‹ L'Oyapoc et l'AmazoneChapitre 4 sur 81 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Messieui's,

i. Me proposant d'approfondir une question sérieuse, qui occupe nos deux pays depuis 180 ans, je me vois avec bonhem* au sein de la Société de Géographie de Paris, et je vous rends grâce de l'avantage que vous m'avez accordé de parler devant vous. Rompus aux travaux les plus sévères, vous savez concentrer toute votre attention, sans avoir besoin de l'attrait de la forme ; et doués de cette hauteur de raison qui plane au-dessus des intérêts les plus chers, quelque part que vous aperceviez la vérité, vous lui tendez noblement les bra3.

2. Ma faiblesse est encore soutenue. Messieurs, par des circonstances personnelles, qui m'ont permis d'écarter les préventions les plus séduisantes, et de n'envisager qu'en elle-même cette question délicate.

3. Élevé en France' pendant onze ans sous des maîtres que je vénère ; honoré d'un diplôme de docteur par l'Université de France ; lié en France, depuis trente et un anSf à des amis que j'estime de plus en plus ; marié en France à une digtie enfent de la France, qui fait depuis plus de vingt ans le charme de ma vie : je suis trop habitué à respecter la France, trop habitué à la chérir, pour me rendriB coupable envers elle de la moindre iniquité.

A. Me félicitant chaque jour des bienfaits que je dois à cette grande nation, il m'était donc impossible de prendre pour point de départ lien qui lui fût hostile ; et si je tiens à éclaircir la question de l'Oyapoc, c'çst qu'elle ne m'oppresse d'aucune idée qui vienne contrister mon âme.

5. Je suis assez heureux, Messieurs, pour vous apporter à la fois, et la démonstration du boti droit du Brésil, et l'explication de l'insistance croissante de la France à lui contester ce bon droit Je me complairai à mettre hors de doute que^ si la France élève de plus en plus dQs prétentions contraires au Brésil, c'est qu'elle a pour elle les apparences les plus spécieuses^

6i Voilà, MessieiUB , le caractère distiuctif du travail que j'ai l'honneur de vous soumettre.

7. Il sera divisé en quatre parties. Je rappelleriû d'abord^ en quelques mots, ce que c'est que l'Oyapoc. Je déroulerai ensuite l'histoire curieuse, non encore faite, de la question i^enfermée sous ce nom ; car elle éclaire singulièrement cette question ténébreuse. Puis je m'arrêterai à faire ressortir, di^s toute leur puissance, les motifs que la France allègue en sa faveur.

s 8 1'^ LECTURE ( S )

Puis enfin, je démontrerai que ces motifs, quelque formidables qu'ils paraissent, perdent toute leur vertu devant des considérations qui les expliquent, et quiétablissent entre l'apparence et la réalité une harmonie jusqu'ici méconnue.

8. Si vous daignez me suivre avec l'attention que le sujet réclame de nous tous; si, indulgents pour les fautes contre le beau, vous réservez toute votre rigueur pour l'appréciation du vrai : j'ose espérer. Messieurs, que vous ne repousserez pas le consciencieux exposé dont vous fait hommage un ami.

( 4 ) 1'» LECTCIIE §§ »-ll

PRliMlEKE PARTIE.

Qu est-ce que COyapoc /

9. 11 vous est paifaitement connu, Messieurs, que rOyapoc, malgré la grande distance qui sépare les deux rivières, n'est en.réalité que la limite septentrionale du bassin de FAmazone.

10. Vous avez accueilli dans votre précieux fiul* letin un beau mémoire où ce fait est mis dans tout son jour* En montrant que la rive gauche de TOyapoc est formée d'élévations granitiques qui s'avancent jusqu'à la mer, tandis qu'entre ce fleuve et celui des Amazones s'étend une bande de terrains alluviaux de six à sept lieues de large, M. Reynaud a prouvé de la manière la plus incontestable que le delta primitif de l'Amazone allait jusqu'au cap d'Orange.

11. Cet aspect amazonien des terres comprises entre l'Amazone et l'Oyapoc est tellement frapjmnt qu'il n'a pas échappé à Jean de Laet, il y a plus de deux siècles. Ce judicieux auteur, décrivant les régions

s s 12-1 s !'• tECTURE ( 5 )

et proi*inces qu'il donne à l'Amazone, leur assigne formellement pour tenue septentrional le cap d'Orange.

12. L'illustre Hollandais ajoute un détail, qui, sans qu'il en eût l'intention, confirme avec une grande force la manière dont il envisage ces terrrains d'alluvion marine. Il nous révèle que ses compatriotes donnaient souvent au cap d'Orange le nom de Cap de Nord. Bien longtemps plus tard, en 1708, ce fait curieux était répété par le français Corneille. Et, ce qui plus est, en 1700, le français Martineau du Plessis, sans faire aucune allusion à l'usage hollandais, donnait absolument pour synonymes Cap du No/xi et Cap d* Orange.

IS. Comment un pareil usage a-t-il pu s'introduire ? — C'est qu'en traitant de l'Amérique, on a toujours entendu par Cap de Nord la borne septentrionale du fleuve des Amazones, pris dans sa plus grande étendue. Si l'on s'en tient à une vue superficielle, comme on le fait généralement, cette borne, située d'ordinaire sur le continent, par la latitude de l''A2' nord, ne peut pas s'étendre au delà de la pointe nord de l'Ile de Maracà. Mais, quand on pénètre dans le fond des choses, comme de Laet et M. Reynaud, on acquiert la conviction que la véritable borne septentrionale de l'Amazone, le véritable Cap de Nord, devrait être le cap d'Orange, le cap de l'Oyapoc.

{ a ) i- LECTDRE SS 14-16

Page 1