Ce travail fait époque
960. M. Leprieur était venu luî-même de Cayenne présenter son rapport au Département de la Marine et des Colonies.
Et dès ce moment la question de TOyapoc attira Tattention d'un savant employé de ce ministère, qui jusque-là avait consacré spécialement à l'Afrique sa belle intelligence.
961 . C'est M. lyAvezac, alors sous-chef de bureau à la direction des Colonies/
962. L'honorable fonctionnaire ministériel était alors également secrétaire général de la Société de Géographie*
Et ce fut au sein de cette Société qu'il se révéla»
963. Voici un texte du Bulletin de la Société de Géographie de Paris, au procès-verbal de la séance du â juillet 4834 :
«M. Eyriès offre, de la part de madame veuve » Brué, deux cartes de l'Amérique méridionale. Tune » en quatre feuilles, l'autre en une seule. Ces cartes, )} dont M. Brué sui*veillait la gravure au moment de » son décès, viennent d'être terminées et livrées à la » publicité.
» M. D'Avezac, en rendant justice avec ses collègues » au mérite et à la beauté des cartes qui sont en ce mo- » ment sous les yeux de l'assemblée^ ne peut se dispenser » d'y relever hautement une particularité dont il yient )> d'être frappé quant à la détermination des limites » communes des Guyanes française et portugaise : elle » consiste dans l'indication de ces limites à l'Oyapok, » c'est-à-dire aussi loin que les prétentions les moins » j ustifiées des Portugais se soient jamais avancées. » La fixation définitive des limites dont il s'agit est , » il est vrai , une question diplomatique encore pen n dante ; mais elle est fondée sur une question géogra- » phique qu'il importe de poser nettement. Les der- )» niers traités ont remis les deux pays sous l'empire » du traité d'Utrecht, qui attribuait au Portugal les » terres du Cap Nord situées entre la rivière des Ama- » zones et celle de Japoc ou de f^incent Pinson , et in- » terdisait aux Français de dépasser cette même rivière » de Vincent Pinson* Or, nul géographe ne peut avoir » l'idée de contester que la rivière de Vincent Pinson » la plus septentrionale, est celle que La Gondamine a » reconnue à quelques milles du Cap Nord, et auprès
» de laquelle il existe une autre petite rivière portant » le nom de Japoc. »
9t5à. Si nul géographe ne peut avoir l'idée de contester que le Vincent Pinçon le plus septentrional est celui de La Condamine, c'est ce que nous examinerons dans la quatrième partie de ce travail.
Mais quant au Japoc de M. d' Avezac , nous savons déjà parfaitement à quoi nous en tenir.
965. En 1729, seize ans après le traité d'Utrechtj» M. de Cliaran ville , gouverneur de Cayenne, dénaturant le nom de JVarypoco employé par Van K^ulen , créa une rivière de tVyapoco tout au nord-ouest du Cap Nord.
En 1731, M. d'Audiffrédy, sur de vagues renseignements d'Indiens à demi sauvages, créa une rivière diOyapoc dans l'île de Marajô.
En 1763, Bellin, par une confusion monstrueuse de l'Oyapoc de M. d'Audiffrédy avec le Wyapoco de M. de Charanville, créa pour celui-ci le nom d* Oyapoc.
En 1821, M. de Lame créa pour l'Oyapoc de Bellin la forme Ynpoc^ qui se rapprochait davantage de celle du traité d'Utrecht.
Eu 183â, M. D' Avezac a introduit la concordance la plus complète entre le traité d'Utrecht et la prétention cayennaise, en transformant en Japoc le Ynpoc de M. de Lame.
966. Mais ces Jfj-npoco, Xjyopoc, Ynpoc ^ Japoc ^ n'ont jamais existé que dans l'imagination de MM. de Charanville, d'Audiffrédy, Bellin, de Lame et D' Avezac,
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Personne ne pourra montrer jamais un document quelconque antéiûeiir au traité cV^trecht, on contemporain de ce traité, portant hors du Cap d'Orange nne xiyière Japoc^ Yapoc^ Oyapoc^ JFyapoco.
J'en défie liautement M. d'Avezac,
967. A la fin de novembre de la même année 1834, M. IVnnIen publia, toujours dans « TArt de vérifier les dates » , son volume de la Guyane ; et dans cette nouvelle compilation, le laborieux Irlandais égara tout à fait l'opinion publique.
Il avança : Que les Français avaient démonlré que les limites d'IJtrecht étaient, — la rivière dUapoc ou Vincent Pinson, tout au nord-ouest du Cap Nord, — puis r Araguari, — et puis une ligne tirée parallèlement au cours de TAmazone : Mais que, d'après l'autorité de M. de Barbé -Marbois^ les bonnes limites seraient celles-ci, — le milieu de l'Amazone, le Rio Negro, le Rio Branco, et le Tacutu.
968. Et le 31 mars 1835, le Journal de la Mai aie publia une «Carte delà Guyane et de l'embouchure de VAmazone » , dans laquelle on donnait à une petite rivière tout au nord-ouest du Cap Nord, le nom de
Yapok ou Vincent Pinçon.
969. Mais les explorations de la Guyane excitent de nouveau l'intérêt.
970. Dans l'ardeur de reconnaître la partie guyanaise du bassin de l'Ainazono, un concurrent de M. Leprieur s'était présenté dans la personne de M. Adam de Bauve.
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Tandis que M, Leprieur préludait à son grand voyage par des explorations de TOyapoc et de son affluent Ouassa, M. Adam de Bauve parcourait, en janvier et février 1881, la partie supérieure du Jari et de quelques autres affluents guyanais de l'Amazone.
971. Sentant le prix de cet explorateur officieux » le gouvei-neur de Cayenne l'adjoignit à M. Leprieur, et partagea entre eux une expédition beanconp plus vaste que celle que M. Noyer avait recommandée.
972. Après avoir visité ensemble, pendant quel* ques mois, les sources de TOyapoc et les hauts de tous les affluents de l'Amazone, depuis l' Araguari jusqu'au Jari, les deux voyageurs se séparèrent le h avril
M. Leprieur devait descendre le Jari jusqu'à l'Amazone, remonter le Pani, reconnaître les sources du Maroni, et parcourir vers l'ouest toute la grande chaîne du partage des eaux.
M. Adam de Bauve devait descendre le Gurupatuba jusqu'à l'Amazone, et remonter le Trombetas.
Tous les deux devaient se rejoindre sur les bords du Pirara , à l'extrémité, orientale du bassin du Rio Branco.
973. Arrêté par des obstacles imprévus , M. Leprieur rentra à Cayenne et en France , n'.ayant fait guère autre chose que de descendre le Jari pendant quelques lieues.
M. Adam de Bauve fut plus heureux, quoique obligé à modifier son itinéraire.
974. . Après avoir reconnu lo cours entier du Jari, les deux bords de l'Amazone jusqu'au Trombetas, et
le Trouibetâs lui-même pendant une cinquantaine de lieues, il redescendit cette rivière pour aller gagner le Rio Branco par le Rio Negro, et il arriva le 29 juillet 18S& au fort brésilien de Sâo Joaquim, situé sur le haut du Rio Branco, au confluent de l'Uraricoera et du Tacutu. Il remonta l'Uraricoera et son affluent Parime, parcourut de l'ouest à l'est la chaîne Pacaraima, descendit le Pu ara , et était de retour au fort Sâo Joaquim le 15 décembre. Se remettant en route au bout de cinq jours, il alla étudier le territoire compris entre le Tacutu et le Rupunuwini, jusqu'aux sources de ces deux rivières. Il descendit le Rupunuwini, et arriva au poste anglais d'Ampa, sur le bas Esséquèbe, le 18 février 18S5, quatre mois avant que Schomburgk reçût l'autorisation de partir d'Angleterre pour Démérary.
975. Cette grande reconnaissance du bassin du Rio Branco , dans un voyage entrepris pom* explorer les parties inconnues de la Guyane Française^ fut incontestablement ce qui porta Schomburgk à étendre à son tour, jusqu'au bassin du Rio-Branco, son exploration de la Guyane ^inglaise.
976. Mais avant que Démérary se mit en effervescence, Cayenne portait au comble son exaltation pour l'Amazone.
977. La magnifique province du Para, qui, à l'époque de l'indépendance du Brésil, avait souffert cruellement des luttes inévitables de l'habitude et du progrès, était redevenue, depuis l'abdication du premier Empereur, une arène ensanglantée.
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Le 7 août 1831 et le 16 avril 1833 avaient été suivis de la néfaste journée du 7 janvier 1835, dans laquelle une bande d'insurgés de l'intérieur de la province s'abattit sur la ville du Para, tua les autorités principales, éleva les siens aux premières places, et força la malheureuse ville à demander la conservation des intrus jusqu'à la majorité du second Empereur, âgé de neuf ans et quatre mois.
978. Dans leur épouvante, plusieurs habitants de la ville brésilienne cherchèrent un refuge dans la colonie française.
979. Tout agitée par l'expédition de M. Adam de Bauve, Cayenne songea à tirer parti de la situation de sa voisine»
980. Et le Gouvernement Français intervint pour la troisième fois , — mais cette fois-ci bien ostensiblement.
981. Le 25 septembre 1835 parut dans le Consti" tutiomel un article annonçant que le Conseil colonial de Cayenne, dans sa session ouverte le 27 mai, venait de rappeler à l'attention du Ministère l'ancienne affaire de la délimitation de la Guyane Française et du Brésil.
Et le 31 décembre de la même année , — donnant, en outre, un historique scandaleusement faux de la question guyanaise , où ne manqua pas de figurer le Yapoc de M. de Larue, — le Journal de la Marine apprit à ses lecteurs que le Gouvernement avait exaucé les vœux de Cayenne.
982. Voici le premier paragraphe de l'article de cette Revue :
a L'on s'occupe aujourd'hui , aux ministères des » affaires étrangères et de la marine, de tei*miner la » contestation qui existe entre la France et le Brésil, n au sujet des limites territoriales de la province du n Para et de la Guiane. Les représentations faites de- D puis long'temps par le conseil des délégués, et les )) derniers événemens du Para, qui ont forcé une foule » d'émigrans à se mettre sous la protection française, n viennent d'engager l'amiral Duperré h ordonner Toc* » cupation du territoire en litige. »
983. Ce paragraphe du Journal fie la Matiae fut copié dans le Journal des Débats^ organe semi--officicl du cabinet doctrinaire.
Et la grande nouvelle par\'int alors à M. Moûttinho. Envoyé Extraprdinaire et Ministre Plénipoten^ tiaire du Brésil à Paris.
984. Le même jour, — h janvier 1836, -rr le di-. plomate brésilien adressa une lettre officielle à M. le Duc de Broglie , Président du Conseil et Ministre des Affaires Étrangères depuis le 12 mars 1835, le priant de vouloir bien lui donner les explications nécessaires.
086. Après trois semaines de réflexion, M. le Duc de Broglie répondit par une note du 20 janvier :
« Que le Ministre de la Marine s'était borné à 1) ordonner l'établissement d'un poste provisoire sur la » rive droite de l'Oyapoc, pour protéger quelques mé- » nageries et préserver les possessions françaises des )> commotions sanglante^ dont la province du Para était . )) devenue le théâtre ; et que cette mesure ne préjugeait, » & aucun égard, la solution définitive de l'importante » question de la délimitation des deux Guy^nes. »
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986. Quoique tardives, ces assurances oflicielles du respectable Ministre Français tranquillisèrent complètement l'Envoyé du Brésil.
Une s'alarma pas des déclarations les plus inquiet tantes.
987. Le 22 févjier, le jour môme que M. de Broglie était remplacé par M. Thiera, M, iC Harcourty dans un rapport & la Chambre des Députés sur la demande d'un crédit extraordinaire, et se basant sur des rensei^ gnements ministériels, enlevait en ces termes, à V occupation française du territoire en litige , le caractère provisoire que lui avait assigné le noble Duc ;
« Nos limites avec le Brésil ont été fixées par le )) traité d'Utrecht, qui les portait jusqu'à une petite » rivière située près de T embouchure des Amazones, » mais les Brésiliens contestent ce traité et prétendent » porteries limites jusqu'à la rivière d'Oyapock, ce qui » nous ôterait environ 60 lieues de côtes
» Dans cet état de choses, le Gouvernement croit » devoir porter quelques troupes à la frontière qui nous » sépare du Brésil, pour en constater la possession, et » repousser au besoin les agressions qui pourraient » nous venir de ce côté.
» La commission a jugé que ces motifs méritaient » d*ëtre pris en considération, mais comme ils entral»- » neraieiit dans une nature de dépenses fixes « qui de- » vra se perpétuer dans l'avenir,.,,, »>
988. Le 9 mars, à la Chambre des Députés encore, M. Pnsgy^ Ministre du Commerce dans le nouveau cabinet, confirma de la manière la plus explicite la
destination perpétuelle du prétendu poste provisoire, et révéla, en outre, que ce poste n'allait pas être placé sur rOyapoc, mais bien sur le véritable Araguari, en dedans de rAmazone.
989. Voici le discours de M. le Ministre du Commerce, tel que Ta donné le Monitem\ avec ces étonnantes méprises, que le lecteur est à même de redresser :
<( Je vais exposer à la chambre les faits en ce qui » concerne Tallocation demandée pour l'augmentation » de nos forces dans la Guiane.
» Le traité d'Utrecht avait fixé les limites entre la » Guiane française et la Guiane portugaise, à la rivière » du Japoc ou de Vincent-Knçon. Plus tard, lorsqu'on » chercha quelle était la rivière à laquelle pouvait s'apn pliquer la dénomination de yincent'-Piifçon , il fut )) impossible de la désigner exactement, et des contes- » tations s'élevèrent entre les deux gouvernemens » français et portugais.
» En 1802, dans les négociations qui précédèrent )) la paix, il fut question de reconnaître pour point de » séparation entre les deux Guianes la rivière de Cara- » panatupa. Le traité d'Amiens vint ensuite, et désigna h la rivière d'Arawary. Vous savez que, plus tard, la )) Guiane française fut envahie par les Brésiliens.
» En 181&, elle fut restituée sans définition de » limites nouvelles, et conséquemment les droits de la » France s'étendent, ainsi que l'avait voulu le traité » d'Amiens, 'jusqu'à l'Arawary.
• » Telle n'est pas cependant l'interprétation du Bré- » sil, et la contestation est restée pendante entre les » deux gouvernemens.
)) Maintenant^ le Gouvernement finançais réclam » les moyens de garder le territoire qui lui appartient » entre rOyapock et TArawary : en reviendrait-on à «interpréter le traité d'Amiens par celui d'Utrecht, » encore ne pourrait-on préciser quelle est la rivière » indiquée dans le dernier traité, et ne saurait-on nier » que les droits de la France ne s'étendent au moins » jusqu'aux points où coule TArawary.
» Jusqu'ici la contestation n'avait pas eu d'impor- » tance. Il s'agissait d'un territoire inhabité ; et à peine » si quelques établissemens français étaient arrivés » jusqu'à la rivière d'Oyapock. Aujourd'hui tout est » changé, et le Gouvernement sent l'utilité d'établir un )) poste français sur l' Arawary
M Le territoire nous est assuré par les traités, il ne » faut pas en laisser en doute la possession. »
990. Rien ne put faire résoudre l'Envoyé du Brésil à suspecter M. le Diic de Broglie, lui écrivant officiellement , en sa qualité de Président du Conseil des Ministres et Ministre des Affaires Étrangères.
Il continua de croire que le poste ne serait placé que sur l'Oyapoc, à la lisière de la Guyane Française, et que le Gouvernement du Roi s'empresserait de le supprimer aussitôt que l'ordre serait rétabli au Para.
Dans cette conviction, il s'abstint même de protester contre l'occupation de la rive droite de l'Oyapoc, si manifestement attentatoire de l'Acte de Vienne et de la Convention de Paris.
991. Ce ne fut que le 19 septembre 1836 que M. Mouttinho écrivit une seconde note ; encore y fut-il
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coiitrrunt par M. Limpode Abreu, aujourd'hui Vicomte d'Abaeté.
992. Toujours plein de confiance dans la parole de M. de Broglie, M. Mouttinho se borna à représenter ■ que « les troupes du Gouvernement Brésilien ayant pris possession de la ville du Para le 1 3 mai , et les forces impériales étant d'ailleurs en mesure de rétablir Tordre légal dans toute la province, il priait S. Exe. M. le Ministre des Affaires Étrangères de vouloir bien faire rentrer les relations des deux pays dans leur état primitif, en ordonnant la cessation du poste militaire français , dont la prolongation ferait désormais un mauvais effet sur le public brésilien. »
993. Cette note fut adressée à M. le Comte Mole, successeur de M. Tbiers.
Entré au ministère le 6 septembre, M. Mole ne put répondre que le 13 octobre.
99A. Tout en confirmant les assurances données par M. de Broglie, que le poste n^était que provisoire et uniquement destiné à préserver les possessions françaises du contact des insurgés du Brésil , le nouveau Président du Conseil et Ministre des Affaires Étrangères déc]at*a cependant que la nécessité de ce poste subsistait encore, attendu que les insurgés, bien qu'ayant évacué la ville du Para, se soutenaient toujours, les armes à la main, sur d'autres points de la province i il ajouta que l'occupation du territoire en litige ne devait pas empêcher le règlement des limites^ et exprima le désir d'etitrer en négociation à ce sujet.