L. TIECK
Calderon et l'Allemagne préromantique
LE XVIII* siècle allemand, comme le xviii* siècle français, eut trop la passion de la vérité universelle et du progrès indéfini de la culture pour prendre goût au pittoresque original, mais exotique et archaïque de la littérature espagnole. Il ne fut ni mystique, ni véritablement réaliste ; et les deux caractères les plus accusés de la poésie castillane restèrent à ses yeux une indéchiffrable énigme. Cervantes lui-même, auquel aboutit une évolution importante de la critique, dut être mis à la portée des temps nouveaux. Mais les rigueurs du goût français et classique, les habitudes de la technique traditionnelle détournaient les esprits d'un drame qui se moquait des trois unités et adoptait les rythmes les plus disparates. Lope et Calderon apparurent surtout comme un objet de curiosité, et de bonne heure on se plut à les considérer comme une mine inépuisable de motifs et de sujets faciles à transposer.
C'est par une série d'efforts que le monde rationa-
liste va se détacher de ses théories étroites et surannées. Il doit d'abord se mettre à l'école de Shakespeare, corriger toutes ses idées relatives à l'art dramatique ; ce sera le rôle du « Sturm und Drang ». Il doit ensuite rompre avec la philosophie du bon sens, s'arracher à la conception matérialiste et prosaïque du monde, rendre tous ses droits à l'idéal et à la poésie ; c'est la tâche commune entreprise par Kant et les poètes classiques. Dès lors, et dès lors seulement, la pensée allemande va se trouver admirablement propre à comprendre le drame d'un Galderon.
Mais une aussi importante révolution dans les idées critiques exige une longue gestation ; bien des esprits devront s'exercer autour du théâtre de Galderon et de Lope avant d'en avoir extrait les valeurs actuelles et fécondes, bien des erreurs et des hérésies devront être professées avant qu'on ait rendu justice au théâtre espagnol et que la pensée allemande en ait compris et aimé les charmes étrangers.
Depuis Morhof \ Lope de Vega passait pour un auteur immensément fécond, mais sans art ; le nom même
1. Les opinions littéraires exprimées en Allemagne, avant le xix' siècle, sur le théâtre espagnol ont été analysées par les articles de A. Farinelli, Spanien und die spanische Literatur im Lichte der deutschen Kritik und Poésie. Zeits. f. vergl. Literaiurgesch., N. F., t. V, (1892), et t. VIII (1895), publiés aussi séparément. Voir aussi son Grt7iparzer und Lope de Vega, Berlin, 1894, Einleitung, p. 109. Cf. encore Menéndcz y Pelayo, CaWerôn y su <ea<ro (1881). Les jugements de Lessing sontétudiés parG.Pitollet, Confrièuftons k l'élude de l'hispanisme de G.-E. Leasing, Paris, 1909. Sur Galderon en Allemagne à travers le xvii% le xviii" et le xix° siècles, voir W^. von Wurzbach, Calderons Ausgew/ihlte Werke, in 10 Bd. Leipzig, t. I, p. 194 sq. et les introductions des différentes pièces; — A. Farinelli, Apunles sobre Calderùny la mûsica en Alemania,dans Cultura espafwla, 1907, p. 120 sq. — II. Breymann, Calderon-Sludien, I. Die Calderon- Literatur, eine bibliog. krit. Ubersicht, Munchen, Berlin, 1905.
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fut déformé et l'œuvre resta inconnue. Calderon et le théâtre espagnol dans son ensemble ne préoccupèrent pas le monde crudit, encore moins le public. Lessing, dont toute la science hispanique était du reste superficielle, appela l'attention sur diverses œuvres dramatiques : Virginia, YEssex, La Vie est un songe et V Alcade de Zalamea. Gronegk espérait rajeunir l'art allemand en lui infusant un peu de l'inspiration espagnole et conseilla aux auteurs d'imiter Lope. Gerstenberg plaçait Calderon à côté de Shakespeare. Malgré ces appels, Calderon et Lope restaient des étrangers pour l'Allemagne. Le réalisme vivant de Lope, l'imagination brillante et le mysticisme religieux de Calderon ne pouvaient intéresser les disciples de Gottsched et de Wieland.
Cependant des souffles nouveaux allaient traverser la critique; la science hispanisante s'étend, élargit ses curiosités et pousse ses investigations. 11 faut faire connaître le monde espagnol, non par .quelques allusions ou des indications fragmentaires, mais par une grande étude d'ensemble ; c'est la tâche que s'impose l'érudit Dieze.
Dieze lui-même déclarait : « Parmi nous Allemands, on ne connaît de Lope que le nom, ou bien ce que nous en disent les Français *. » La personnalité de Lope et de Calderon valait bien la peine d'une longue et minutieuse étude. Dieze se contenta d'ajouter au sec résumé de Velàsquez quelques notices bibliographiques, biographiques et littéraires qui témoignent d'une très sérieuse information. Il se proposait de développer toute cette partie de son travail dans un ouvrage spécial qu'il
1. Don Luis Joseph Velàsquez, Geschichle der spanischen Dichthunst. Aus demspan. ûberselzt und mit Anmerkiingen erl/îuterl von J.-A. Dieze, Gottingen, 1769, p. 33i, note.
préparait sur la scène espagnole et qui n'a jamais vu le jour '. Dans une note, il conte avec assez de précision la vie de Lope et la richesse de son œuvre *. Il faut bien, avoue Dieze, pour être impartial, reconnaître que Lope avait réellement beaucoup de génie et qu'il est souvent original. 11 offre des beautés véritables, des traits inattendus, une grande imagination créatrice. Les Espagnols condamnent aujourd'hui son théâtre qui n'est pas conforme aux règles. Velâsquez accuse Lope d'avoir corrompu le drame espagnol. Dieze ne nie pas que les pièces de Lope de Vega ne soient, au point de vue de la régularité, de la vraisemblance et en général de la correction classiques, pleines de fautes, et de fautes impardonnables. Cependant le jugement de Velâsquez est trop dur. Lope connaissait parfaitement les règles classiques ainsi qu'en témoigne son traité théorique : YArte Nuevo ; mais il écrivait pour le peuple et se conforma au goût du peuple '.
Galderon, que Diez fait naître en 1601 et mourir en 1687, est à ses yeux le plus célèbre des poètes dramatiques d'Espagne *. Pourtant, ajoute-t-il, Blas Nasarre, et, d'après lui, Velâsquez ' le jugent sans bienveillance. « Son grand génie produisit parfois des traits inimitables, mais ils sont accompagnés de traits bas et vulgaires... 11 n'étudia pas le théâtre des anciens... On ne trouve chez lui aucun caractère, aucune description ou modèle digne d'être imité... Que dire de ses femmes? » Immoralité, indécence, méconnaissance des droits des parents, excès de la passion, il a tout mis en scène»