AU LECTEUR
Ce travail constitue en quelque sorte une « mosaïque », ou plutôt, comme nous disons en portugais, une mania de retalhos. Les premiers chapitres sont extraits d'un travail inédit, qui a pour titre : La Vallée amazonienne, notes ethnographiques d'un naturaliste brésilien, achevé en 1875; les autres ont été écrits beaucoup plus tard, à diverses époques.
Des circonstances particulières m ont obligé à publier ce livre, dont Toriginal était destiné à Toubli ou au feu.
Fait à la hâte et le manuscrit n*ayant pu être revu, il est certain qu*on y trouvera des lacunes ; mais le lecteur bienveillant voudra les excuser, car je n'ai d'autre prétention que de revendiquer mes droits sur l'étude du curare au Brésil. Je sais que ce n'est pas un travail spécial, car je ne me suis occupé de ce poison que comme naturaliste, dans une étude ethnographique, traitant en outre de plusieurs sujets de la nature indienne de l'Amazones.
L'unique but de cette publication est donc d'apporter encore une contribution à l'histoire du curare, cette histoire qui m'a déjà forcé à sortir de mon silence et à m'expliquer.
L'Auteur
De rCliraêry et de son emploi.
Le plus puissant poison indien. — Les noms différents de Vuiraêry. — Avantages de la connaissance de la langue tupy. — Traduction des mots uiraêry et ticuna. — Depuis quand son emploi est connu.
— Dans quel but les Indiens le préparent. — Connaissance des plantes. — Mystères des plantes employées. — Comment les Indiens gardent le secret. — Composition. — Difficulté de connaître la composition. — Exemple. — La fabrication est connue. — Comment on prépare le poison. — Comment on le rend énergique. — Par qui est fait le poison. — Ce poison vient de la province des Amazones — Le uiraêry de Tunantins. — Distinction des poisons.
— Effets. — Pêche à la baleine. — Quels sont les animaux qui en ressentent plus vite les premiers effets.
Parmi les poisons qu'on retire de la riche flore brésilienne, celui préparé par les sauvages de TAmazone est certainement le plus violent.
Héritage de leurs ancêtres, ils le gardent avec un attachement jaloux, en cachant sa composition et en respectant ses formules avec une fidélité à toute épreuve.
La difficulté de représenter exactement par l'écriture la prononciation indigène a donné lieu, de la part des étrangers qui s'en sont occupés, à différentes corruptions
de sa véritable dénomination. Ce poison est connu généralement sous le nom de curare ou poison des flèches ; il a été également nommé ipoorara par Miinter, uraré par Brodie (i), urari [2) ou kurari par Milleroux, jpourali parWaterton (3), mais il est connu dans la vallée des Amazones sous le nom de uiraêry et par les Caraïbes sous ceux de caruchi (4), ticuna-lama ou fnavacuré (5).
Le missionnaire portugais Joao Daniel (6), Ta nommé bororéy mais je crois qu'il voulait dire curare, comme on l'appelle au Venezuela et à la Nouvelle-Grenade, ce qui veut dire poison et d'où est venu le nom portugais curare, corruption du curare de la prononciation française.
Cette multiplicité de noms créés par les voyageurs de diverses nationalités, a fait supposer que les sauvages se servent, outre le curare, de deux autres substances pour l'empoisonnement de leurs flèches.
Le savant A. Wurtz (7) dit à ce sujet : « Dans certaines contrées de l'Amérique équatoriale, dans les Guyanes hollandaises, à Démerara, à Surinam, les naturels préparent un autre poison sagittaire, ïuirari ou ururara, qui paraît encore plus actif que le curare'.
<c Une troisième substance toxique, de la même provenance, est le ticuna ou urari sipô. Tous ces poisons agissent comme le curare, ils tuent les nerfs moteurs. »
Feu le savant D'' Martius (8) a écrit et traduit le nom
(1) Transact philosoph,, 1812, Stedmann.î. II.
(2) ScHOMBURGK, Ettti.y I, 450, {Coftiptes rcudus de V Académie des sciences, t. 47,
(3) Wanderings in South America, p. 101.