus souvent de douze et de treize heures) ; il lui faut un peu de feu, ou faut au moins de la braise dans une chaufferette, car comment se servir de ses doigts si le froid les engourdit? Le charbonnier lui garnira sa chaufferette pour 5 centimes avec du charbon et de la cendre ; ce n'est pas assez pour avoir chaud, c'est assez pour ne pas être positivement gelée. Bile s'éclairera avec une mèche trempée dans fhuile (10 centimes d'huile durent trois heures). Ceci est une économie terrible, car le travail à Taiguille trop prolongé brûle les yeux; mais qu'y faire? Comptons 36 francs pour le chauffage et l'éclairage 100 francs pour le loyer, 115 francs 50 centimes pour le vêtement, 36 francs pour le blanchissage et 36 francs pour le chauffage et l'éclairage, cela fait 287 francs 60 centimes. Il lui reste 215 francs 50 centimes pour sa nourriture, ou 59 centimes par jour, un peu moins de douze sous^
» CL VourBMH DE BOIT ANS, cfa* 11, la mère»
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C'est suffisant pour ne pas mourir de faim. Cependant personne au monde ne peut nier qu'au moindre accident qui viendra déranger l'équilibre de ce frêle budget , cette honnête et laborieuse femme va tomber dans la misère. Qu'elle reste mie semaine sans trouver de l'ouvrage» qu'elle soit malade, qu'elle ait à payer un médecin, des médicaments, c'en est fait; il faut qu'elle s'endette. Et comment payera-t-elle î Sur quel article fera-t-elle des économies? Où est le superflu qu'elle se retranchera!
Eh bien ! nous avons supposé un salaire de 2 fr.; mais quelle est la femme qui arrive à ce salaire! Ce n'est pas la chemisière ; car pour gagner 2 francs il lui faudrait coudre huit chemises par jour ; ni la gantière, car pour gagner 1 franc 80 centimes il lui faudrait coudre six paires de gants par jour; ni la giletière pour confection, car pour gagner 1 franc 70 centimes il lui faudrait faire six gilets droits ou six pantalons en un jour. Ce n'est ni la brodeuse, ni la dentellière, ni la frangeuse ; ce n'est pas la piqueuse de bottines, car la paire de bottines n'est payée que 1 franc, sur lequel il faut retrancher 15 centimes pour fil et cordonnet. C'est à peine si les ouvrières les plus habiles parviennent à en achever deux paires, et à gagner 1 franc 70 centimes dans une journée de seize heures.
En un mot, voici les faits dans leur inexorable évidence : une ouvrière qui gagne un salaire de
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2 francs » logée dans un tandis, misérablement vêtue, a 59 centimes par jour pour sa nourriture, pourvu qu'elle ait le bonheur de se bien porter pendant les trois cent soixante-cinq jours de Tannée. L'immense majorité des ouvrières reçoivent 50 centimes et même 75 centimes de moins. Gomment vivent-elles ?
On ne peut guère deviner une pareille vie si on n'a jamais essayé de pénétrer jusque chez elles et de les voir dans leur intérieur. Pour arriver à leur mansarde il faut traverser une allée fétide et monter péniblement dans l'obscurité six étages. Leur étroite fenêtre ouvre sur les toits. Les lattes mal jointes qui supportent les ardoises laissent pénétrer la pluie en hiver et la chaleur en été. Point de cheminée, ni de poêle, ni de meuble ; à peine un lit ou plutôt un grabat, et quelque méchant tabouret de paille. Le propriétaire, fort mal payé par des locataires qui manquent de pain, ne peut pas faire de réparations; c'est tout au plus si la pauvre allé est défendue contre ses voisins par une cloison vermoulue. Les commissaires de l'enquête de 1851 parlent d'une femme ensevelie plutôt que logée « dans un trou de cinq pieds de profondeur sur trois de largeur, • et d'une autre < qui avait été obligée pour respirer de casser le carreau de son unique lucarne. » Ils ont visité des greniers entièrement nus sans une chaise, sans un bois
de lit, sans un vase d'argile, sans même la botte de paille qu'on accordait autrefois au prisonnier dans son cachot. La plupart des horreurs qu'ils décriYent ont disparu. Nous avons tous ?u à travers les démolitions ces ruches effondrées, étalant auxregards des passants leurs chambres étroites et malsaines, leurs mansardes homicides, leurs escaliers couverts d'une malpropreté séculaire. Des rues où personne n'osait pénétrer, à l'exception des malheureux qui n'avaient pas d'autre refuge, ont paru au soleil pour la première fois, avec leurs ruisseaux infects, et leur aspect de sépulcres. Les hôtes sont partis, emportant dans un mince paquet toutes leurs richesses. Où sont-ils allés ? Avait-on construit quelque demeure plus saine, plus humaine, pour les recevoir? Presque tous ont émigré vers les extrémités de Paris, au risque de faire une ou deux lieues pour aller chercher et rapporter l'ouvrage : rude entreprise pour une malheureuse qui ne gagne que 10 centimes par heure, et qui ne mange qu'un peu de pain et de lait. Faute des ressources nécessaires pour se faire un mobilier, quelques femmes sont réduites à loger en garni au milieu du rebut de la société. « Il y a de ces garnis, disait le procès-verbal de l'enquête, où les hommes et les femmes vivent ensemble dans la même chambrée. » L'ouvrière qui veut vivre de son travail doit coudre sans relâche, dans cette solitude ou dans cet enfer, car ces douze
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heures de fatigue ne suffisent pas pour son Tëtement et son pain.
Nous avons tous les éléments nécessaires pour nous faire une idée de ses dépenses» en nous servant du budget que nous avons établi tout à l'heure. n lui manque précisément les dix ou onze sous qui restent à Touvrière d'élite pour la nourriture de chaque jour. C'est aussi sur la nourriture que porteront ses premières économies. Elle devra se contenter de trois sous de pain avec trois sous de lait ; il y a beaucoup de femmes à Paris qui ne dépensent jamais davantage et qui, pour ainsi dire, ne connaissent pas d'autres alimenta. Elles arrivent ainsi & se sustenter misérablement pour 90 francs par an. Hais il faut retrouver ces 90 francs sur une autre dépense. Nous n'avons compté que 100 flrancs pour le loyer : si elle couche dans une chambrée, l'économie ne sera pas grande, caria plupart des logeurs prennent 20 centimes par jour, 72 francs par an. Pour payer moins cher, il faut tomber dans des bouges où l'imagination se refuse à placer, même pour un instant, une honnête femme. L'éclairage est indispensable comme instrument de travail ; on peut presque en dire autant du chauffage. Il ne reste donc que le blanchissage et le vêtement, que nous avons portés ensemble à 1 50 francs» et l'économie qu'il faut faire est de 90 francs. Il est clair que la malheureuse n'aura pas de linge et ne por-
tera que des haillons ^ Et cependant nons avons supposé qu'islle travaille douze heures par jour, sans s*arrèler un seul jour, qu'elle vit sans meubles dans un galetas, et qu'elle se nourrit tous les jours de Tannée avec du pain et un peu de lait.
Toutes les autres femmes autour d'elle ont un amant, personne n'en rougît; la misère sert d'excuse à celles qui ont encore besoin de s'excuser. Les romans qu'elles se passent de main en main et qu'elles dévorent avec avidité (c'est une de leurs passions, comme l'ivrognerie pour les hommes), traitent l'adultère de peccadille, ou même, car on ne s'en fait pas faute, l'exaltent comme une vertu. On a beau travailler tout le jour dans un grenier, on est jeune, on est Parisienne, on sait ce qui se passe à deux pas de soi. Quand la jeune fille, après
1. Il y en a qui, faute de vêtements, ne peuvent plus sortir pour aller chercher de l'ouvrage ou remplir leurs devoirs religieux. M. Eugène Buret (Misères des classes laborieuses ^ 1. 1| p. 371) parle d'une famille qu'il visita en Angleterre (dépareilles familles se trouvent aussi en France), et où il vit trois enfants couchés tout nus comme des animaux, sans un reste de haillons sur le corps, dans de la paille hachée. « La femme nous tournait le dos, essayant en vain de rattacher les débris de ses vêtements de manière à se laisser voir. » On demanda au mari pourquoi il n'allait pas au temple, car c'était un dimanche. « n montra sa poitrine nue, sa femme immobile de honte dans un coin, ses enfants qui se blottissaient les uns derrière les autres pour éviter nos regards, et il répondit que bientôt il ne pourrait plus sortÎT} même pour aller demander de Touvrage. » Cette famille passait pour honnête....
avoir attendu la nuit, pour ne^pas perdre une heure de lumière et pour ne pas être vue dans ses haillons, va reporter son ouvrage en tremblant qu'on ne lui fasse une retenue ou qu'on ne remette le payement à un autre jour, dès le premier pas qu'elle fait dans la rue, tout le luxe du monde lui entre à la fois dans les yeux. Les vitrines ruissellent de diamants, les plus coquettes parures appellent ses regards de Parisienne et de connaisseuse. Elle voit passer, dans leurs équipages et dans leurs splendides toilettes, les héroïnes du vice. Les théâtres, les bals publics, les concerts lui envoient des flots de musique par leurs portes béantes. Si elle n'a ni famille, ni religion, qui la retiendra ? Qui donc lui apprendra, entre la misère et le luxe, à préférer la misère T Elle n'a pas même besoin de chercher ni d'attendre une occasion. Non, non, elle a la fortune sous la main ; elle se sait maltresse d'opter, à chaque minute, entre l'excès du plaisir et l'excès de la souffrance. Tous les hommes ne sont-ils pas des acheteurs? Est-ce qu'elle en doute ? Est-ce que nous méritons qu'elle en doute ? Et tous les bals de barrière ne s'ouvrent-ils pas gratuitement pour les femmes? Est-ce pour rien que la débauche élégante a son quartier à elle dans la capitale ? qu'on cite dans le monde entier nos jardins publics, nos bals d'été et nos bals d'hiver î qu'on a fait tout un thé&tre et toute une littérature pour décrire les
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mœurs de nos courtisanes, et pour exalter ce qm leur reste de vertu T Quand les filles d'atelier voient ces triomphes du vice, est-il possible que leur flme reste pure, et qu'elles ne fassent pas dans le secret de leur cœur ces mêmes comparaisons qui pous« sent les hommes à la haine et à la révolte, et qui les précipitent, elles, dans la débauche ?
Les plus honnêtes et les plus heureuses échappent à la pire des corruptions en prenant un amant dans leur classe* Elles trouvent rarement un mari. Un honnête ouvrier, qui veut prendre une femme légitime, va la chercher dans une famille. Parmi les unions îrréguliêres qui se forment dans les ateliers, quelques-unes se prolongent indéfiniment, et constituent par leur durée une sorte de mariage sans consécration légale. C'est une triste condition pour une femme, puisqu'elle rfa aucun droit reconnu, et qu'elle dépend uniquement de la bonne volonté de son amant. Si ces pauvres filles isolées, qu'il est si facile de séduire parce qu'elles sont reconnaissantes à la première affection qui s'offre, tombent sur un mauvais sujet, elles ne tardent pas à être abandonnées. L'ouvrier qui n'aime plus sa maîtresse, qui la voit malade, sur le point d'accoucher, et qui craint d'avoir à la nourrir, elle et son enfant, s'enfuit lâchement, cherche de nouvelles amours. Que deviendra cette malheureuse qui vivait à peine quand elle n'avait à penser qu'à elle
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fieole ! où ira-t-elle arec son honneur perdu, sa santé détruite ? S'il lui reste quelques agréments^ elle forme de nouveaux liens, court à un nou?el abandon» Trop souvent elle tombe plus bas encore. Parmi les filles qui se livrent aux derniers désordres, on en cite qui ne recourent à la prostitution que pour pouvoir élever leurs enfants. Parent«-Du^ chatelet en a vu une qui lutta si longtemps que, quand elle vint se &ire inscrire , elle n'avait pas mangé depuis trois jours.
Nous n'avons que trop démontré cette cruelle véritéy qu'en dehors des manufactures, une femme isolée ne trouve pas le moyen de vivre. Ainsi Tévidence nous presse de toutes parts. Tout périssait dans la famille, si la femme la quittait ; et voilà maintenant que l'abri tulélaire du toit domestique est plus nécessaire à la femme elle-même qu'à ceux qui dépendent dé son affection et de ses soins. Ce n'est pas seulement son bonheur qui est impossible hors de la &mille ; c'est sa sécurité, c'est sa vie.
Il y a pourtant quelques exceptions au tableau que nous venons de tracer, mais si rares qu'il fâut à peine les compter. Nous ne les mentionnons, en finissant, que pour rendre hommage à des vertus qui s'ignorent, et qui sont dignes de toutes les admirations et de tous les respects. Il est beau d'être honnête, même quand cela ne coûte rien; il est beau de porter courageusement le malheur, même quand
on ne peut pas changer la destinée ; mais rester pauvre quand on n*a qu'à vouloir pour cesser de Tètre, vaincre à la fois la misère et le plaisir, n'estce pas le plus beau des triomphes ? Pendant que tant de gens font litière de leur conscience, on trouve encore dans les ateliers parisiens quelques pauvres filles, fidèles aui leçons d'une mère et aux souvenirs de la famille absente, qui travaillent et souffrent tout le jour sans même donner un regret à ces plaisirs faciles, à cette abondance, à ce luxe, dont elles ne sont séparées que par le sentiment du devoir. Il faut les avoir vues, dans leur isolement , dans leur dénûment et dans leur sainte innocence, pour savoir ce que c'est que la véritable grandeur. Ceux qui vous ont visitées n'oublieront jamais les leçons que vous leur avez données, chaumières de Septmoncel où le pain manque sur la huche, où les rubis et les émeraudes roulent sur la table ; ateliers de Lyon, où le satin broché étale sur le métier ses fleurs éblouissantes, tandis que la famille souffre avec résignation le supplice de la faim; tristes, froides , humides mansardes parisiennes, où de belles et languissantes filles poussent l'aiguille du matin au soir, et meurent à la peine plutôt que de faillir I