Ces chiffres sont extraits du budget de
de misérables. Tous les ans les bureaux de bienfaisance font appel à la charité privée ; ils quêtent à domicile; ils organisent des bals. La misère est plus forte que ce budget de 24 millions, accru de toutes les libéralités qu'on ajoute de toutes parts.
11 en est de même d'un bout à Tautre du pays. Quand on regarde l'ensemble des secours distribués par les bureaux de bienfaisance dans la France entière, on est frappé à la fois de l'immensité de l'effort et de la nullité du résultat. D'après les recherches de M. Legoyten 1853, la dépense des bureaux de bienfaisance a été de 17 349 927 francs, sur lesquels 1 2 328 467 francs ont été distribués en secours. Le nombre des assistés a été de 1 022 996, et la moyenne des secours reçus dans Tannée, de
12 francs 5 centimes par individu, un peu plus de 3 centimes par jour. Ce qui est surtout choquant, ' c'est l'inégalité de la répartition, puisque le minimum est de 1 centime par année et le maximum de 900 francs, deux chiffres également déplorables, l'un dérisoire, l'autre scandaleux. Un honune compétent n'a pas craint de dire < que l'administration de l'assistance publique à domicile n'a pas une seule fois en soixante ans retiré un indigent de la misère. Au contrairei dit-il, elle fait des pauvres héréditaires* » Le mot est vrai et terrible. Il n'est pas vrai seulement de quelques familles et par exception. Il est vrai de toute la France. On ne do
jamais donner un secours direct qu*à la dernière extrémité : car pour un indigent assisté, on crée \ingt aspirants à l'assistance ; on diminue dans une proportion presque égale le nombre des ouvriers. L'aumône peut être un gain pour celui qui la reçoit par hasard, et encore, il s'en faut que cela soit prouvé; mais^ par ses effets sur les âmes, elle est une diminution de la production commune, de la richesse commune, par conséquent un accroisse'^ ment de misère. Ainsi on secourt quelques malheureux, mais on ne secourt pas la société. On ne la guérit pas : son mal augmente. Il en est de même des institutions qui ne sont que l'aumône appliquée régulièrement et en grand.
Le plus signalé service qu'on puisse rendre à l'humanité, après celui de fonder des hôpitaux, c'est de veiller à ce qu'oti n'en abuse pas. Un des plus grands et des plus généreux esprits de notre temps a déclaré, dans une circulaire demeurée célèbre, que < le système des hôpitaux rël&che, s'il ne les détruit pas les liens de la famille K » Galcule:K en effet ce qu'il coûte à la piété filiale, à Tamour maternel. Il détruit l'occasion du dévouement, l'occasion de la reconnaissance, et cette solidarité de douleurs et de plaisirs qui est un des liens les plus forts de la
1 Ces paroles sont extraites de 1& circulaire adressée aux prélets en 1840 par M. de Rémusat^ ministre de Tintérieur,
société humaine. C'est un irréparable malheur qu'un malade soit porté à l'hôpital, quand la famille pouvait le garder au prix d'un sacrifice. Qui ne sait pas souffrir ne sait pas aimer. L'hospice peut faire plus de mal encore. On dit de lui : c'est ma maison ; et on se détache de la sienne. Le toit paternel n'est plus qu'une hôtellerie, où chacun passe en attendant que rheure de Fhospice ait sonné. Si ce dernier et commun asile des infirmes et des vieillards s'ouvre trop aisément, s'il entoure ses pensionnaires de trop de confort, le vieillard se hâte de déposer son outil et d'aller vivre à l'aise aux dépens de la communauté ; le fils ne le retient pas! L'amour ma^ temel lui même a ses défaillances. Parmi les mères qui viennent furtivement déposer leur nourrisson à l'hospice des enfants trouvés, il en est à qui rien ne Banque, excepté le cœur.
La puissance publique doit-elle réserver sa protection à l'enfant innocent, qui peut être assassiné par une mère dénaturée, délaissé au bord d'un chemin, tué par la misère; ou à la sainteté des liens de la famille que menace, que détruit un hospice ouvert trop aisément et trop clandestimentî d'est un problème cfue la loi française n'a pas encore résolu. Elle n'est pas toujours semblable à ellemême ; dure pour les enfants naturels, impitoyable pour les enfants incestueux ou adultérins, parce qu'elle punit en etix leurs parents, elle hésite sut
les enfants trouvés, parce qu'il s'agit ici de la vie elle-même, et non pas seulement d'un nom et d'une fortune.
Il n*est pas question, bien entendu, de discuter l'existence même des hospices, dont la nécessité est incontestable et les bienfaits immenses; il ne faut pas surtout que ce nom d'enfants trouvés nous trompe, et que nous pensions sans cesse à ces filles-mères, capable de faillir, incapables d'à vouer leur faute, ou à ces séducteurs de filles, qui s'en vont après leur crime sans songer ni à la femme perdue par eux, ni à l'enfant livré en proie à la pauvreté et au déshoiyieur , qui tergunt ossuum. . . . L'hospice des enfants trouvés est l'hospice des orphelins s ce mot seul défend d*hésiter et de réfléchir ; la communauté est la famille de ceux qui n'ont pas de famille. C'est l'institution du tour qui fait la difficulté véritables car le tour n'est pas pour l'orphelin ; il est pour l'enfant qui a un père et une mère : un père qui ne le reconnaît pas, une mère qui ne peut ou n'ose pas le nourrir. C'est au salut de cet enfant que la société doit pourvoir, fille a porté des peines terribles contre l'Infanticide, ou même contre l'abandon de l'enfant dans un lieu désert; mais cette pénalité suffit-elle contre le sentiment du déshonneur? L'en-
1. Le tour existe encore à Paris. Il est assez rare qu'on y ail recours; la plupart des enfants sont abandonnés, dans leurs langes, sur le seuil de l'hospice. *
fânt est-il assez protégé? La société ne doit-elle pas laisser un refuge à la fille séduite, si ce n*est par pitié pour elle, au moins par prévoyance pour son enfant innocent? La mère elle-même, après tout, ne mérite-t-elle aucune compassion ? N'est-elie pas la moins coupable ? et quand on laisse impuni le séducteur, sera-t-on impitoyable pour la victime? La société française ne contracte-t-elle pas une dette envers les filles séduites, en interdisant absolument et durement la recherche de la paternité? Voilà le sens et l'excuse de l'institution des tours ; il est dur après cela de les condamner : il le faut. La fortune publique ne doit pas se faire la complaisante duTice. Qu'on ne dise pas qu'abolir les tours, c'est protéger le mariage aii prix de la vie des enfants ; car le nombre des infanticides n'augmente pas avec la suppression des tours. Qu'on ne pense pas uniquement au mariage, aux filles déshonorées et honteuses de leur déshonneur ; mais aux pères et aux mères qui repoussent leurs enfants comme un fardeau et non comme une honte, et qui, grâce à cette connivence de la charité mal entendue, se font presque infanticides par économie. Qu'on craigne d'exciter les filles-mères, par une promesse d'impunité, à dissimuler leur grossesse et à risquer un avortement. Qu'on se garde surtout d'invoquer l'autorité de saint Vincent de Paul. Il a donné ses filles pour mères aux orphelins ; mais il aurait pris
dans ses bras, pour le rapporter à sa mère, Tenfant délaissé.
Il s'en faut bien que les crèehes présentent des problèmes aussi graves. Pour savoir quels services rend une crècbe, il ne suffit pas de la visiter. Quand on a vu ces deux ou trois salles gaies et riantes, bien aérées, d'une propreté extrême, ces beaux nids blancs, si simples et si doux, cette gentille pouponnière où les enfants commencent à marcher, cette toute petite cour où quelques fleurs éclosent à l'ombre d'un ou deux arbres, on ne connaît encore qu'un côté de la question ; il faut courir , en sortant de là, chez la mère, gravir un escalier sordide, respirer l'air malsain de ce grenier où s'entasse une famille, regarder de tous ses yeux ce foyer mort où jamais la flamme n'a pétillé, cette fenêtre que l'avarice du propriétaire a clouée au ch&ssis, ce terrier sordide, ces murs salpêtres, ce grabat. Ne semblet-il pas qu'arracher l'enfant à une telle misère, c'est l'arracher à 1» mort elle-même? C'est cette misère qui fait la nécessité de la crèche. Cependant interrogez le médecin du corps : il vous dira que les soins de la mère valent mieux pour ce petit être qu'un air plus pur, une nourriture plus abondante, la chaleur du lit et du foyer. Et que dit à son tour le médecin de l'âme? Que rien ne remplace ni pour l'enfant ni pour la mère la douceur, la force, la sainteté, l'efficace du lien qui les unit; que ce lien
se serre et se fortifie chaque jour, à chaque heure du jour; que chaque douleur et chaque privation supportées ensemble y ajoutent encore une force nouvelle, et qu'il Caut une nécessité bien implacable pour que l'homme puisse s'arroger le droit de séparer ces deux êtres créés Tun pour l'autre. C'est seulement quand la mère est ouvrière en fabrique, travaillant douze heures par jour à l'atelier, qu'il devient indispensable de la remplacer. Alors, on n'hésite plus; la crèche fait tout le bien qu'elle peut faire, et le mal qu'elle fait, c'est la manufacture qui en est cause. Disons donc que la crèche est nécessaire à côté d'une manufacture, qu'elle n'est nécessaire que là, et qu'elle n'est, après tout, qu'un mal nécessaire, comme tout ce qui peut faciliter l'oubli d'un devoir. Il ne faut pas glisser sur cette pente d'une fausse philanthropie qui ne songe jamais qu'au bien-être matériel, et qui oublie l'homme dans les soins qu'elle donne à l'homme. Quand on parla, en 1848, de rendre l'instruction primaire absolument gratuite, ceux qui savent la sainteté des liens de la famille et la douceur du travail et du sacrifice réclamèrent pour le pauvre le droit de se condamner à un surcroît de travail et de contribuer directement à l'éducation de son fils. La raison n'était pas péremptoire; mais le sentiment était vrai. Qu'on prenne la place de la famille, à la bonne heure, pourvu que ce soit à la dernière
extrémité, et qu'on ne la détruise pas en la remplaçant.
On a créé dans plusieurs grands centres industriels des sociétés alimentaires. Elles ont aussi leurs inconvénients, à côté de grands avantages. Nous devons avant tout en expliquer la nature et le mécanisme.
Il y a deux manières de secourir les indigents: Tune consiste à augmenter leurs ressources, et l'autre à diminuer leurs dépenses. On améliore également leur condition en leur procurant de l'argent pour acheter du pain, ou en leur donnant du pain à bon marché.
Les personnes qui ont le moins réfléchi sur les conditions de la bienfaisance comprennent toutes qu'il y a un danger à donner de l'argent au pauvre, parce que, s'il le dépense au cabaret, le bienfait tourne contre lui et aggrave sa position au lieu de l'améliorer. On a donc pris l'habitude de donner du pain ou des bons de pain et d'aliments. C'est un progrès; mais qu'arrive-t-ilî II y a malheureusement dans toutes les grands irilles manufacturières des hommes voués à l'infâme commerce de changer en eau*de-vie tout ce que le pauvre possède. Ils n'attendent pas que la passion de l'ivrognerie amène à leur comptoir le père de famille; ils vont le tenter chez lui. Ils lui arrachent les haillons de ses enfants, la couverture de leur lit.
Us suivent à la trace les distributeurs d'aumônes, pour corrompre et empoisonner les sources mêmes de la bienfaisance, et saisir le bon de pain dans les mains de Tindigent qui vient de le recevoir. On échappe à cette usure deux fois meurtrière, puisqu'elle abrutit le père et affame les enfants, en donnant des aliments à consommer sur place. De là les fourneaux économiques que Ton trouve dans un grand nombre de villes. On ne saurait croire combien la clientèle de ces fourneaux est étendue. A Paris, où la bienfaisance ne cesse de les multipUer, on n'arrivera jamais à égaler les demandes» tant il y a d'hommes qui ont faim, dans cette ville du luxe et des plaisirs ! Ces distributions ne sont pas toujours entièrement gratuites. La société philanthropique de Paris vendait, pour 10 centimes, une ration de riz suffisante pour apaiser la faim d'un homme. Il y a de ces restaurants gratuits ou semi-gratuits dans un grand nombre de maisons de sœurs de la charité.
Dne autre raison, et ce n'est pas la moins importante, qui recommande cette manière de faire Taumftne, c'est que les pauvres payent souvent trop cher les denrées alimentaires, soit à cause de leur inexpérience et de leur inhabileté, soit parce qu'ils achètent à crédit, en minimes quantités, et de troisième ou quatrième main. Il en résulte qu'une société de bienfaisance, qui fait elle-même les achats
et les distributions, réalise des bénéfices impor* tants, ce qui revient à dire qu'elle secourt avec la même dépense un plus grand nombre de personnes^.
Gomme l'immense majorité des ouvriers n*ont pas de réserve, ou n'en ont pas d'autre que celle qui est momentanément immobilisée par la caisse d'épargne, ils sont à l'égard de leur dépense dans la même position que les pauvres, obligés d'acheter au jour le jour et d'obtenir du crédit chez les petits détaillants. Ils ignorent absolument l'art d'équilibrer un budget, d'acheter en temps opportun, et de diminuer la dépense par un système d'approvisionnements bien entendu. C'est ce qui explique l'utilité des sociétés alimentaires. Elles fonctionnent comme les fourneaux économiques. La différence entre les deux institutions, c'est que les fourneaux donnent ce que vendent les sociétés alimentaires. Les fourneaux sont une œuvre charitable, une aumône intelligente; les sociétés alimentaires ne sont qu'une meilleure organisation de l'économie domestique. Elles sont d'autant plus parfaites qu'elles cessent d'être un acte de bienfaisance pour devenir une société indus-
1, A Troyes, les fourneaux de la Société de Saint- Vincent de Paul vendent toutes leurs portions 10 centimes. On a pour ce prix 100 grammes de viande désossée, ou 6 décilitres de bouil* Ion gras, du riz, des haricots, des soupes maigres. Il y a des demi-portions. La Société fait à peine ses frais. Sa vente est de 400 portions par jour environ.
trielle. Bile ne doivent faire ni bénéfice ni sacrifice. Si Targent des fondateurs leur rapporte 4 pour 100 d'intérêt, on n'a pas besoin de recourir à la charité pour entretenir Tceuvre, et il suffit qu'elle soit fondée pour qu'elle dure.
Les sociétés alimentaires ne sont pas toutes conçues sur le même plan. A Mulhouse, la Société Mxdhousienne des cités ouvi^es a tout simplement fondé un restaurant et une boulangerie qui Tendent tout à prix de revient. Le régime du restaurant est trèsconfortable*. Les prix sont modérés, et différent sensiblement du prix des restaurants ordinaires, et de celui des aliments préparés à domicile. Les mets sont très-variés, de bonne qualité, et chaque portion est assez copieuse pour que deux plats suffisent à un dîner convenable. La salle est immense, trèsproprement tenue, élégante à force d'être bien appropriée à sa destination, et les ouvriers s'y comportent avec la plus grande décence. Leur dépense varie de 35 à 45 centimes. En général, ils s'arrangent pour prendre un jour des légumes et du vin, et le lende-
1. Voici la carte du jour du restaurant, telle qu'elle était affichée dans l'établissement le 18 avril 1850 : potage, 5 centimes; bœuf (le cinquième d'un demi-kilo), 10 centimes; orge au lait, 10 centimes; nouilles, 15 centimes ; bœuf à la mode, 15 centimes ; cervelas, 15 centimes; veau rôti 20 centimes; langue en sauce, 20 centimes; salade avec œufs, 15 centimes; vin blanc, 10 centimes; vieux, 15 centimes; rouge, 15 centimes; fromage, 5 centimes.
main de la viande et pas de vin. Gela dénote une certaine intelligence des qualités fortifiantes de la nourriture; cependant nous remarquons, en passant , que beaucoup d'ouvriers n'aiment pas la viande, et que d'autres la supportent difficilement, faute d'habitude. Il y aurait toute une étude à faire sur l'alimeutation des ouvriers; il est certain que les ouvriers nourris d*une certaine façon ont plus de force et résistent mieux aux influences délétères, et il n'est pas moins évident qu'il est très-souvent possible d'améliorer la qualité des aliments sans en augmenter le prix. On compte ordinairement 170 consommateurs au dtner, et 30 seulement au souper. Les portions emportées représentent une valeur de 20 francs par jour. C'est peu de chose pour une population déjà assez nombreuse. La même société a établi dans le sous-sol du restaurant une boulangerie qui livre aux ouvriers du pain excellent avec un léger rabais sur le prix de la mercuriale, à la seule condition de payer comptant. La vente est de 200 miches par jour; la boulangerie est installée pour en cuire 800. La miche a 2 kilogr. 1/2 et se pèse après la cuisson, pour qu'il n'y ait aucun déchet. Elle se vend de 5 à 7 centimes 1/2 au-dessous de la mercuriale.
La Société alimentaire de Saint-Quentin est tout à fait analogue, quoique conçue sur une moindre échelle. La salle du restaurant, fournie gratuitement
LA MENDICITÉ IiT SES EFFETS. 333
par le conseil municipal, ainsi que la cuisine et ses dépendances, est très-petite et assez pauvrement installée; mais on emporte beaucoup de portions* L'économie, pour les consommateurs, est importante, et la nourriture très-saine *. La Société a été faite par actions, les fabricants ont souscrit, séance tenante, la somme nécessaire. L^établissement couvre ses frais depuis plusieurs années, et a même des réserves qu'on pourrait utiliser en temps de crise. Il ne parait pas que les ouvriers forment la majeure partie des consommateurs sur place; on voit même, avec quelque surprise, des dames presque élégantes s'asseoir à cette modeste table ; ce sont des actrices et des choristes de l'Opéra, qui viennent là trèssimplement et qui sont aussi très-simplement reçues. Partout où les salles seraient vastes et la sur-
] . Voici les principaux articles vendus par la Sosiété^ avec le cliiffre de la vente en 1859 :
Bœuf bouilli 74 309 portions.
Pain '.. 73 704
Potage gras 73 194
Bouillon gras 51 102
Haricots . 47813
Bière 31853
Ragoût ,.... 24 079
Potage maigre 11472
Latente des potages maigres, des haricots^ de la morue, a été en décroissant depuis 1856, tandis que la vente du bouillon gras et celle du bœuf se sont relevées. Il a été vendu, en 1856, 50081 rations de bière, et 31 853 seulement en 1859.
veillance difficile» la séparation des sexes deviendrait indispensable- Dans plusieurs villes» parmi lesquelles il faut citer au premier rang Grenoble, les sociétés alimentaires n'ont pas de restaurant, ou ne donnent à la consommation sur place qu'une importance tout à fait secondaire. Leurs opérations consistent : « 1* à re-* cueillir pendant l'été les épai^es destinées par chaque famille à l'approvisionnement de lliiver; 2* à les faire valoir jusqu'aux époques d'achat et de payement, ce que Taccumulation rend possible; 3* à faire des achats judicieux, en temps opportun, et par grandes quantités.
11 existe de telles sociétés en Prusse et dans d'autres parties de l'Allemagne, en Suisse, en Belgique, en Angleterre. Celle de Grenoble, fondée en 1851 par M. Frédéric Taulier, distribue chaque jour plus de trois mille rations. Elle a été imitée à Lyon, Marseille, Bordeaux, Lille, etc.; mais le succès n'a pas été partout le même, parce qu'on n'a pas eu partout la même habileté et la même prudence. Quelques compagnies de chemins de fer, parmi lesquelles nous pouvons citer la compagnie de l'Ouest et celle du Midi, ont créé aussi pour leurs ouvriers des magasins généraux qui ont le même but. Tout est payé au comptant par les consommateurs, ce qui permet une économie nouvelle et rend un service de plus aux ouvriers, car la dette est la
LA Mendicité et ses effets. 335
grande eimemie de Tindépendance et la ruine des petits budgets ^
li est très-important, quand la société est fondée par la compagnie ou par le patron, que les ouvriers soient libres d'7 entrer et d'en sortir à leur volonté. En Angleterre, un certain nombre de fabricants avaient annexé à leur établissement de^ magasins de denrées, de vêtements et d'ustensiles de ménage, et avaient ainsi doublé leur industrie, fabricants d'un c6té, marchands de Fautre. Au moyen de quelques avances, ils se rendaient maîtres de leurs ouvriers, qu'ils rançonnaient & la fois comme fabricants en les payant mal, et comme marchands en leur fournissant des articles avariés à des prix excessifs. Cette inf&me spéculation, connue sous le
1. Dans le vaste établissement de Seralng (Belgique), fondé par M. John Gockerill, et dirigé aujourd'hui par un homme éminent; M. Pastor^ on a créé un magasin de denrées qui fonctionne avec beaucoup de succès^ et rend de grands services aux ouvriers. (Il n'y en a pas moins de 7000.) Les ouvriers sont libres de ne pas se fournir au magasin ; ils ne peuvent 8*y approvisionner que dans une certaine proportion, et ils obtiennent un crédit égal aux deux tiers de leur salaire déjà acquis. La première règle est une garantie contre tous abus de la part du vendeur; la seconde empêche les consommateurs d'acheter pour revendre ; la troisième concilie dans une juste mesure les avantages du crédit avec l'interdiction de la dette.
Le magasin délivre du pain de ménage^ de la farine de froment n*" 2, du lard du pays^ du lard étranger, du café cru ou brûlé , du riz, des haricots, des pommes de terre, des pois. Il ne vend point de sucre ; la plupart des ouvriers ne sucrent point leur café.
nom de truck-system^ aggravait la misère qu'elle prétendait soulager. Il n'y a pas de transaction commerciale que ne corrompe l'absence de liberté. Pourvu que les sociétés alimentaires soient libres, et qu'elles ne permettent la consommation sur place qu'aux seuls célibataires, il n'y a pas d'objection possible contre elles. Elles fonctionnent alors comme auxiliaires de la vie de famille. Elles rendent le même service que les bains et les lavoirs publics, c'est-à-dire qu'elles augmentent le confort intérieur des ouvriers sans les enrégimentera En est-il de même des sociétés à restaurants? Il est clair qu'il faut les encourager, et qu'elles rendent des services; mais il est clair aussi que si tous les ouvriers prenaient l'habitude d'y venir faire leurs repas, elles achèveraient de rendre les mem-
1. On a multiplié depuis quelques années les établissements de bains et lavoirs publics. C'est un service immense rendu aux ouvriers. Dans la plupart des villes, un bain chaud, linge compris^ ne coûte que 20 centimes. L'usage s'en est rapidement propagé. À Mulhouse, dans la cité ouvrière, rétablissement a fourni la première année (1856) 4989 bains ; il en a fourni 7591 en 1857. Le nombre n'a pas augmenté proportionnellement les années suivantes (7662 en 1856, 6728 en 1860), parce que M. Dolfus a fondé un établissement analogue dans un des quartiers les plus populeux de la ville ^quartier du Miroir). Il feut remarquer aussi que les hommes, se baignant en rivière pendant es mois d'été, ne prennent plus de bains chauds. Les lavoirs, bien aérés et bien aménagés, rendent le lavage et le lessivage faciles et peu dispendieux, et ont en outre l'avantage d'améliorer considérablement la condition des laveuses. Le lavoir de
bres d'une même famille étrangers les uns aux autres. L'hygiène physique y gagnerait; l'hygiène morale y perdrait: c'est toujours le même problème. On fait maigre cuisine chez le pauvre; mais on y est entre soi. C'est l'heure de la conversation et des confidences. La maîtresse du logis a préparé son dlnepen pensant à son monde; on lui est reconnaissant de ses soins. Quelle est la pauvre mère qui ne trouve pas moyen, une fois dans l'année, d'offrir une petite fête à ceux qu'elle aime? Tout est ressource pour un bon cœur. Les sociétés alimentaires doivent donc être avant tout des sociétés d'approvisionnement pour les familles. C'est sous cette forme qu'elles rendent les plus utiles services. Indépendamment de leur vente, elles exercent une pression sur les prix des restaurateurs et des four- Reims est un modèle à tous égards. Les prix y sont très-modiques ; 5 centimes par heure passée au lavoir et aux séchoirs. 10 centimes pour le lessivage d'un paquet (un paquet se compose, par exemple, de six chemises fines ou d'une paire de draps). Le séchage à Tair libre est gratuit. L'établissement a un séchoir à air chaud et des essoreuses. L'usage de faire sécher le linge sur des cordes dans Tintérieur des logements, l'absence ou la malpropreté du linge et la malpropreté du corps, sont des causes très-fréquentes de maladies : la fondation de bains et de lavoirs publics est donc un fait important pour l'hygiène des travailleurs. Ajoutons que le moral se ressent de ces nouvelles habitudes de propreté introduites dans les ateliers. M. de Tracy disait que la propreté est une vertu, et il est certain qu'elle contribue puissamment à donner à l'ouvrier des habitudes de dignité et de respect de soi-môme.
nisseurs de toute nature, et les obligent à se contenter de bénéfices raisonnables ^
J. On peut reiQarquer d'ailleurs que les repas cpn^ommés sur place seraient trop dispendieux pour les familles. On dine copieusement et assez confortablement, dans la plupart des sociétés alimentaires, pour 35 centimes , et dans quelques-unes, celle de Troyes par exemple, pour 25 centimes. Ces prix sont très-minimes; mais ce n'est après tout qu'un repas,*et pour une seule personne. Si l'ouvrier de Saint-Quentin, qui dépense 35 centimes pour son dîner au restaurant de la Société alimentaire, p'y ajoute que 20 centimes pour ses deux autres repas, Talimentation pour une journée de douze heures de travail est tout juste suffisante. Un célibataire peut aisément faire cette dépense ; mais supposons un ouvrier marié et père de trois enfants, la dépense va monter par jour à 2 francs 75 centimes ; or il y a sept jours dans une semaine, il ne faut compter tout au plus que sur la recette de cinq jours et demi; et si Ton songe qu'il y a en outre à payer le logement, l'habillement de cinq personnes, l'éclairage, le chauffage et les dépenses imprévues, on comprendra combien une dépense de 55 centimes pour la nourriture, par jour et par personne, est au-dessus des ressources d'un ouvrier, même aisé.
. Voici, au surplus, le budget d'une famille de cinq personnes, dressé pour nous par M. Souplet, directeur du gaz de Saint- Quentin , qui a rédigé le Guetteur pendant plusieurs années avec un rare talent :
Régime gras. Régime maigre.
1» Défj'euner : soupe^ lait 0>,10 » » * » »
Beurre 05 > » -c »
Total ....0M5 0M5 oMô
2" Dîner gras : 260 gr. de
viande à 0S60 les 500 gr 30 v » » »
Légumes G 20 » » n n
Total 50 50
A reporter O 65 o 15
Les institutions de patronage doivent être divisées en deux classes : les patronages d'apprentis et
Report ,, Û',65 p',15
Un dîner maigre coûterait un
peu plus : — haricots 0',30
Pommes de terre....,,.,.**., 10 Carottes et Oignons.,...,*, tf 05
Graisse ou beurre 10*
Assaisonnement des légumes
de la sQupa pour an faire un
plat 10
Total.,., 65
So Qoûter : îtomage » •
V Souper : une boite et demie
de pojnmes de terre à 0^^25
la boite de deux litres 40
Lard ou graisse., f •«.«.. 10
Total ... 50 50 50
Un pain de 4 kilos pour la journée.,. ,,.„..,, « » 1 20 1 20
Total, ,. » » :) 45 Z 60
l^oyenne des deux journées, 2',52 ; soit pour 365 jours 919',80
Loyer, à 7 francs par mois. 84 »
Chauffage (1 hect. de coke par semaine) , 62 4U
Eclairage (400 gr. d'huile par semaine à 0S60 le kil.), 12 48
Entretien du père ; au minimum 50 »
— de la mère 50 »
— des trois enfants 50 »
Total 1228^68
Cela suppose un salaire de 4 fr. par jour, sans interruption» sans maladies, sans dépenses imprévues, sans frais de mobilier.
les patronages d'adultes. Les premiers rendent d'utiles services aux orphelins, aux enfants de la cam« pagne qui vivent dans une ville, loin du toit paternel, et à ces autres orphelins, plus malheureux peut-être, qui, ayant un père et une mère, n'en reçoivent que de mauvais traitements et de mauvais exemples. Il n'y a pas d'œuvre plus recommandable et plus salutaire que de remplacer pour ces abandonnés la famille absente on indigne. Nancy possède un de ces patronages, qu'on peut considérer comme un modèle, et qui est calqué fidèlement sur la maison paternelle. C'est vraiment une belle et aère institution que cette maison de Nancy, qui a tout fait par elle-même, et qui a dédaigné de demander des secours même à l'État^. Là, l'enfant trouve une nourriture grossière, mais saine, un bon dortoir, des vêtements suffisants, une surveillance attentive, sans dureté et sans minutie, et, ce qui vaut mieux que tout le reste.
Un budget pour le même nombre de personnes dans la ville de Lille , que M. Dorémieux a bien voulu dresser pour nous, donne une dépense totale de 3 francs par jour, loyer et vêtements compris, soit 1100 fr. pour Tannée. Mais M. Dorémieux n'a compté que 35 francs pour Tentretien du vêtement, somme évidemment insuffisante.
1. Cette œuvre excellente a été fondée, dès 1846, par un vicaire de la cathédrale et un membre de la Société de Saint- Vincent de Paul. Elle est dirigée avec un dévouement admirable par M. filie Baille, président de la chambre de commerce, et par M. Wehrle.
des maîtres qui savent l'aimer et qu'il peut aimer. Quand il retourne le soir de l'atelier à l'école, il a presque le droit de se dire qu'il rentre chez lui. Un patronage est encore plus nécessaire pour les filles. Auprès de Lyon» on n'a fait pour elles que des pensionnats sévères, moitié ateliers, moitié prisons ; la charité a été mieux inspirée à Mulhouse. Un très-modeste couvent catholique, celui de sœurs Génobies, reçoit à bas prix les jeunes ouvrières, leur donne le coucher et la nourriture, et les laisse libre de travailler dans les ateliers de la ville. Quelques ouvrières restent indéfiniment dans cette maison, qui n'exige d'elles, après le rude travail de la journée, que de se distraire d'une façon décente; d'autres y descendent seulement^ comme elles descendraient chez des amies, pendant le temps nécessaire pour trouver, avec l'aide des sœurs, une famille honnête qui consente à les recevoir ; d'autres enfin, qui ne veulent pas loger en garni, restent au couvent jusqu'à ce qu'elles aient réuni les deux ou trois meubles les plus indispensables: la supérieure garde leurs économies, et leur vend elle-même pièce par pièce le lit sur lequel elles couchent.
Mais les patronages d'adultes qui, pour contrebalancer l'influence des cafés et des cabarets , réunissent les ouvriers dans un local surveillé, et leur donnent à jouer et même & boire > ne font tout au
plus que guérir uu mal par un autre. Il a'est pas prudent de lutter ainsi contre les cabarets sur leur propre terrain. On étite l'ivrognerie^ la dette, les dépenses excessires, les querelles , les entraîne*^ ments au libertinage^ c'est un grand bien ; mais on encourage chez le mari^ chez le père, l'habitude de yivre loin de sa femme et de ses enfants* Ne crainton pat de donner à des oumers hésitants un prétexte pour vivre hors de leur maison, de sanc* tionner et de régulariser une habitude funeste en elle-même, puisqu'elle contribue à détruire la vie de famille! Une pareille réforme n'est évidemment qu'une réforme de surface; elle ne régénère pas les hommes, elle ne va pas jusqu'aux cœurs. Ces honnêtes cabarets ne sont qu'une méprise. C'est aux plus profonds et aux plus puissants sentiments de l'Ame qu'il faut faire appel. Il ne s'agit, en un mot, ni de gouverner ni d'enrégimenter les ou* vriers, mais d'en faire des maris, des pères, des hommes. Il faut les habituer à vouloir; ce grand pas fait, qu'on se repose sur eux de tout le reste*.
1 . A Paris, Padministration est entrée dans cette voie, où la pousse avec prudence et fermeté son directeur actuel, M. A. Husson. Pour encourager les mères à élever leurs enfants, on leur accorde des secours de 8, 10 et 12 francs non comprise la layette. Ces secours ne sont pas absolument périodiques, mais il est des cas où l*aUocation est mensuelle et dure plusieurs années. Les femmes les plus dignes d'intérêt reçoivent une nour-
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Si le travail en commun est la grande som'ce du mal) n*en aggravons pas les effets par nos remèdes. La vapeur nous apporte forcément une sorte de communisme; c'est assez de celui-là^ prenons garde d'y ajouter celui de l'assistance. L'ouvrier ne s'appartient pas pendant les douze heures qu'il passe au service du moteur mécanique; qu'il soit du moins rendu à lui-même dès qu'il a passé le seuil
rice de la rue Sainte- Appoline ; alors le secours équivaut à 17 fr. par mois et il est prolongé pendant dix mois. Une troisième catégorie de femmes reçoit le montant du premier mois de nourrice^ lorsque l'enfant est placé chez une nourrice particulière et que la mère ne demande qu'à être secourue au moment de ses couches. Ce dernier secours varie de 15 à 24 fr. une fois payés. Le nouveau système de secours au mois a déjà produit de bons résultats à Paris; appliqué seulement en juin 1860, il a contribué pour cette année à réduire de 203 le nombre des abandons. Cette diminution est égale au vingtième des enfants délaissés auDuellement. Dans quelques villes, et notamment à Amiens, de pareils secours sont accordés, mais seulement aux filles-mères. Les hospices de Paris ont maintenant leurs pensionnaires externes, comme l'hôtel des Invalides. 1137 secours en remplacement d'hospice sont distribués annuellement ; ces secours sont de 253 francs pour les hommes et de 195 francs pour les femmes. Bans ce nombre ne sont pas compris les secours de 5 à 12 francs par mois distribués aux aveugles, aux paralytiques et aux septuagénaires : 5271 personnes ont pris part à ces secours en 1860. Enfin l'attention de l'administration de l'assistance publique se porte tout particulièrement sur les maladies de l'enfance. Elle a ajouté à ses deux hôpitaux d'enfants un hôpital à la campagne pour les scrofuleux, l'hôpital de Forges, et elle vient de fonder sur les bords de la mer, à Berck (Pas-de-Calais), pour les mêmes malades, un quatrième établissement où déjà Ton obtient les plus remarquables guérisons. Ces mesures, combinées avec
de la manufacture ; qu'il puisse être mari et père ; qu'il sente sa volonté et son cœur.
une nouvelle organisation du traitement externe des scrofules et de la teigne sont autant de bienfaits pour la population pauvre de Paris.