‹ L'Oyapoc et l'AmazoneChapitre 21 sur 81 · Le congrès d'Utrecht s'ouvrit le 29 janvier · texte numérisé non relu

Le congrès d'Utrecht s'ouvrit le 29 janvier

235. Dans la conférence générale du onze février, le maréchal d'Huxelles, premier plénipotentiaire de Louis XIV, présenta par écrit « l'Exposition spécifiée » des offres de la France pour la Paix Générale. » L'article du Portugal était celui-ci : — « Les choses sur le ' » Portugal seront rétablies, et demeureront sur le même » pied en Europe, qu'elles étaient avant la présente » guerre, tant à l'égard de la France que de l'Espagne ; » et quant aux domaines qui sont dans l'Amérique, s'il.

» y a quelques différends à régler, on tâchera d'en oon- » venir à l'amiable. »

236. C'était refuser nettement au Portugal tout accroissement de territoire en Europe ; c'était, pour la question de la Plata et pour celle de l'Oyapoc, les fsdre revenir l'une et l'autre à leur point de départ,

237. Pour le coup, Louis XIV était dans son droit. Les deux traités du 18 juin 1701, qui l'avaient lié avec Philippe V au Portugal, — le Portugal lui-môme les avaient déchirés le 16 mai 1703, en entrant dans la Grande Alliance ; et il avait aggravé cette rupture, en faisant effectivement la guerre à ses deux anciens alliés.

238. Mais cette même Grande Alliance et cette même guerre causée par elle, assuraient au Portugal, de la part de ses alliés actuels, et notamment de la part de l'Angleterre, la pleine exécution du traité de 1703.

239. Dans la conférence générale du 6 mars, où les alliés opposèrent à la France leurs Demandes spécirfiques^ — le comte de Tarouca, premier plénipotentiaire de Jean V, ne manqua donc pas de se conformer aux stipulations du triple traité.

2i0. Voici l'article deux des demandes du roi de Portugal : — « (Sa Majesté Portugaise demande) que M la France lui cède, et à tous les Roys de Portugal » après lui pour toj;iours, tout le droit qu'elle prétend » avoir sur les te^es appelées communément du Cap de » Nord^ appartenantes à l'état du Maragnan^ et situées » entre les rivières des Amazones et de f^încent Pinson^ )) nonobstant tout traité provisionnel ou décisif qu'on » peut avoir fait sur la possession et sur le droit desdites D terres ; aussi bien que tout autre droit que la France

s s 2A1-24A 3« LECTURE ( 67 )

• pourroit avoir sur les autres Domaines de la Monar- » chie de Portugal, »

2il. Sauf la dernière phrase, qui s'adressait à l'ancienne prétention de Louis XIV sur l'Ile de Maragnan, c'était purement et simplement, et en propres termes, ce que l'Angleterre, la Hollande et l'Aulriche avaient garanti au Portugal en 1708 : — la propriété perpétuelle et exclusive des terres de la Guyane situées entre la pointe de Macapà et le cap d'Orange. Ce n'était que ce qiîe la France avait accepté en 1709 ; ce qu'elle avait offert elle-même en 1710.

2â2. Le Portugal était donc fondé à croire qu'il obtiendrait aisément une chose qui lui était assurée à l'avance par ses alliés et par ses adversaires.

243. Mais la position de Louis XIV à Utrecht n'était plus celle de la Haye, ni celle de Gertruydenberg. D se sentait fort de l'appui de l'Angleterre.

ihh. En tendant la main à la France, l'Angleterre avait compté ne pas la retirer vide ; et elle avait beaucoup à demander pour elle-même. Parmi bien d'autres avantages, elle avait à demander Gibraltar, et dans l'Amérique espagnole le monopole de la traite des esclaves nègres. Elle calcula donc que, pour ne pas compromettre ses propres intérêts, il lui convenait de sacrifier ceux de son allié le plus fidèle. Elle méconnut les engagements solennels qu'elle avait contractés envers le Portugal ; et elle s'en tint à la vague généralité que Louis XIV lui avait fait offrir par M. Ménager, dans les préliminaires de Londres : — c Que chacun des alliés » trouverait dans la paix une satisfaction raisonnable, •

245. Comme ceux des autres alliés, les intérêts du Portugal furent débattus dans des conférences particulières, — quelquefois avec les plénipotentiaires de France seulement, le plus souvent avec le concours de ceux d'Angleterre.

240. Dégagés des traités de 1700 et 1701, les Français firent table rase de tout le passé ; et ils commencèrent par exiger, comme en 1698, toute la rive guyanaise de l'Amazone indéfiniment. Harcelés par les Portugais, ils accordaient cependant, comme une grande concession, que le traité provisionnel de 1700 redevînt un traité définitif, — c'est-à-dire, que les Français eussent perpétuellement, en commun avec les Portugais, le territoire compris entre le cap d'Orange et la pointe de Macapà, à la double condition que ni les uns ni les autres ne pourraient faire sur ce territoire aucune espèce de construction, et que les Français ne pourraient y entrer ni en sortir que par les terres qui sont du côté de Cayenne.

247. Quand les prétentions de la France se trouvèrent, en août 1712, nouvellement réduites à ces termes, les plénipotentiaires de la Grande-Bretagne déclarèrent que c'était là pour le Portugal une satisfaction raisonnable.

248. Les Portugais eurent beau représenter à leurs meilleurs alliés que l'intention de Louis XIV n'était certainement pas de se contenter d'un simple retour au traité de 1701 ; et que, s'il réussissait à emporter ce point, on verrait clairement que pour la France la question de rOyapoc n'était autre chose que la question de

s s 2A9-251 3* LECTURE ( 59 )

t Amazone. Ils eurent beau leur représenter que la navigation de r Amazone avait été le véritable but de Tarnbassade du président Rouillé en 1697 : — que, depuis la relation du père d*Acuna, en 1641, la France tenait à obtenir cette navigation, comme le bon moyen de pépétrer dans le PéVou : — que Ton conservait à Paris un exemplaire de l'original rarissime de la relation du jésuite espagnol, et qu'ils s'en étaient procuré euxmêmes une copie. Les plénipotentiaires anglais, absorbés par d'autres questions bien autrement intéressantes pour leur gouvernement, ne connaissaient guère celleci. Ils savaient seulement que le premier ministre de la Grande-Bretagne, le comte d*Oxford, se jouant de l'histoire, tenait le Portugal pour incapable de faire ni du bien ni du mal ; et que, par une infâme dérision, il ne désignait les Portugais que par le sobriquet de Chevaliers du Christ. Ils savaient que le gouvernement britannique, pressé de faire la paix, voyait de mauvaià œil toute espèce d'entraves. Et puis, le comte de Strafford s'était lié d'une étroite amitié avec le premier plénipotentiaire de Louis XIV.

2A9. Les Anglais étaient donc inébranlables dans leur système, et ils prenaient les remontrances des Portugais pour des précautions oratoires.

250. Cette attitude de leurs meilleurs alliés consterna les Portugais. Mais la conférence particulière du 9 février 1718 amena enfin une péripétie en faveur du Brésil.

251. C'étaitla dernière fols que l'abbé dePolignac, second plénipotentiaire de Louis XIV, devait prendre la

( 60 ) 3« LECTURE g g 252-25&

parole au congrès ; car, par suite de sa mésintelligence avec le premier plénipotentiaire, il lui fallait repartir pour la France le lendemain. Quoique bien consolé par le chapeau de cardinal qui l'attendait, ce brillant orateur tenait cependant à ne quitter Utrecht qu'après avoir accrédité son éloquence par le triomphe d'un traité au moins. Il déployadoncses immenses ressources, tâchant de prouver que la France accordait déjà trop en se désistant de sa prétention à la navigation exclusive de l'Amazone; et il fit une pompeuse paraphrase du fameux mémoire de 1688, qui avait déjà coûté à M. de Rouillé une amëre déception.

252. Mais les deux plénipotentiaires du Portugal n'étaient point des hommes ordinaires. Le comte de Tarouca, seigneur remarquablement éclairé, et fils de l'un des signataires des traités de 1701 et 1708, connaissait à fond toute la question. Dom Luis da Cunha était un talent hors ligne, et un travailleur infatigable. Par la solidité de leur argumentation, ils déconfirent si bien le beau parleur, qu'il prit le parti de proposer qu'on partageât le diflférend : — que le territoire en litige, du cap d'Orange à la pointe /le Macapi, fût divisé entre les deux couronnes en toute propriété, moitié pour la France, moitié pour le Portugal.

253. Cet expédient plut grandement aux Anglais. 25 A. Mais le maréchal d'Huxelles, qui était un

franc militaire, s'écria, avec la rondeur qui le caractérisait, qu'il était inutile de tant rabâcher sur ces pauvres terres : que le point essentiel pour la France, c'était d'obteniF la libre entrée et la libre navigation de la rivière des Amazones : que c'était là ce qui lui était tout

g g 255-259 3« lectube ( 61 )

spécialement recommandé dans ses instructions. — Et il les montra.

255. Heureux de l'occurrence, les Portugais exposèrent dans tout son jour la haute importance de l'Amazone ; ils firent ressortir, d'une manière saisissante, combien il était injuste de disputer au Portugal une possession précieuse qui lui avait coûté de si grands sacrifices; et ils déclarèrent catégoriquement que, fort de son bon droit, le Portugal ne permettrait jamais à aucune puissance, ni la libre navigation, ni la libre entrée de l'Amazone.

256. La conférence fut ainsi rompue, au grand chagrin de l'abbé de Polignac*

257. Les instructions des négociateurs portugais leur ordonnaient seulement de réclamer l'exécution du traité conclu en 1703 avec les alliés; c'est-à-dire, qu'elles ne demandaient pour le Portugal que la propriété perpétuelle et exclusive des terres situées entre la pointe de Macapà et le cap d'Orange. C'était en cette conformité qu'avaient été présentées au congrès les demandes de Sa Majesté Portugaise.

258. Mais le comte de Tarouca et M. da Gunha virent que ce qui venait de se passer leur imposait une nouvelle obligation ; et ils tirèrent parti de l'impression que cette scène avait produite sur leurs alliés.

259. En sortant de la conférence, M. da Gunha se hâta d'aller trouver tout seul le comte de Strafford, qui, sans avoir l'importance hiérarchique de son collègue, était devenu, par son activité et par son adresse, rhonune influent.

260. lie plénipotentiaire de Jean V dit au comte de Strafford, qu'on ne lui avait donc pas fait de la rhétorique en lui répétant que Louis XIV ne voulait s'étendre jusqu'à Macapâ que pour devenir riverain de r Amazone et se prévaloir ensuite de cette circonstance poiu* réclamer sa part de navigation sur le grand fleuve. 11 le pria de mander au ministre des affaires étrangères de Sa Majesté Britannique, pom* que celui-ci en instruisît le ministère français, tout ce qu'il venait d'entendre dans la conférence : — de bien lui exposer que, par la teneur des instructions montrées par le maréchal d'HuxeUes, il était évident que la France n'avait jamais eu la navigation de rAïnazcme : — de bien lui faire comprendre la nécessité d'en finir pour toujours avec des prétentions non fondées, par une déclaration explicite, dans le traité à intervenir entre la France et le Portugal, que les deux bords de l'Amazone appartetenaient au Portugal en toute propriété : — et de bien le convaincre que, pour assurer l'Amazone au Portugal, il était indispensable que ce royaume possédât également en toute propriété les terres situées entre la • pointe de Macapà et le cap d'Orange.

261. Le plénipotentiaire de la reine Anne se rappela que, venant de résidera Londres pendant plusieurs années conmae ministre diplomatique, M. da Cunha se trouvait dans les meilleurs rapports avec les principaux personnages politiques de l'Angleterre; et il sentit palpiter dans son cœur la crainte du parlement. Il fut exact à écrire à lord Bolingbroke en toute vérité. Le ca* binet de Saint-James craignit à son tour que les Chevaliers du Christ ne le fissent clouer sur la croix. On

s s 262-264 3" LECTURE ( Ô3 j

s'empressa de s'entendre directement entre Londres et Versailles. Louis XIV reconnut que l'impatient matéchal avait tout gâté par une indiscrétion irrémédiable ; et le 11 mars 1713, ses plénipotentiaires à Utrecht reçurent de nouvelles instructions, les informant que, moyennant le désistement que Sa Majesté Portugaise ferait des places espagnoles qui lui avaient été promises par les alliés en 1703, S^ Majesté Très-Chrétienne se désisterait pour toujours de ses prétentions sur les terres dont la possession était demeurée indécise par le traité provisionnel du 4 mars 1700, — reconnaîtrait que les deux bords de la rivière des Amazones appartenaient en toute propriété à Sa Majesté Portugîdse, — et s'engagerait à ne former jamais aucune prétention sur la navigation et l'usage de cette rivière.

262. Quatre jours après l'arrivée de ces nouvelles instructions 'de Louis XIV, les plénipotentiaires de France firent savoir à ceux du Portugal qu*ils pouvaient rédiger dans ce sens la minute de leur traité. Lé 20 mars, cette minute, faite en double dans les deux langues portugaise et française, fut remise par le comte de Tarouca au comte de Strafford, qui la passa au maréchal d'Huxelles; et celui-ci l'expédia aussitôt pour Versailles.

263. On approuva à la cour la double minute, strictement conforme aux dernières instructions du roi ; . et le 11 avril 1713, les plénipotentiaires de France et ceux de Portugal signèrent le Traité d' Utrecht.

264. Ratifié à Versailles le 18 avril, à Lisbonne le Ornai, les ratifications en furent échangées le 13 juin.

Page 1