PRÉFACE. XI
pas cher, on ajoutera un jardin à la maison, pour achever de la rendre agréable et confortable. Il est vrai qu'après avoir construit à l'ouvrier un logement, nous ne tirerons pas un sac d'argent de quelque trésor mystérieux pour le lui mettre dans la main ; et cependant il est presque certain que, par ce seul fait d'habiter une bonne chambre au lieu d'une caverne, la famille va se trouver enrichie : il suffira pour cela que le père se plaise dans sa maison et fréquente moins le cabaret. Songez que les cabarets absorbent chaque semaine le tiers de tous les salaires ; et il faudrait dire plus de la moitié, si Ton comptait les forces diminuées, la vie abrégée. C'est pour compenser ces quinze ou vingt francs jetés à Torgie à chaque jour de paye, que la mère déserte le berceau du nouveau-né, que l'enfantde huit ana travaille et languit dix heures par jour dans la manufacture. Si, par la réforme des logements, nous parvenons à ramener l'ouvrier chez lui, nous lui donnons en réalité, nous rendons à la famille cet argent que le maître a payé, que les ouvriers ont gagné, et que les cabarets engloutissent. Ce n'est pas tout que d'embellir et d'assainir la maison, il faut du pain sur la huche. Puisque la recette est modique, même après que le cabaret a lâché sa proie, rendons au moins la dépense intelligente. Associons les petits budgets pour en faire un gros, et nous échapperons ainsi à cette terrible conséquence de la misère, qui oblige le pauvre à acheter h
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crédit, en petites quantités, et par conséquent à payer presque tout plus cher que le riche. Les caisses de secours et la caisse d'épargne, en protégeant l'ouvrier contre ses trois grands ennemis : le chômage, la maladie et la vieillesse, en achevant de le rendre maître de son sort, détruiront chez lui les dernières traces de cette fatale insouciance, née le plus souvent du désespoir, qui le condamne à vivre au jour le jour, sans sécurité et sans dignité. Il ne laissera plus ses enfants 8*élever au hasard; s'il est contraint et forcé de les mettre de bonne heure dans un atelier, il sera le premier à stipuler que leur instruction n'en souffrira pas. Usait, il voit de ses yeux quelle place tient l'ignorance parmi les causes de la misère 1 Non-seulement l'ouvrier illettré ne peut sortir de sa condition, avancer dans son atelier, devenir chef-ouvrier, contre-maître ; mais il est hors d'état de calculer ses intérêts ; tout le monde peut le tromper, son patron, ses camarades, ses fournisseurs ; il vit comme un paria, au milieu d'une civilisation inconnue et d'un courant d'idées qui ne descendent pas jusqu'à lui; il n'est, pour ainsi dire, ni de son pays ni de son temps ; privé de toutes les joiesintellectûelles, il se rejette, comme la brute, sur des plaisirs grossiers qui achèvent de le dégrader. Gréer des écoles pour les enfants, pour les adultes, leur fournir des instruments d'étude , des modèles, des livres, mettre les sciences à leur portéOi c'est leur rendre en quelque
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sorte cette moitié du monde dont Tignorance les aurait déshérités ; c'est faire bien plus encore, s'il est vrai que la discipline des écoles, la lecture des bons livres concourent à développer les sentiments généreux. Cette réforme des logements, ces associations alimentaires, ces caisses de secours mutuels, d'épargne, de retraite, ces écoles, ces bibliothèques, la société peut tout cela; et nous dirions qu'il est impossible de lutter contre la misère et de la vaincre, sans tout bouleverser! On ne peut réfléchira l'immensité de lamisère etvcir s*enfler chaque jour ce flot de Tindustrie qui amène avec lui tant de progrès matériels et tant de douleurs morales, sans se dire avec effroi que la société serait à la fois bien imprudente et bien criminelle si elle ne faisait, dans ce moment décisif, un grand et puissant effort. A quoi songe t-elle de dépenser à autre chose son activité et ses millions ? Il n'est que temps d'ajourner les palais et les théâtres, pour créer des cités ouvrières comme à Mulhouse; de laisser chômer les fonderies et les forges dans les arsenaux pour créer à tout prix des écoles gratuites de garçons et de filles jusque dans le dernier village. Quel est le sentiment humain qu'on ne puisse invoquer dans cette cause? Parle-t-onde l'honneur î il n'y a pas de dette plus sacrée ; ou de l'intérêt? il n'y a pas de placement plus productif. Que de fois a-t-on répété (faut-il qu'une telle évidence ne frappe pas tousles yeux 1} que remplir l'école, c'est vider la prison et l'hospice 1