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CHAPITRE n

LA BIENDIGItA et SES EFFETS.

Paisqu'il s'agit de faire des hommes, il faut renoncer résolument à l'aumône ^ Les dons gratuits sont comme les loteries, qui font déserter le travail et dédaigner le salaire. Pour quelques sous que yous donnez aux malheureux ^ vous leur prenez leur seule dignité : le sentiment de l'indépendance, et leur seule richesse : le goût et l'habitude du travail. Vous faites des mendiants de ces lutteurs. Quand on n'a jamais pénétré dans les quartiers populeux d'une ville de fabrique, on ne voit pas clairement ce qu'il y a de commun entre un mendiant et un ouvrier ; mais, il faut bien le dire , quoiqu'il en coûte, parce que cela est vrai et que cela est déplorable, plus de la moitié des ménages d'ouvriers sont à l'aumône. Et nous ne parlons pas ici de ces

1. Voyez le rapport de H. Thiers à rAssemblée législative sur rassistance publique, et Tarticle de M. Louis Reybaud dans la Revue des Deux-Mondes du 1*' avril 1855.

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libéralités de hasard, arrachées presque toujours par Timportunité , nous parlons de secours portés à domicile par les membres des sociétés charitables, avec la science et la régularité d'une administration publique.

Rien de plus touchant que l'ardente charité et le zèle infatigable des donateurs. Chacun d'eux a sa comptabilité en règle, ses bons de pain, de soupe et de vêtements, son registre sur lequel il inscrit le nom des familles assistées dans sa circonscription et les libéralités dont elles sont l'objet. Presque chaque jour, quittant sa famille et ses affaires, il se rend chez ses pauvres pour s'assurer par ses yeux de la réalité des besoins, et pour joindre aux aumônes qu'il distribue des exhortations, des conseils, des félicitations I des réprimandes. Souvent aussii quand l'ouvrage manque, il indique les fabricants qui pourront en donner. On le connaît dans toutes les manufactures ; car il ne va pas moins souvent chez le riche, pour y recueillir des offrandes, que chez le pauvre, pour y porter des aumOnes* Quelques^ uns pansent les malades de leurs propres mains, comme pourrait le faire une sœur de charité. Aucun des besoins physiques et des intérêts moraux de la famille ne les trouve indifférents. Ils exercent, en un mot, une tutelle très^^active et en général trèsêclairée.

Mais que résulte-t-il le plus souvent de tant de

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zèle! U est pénible de le dire, ces aumônes sayantes ont le même sorte que les aumônes distribuées au hasard. A ce grand art de donner que la charité inspire à leurs bienfaiteurs, les pauvres opposent un art également consommé de faire naître la compassion. Les femmes surtout se façonnent vite à Thypocrisie. Si on fait les dons en nature par un sage sentiment de défiance, elles ont des usuriers voués à rfaonnête commerce de changer les bons de pain et de vêtements en eau-de-vie. Tandis qu'une voisine cache sa misère par fierté, lave son plancher à demi pourri, fait reluire sa pauvre armoire presque vide, tourne son rouet ou tire son aiguille jusqu'à ce que ses yeux pleins de larmes lui refusent leur service, la femme accoutumée à Paumône se pavane dans ses haillons et dans sa malpropreté, demeure oisive, arrache chaque semaine un nouveau secours à la pitié de son visiteur , et gagne encore plus à ce triste métier que Fouvrière courageuse et infatigable. N'est-ce pas une nécessité que ces funestes habitudes se propagent de proche en proche, et finissent par envahir tous les ménages d'ouvriers î Les maris, sachant que l'argent vient d'ailleurs, se retiennent moins au cabaret, négligent leurs devoirs de pères, laissent leurs enfants à la charge de la charité. Gomme ils ne pourrissent plus leur famille, ils cessent de la gouverner et d'en être respectés. L'industrie elle-même est frappée dans ses intérêts. Les

patrons, qaand les bras manquent , proposent aux ouvriers habiles de prendre un métier de plus, ce qui accroît notablement leur bénéfices ; les ouvriers rangés acceptent avec empressement; d'autres refusent en donnant pour prétexte que > la crise passée et Tbabitude prise, on leur laissera la nouvelle besogne en les remettant à l'ancien salaire. La raison n'est que spécieuse ; ils en ont une autre qu'ils cachent, c'est qu'ils craignent d'être rayés de la liste des secours. Ils travailleraient donc pour rien en définitive? Ne vaut-il pas mieux tendre la main? Voilà la défaillance morale, la dégradation qu'engendre l'aumône.

Tout le monde sait ce que les libéralités impériales avaient fait de la populace romaine. Au moyen âge, quand la foi religieuse exaltait la charité sans l'éclairer, les couvents ne cessaient de répandre autour d'eux les aumOnes ; tandis que les moines riches ne donnaient que leur superflu, on voyait des communautés indigentes se priver joyeusement du nécessaire, et mettre un zèle ardent, ou pour mieux dire, une sorte d'emportement à se dépouiller : noble et désolant spectacle, qui montrait, d'un côté, un renoncement héroïque jusqu'au martyre, une bienfaisance généreuse jusqu'à la prodigalité, et de l'autre la paresse , l'inertie , Thy pocrisie, tout un peuple déshabitué du courage et du travail, vivant de la vertu des autres et de sa propre ignominie.

L'Europe actuelle parle aussi haut que rtiistoire. Partout où la bienfaisance publique s'exerce par des aumônes, la population est vicieuse, languissante, abâtardie ; partout où l'on répand le travail au lieu de la sportule, où Ton remplace le mendiant par Touvrier, et l'esclave par l'homme, la moralité et le bien-être renaissent, la race se fortifie, les esprits se retrempent, la richesse publique se développe. En France même, on peut suivre de ville en ville les effets de ces deux systèmes. Quand une ville ouvre des ateliers , les ouvriers y accourent ; quand elle distribue des aumônes, les mendiants la remplissent. Le gouffre ne se comble jamais : plus on y jette, plus il se creuse. La liberté, le travail et la prospérité sont des compagnons inséparables ; et cela est aussi vrai pour les riches que pour les pauvres. Nous sommes tous des ouvriers , et notre condition à tous est de vivre par le travail, par notre propre travail. Le travail seul peut consolider la sécurité, la dignité, la liberté.

Au lieu de donner au Jour le jour pour entrete* nir et surexciter la paresse, ceux que tourmente le noble besoin de consacrer au service des pauvres leur temps et leur argent ont deux moyens de se satisfaire : ils peuvent donner aux incurables et créer des institutions. Une bienfaisance éclairée fait la même distinction entre les misérables qu'un médecin entre ses malades. Elle a ses incurables qu'elle

prend à sa charge : ce sont ceux qui ne peuvent plus être sauvés ni par eux-mêmes ni par la famille, véritables épaves de la charité ; pour les autres, c'est à leur courage qu'elle en appelle, c'est par leurs propres efforts qu'elle les guérit. Ce n'est pas une aumône qu'elle met dans les mains inoccupées qui se tendent vers elle ; c'est un outil.

Il y a deux sortes d'institutions destinées à combattre le paupérisme; les unes, toutes curatives, remplacent la famille absente, ou font ce que ne pourrait pas faire la famille. Elles sont à la fois nécessaires et dangereuses ; nécessaires, parce qu*on ne peut abandonner ni un orphelin ni un vieillard que personne ne réclamerait ; dangereuses, parce qu'elles découragent du travail , et focilitent l'oubli du devoir filial et du devoir paternel. D'autres institutions sont au contraire préventives ; ce sont celles qui ont pour but d'éclairer et de développer la volonté. C'est par elles que la famille sera reconstituée et le paupéri)»me vaincu.

Nous citerons, parmi les institutions de la première sorte, les crèches, les asiles, les pensions d'apprentis, les patronages de toutes sortes, les so^ cîétés alimentaires, les hôpitaux et les hospices.

Avant que l'enfant du pauvre vienne dans le monde où tant de douleurs l'attendent, la bienfaisance a songé à lui. Les sociétés de maternité ont veillé au chevet de sa mère. L'hospice des enfants

troUTés le protège contre Tabandon. Dès qu'il commence à pouvoir poBer ses pieds sur la terre, on lui ouvre la crèche, où il trouve un air pur, des aliments, des soins maternels. Basile le recueille un peu plus tard, et lui bit une enfance plus douce, hélas l quê ne sera le reste de sa vie. A peine peut-il tenir un fuseau dans ses petites mains que la famille songe à le retirer de Tasile pour le faire asseoir devant un rouet. Même alors la bienfaisance publique veille encore sur lui, quoique de plus loin. Elle lui tient ses écoles ouvertes, elle Fy appelle- Trop souvent il n*a pas îe temps d'étudier. Si la campagne ne lui offre aucune ressource, le père, pour lui donner un état, l'envoie à la ville , l'abandonne dans ce gouffre. Que deviendra, dans ce désert d'hommes, ce pauvre être sans force, sans expérience, sans ressources î C'est pour lui que s'élèvent les pensions d'apprentis, les ateliers-écoles de la Séauve, les patronages, les écoles d'adultes. La société n'est pas plus douce et plus prévoyante pour les enfants que pour les infirmes et les vieillards. Quand arrivent la maladie et la vieillesse, tristes hôtes pour le pauvre et l'abandonné, l'ouvrier trouve dans les hospices un asile convenable, dans les hôpitaux des soins et des remèdes que les riches eux-mêmes ont peine à se procurer avec autant d'abondance.

Certes, nous applaudissons de grand cœur à ces

institutions dont la seule pensée est consolante, et nous croyons qu'on ne saurait travailler avec trop de zèle à les perfectionner et à les répandre ; mais il ne faut ni s'exagérer leur efficacité, ni se dissimuler leurs dangers. Que produisent, par exemple, les secours h domicile distribués par l'administration î La bienfaisance a beau être active, eUe va moins vite que le mal. A Paris, où l'assistance publique a 20 942 enfants à (sa charge, 7308 lits dans ses hftpitaux, 10 643 lits dans ses hospices, il s'en faut bien qu'elle suffise à tous les besoins. Son budget de recettes s'élève par année à plus de 24 millions ; elle a 1 million de revenus immobiliers, 1 813000 francs de rentes sur l'État, l'impôt sur les spectacles évalué à plus de 1 400 000 francs pour 1861, une part dans les bénéfices du mont-de-piété et dans la location et la vente des terrains dans les cimetières ^ La ville lui donne tous les ans environ 7 millions . pour les dépenses ordinaires, sans compter des subventions extraordinaires pour travaux de b&timent, achat de linge, d'effets d'habillement, de mobilier. Qui croirait qu'avec toutes ces ressources, elle peut à peine soulager les misères les plus affreuses? Les médecins sont obligés, faute de place, d'arrêter les malades sur le seuil de l'hôpital ; la succession d'un lit dans un hospice est attendue par des centaines

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