L. Tieck et le Théatre espagnol
CE n^est pas un des faits les moins curieux de V histoire lit' téraire que le renouveau de gloire' et dHnfluence dont jouit Calderon dans la première moitié du XIX^ siècle. Le mérite, ou, si Von veut, la responsabilité de cette résurrection revient à V école romantique allemande. Il m^a semblé intéressant de rechercher les causes, la nature et Vévolution de ce culte chez Vun des poètes, qui est le plus représentatif de la pensée romantique et qui a subi le plus longtemps, le plus profondément et le plus sincèrement, Vaction à la fois féconde et dangereuse du poète espagnol.
Il est assez certain que c'est Tieck qui découvrit Calderon, qui devina le romantisme insoupçonné, mais évident de st)n inspiration. Il fît mieux encore : il lui demanda des leçons d^art dramatique, lui emprunta des rythmes, des métaphores, la couleur même de certaines œuvres. Puis, tandis que les calderoniens de la première heure se détournaient vers d'autres idoles, Tieck resta fidèle au théâtre espagnol, cherchant simplement à calmer les admirations excessives, à éclairer une critique trop passionnée. On a fait de L. Tieck l'hommelige de Shakespeare ; c'est faire du tort à la largeur de ses idées et à sa culture multiple. On n'a pas davantage le droit de voir en lui un aveugle partisan de Calderon ; il a su, un des premiers, comprendre le génie de Lope. Pour ne parler que du théâtre et s'en tenir aux littératures modernes, Tieck a donc associé aux poètes anglais les grands représentants de la poésie espagnole. Il les a aimés, comme un homme qui sait aimer les livres, comme un ami, qui sait discerner les
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défauts, mais ne veut pas choisir entre deux amis. Tieck ne fut point un isolé dans Vexislence : il a été toute sa vie entouré d'un cercle nombreux d'admirateurs et de disciples ; mais, Solger à part, qui le quitta de bonne heure, il n'eut jamais d'ami vrai, qui pût le comprendre et fût digne de le juger. C'est auprès des grands hérauts du temps passé qu'il prit l'habitude de se réfugier. Il les étudia avec un amour véritable ; car c'est lui-même qu'il aimait et cherchait en eux. Cet éternel inquiet souffrit toujours, plus ou moins vivement, d'une cassure profonde de son être ; il sentit toujours le besoin de demander à d'autres la confirmation de ses propres tendances, le désir de trouver auprès des génies supérieurs de l'humanité Vapaisant spectacle de la beauté harmonieuse et diverse. Le drame espagnol, avec sa double inspiration à la fois réaliste et romantique, devait plaire particulièrement à son goût de poète. Sa critique, ses nouvelles, toute son œuvre est pénétrée des subtiles influences que laisse un commerce familier et une sympathie raisonnes. C'est donc comprendre un peu mieux Tieck que d'étudier ce qu'il doit à Lope et Calderon, c'est entrer plus profondément dans sa pensée que de constater ce qu'il pense de l'une de ses plus chères adorations.
Chemin faisant, l'occasion se présentera de regarder autour de Tieck ; laissons-nous entraîner en dehors de son cercle. Il est utile, pour définir sa place dans le chœur des hispanisants et pour saisir la portée de sa critique, de situer ses idées et les phases diverses de son évolution dans le milieu où elles se sont développées. Je ne prétends pas faire le tableau complet du calderonisme romantique, mais seulement indiquer quelques opinions contemporaines des jugements de Tieck, et particulièrement propres à expliquer ces jugements.
J'ai eu besoin, pour cette étude, de conseils nombreux : MM. Baldensperger, Mérimée et Farinelli m'en ont comblé ; je me plais ici à leur adresser un hommage public de ma reconnaissance.
Somme toutSy cette étude est encore fragmentaire ; elle a
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quelque intérêt par ce qu'elle nous apprend de la valeur intime du talent de Tieck ; mais elle dei^rait être complétée par une recherche analogue sur ses rapports avec Shakespeare, les Italiens, les picaresques et le moyen âge allemand. Elle apporte quelques précisions nouvelles relatives à Vinfluence de Calderon sur l'époque romantique , mais elle ne résout pas les grands problèmes que soulève l'histoire littéraire au sujet de cette influence. Je donne donc ce travail pour ce qn^il veut être : une contribution partielle, mais à peu près impartiale à Vélude de l'œuvre critique et poétique de Tieck, une contribution à V histoire comparée des littératures espagnole et allemande, et par-dessus tout un hommage attardé à lascience et à l'inspiration d'un écrivain attachant, fin, curieux et artiste, poète souvent délicieux et parfois émouvant, critique sérieux, informé et remarquablement intelligent, esprit élevé, qui eut le tort de n avoir que quelques-uns des dons du génie .