II
Une demi-heure plus tard, une hémorragie s'étant déclarée dans la plaie, elle fut arrêtée au bout d'une minute.
Deux heures plus tard, l'animal était encore vivant et mangeait, mais avait toujours les jambes paralysées.
Douze heures après, il était parfaitement bien portant, n'ayant plus qu'une jambe malade. Il est mort plus tard (i).
On fit une incision et l'application de la même flèche à un autre cobaye ; cinq minutes après, il tomba, ayant le train postérieur complètement inerte, tandis que la paralysie invahissait rapidement le train antérieur.
Ayant appliqué le chlorure de sodium, la paralysie s'arrêta et pendant une demi-heure l'animal resta immobile, puis commença à se redresser et à se mouvoir; une heure après, il était sauvé.
A la leçon du 21 on fit encore des expériences et toutes par incision.
A la première, on mit le chlorure de sodium dans une jambe et Vuîraêty en poudre dans l'autre ; à la deuxième, la même chose avec de l'alun ; à la troisième, deux incisions aussi avec l'application du brome ; à la quatrième, Vuiraêry dans une jambe et l'iode dans l'autre ; toutes finirent par la mort au bout de trois ou quatre minutes..
A la cinquième, on pratiqua une seule incision avec application de Vuiraêry en poudre mélangé avec l'alun, ce qui n'empêcha pas la mort qui survint au bout d'une demi-heure ; la sixième, par une seule incision également avec la poudre de Vuiraêry, vaéXdin^ée avec le chlorure de sodium, fut la seule qui réussit, c'est-à-dire que l'animal fut sauvé sans présenter des symptômes d'empoisonnement.
(1) Voyant mon étonnement devant la paralysie du train aDtérieur, un des membres de la commission m'a dit : ce C'est remarquable; cet animal est venu du Musée, car on n'en trouvait nulle part. »
— ii8 -r
Ce résultat vient confirmer celui obtenu par l'injection du poison mélangé à une solution de chlorure de sodium, dont Tanimal réchappa, comme nous l'avons vu.
La fin de ces expériences fut saluée d'applaudissements unanimes.
La commission de l'Académie de médecine fixa la date du 22 pour faire les expériences qui devaient lui servir de base pour formuler son jugement ; mais tous les membres n'ayant pu se réunir et la Société médicale m'ayant communiqué aussi, par lettre du 12 septembre, qu'elle avait nommé une commission et qu'elle attendait le jour que nous fixerions pour les expériences, nous avons été d'avis qu'il valait mieux réunir les deux commissions le même jour, en une seule séance.
Nous n'avons pu fixer ce jour immédiatement, parce que M. le D^ Costa Ferraz, rapporteur de la Commission de l'Académie, nous dit qu'à cause de ses affaires il ne pouvait s'occuper de cette question et qu'il me communiquerait la date de la réunion.
En attendant cette communication, nous avons été surpris quelque temps après, en lisant dans le Journal du Commerce du 3 décembre que la commission nommée par l'Académie impériale de Médecine, sans faire d'autres expériences, comme il était convenu en session, présentait son rapport qui fut approuvé ultérieurement dans la séance extraordinaire du 3 février 1879. Voici ce rapport :
j. Le chlorure de sodium peut-il être considéré comme Vaniidote du poison indien curare?
Le mot antidote, du grec avrt (contre) et (^oroç (donné), synonyme aujourd'hui\de contrepoison, ne peut s'appliquer qu'à la substance inoculée, soluble ou presque insoluble, qui, mise en contact avec la substance toxique, la décompose pour donner lieu à la formation d'un nouveau corps insoluble, ou peu soluble, et sans action sur lorganisme.
Il est facilement compréhensible, pour que ce fait se produise, qui n'est qu'une réaction chimique, qu'il est indispensable de connaître la nature de la substance qu'on vient d'ingérer et, plus encore, qu'elle soit absorbée en entier ou en partie là où aura lieu la dénaturation.
Donc, la nature de la substance toxique et le temps moyen qui s'écoule entre l'ingestion et l'application des moyeos pour la dénaturer sont des circonstances importantes pour déterminer l'emploi de ce que la science nomme antidote.
Le curare préparé dont les Indiens se servent pour empoisonner leurs flèches est composé de plantes appartenant à la flore de chaque tribu; comme un grand nombre d'observateurs nationaux et étrangers l'ont constaté, toutes appartiennent au genre Strychnos toxifera^ Casteînœiim et surtout Cocculus toxifera,de la famille des Ménispermacées. C'est un poison organique, considéré comme inoffensif quand il est ingéré et produisant seulement ses effets nuisibles quand il est mis en contact avec une surface dénudée.
Rapide dans son absorption, les phénomènes morbides, ainsi que la mort, se présentent avec une incroyable précipitation.
Dès que, par la réunion du curare avec le chlorure de sodium, tous les deux solubles dans l'eau, il ne se précipite aucun corps dénature, composition et propriétés autres que celles appartenant à ces deux corps pris séparément, on ne peut attribuer au chlorure de sodium le rôle d'antidote.
2. Le chlorure de sodium peut-il être considéré comme possédant une action dynamique opposée au curare ?
Indubitablement non, et lors même qu'on prouverait l'antagonisme de l'action des deux substances en question, il faudrait encore tenir compte de l'égalité de l'énergie ainsi que de la rapidité de l'absorption.
On obtient un résultat immédiat en employant une petite dose de curare, tandis que le chlorure de sodium ne produit ses effets sur l'organisme qu'après un temps très long. L'action externe de ce corps est presque inoffensive et très peu astringente.
Les expériences démontrent que l'application du chlorure de sodium est sans effet lorsque l'empoisonnement par le curare s'est manifesté par la paralysie des membres postérieurs (i) des animaux expérimentés;
(i) Les signataires de ce rapport ont certifié précédemment le contraire, comme il résulte des rapports des seules expériences auxquelles ils aient assisté chez moi.
en outre, ce symptôme est le précurseur de la mort et labsorption du poison se fait si rapidement que peu de secondes suffisent pour que la paralysie se présente et que Tanimal succombe, toutes les tentatives pour le sauver étant impuissantes.
II n'y a aucun moyen, ont dit avec raison tous les toxicologues, de combattre un si terrible ennemi.
Il n'y a rien d'étonnant à ce que la nature, luttant avec l'élément destructeur, puisse souvent le vaincre quand il se présente dans une certaine proportion.
La dose et la grande loi de la tolérance sont les sûrs moyens régulateurs de toutes les applications médicales ; si on les néglige, on provoque le déséquilibre des fonctions vitales, la perturbation et la mort.
Pour le curare la loi est la même; à dose insignifiante, nous voyons la nature en triompher et l'éliminer par les urines.
Simple modificateur de l'état local, il n'est pas étonnant que le chlorure de sodium, comme tous les autres chlorures, étant appliqué sur une blessure curarisée, soit quand les phénomènes de l'absorption se présentent, soit avant, on ne constate pas les symptômes de l'empoisonnement complet et qiie pourtant la mort survienne.
Nous ne nions pas les faits dont nous avons été témoins, comme médecins, mais nous avons le devoir de les expliquer. On ne peut faire au chlorure de sodium l'honneur de le considérer comme un corps possédant l'action dynamique opposée à celle qui caractérise le terrible poison curare. On ne peut que le classer parmi les corps qui, par leur action topique, peuvent empêcher l'absorption ; mais jamais comme un neutralisateur des symptômes qui se manifestent après l'empoisonnement par le curare.
Voilà comment la commission, nommée par cette Impériale Académie, a compris la question.
Rio, 3 décembre 1878.
{Signé) Dr Fernando Francisco da Costa Ferraz. — D^ Carlos Frederico dos Santos Xavier de Azevedo. — Le pharmacien Auguste César Diogo (i).
Après la présentation de ce rapport, deux séances se passèrent, non en discussions pour prouver ou non si le
{i)'Annaes Bra^ilienses de Medecina, vol. XXX, 1878-1879, p. 268.
chlorure de sodium sauvait les individus curarisés, mais sur la définition du mot antidote.
Voyant que les seuls sept membres de l'Académie, dont trois membres de la Commission, qui prenaient part à la discussion dans la question du curare, étaient résolus à ne pas déclarer si le chlorure de sodium employé sauvait les animaux et à voter le rapport, je me suis présenté pour discuter celui-ci.
L'Académie décida que, comme nous n'étions pas membre, nous ne pouvions prendre la parole et qu'on nous autorisait seulement à donner des explications et non à discuter.
Il faut noter que la Commission se montrait favorable à mon opinion et, à mon grand étonnement, elle présenta (sans faire les expériences convenues) son rapport contradictoire.
Voyant que j'étais victime d'une question de personnalités et qu'on voulait donner gain de cause aux deux représentants de la science officielle qui avaient "précédemment donné leur dernier mot et, comme me dit le D^* Nuno de Andrades, très légèrement, — soit par sollicitations ou esprit de confraternité et sans motifs justifiables, puisque ces messieurs décidaient sans faire les nouvelles expériences convenues, — je me suis présenté de nouveau à l'Académie quand on y allait voter définitivement sur la question ; sachant que^ tous étaient d'accord, sans l'avoir expérimenté, que le chlorure de sodium ne présentait pas un troisième corps neiitfv en contact avec Vuiraêry, j'ai donc donné mes explications.
Après avoir démontré verbalement que le chlorure précipitait Vidraêry, nous avons démontré pratiquement les réactions, ce qui accabla les sept membres présents.
Ces messieurs désiraient plus. Le troisième corps?... Mais il était présent et, malgré cela, ces messieurs dou-
tèrent que la solution et les divers précipités présentés fussent Vuiraêry, malgré que j'eusse, auparavant, demandé un examen rigoureux des substances présentées.
Sans les examiner, comme c'était leur devoir, ils votèrent une déclaration que le chlorure de sodium n était pas un antidote parce qu'il ne formait pas un précipité, soit un troisième corps, quand tous avaient sous les yeux ce troisième corps demandé.
Tout cela était arrangé d'avance ; il était décidé que celui qui n'appartenait pas à la science officielle ne pouvait sortir vainqueur d'une discussion avec cette science.
Mais si l'Académie impériale ou plutôt sept de ses membres nièrent le pouvoir du chlorure de sodium, l'Ecole de Médecine, par l'organe du savant professeur de médecine légale, le D^ Souza Lima, et d'autres professeurs, proclama le contraire.
Voici le procès-verbal de l'Académie de Médecine qu'approuva le rapport.
Session extraordinaire du 3 février 187g (1).
Sous la présidence de M . le conseiller baron de Lavradio, cette corporation tint une session extraordinaire le 3 février, en présence de MM. les membres titulaires: D^s Nicolau Moreira, Pereira Rego fîlho, Carlos Frederico, Oliveira, Costa Ferraz, Utinguassu, le pharmacien César Diogo, et du membre adjoint M. le D^ Luis Lobo.
Après que le procès-verbal de la session du 27 janvier fut lu et approuvé, on commença la discussion de la première partie de Tordre du jour: « Communications verbales et écrites. »
M. le Dr Pereira Rego filho ayant la parole, fait lecture d'un rapport sur M. José Eduardo Teixeira de Souza, concluant à être admis comme membre titulaire de la Section de médecine. Passant à la seconde
(i) Publié dans les Annaes Brasilienses de Mçdecina, XXXI^ 1879, p. 135.
question à Tordre du jour : « Discussion de l'appréciation de la Commission sur le curare, après les expériences faites par M. Barbosa Rodrigues (Jean) », ce monsieur obtint la parole, en vertu de la résolution prise dans la session antérieure par l'Académie. Voici son discours :
Monsieur le Président, Messieurs,
C'est avec une certaine crainte que je prends la parole devant cette savante Académie, car je ne me reconnais pas le savoir nécessaire ; cependant, présumant que la vérité est de mon côté, comme me l'affirment de notables naturalistes dans lesquels j'ai confiance, comme vous. Messieurs, en Claude Bernard, et comme on ne peut nier les nombreuses expériences que j'ai faites dans l'espace de cinq ans sous des climats divers et sur une quantité d'animaux, je ne puis négliger d'expliquer et de défendre mon opinion.
Surpris par le rapport de l'illustre commission de cette savante Académie publié dans le Journal du Commerce du 22 décembre de l'année passée et par la discussion qui eut lieu à la dernière session, je ne puis m'empêcher de donner quelques explications sur des faits que mes études et ma longue expérience m'ont démontrés.
Uuiraêry, aujourd'hui, n'est plus ce toxique terrible que les civilisés redoutent, par le seul motif qu'ils n'en connaissent pas l'antidote; ce n'est ni plus ni moins qu'une préparation dont on peut combattre franchement l'action et c'est également sans le craindre que les Indiens avec qui je fus en relation le portent sur eux.
Ce n'est pas un poison sans antidote, parce qu'il en possède un et même un très puissant : le sel commun ou chlorure de sodium.
Comme j'eus déjà l'occasion de le dire, ceci n'est pas une de mes découvertes ; je n'ai fait que vulgariser ce qui est connu depuis des siècles parmi les tribus non civilisées.
Il suffit de rappeler qu'en 1796 le missionnaire Jean Daniel, qui vécut dix-huit ans parmi les sauvages, parla déjà de cet antidote, et que MM. Humboldt, Castelnau, Martius, La Condamine, Bâtes, Edward Keller, etc., en ont dit la même chose et que même dernièrement M. Bouchardat, dans son Manuel de matières médicales (1873, p. 21 5), nous dit que le sel est l'antidote assuré.
On peut mettre en doute la parole autorisée et jamais démentie de ces naturalistes, parmi lesquels il y en a de notables ; car ils n'ont pas fait d'expériences ; mais (à moins qu'on ne me prenne pour un impos-
teur) on ne pourra jamais contester les expériences que j'ai faites dans l'espace de cinq ans.
La science ne doit s'appuyer que sur la probité et l'observation.
L'illustre commission assista à mes expériences et en constata les résultats. Pour moi, il est incontestable que pour n'importe quel liiraêry, depuis celui de la Guyane, dont Claude Bernard, Voisin et Lionville se sont servis, jusqu'à celui de la flèche des Catuquinas, le sel est un antidote puissant.
J ai fait des expériences ici et aux Amazones, avec tous les uiraêrys qui existent; soit de l'Orénoque, de Demerara, de Surinam, avec ceux du Pérou et tous ceux du Brésil, ceux de la province des Amazones, uniques dans l'empire et dont quelques tribus indiennes se servent pour attraper leurs chérimbabos (i) ou leurs prisonniers; pour tous, j'ai toujours constaté que le sel commun était un antidote.
Fort de ma conviction, mais pour ne pas provoquer des discussions (qui malheureusement se sont produites), je ne faisais aucun cas du mot antidote; je désirais seulement qu'une corporation scientifique étudiât la matière et répondît ou non si le sel guérissait, afin d'arrêter dans sa fuite le lièvre inconsciemment levé.
C'est dans cette intention que je m'adressai à cette savante corporation.
La commission qu'elle nomma, d'après sa manière de voir, ne s'occupa que d^ la valeur du mot antidote en matière chimique; voici, du reste, la première partie de ce rapport ; je l'explique avec tout le respect que je dois aux autorités à qui je m'adresse.
({ i» Le chlorure de sodium peut-il être considéré comme l'antidote du poison indigène iiirary, curare ?...
« Le mot antidote, du grec avn (contre) et Joto; (donné), synonyme aujourd'hui de contrepoison, ne peut s'appliquer qu'à la substance inoculée, soluble ou presque soluble, qui, mise en contact avec la substance toxique, la décompose pour donner lieu à la formation d'un nouveau corps insoluble, ou peu soluble, et sans action sur l'organisme.
« Il est facilement compréhensible, pour que ce fait se produise, qui n'est qu'une réaction chimique, qu'il est indispensable de connaître la nature de la substance qu'on vient d'ingérer et, plus encore, qu'elle soit absorbée en entier ou en partie là où aura lieu la dénaturation .
(i) PecuS'Udis,
« Donc, la nature de la substance toxique et le temps moyen qui s'écoule entre l'ingestion et l'application des moyens pour la dénaturer sont des circonstances importantes pour déterminer l'emploi de ce que la science nomme antidote.
« Le curare préparé dont les Indiens se servent pour empoisonner leurs flèches est composé de plantes appartenant à la flore de chaque tribu ; comme un grand nombre d observateurs nationaux et étrangers l'ont constaté, toutes appartiennent au genre Sirychnos toxifera^ Castelnœum et surtout Cocculus toxifera, de la famille des Ménispermacées. C'est un poison organique, considéré comme inoffensif quand il est ingéré, et produisant seulement ses effets nuisibles quand il est mis en contact avec une surface dénudée.
« Rapide dans son absorption, les phénomènes morbides, ainsi que la mort, se présentent avec une incroyable précipitation.
a Dès que, par la réunion du curare avec le chlorure de sodium, tous les deux solubles dans l'eau, il ne se précipite aucun corps de nature, composition et propriétés autres que celles appartenant à ces deux corps pris séparément, on ne peut attribuer au chlorure de sodium le rôle d'antidote. »
Il suffit d'expliquer cette première partie pour arriver à conclure que la commission fut plus que souveraine dans son jugement quand elle déclara que le chlorure de sodium ne peut être considéré comme antidote de Vuiraêry,
Acceptant la définition donnée par la commission, je traiterai la question au point de vue chimique.
Le chlorure de sodium possède toutes les qualités exigées par l'illustre commission. A la dose appliquée dans les cas d'empoisonnements par le poison indigène, il est inoffensif et soluble et, de plus, mis en contact avec la substance toxique qui nous occupe, il donne un troisième corps non soluble dans l'eau, dans l'alcool et l'éther, et est sans action aucune sur l'organisme.
Ceci n'est basé sur aucune présomption ni fantaisie ; ce sont mes nombreuses expériences qui m'ont démontré la réaction, prouvée par une grande augmentation de température dans la formation du corps .neutre.
Voici comment s'obtient ce troisième corps.
Je réduis en poudre impalpable 5o centigrammes, par exemple, d'uiraéry, je les dissous dans lo grammes d'eau et je filtre, ce qui me donne uiie solution limpide et transparente, d'une couleur sombre, plus ou moins brune, selon l'espèce et la provenance du poison,
comme vous le voyez. Je dissous une petite quantité de sel commun ou de chlorure de sodium complètement pur également dans lo grammes d'eau et je filtre, ce qui me donne aussi une solution limpide et transparente que voilà.
Laissant Yuiraêry reposer dans une éprouvette, j'y ajoute goutte à goutte ou d'une seule fois la solution saturée ; immédiatement ïuiraêry devient trouble et, quelques secondes après, se couvre littéralement de flocons plus ou moins obscurs, qui surnagent et se précipitent, comme nous aurons l'occasion de le voir.
Au moment de la réaction, on y plonge un thermomètre qui accuse une température beaucoup plus élevée que celle des deux solutions avant l'expérience.
Laissant reposer la réaction (que personne ne contestera être une véritable réaaion chimique) et lavant le précipité, j'obtiens alors un troisième corps, de forme mamelonnée, non soluble et si peu offensif que, quelques grandes que soient les doses appliquées à un animal, soit sur une superficie dénudée ou hypodermiquement, il ne produit pas le moindre symptôme d'empoisonnement.
Je cite un exemple : L'illustre médecin D^ AfFonso Pinheiro, ici présent (élève de Claude Bernard, qui a assisté au Collège de France à ses conférences), fut, il y a quinze jours, curarisé avec une dose mortelle sur une superficie sanglante dans une des mains, et jusqu'à ce jour il n'a souffert de rien.
Je ne conteste pas que l'absorption de Yuiraêry soit rapide, nous savons qu'elle ne reste pas plus de trente secondes ; mais si, avant ce temps, nous appliquons l'antidote, qui, en contact avec le sang, a aussi une absorption très rapide d'après les expériences chimiques de Dumas, l'absorption du poison cessera ou un troisième corps se formera avec des effets toxiques nuls.
Vuiraêty, à dose toxique, n'est pas observé au même moment ; ceci est même affirmé par le savant physiologiste Claude Bernard, le plus fougueux ennemi du sel comme antidote, quand il dit qu'il se lie au membre blessé par la flèche, qu'il se délie après, que cette opération se renouvelle plusieurs fois, et qu'ainsi, le poison étant absorbé peu à peu, il n'aura pas la force nécessaire pour attaquer tous les nerfs moteurs.
Le chlorure de sodium est un topique qui opère chimiquement et non mécaniquement; il ne lie pas les vaisseaux (ceci est connu), et Schultz et Hemberger nous assurent qu'il a la propriété d'empêcher la coagulation de la fibrine, mais rentre dans la composition d'un nouveau corps qui peut être impunément absorbé par eux.
Ceci ne doit pas nous étonner, parce que nous savons que la base de la composition de ïuiraêry est une plante du genre Strychnos et Littré et llobin nous disent qu'une des propriétés chimiques de la strychnine est de former avec le chlorure de sodium un composé insoluble où Talcali change de nature.
Après ces quelques considérations que j'ai Thonneur de présenter à cette savante Académie, sur le premier point du rapport, et avant d'envisager le second, il ne me reste qu'à ajouter, en prouvant ce que j'ai dit et concluant d'une manière contraire à ce qu'a fait l'illustre commission : Dès que par la réunion de ïuiraêry avec le chlorure de sodium, tous les deux solubles dans l'eau, il se précipiie un autre corps, de nature, composition et propriétés diverses, que les deux pris séparément, on peut concéder au chlorure de sodium le rôle d'antidote.
Je passe à la démonstration de la formation du précipité, afin que cette savante académie vérifie (i).
2° Après ce que je viens de dire et ce que nous avons vu, il serait nécessaire d'entrer dans quelques considérations sur la seconde partie du rapport...
Nous avons vu le précipité; je réponds, moi, de son inocuité; voilà pourquoi je passerais outre.
Que nous importe de savoir l'action dynamique de ïuiraêry ou du chlorure de sodium, l'égalité de son énergie, la rapidité de son absorption et des doses avec lesquelles il peut agir, si nous n'avons plus, quand nous les réunissons, ni i'un ni l'autre de ces corps mais bien un troisième dont l'action sur l'organisme est nulle?...
Les expériences avec injections hypodermiques des deux substances unies, que beaucoup ont vues, prouvent qu'il s'injecte en réalité un troisième corps, l'animal ne présentant aucun symptôme d'empoisonnement.
Malgré la manière de voir opposée de l'illustre commission, je pense que les expériences que j'ai faites chez moi, en présence d'illustres médecins, et à l'Ecole de médecine, en présence de quelques professeurs delà faculté et de tous les élèves de sixième année à la leçon de médecine légale, démontrent l'utilité du sel, même quand la paralysie attaque les membres postérieurs et quelquefois même après qu'elle a attaqué les membres antérieurs.
(i) Ici nous avons fail la léaciion, nous avons montré le prccipiié et Taugmentalion de température.
Nous ne dirons rien de la dosologie, puisque les doses appliquées dans mes expériences ont été toxiques ; ce qui a été confirmé par la mort des animaux auxquels on n'a pas appliqué l'antidote.
Il serait digne de risée et indigne de mon caractère que je fisse des expériences pour évaluer une substance donnée comme antidote, si je n'avais administré des doses pour tuer.
Rappelons l'immunité (toleranqa) dont jouissent certains animaux; tous ceux qui ont été uiraêrisés et à qui l'on a fait l'application du sel, possédaient-ils cette immunité?... Par hasard, je l'admets, mais ma crédulité ne va pas plus loin.
Je ne crois pas à l'action dynamique opposée à ïuiraêry, mais j'affirme que celui-ci, en contact avec le sel, produit un troisième corp§ non soluble dans l'eau et sans action sur l'organisme, ce qui me permet de proclamer que le sel commun est un antidote de Vuiraêry,
Après ces explications on vota le rapport de la commission.
Quelque temps après nous avons eu le plaisir de voir que notre opinion sur le sel marin comme excitant des nerfs, n'était pas problématique, car un célèbre professeur de Florence (Italie), mon confrère de la Société Ethnographique de Florence, le D^ Mantegazza, dans son Étude sur l usage thérapeutique de Veau de mer pulvérisée, dit que le sel marin est un stimulant des tissus, de sorte que par r inhalation de l'eau de mer on donne pour ainsi dire un bain excitant aux nerfs de T appareil pulmoftaire.
La mort produite par ïuiraêry vient par asphyxie, comme nous le savons, mais elle ne se produira pas si le poison est neutralisé par l'emploi du sel marin qui non seulement modifie la substance, mais aussi stimule les nerfs pulmonaires, ne les laissant pas tomber en paralysie et, par là, facilitant la respiration.
Après ce que nous venons d'exposer, il ne nous reste plus qu'à ajouter que cette polémique a pris naissance
à la suite de la conférence publique que s'est empressé de faire M. le D^ Jobert, conférence dans laquelle il s'arrogeait la découverte du secret de fabrication de Vuiraêry et des plantes qui entrent dans sa composition.
Ce monsieur, hautement protégé, ayant toutes les facilités et disposant d'un établissement public, de tous les. éléments de publicité, s'empressa de faire sa conférence, sachant que nous allions en faire une, avant lui, sur le même sujet. Mais il n'a fait que répéter ce qu'avaient dit déjà des savants ou des voyageurs.
Quant à nous, nous allions conférer sur ce que nous savions et pas plus.
Notre séance avait été annoncée avant celle de M. Jobert.
Nous avions combattu au Musée, le jour de la conférence, les assertions de M. Jobert, en démontrant d'une manière péremptoire que non seulement le procédé exposé n'était pas une découverte, mais encore que les plantes qu'il présentait étaient déjà connues et mentionnées par tous les voyageurs qui avaient visité ces contrées.
Contrarié sans doute par nos révélations, ce médecin s'unit à ceux qui m'étaient hostiles au Musée et nia le pouvoir du chlorure de sodium comme neutralisateur du poison indien.
Nous allons tâcher de démontrer que nous avions raison lorsque nous avons affirmé, d'après les voyageurs, que le procédé de fabrication était déjà connu ainsi que la composition.
Comme nous l'avons exposé dans le chapitre premier de cet ouvrage, chaque tribu, soit des Guyanes, soit du Pérou, soit enfin du Brésil, possède non seulement une manière de préparer le poison, mais, en outre, les espèces de plantes qui entrent dans la préparation dépendent de
la flore locale ou des superstitions particulières à chaque tribu.
C'est pour cette raison, qu'en ne tenant compte que des phénomènes produits par lesStrychnos, on ne peut jamais, en thèse générale, affirmer que la composition de Vmraêry soit découverte.
Le savant Humboldt avait déjà reconnu que le poison de Peca et de Esmeralda n'avait pas la même composition que celui de Mayobamba (i).
La base est toujours un Stiychnos qui représente seul la partie active du curare ; les autres plantes accessoires varient toujours, comme nous le verrons
A Rio-de-Janeiro ainsi que dans la province de Minas- Geraes, on peut fabriquer Xuiraêry avec les Strychnos triplinervis, Gardneri et Braiiliensis qui sont, par suite du milieu cosmique, beaucoup plus faibles que les espèces du Nord, surtout lorsqu'ils ne sont pas réduits par l'évaporation ; mais, en somme, ils présentent les mêmes caractères communs à tous les curares.
De La Condamine (2), à qui nous devons les premiers renseignements à ce sujet, dit que le poison des Indiens de l'Amazone est fait d'une décoction de diverses plantes, évaporée sous l'action du feu.
Il donne la liste suivante des plantes qui entrent dans la composition de Vuiraêry :
1° Strychnos Casielnaei Wild. ;
20 A buta Imene Eichl. ;
30 (Pahni) Arthanthe geniculata Miq. ;
40 (Taemagh) Urostigma atrox Miq.;
50 Hura crepitans Lim. ;
6° Euphorbia cotonifolia ;
7° Guatteria veneficiorum Mart.
(1) Relation historique^ t. II, p. 552.
(2) Itinéraire j t. III, 1237.
Castelnau (i) dit que le poison ticuna, préparé par les Indiens Origones, Pebas et Ticunas, est composé de :
Ramon (Strychnos Castelnaeî) Wild. ;
Pani [Abuta caudicans) Rich. Cocculus Amaionum ou C. toxiférus, Wild.
Humboldt nous dit (2) : « On racle avec un couteau des branches de mavacure de 4 à 5 lignes de diamètre ; récorce enlevée est écrasée et réduite en filaments très minces sur une pierre à broyer de la farine de manioc.
ce Le suc vénéneux étant jaune, toute cette masse filandreuse prend la même couleur.
ce On la jette dans un entonnoir de 9 pouces de haut et de 4 d'ouverture.
ce Cet entonnoir est de tous les ustensiles de laboratoire indien celui que le maître du poison nous vantait le plus.
ce C'était une feuille de bananier, roulée en. cornet sur elle-même et placée dans un autre cornet plus fort de feuilles de palmier.
ce On commence à faire une infusion à froid en versant de Feau sur la matière filandreuse qui est Técorce broyée du mapocure [Steychnos). Une eau jaunâtre file pendant plusieurs heures goutte par goutte à travers Vembuda ou entonnoir à feuillage.
ce Cette eau filtrée est la liqueur vénéneuse, mais elle n'acquiert de la force que lorsqu'elle est concentrée par l'évaporation, à la manière des mélasses, dans un grand vase d'argile, etc. »
Quiconque a assisté à la conférence du D'' Joubert et a lu les articles de C. Bernard (3) à ce sujet, verra, en com-
(i) Exp,^ V. p. 62.
(2) Relation historique, t. II, pp. 546, 548, 556.
(3) La Science expérimentale.
parant ce morceau avec ce qui a été dit par le physiologiste, quelle part M. Joubert peut revendiquer dans la découverte d'un secret cpnnu du reste de tout le monde, comme nous allons le démontrer.
Humboldt dit encore que le suc concentré du mavacure n'est pas bien épais pour s'attacher au bout des flèches et pour cela on le mélange avec le jus glutineux du kiracaguera (Ficus) qui n'a aucune activité toxique, mais rend le poison très épais et le noircit ; et il ajoute (p. 55 1) qu'il y a deux sortes de ce poison, l'un curare de rai{ (de racine), l'autre curare de bejuco (de lianes^ c'est-à-dire fait des raclures de Técorce des tiges ou des racines.
Celui de Mayobamba, nous dit le même savant, est fait comme suit :
Bijuco de ambihuasca [Strychnos) ;
Piment (Capsicum) ;
Tabac {Solanum);
Barbasco {Jacquinia armillaris) (i);
Sanango (Tabernaemontana) et le lait d'autres Apocynacées.
Scheber (2) dit que le poison indien à Esequebo se compose de :
Strychnos Ronhamon Benth (3) ; Ottonia Warakabacoura Miq.; Caraipa angusHfolia ; Bikiti (Pontederia) ; Hatibali (Capsicus (?).
Charles Watterton (4), qui voyagea, en 1812, dans les contrées de Démérara et Esequibo, dit dans la relation de son voyage publiée en 1825 :
(1) Les Indiens tuent aussi les poissons avec cette herbe pilée.
(2) Naturforscher, XIX, 1783, p. 144. (Aubl.)
(3) Syn. Lasiostoma cirrhosa Wild. et Rouhamon Guianense (Aubl.).
(4) Wanderings in South America,
(( L'Indien, après avoir cueilli une certaine quantité d une liane très toxique, le Strychnos toxifera, qui est la base du mélange, arrache une racine très amère (i) qu'il y ajoute et cherche deux plantes bulbeuses qui contiennent un jus vert et gluant (2). Il garde ces plantes et cherche deux espèces de fourmis, lune grosse, noire et très venimeuse (3), l'autre qui pique comme une ortie et vit sur les arbres (4). Il ramasse encore du poivre de Cayenne (5) et ajoute les crochets broyés des serpents Labarri (6). et Counacouchi. Avec ces ingrédients il commence la préparation en réduisant en petits morceaux le Strychnos et la racine amère et en les faisant bouillir avec de Teau ; il ajoute à cette décoction les crochets des serpents, les fourmis et le poivre. Lorsque tout cela est en ébullition, il enlève l'écume et la liqueur reste au feu jusqu'à ce qu'elle soit réduite en un sirop épais qui est versé dans des calebasses. »
R. Schomburgh (7) a également assisté à la fabrication et nous dit : « L'Indien chargé de la préparation du curare prit de jeunes pousses de Strychnos toxifera, enleva l'écorce et l'aubier et y joignit d'autres. plantes. Il fit cuire le tout dans l'eau pendant quarante-huit heures. Après ce temps, la décoction fut filtrée au moyen d'un entonnoir rempli d'herbe très fine et versée dans de petits vases de terre qu'on exposa au soleil pour la faire évaporer. Après cette opération, on ajouta le suc mucilagineux des pelures de l'oignon du Munimu, ce qui donna à l'extrait, encore liquide, une consistance gélatineuse.
(1) Coccuius.
(2) Arnïdée (Tayà).
(3) Tocandyra (Chryptocerus atratus).
(4) Tachy.
(3) Pipéracées (Arthantes).
(6) Trigonocephalus crotalis etatrocis.
(7) Reisen in British-Guiana in denjahren 1S40-44, 1847, ^ P- 4^*^-
L'Indien versa cet extrait dans les calebasses et mit dans chacune d'elles quatre petits morceaux de manuca. Après cette addition, l'extrait fut encore évaporé jusqu'à la consistance du suc de réglisse et les calebasses furent alors recouvertes avec des feuilles de palmier ! »
Voici, selon ce voyageur anglais, les plantes composant le poison :
Urari {Strychnos toxtfera Benth,) 2
Yakki { » Schomburghii Klotsch (i) ... r/4
Arimaru]l[ » Cogens Schomb,) 1/4
Tarireng » 1/4
Wokarimo » 1/4
Tararemu » 1/2
Muramu {Cissus (?) ; Manoca (Xhanthoxyleœ),
Voilà ce que nous savons.
Maintenant, voyons la découverte annoncée par M. Jobert dans une conférence publique au Musée de Rio-de- Janeiro, communiquée à la Société de Biologie de Paris et publiée dans V Annuaire scientifique de Figuier pour 1879.
Il adopta le procédé de fabrication de Humboldt et fît un assemblage des plantes de divers naturalistes qu'il présenta au Musée en donnant des explications et dont voici la composition, d'après V Année scientifique :
lo U urari uva (Strychnos toxifera (2), plante grimpante. 20 Vkko pani du Mahara, plante grimpante.
Éléments accessoires :
30 Une'aroidée (le tajâ); 40 Véoné ou mucura; 50 Trois piperacées du genre Arthanthe; 60 Le fau-ma-gere (langue de toucan).
(1) S.pedunculata Benth.
(ifUrarî'Uva ou plutôt uiraery-yba^ ou S. Castelnaei Wed., ancien 5. urariuva Mart.
Il est donc composé d'une plante de Schomburgh, Vurari (Sttychnos toxifera); d'une autre de Castelnau, le pahni {Abuta imenœ Eischl. owCocculus pahni Mart. (i); d'une autre de Watterton, le tajâ, de trois autres ramassées parmi les Arthantes de La Condamineet Sohreber et finalement du pau-ma-gere, qui n'est que le tae-magh de La Condamine.
Il ne reste que Véoné ou mucura [Pitiveriaalliacea Lin ) qui, par son odeur alliacée et nauséabonde et par ses vertus utilisées surtout par les sorciers, devait figurer dans cet assemblage vénéneux.
Cette plante n'est pas vulgaire dans l'Amazone, où elle est connue sous le nom de mucura-coa (2).
Je ne l'ai vue que dans les jachères de la province du Para, et il n'est pas naturel que le sauvage la recherche dans les parties habitées d'une autre province.
En outre, cette plante africaine, acclimatée au Brésil et connue aussi sous les noms de rai{ de Guiné et de pipi au Sud, a des propriétés spécifiques cow/ri^ lesparalysies ; elle est employée empiriquement et sur les conseils des médecins.
Feu le D^ Soares de Meirelles l'employait beaucoup, comme il ressort d'une communication qu'il a faite au professeur Achille Richard qui a traité de ce sujet dans un article du Journal de Chimie médicale (1829), ainsi que dans sa Botanique médicale. En Afrique les nègres emploient cette plante contre le delinum.
Le taja de M. Jobert est le tayâ{3), nom générique de toutes les Aroïdées, soit au Para, soit à l'Amazone; elle ne
(1) Vulgairement connue sous le nom de Abutua ou Parreira brava,
(2) Plante de mucura, car sa mauvaise odeur ressemble à celle du gambâ ou m ucura {Didelph is A:çaraé).
(3) Mais lequel?... Le tayd-suassu^le tayâ-piranga, \e yauara-tayâ^ \e puruoantayâ, le touçan-tayâ, le puraquée-tayâ, le tciyâ-mcmbcca, le iambâ-tûyâ ? Quelle est la détermination scientifique de l'espèce?
peut pas être la plus active après le Sttychnos, ainsi que le prétend ce professeur, car le mucilage acre, caustique et souvent vénéneux de presque toutes les espèces perd ses propriétés lorsqu'il est bouilli. Il existe beaucoup d'espèces comestibles qui sont vénéneuses avant d'être cuites.
La langue de toucan, le taiimagh de La Condamine, que M. Jobert présente sans nom botanique, peut être VUrostigma atrox ; mais dans la vallée des Amâzônes, on désigne sous ce nom beaucoup de plantes qui ont les feuilles linéaires lancéolées, d'où le nom de langue de toucan.
Utiliser une plante, employée par les Indiens contre la paralysie, dans la composition d'un poison qui produit la paralysie, ne me semble pas rationnel.
Par cet exposé on voit que la soi-disant découverte de M. Jobert n'est que la reproduction de ce qu'ont dit La Condamine, Watterton et d'autres et de ce que tout le monde sait dans l'Amazone.
Si c'est là la composition du curare du Caldeirào, quelle est celle du poison des autres Indiens qui est de couleur différente et dont la substance présente des réactions différentes ?
Les Voyages dans VAinériqne du Sud, de l'infortuné D^ Crevaux, sont venus confirmer mon opinion au sujet, de la découverte de M. Jobert. M. Crevaux, en traitant du -curare, dit que les Uayanas et les Trios de Cayenne fabriquent Voiirary ; il apprit également à le fabriquer, par un individu, qui demanda à un Trio de le lui montrer. Connaissant le procédé et les plantes qu'on emploie il alla avec l'intrépide voyageur et coupa dans la forêt des racines d'une grosse liane, nommée ourary. Le jour suivant il ramassa les autres plantes accessoires, qu'il mentionne toutes comme des Pipéracées : Yaliméré, lepotpeu et Varacupani; aidé par l'Indien il fabriqua avec
tes plantes, par le procédé commun, en y ajoutant de la poudre de piment, le terrible poison. Crevaux, ne connaissant pas le but des incisions faites sur les flèches, dit que c'est pour que le poison adhère mieux ; comme nous l'avons vu précédemment, ces incisions sont faites pour que la flèche se casse dans la blessure. En expérimentant ce poison sur un singe, il est mort empoisonné.
Plus tard, voulant posséder des fruits pour compléter les échantillons de la première liane, nommé ourary, le même individu lui servant de guide, lui présenta une plante d'une autre famille , un Strychnos, ce qui fait dire à Crevaux « que les Indiens l'avaient induit en erreur ». Cette espèce est figurée sous le nom de Strychnos Crevauxi,
En allant plus tard au Javary, il nous dit qu'il avait vu les fleurs de Yourary de cette région qui était une autre espèce, le 5. Castelnauî : « Je constate que le poison des flèches au Pérou n'est pas le même que celui de la Guyane », dit-il à ce sujet.
En arrivant à la rivière Yahuas,un commerçant^ qui fait exclusivement le commerce du curare nous fournit des renseignements précieux sur cet agent intéressant pour la thérapeutique, composé d'un grand nombre de plantes dont la plus active est le ramoii (Strychnos Castelnauî) ». Le commerçant lui affirme encore qu'il est composé de trois plantes, «une Aristoloche, une AroïdéefDiefenbachia seguine) est une Phitolacée (Pîtweria alliacea). » Ceci est vrai et d'accord avec ce que dit Castelnau, mais le commerçant, pour sonpropre compte, additionna la Diefenbachia seguine Schot et la Pitiperia dont les propriétés vénéneuses sont très connues.
Il a en outre constaté que dans les environs de la rivière Jupurâ le poison était composé avec le 5. Japurensis Planchon, et que les Indiens Piaroas, de la rive droite de l'Oré-
noque, ont un autre Strychnos ressemblant beaucoup à celui- là, mais dont l'action est moins active. A San Fernando il trouva le curare queste, qui est le Strychnos toxifera Sch.
Par ce qui précède on voit que partout on fabrique Vuiraêry avec des plantes différentes et que le commerce le fabrique également ; en outre, le EK Crevaux ne nous présente rien de nouveau et de positif, car il n'a fait que répéter ce que Ton savait, notamment que les Strychnos entrent dans la composition du curare; mais il est venu confirmer ce que nous avons dit : Chaque tribu a une COMPOSITION DIFFÉRENTE, avec des plantes de sa flore particulière.
Pour terminer cette question, nous citerons un article que nous avons publié dans la Ga^eta de Noticias du 23 février 1879, en réponse à un article de la Ga^eta médica de la même année.
Monsieur le Rédacteur,
Je ne viendrais pas distraire votre attention si, comme Brésilien, je ne m'étais cru provoqué par un article publié par la Petite Galette du Journal du Commerce, sous le titre La Science du Brest l, quoique cet article ne s'adresse pas directement à moi.
Au cours de la session de la Société de Biologie de Paris du 14 décembre passé, M. Jobert (qui a visité les Amazones à vol d*oiseau\ après avoir décrit le procédé de fabrication de Vuirarjr (vulgairement curare) bien connu dans tout le Haut-Amazone, dit qu'il existe trois espèces d'uirary ; le médicinal, celui employé pour la chasse et le rapide, faits d'après le même procédé, mais de force différente. Comme ceci n'est que pure invention, je me crois obligé de donner des éclaircissements sur ce point d'un sujet dont je me suis toujours occupé et afin qu'on puisse juger quelques-uns des savants qui nous arrivent et leur manière d'étudier.
Il n'existe qu'un seul uirary ; les diverses dénominations qu'on lui a données ne se rapportent qu'à une seule espèce possédant la même
— iSg -^
énergie toxique et composée de plantes appartenant au même genre, mais différant d'après la flore locale.
Uuirary de TOrénoque, de Surinam, du Pérou et tous ceux du Brésil produisent le même effet; leur différence réside dans la violence de l'absorption, qui est plus ou moins grande selon la dose de Ménispermacées que les diverses tribus emploient dans la composition du poison. La mort est produite par un Strychnos dont l'effet est activé par les Pipéracées; d'autres plantes, comme l'Aroldée Tucantayâ. employée par superstition, entrent encore dans sa composition; on s'en sert aussi à la chasse, à la pêche, placée dans la proue d'une montaria (pirogue), comme un porte-bonheur.
En fabriquant Vuirary on n'a d'autre but que de produire la mort. On essaie le poison sur un crapaud (bufo) et non sur une grenouille {ranàS, comme l'a dit le monsieur en question au cours d'une conférence qu'il fît au Musée National de cette ville. Le crapaud est difficilement intoxiqué, tandis que la grenouille l'est facilement.
Si le crapaud meurt au bout de quelques secondes, le poison possède l'énergie voulue et est reconnu bon.
Parfois, par suite de n'importe quelle circonstance, il perd son énergie et est absorbé moins rapidement; mais la mort de lanimal uirarysé est quand même inévitable s'il n'est pas soigné.
Le poison ayant perdu le pouvoir d'être rapidement absorbé, est mélangé avec du gikitaia (piment, Capsicum) qui lui rend de suite son énergie primitive.
Uuirary est seulement employé à la chasse, comme, du reste, son nom l'indique : même pour prendre des animaux vivants ou faire des prisonniers, mais non dans le but de tuer; dans les guerres on ne s'en sert que dans les combats corps-à-corps.
Le poison de l'Indien est d'une espèce unique; jamais on ne le rend plus faible ; grâce à lui il a ce qu'il veut ; la vie, le cherimbabo, le prisonnier ou la mort; pour cela, je l'affirme, il n'y a ni uirary médicinal ni rapide.
Je connais tous les poisons de l'Amérique du Sud, je les ai en ma possession et depuis juin 1879 je les ai soumis à des expériences.
Le poison en question sera le curare rapide, que les civilisés fabriquent pour l'exportation, dans lequel il rentre une grande quantité de nicotine ou de ménispermine et qui ne possède pas d'antidote? C'est un poison, mais ce n'est pas Vuirary, quoiqu'il soit baptisé de ce nom pour en faciliter la vente.
Je ne pouvais, Monsieur le rédacteur, négliger de faire ces obser-
vations quand je vois la science brésilienne abaissée par quelqu'un qui s'attribue les droits de savant et qui invente une substance qu'il n'a jamais pu connaître.
C'est ainsi qu'on discrédite le Brésil et qu'on se crée des réputations en Europe.
Foeminarum jurgiîs detegunter vera est un proverbe latin qui vient bien à propos ici ; nous le traduisons en portugais : Brigam as comadres descobrem se as verdades (lorsque les commères se disputent, la vérité se découvre).
Après l'article qu'on vient de lire, publié immédiatement après l'apparition de la communication de M. Jobert à la Société de Biologie, inséré dans la Galette hebdomadaire, parut, neuf mois après, une lettre adressée à M. Jobert, qui fut imprimée et distribuée, et portant pour titre : Curare,
Signée par les D^^ Couty et Lacerda fils et datée du 1 1 novembre 1879, elle vient enfin confirmer ce que nous avons dit concernant nos expériences et la supercherie (mot que nous a lancé M. Jobert au moment de nos expériences) employée quand on discutait la question.
Quoique cette lettre ne se rapporte qu'au Strychnos triplinenns, nous y trouvons que M. Lacerda, tout en nous vengeant, s'y découvre sans le vouloir.
Le voilà, ce monsieur qui, à la conférence Jobert, le soutenait, l'appuyait et le flattait avec une chaleur trop expressive quand nous déclarions franchement et sans aucun parti pris ni préméditation que cette conférence n'était que de la pommade, que c'était trop poussé à l'excès, que c'était trop de témérité.
Ce monsieur, qui avait été le compère pour faire les expériences avec le chlorure de sodium, après nous avoir provoqué, nous présentant comme un mystificateur, vient maintenant bien à propos nous prouver la vérité
d'un autre proverbe : Semper peritatis pondus eiupit (tôt ou tard on connaît la vérité).
Ces messieurs se présentèrent au Journal du Commerce en annonçant une découverte, basée sur des expériences qu'on disait très bien faites, très consciencieuses, avec le Strychnos triplinerpis. Et voilà maintenant que, dans une lettre-brochure, quelqu'un dit que les expériences ont été mal faites et que Jobert n'est qu'un mystificateur ! En voici un extrait très, édifiant :
Or, il résulte du témoignage de tous ceux, Français et Brésiliens, qui ont pu comparer, qu'il n'y a aucune relation possible entre les hypothèses émises pompeusement il y a un an et les faits expérimentaux précis et fournis plus récemment (i).
Avant de démontrer que nous avions raison en disant que la contradiction de mes compétiteurs était systématique et convenue et, me basant sur les déclarations de M. Laçerda,nous voulons, comme intéressé à la question, montrer comment on écrit l'histoire.
M. Lacerda, dans l'article cité où il décerne les plus grands éloges à M. Jobert, confirme et vante les expériences de celui-ci, qui incontestablement a le droit de priorité dans les expériences ayecle Strychnos triplinerpis et dit (2) :
L'occasion favorisant un tel but, a voulu que M. le D^^ Ladislào Netto trouvât quelques jours après, en partait état de floraison, à la montagne Sainte- Thérèse, l'espèce Strychnos triplinerpis qui pousse aussi sur les bords du Jurujuba.
Désireux de contribuer pour sa part a la vérification d'un fait qui intéresse la science en général, ce distingué botaniste s'empressa de nous remettre une bonne portion de cette plante.
(1) Le Curare, lettre-brochure de Couiy et Lacerda (Rio-de-Janeiro, 11 novembre 1879), P- 2* {2) Journal du Commerce (24 août 1878), article Sciences, p. 1. »
Voici maintenant un extrait de la lettre-brochure (i) :
Vous savez bien que pour montrer à votre conférence quelques petits échantillons de ceStrychnos, vous avez dû les demander à l'herbier d'un Français bien connu, dont vous ne respectez pas le témoignage; ces échantillons, vous les avez conservés; mais ils étaient complètement insuffisants pour tenter aucune expérience.
D'après ce 'qui précède, nous demandons où est la vérité?... Qui a fourni la plante?... Est-ce le directeur du Musée ou le Français?
Nous allons citer encore des extraits de la lettre en question, afin de bien montrer quelle est l'opinion de M. Lacerda sur M. Jobert et afin qu'on voie clairement si, oui ou non, nous avons raison.
Si les expériences sur lesquelles ces messieurs se sont bases pour annoncer leur découverte ont été mal faites, comme nous le dit maintenant Tun d'eux, que doivent avoir été celles faites avec le ctilorure de sodium... et à la hâte, afin d'avoir un point de départ pour nous accuser 1 11 est probable qu'elles ont été mal faites intentionnellement pour contre-carrer le succès des nôtres.
En comparant ce qui est dit dans cettre lettre avec le procède employé par ces messieurs envers nous au Muséum on découvre enfin la vérité, pour ne pasf dire Ja supercherie, selon le bon mot de M. Jobert.
Je m'attendais à cela un jour ou l'autre.
Voici ce que nous dit aujourd'hui M. le D^ Lacerda (2):
Vous avez, enfin, complété ces prétendues conclusions en y ajoutant des laits déjà indiqués par d'autres auteurs : Le curare, d'après vous (Société de Biologie, 14 décembre 1878), serait employé à la guerre,
(i) Le Curare, lettre-brochure de Coutyet Lacerda (Rio-de%Ianciro, u novembre 1879), p. 7.
à la chasse et même médicalement, et ces curares différeraient par leur composition. Or, grâce à Vétude patiente des collections d'armes diverses et des curares des Indiens, rassemblés depuis longtemps au Muséum de Rio et qu? son directeur a bien voulu mettre à notre disposition, collections très riciies (vous avez, mieux que personne, le droit de le savoir), nous avons pu nous convaincre que les armes empoisonnées sont toujours (quoi qu'on en ai dit) des armes de chasse et que le curare n'est utilisé ni à la guerre ni en médecine; ces faits sont indiqués avec beaucoup d'autres dans une troisième communication à l'Académie des sciences et dans un dernier mémoire auquel vous pourrez vous rapporter.
Nous nous étonnons qu'on vienne répéter le 1 1 novembre ce que j'ai dit le 23 février.
D'après les écrits de M. Lacerda et les observations qu'il a faites et que nous avons transcrites, il ne le savait pas alors, ce qui nous porte à croire que ce paragraphe n'est que la reproduction de ce que nous disions dans l'article qu'on vient de lire et de ce que nous soutenions dans les réunions publiques contre lui et d'autres.
Quand ce monsieur disait : « Quelle comparaison y-a-t-il entre une petite incision faite dans une région choisie de l'animal où le contact du poison se fait pendant un temps très court et les blessures profondes et pénétrantes que peuvent faire dans le corps humain les flèches lancées par l'arc », il n'avait assurément pas fait d études sur les armes du Muséum.
Le simple examen des armes, sans indications, sans explications, sans aucune étude locale, peut-il apprendre quelles sont les arrnes de chasse, de pêche ou de guerre?...
Par son étude, il a pu se convaincre que ruiraêiy n'est employé que sur les armes de chasse ; mais, pourquoi le met-on sur les kurabys qui ne sont que des armes de guerre?...
Il fallait dire alors : « Uuiraêry, comme son nom l'in-
dique, est seulement employé pour la chasse, soit d'animaux, soit de prisonniers,; » mais ne pas dire qu'il n'est employé que pour les armes de chasse.
Voilà une étude que M. Lacerda a faite un peu légèrement et qui est, par conséquent, défectueuse.
Nous continuons par citer ce que M. Lacerda dit à M. Jobert (i) :
L'un de nous regrette, Monsieur, d'être emmené sur ce terrain et tous ceux qui le connaissent savent qu'il vous a toujours défendu. Mais puisque vous rendez indispensable que la lumière soitfaite^ elle lésera.
Nous aussi, nous désirons rendre cette lumière bien éclatante.
Rappelons que M. Lacerda, lors de la conférence précitée, était le plus acharné défenseur de M. Jobert, quand nous accusions celui-ci, en prouvant que ses allégations ne constituaient pas une découverte.
Vos communications sur le curare datent de votre mission aux Amazones; vous avez tait pendant ce voyage quelques expériences dans des conditions assurément très mauvaises, puisque vous en avez déduit des conclusions qui sont, nous le verrons, autant d'erreurs (2].
Cet extrait peut s'appliquer aux expériences avec le chlorure de sodium, qu'il n'a' jamais faites dans l'Amazones ; comme nous l'avons vu, la première a été celle déjà citée et publiée dans le journal.
Au cours de sa conférence, M. Jobert avait présenté quelques plantes, un pot (Muiraêry et un entonnoir de feuilles de palmier, disant qu'il avait apporté tout cela de
(1) Le Curare^ lettre-brochure de Couty et Lacerda (Rio-de-J.aneiro, u novembre 1879), p. 2.
(2) Id. p. 2.
Caldeirâo et M. Lacerda soutint cette affirmation. Est-ce là de la probité scientifique ?. . .
Si les Strychnos présentés provenaient d'un herbier de Rio-de-Janeiro (celui de M. Glaziou), pourquoi s'en servir comme pièces à conviction dans une conférence qui n'était qu'une mystification ?
Ceux qui aidèrent et encouragèrent à mentir furent aussi coupables que le mystificateur.
Mais ces expériences, vous savez bien que vous n'avez pu les faire, vous savez bien que même avant votre départ aux Amazones et encore davantage à votre retour, vous n'aviez plus à Rio ni cours, ni laboratoire, ni même d'installation de travail permettant des recherches sérieuses. Vous savez bien que vos seules expériences et quelles expériences (i)...
Ont-ils pu, dans ces conditions, faire des expériences avec le chlorure ?...
Par des lettres de nos amis des Amazones, nous savons que, dans cette région, il n'a fait aucune expérience sur ce sujet.
Après avoir constaté, comme de Humboldt et plusieurs autres voyageurs, que le curare est exclusivement végétal, ce qui vous semble une découverte importante, et ce que nous avons laissé croire, tellement peu nous songions à vous discuter, vous compliquez comme à plaisir la fabrication du curare, y faisant entrer de nombreuses espèces de plantes, et surtout vous affirmez que les Strychnos, et d'autres plantes de familles différentes, cocculus, taja, fournissent du curare ; ce dernier même, celui qui donne le taja, serait, d'après vous, le plus actif (2).
Outre la question scientifique qui est fortement en jeu, il en est une autre, celle du patriotisme.
(1) Le Curare, lettre-brochure de Couty et Lacerda (Rio-de-Janeiro, 11 nov. 1879,) pp. 3-4.
(2) Id.. p. ^.
Quand M. Lacerda nous dit : « Ce qui vous semble une découverte importante, et ce que nous avons laissé croire tellement nous songions peu à vous discuter », il méprise donc la réputation du Brésil, comme également il fut complice d'un étranger qui du haut de la tribune se moqua des Brésiliens.
Si vous saviez que ce n'était pas une découverte, pourquoi avez-vous permis qu'un étranger, en face de l'Empereur, devant un auditoire illustre, vienne raconter des balivernes? Pourquoi n'avez- vous pas prévenu le Directeur du Muséum afin qu'il puisse empêcher que cet établissement scientifique soit le théâtre d'une supercherie ?...
Non seulement lui, mais vous également, vous avez eu une opinion erronée sur les personnes qui assisteraient à la conférence. Vous avez cru que tous seraient des ignorants. Pauvre Brésil!... On te croyait reculé d'un siècle!...
Dans aucun pays du monde, le public n'accepterait d'être victime de pareilles mystifications et surtout de la part d'un étranger.
Comme on l'a vu, nous avons protesté au cours de la conférence ; ces protestations donnèrent lieu à une furieuse animosité contre nous. Quand nous disions que tout cela était connu, M. Lacerda soutenait le contraire, lorsqu'il savait que ce n'était pas une découverte et que nous avions raison.
Connaissait-il à cette époque, oui ou non, la vérité ?... Eh bien, nous prendrons sa défense. Il ne la connaissait pas, il a été trompé.
Lafontaine a dit : « Les loups ne se mangent pas entre eux. » Grande erreur ! J'étais la brebis qu'on voulait dévorer et qui rentra précipitamment à la bergerie quand elle a vu les loups se manger entre eux; aujourd'hui elle contemple avec satisfaction leurs dépouilles et vient se réhabiliter devant l'opinion publique.
Les armes franches qu'ils m'ont fournies, et dont nous nous sommes servis, sont assez puissantes pour qu'on puisse apprécier ce chapitre impartialement. Nous disons cela en déclarant que nous n'avons eu l'intention d'offenser personne en présentant et analysant les pièces à conviction de ce débat.
Des réactions de tous les < curares connus jusqu'aujourd'hui.
Dans la deuxième édition, de 1891, de la Vellosia, Contributions du Musée botanique de V Amazone (pp. 33 à 44), j'ai publié une Decada de Strychnos novos^ avec des observations concernant chaque espèce.
LesStîychnos que j'ai découverts et que j'ai décrits, dans ce travail sont les suivants : Strychnos macrophylla, ericitena, rivularia, papillosa, Manaoensis, kanichiana, gigantea, Urbanii, lethalis et Tonentinensis Barb. Rodr.
Dans une observation générale, j'ai présenté un tableau des réactions de tous les curares connus, avec leurs noms; aujourd'hui je les présente avec les couleurs exactes de chaque réaction; je reproduis également le texte de l'observation générale que j'avais faite et qui servira de document pour l'histoire du curare :
« Les poisons que j'ai obtenus des Indiens et ceux que j'ai préparés d'après le procédé qu'ils emploient, m'ont donné des réactions qui les divisent en trois groupes distincts (voir le tableau à la fin du volume).
Des trois Strychnos qui entrent dans la composition toxique des Indiens Kanichanâs, le seul qui produise la mort de l'animal est le kokoary, auquel, pour cette raison, j'ai donné le nom de 5. lethalis.
Les expériences que j'ai faites dernièrement ont confirmé celles que je fis en i8j3 pour rechercher la composition et l'antidote du curare ; ces expériences, faites lors de mes conférences publiques et de celles des 25 août, i^^ et 17 septembre 1878, devant la classe de médecine légale à l'École de médecine de Rio-de-Janeiro, ont prouvé, ainsi que l'affirma la Ga^eta de Noticias du 23 février 1879, ^^ c'est toujours un Strychnos qui produit la mort de ranimai et les symptômes qui la précèdent ( 1 ) .
Les plantes qui, par superstition, entrent dans la fabrication de Vuiraêry de quelques tribus, ne servent qu a activer l'absorption et V énergie du poison n'est due qu'à l'espèce de laflo7v du lieu de fabrication.
L'aspect vernissé que présentent certains curares, comme ceux de la Guyane, n'est pas dû, comme on la dit, à des plantes mucilagineuses, comme les Aroïdées, mais à certaines espèces de Strychnos. J'ai préparé plusieurs poisons avec le S. Urbanii et le 5. macrophylla, du premier avec des écorces desséchées et du second avec des écorces vertes ; tous les deux semblaient avoir été faits avec du vernis ; les S. Manaoensis, ripularia et papillosa présentent le même aspect.
J'ai fait des infusions théiformes, des alcoolats et des extraits avec toutes les espèces et avec des échantillons anciens et vigoureux (2), en préparant également le curare d'après le procédé indien. En faisant des expériences sur des animaux, ceux-ci présentèrent les symptômes caractéristiques de l'empoisonnement par le poison indien, la mort survenant après un temps plus ou
(1) Cette affirmation est antérieure à la création du laboratoire du Musée de Rio-de-Janeiro et par conséquent également antérieure aux expériences de MM. Lacerda et Couty.
(2) Je n'ai utilisé que les écorces de la tige et des racines, car les Indiens n'em ploient ni les feuilles ni les fleurs.
moins long, selon lespèce; quelquefois même le poison s'éliminait par Turine, après avoir produit ses premiers effets.
Je suis arrivé, après de grands efforts, à former une belle collection de toutes les espèces de curares des tribus brésiliennes et de celles de la Guyane, du Venezuela et du Pérou; ces curares se trouvent dans des pots, dans de petites calebasses, dans des tuyaux ou carriços, ainsi que sur des flèches, des kurabys et des murukus.
Ces préparations toxiques sont originaires de différentes localités et de différentes tribus ; on les distingue par la couleur, la consistance, la forme des pots dans lesquels on les conserve, ainsi que par les armes sur lesquels on les applique.
J'ai comparé, par des réactions chimiques, les poisons des pots avec ceux des flèches et, après leur identification par tribus et procédés de fabrication, je les ai divisés par catégories.
Dans ces divisions sont compris tous les Strychnos connus.
La première catégorie comprend les poisons violents, ceux qui tuent promptement, non seulement les quadrupèdes, mais les oiseaux ; dans la deuxième catégorie, lamisto, sont classés ceux qui produisent les mêmes effets, mais plus lentement; dans la troisième, kamaïuâ, ceux qui tuent les quadrupèdes et 7ton les oiseaux; la quatrième, tiyuakino^ comprend les mêmes que ceux de la première, mais dont l'effet est moins prompt; la cinquième \qs poisons falsifiés, qui tuent, mais pour qui le chlorure de sodium ne constitue pas un antidote ou qui parfois même hq produisent pas la mort.
Le tikunâ appartient aux tribus brésiliennes ; le lamisto aux tribus de la rivière Ucayale ; le kamaruâ aux tribus brésiliennes du Rio-Negro; le tiyuakino à celles du
Hualaga et les faux curares aux tribus civilisées des deux pays.
Je ne connais pas la plante des tiyuakino, mais j'en connais les fruits qui portent le même nom que celle-ci : Ambiuasca{\\dLne vénéneuse). Ces fruits sont doux et mangeables pour l'homme et pour les animaux. Ce n'est pas le Strychnos brachiata R. P., dont les fruits sont également comestibles, mais presque aussi grands qu'une orange, tandis que ceux du premier n'ont que la grandeur d'un raisin.
Le tiyuakino est fait par les Tarapotins de Tiyuako ; il est presque inconnu dans le département de Loreto.
Le lamisto ou pishiuayno et le tiyuakino sont conservés dans des chaumes de ta^erara [Chusquea] d'environ 2 décimètres de longueur.
La catégorie des lamistos comprend les poisons plus faibles, comme celui des Pebas, et celle des ticiinas les plus forts. Les tiyuakinos se classent entre les deux.
J'ai eu l'occasion de constater plusieurs falsifications. On remplit parfois des petits pots ou des carriços vides du véritable curare avec du poison falsifié, en mettant une couche de véritable au-dessus; d'autres fois, on mélange les deux ou on fait du lamisto avec le jus des feuilles de tabac, ou avec ïOnomospermum, le Cocculus ou ïAbuta, que l'on prend aussi pour des Strychnos, consciencieusement et par spéculation, comme le curare du Iça, du Caldeirâo et de Tonantins, qu'on vend dans des pots comme du véritable tikwta.
On utilise également les vieux petits pots des Tikunas et des Miranhas pour les remplir de poison falsifié.
Le tableau ci-après renseigne les couleurs exactes des réactions des uiraêrys avec cinq réactifs et leur groupement. Je néglige les réactions avec l'iodure de potassium, le chlorure de platine, le bioxyde de plomb, le chlorure
de baryum et le sulfo-cyanure de potassium, pour ne pas surcharger le tableau et parce que ces réactions ne sont pas si caractéristiques, ne variant que très peu de couleur pour toutes les substances.
Par les réactions on voit qu'il existe, provenant des Indiens Tikunas, deux poisons entièrement différents, Tun péruvien et Tautre brésilien. Celui-ci, préparé par les Indiens qui sont encore au Brésil, est confondu avec le curare des Miranhas et il est répandu jusqu'au Pérou, au Rio-Branco et à la Guyane anglaise. C'est le plus actif.
Les plantes servant à préparer les divers poisons de chaque groupe sont différentes aussi. La partie employée est toujours l'écorce, soit des tiges, soit des racines, qui sont toujours amères. Les réactions de ces espèces caractérisent les poisons des différents groupes.
Les réactions des différents Stiychnos de chaque groupe m'ont servi de contre-preuve et je crois que les plantes d'autres familles entrant dans la composition n'ont que peu d'influence, car elles ne changent pas la couleur des réactions, ne leur donnant qu'une gradation plus claire ou plus foncée ; il en est de même peut-être de l'espèce de la flore locale employée.
En général, l'Indien n'emploie qu'une seule Loganiacée ; très rarement il en met deux ; d'autres n'y entrent que par superstition ou selon l'usage qu'ils veulent en faire. Quelquefois les Ménispermacées entrent dans la composition pour activer l'énergie du poison ; car quelques Strychnos n'ont pas le même pouvoir d'être absorbés facilement.
Les Ménispermacées jouent un grand rôle dans le poison quand les Indiens veulent le rendre plus violent ou plus mortel, c'est-à-dire quand ils ne veulent pas prendre l'animal vivant, car alors le chlorure de sodium n'est pas l'antidote.
Le rôle des Pipéracées est double; elles donnent l'acti-
vité à rabsorption de la curarine, par leur a^ction stimulante, et empêchent l'écoulement du sang en co^ulant la fibrine et oblitérant les petits vaisseaux, car le sang de ranimai blessé se coagule immédiatement et la blessure se ferme.
L'écoulement du sang diminuant l'action du poison, l'Indien, avec l'intelligence et l'esprit d'observation qui le caractérisent, prépare son poison avec les plantes dont il connaît les propriétés et qui lui donnent une substance grâce à laquelle il attrape à volonté le gibier vivant ou mort, pour la domestication ou pour son alimentation.
Les Indiens connaissent si bien l'action stimulante des Pipéracées que pour rendre le poison plus violent, quand il est vieux, ils font une cuisson, presque un extrait, des écorces de certains Ottonia et Arthante et le mélangent au poison. Ce procédé est en usage chez les Indiens Ipurinâs, Kauichanâs, Tikunas et d'autres pour renforcer leur poison.
En général, les lamistos péruviens sont faits avec un seul StrychnoSy dont l'action est presque semblable à celle de certaines Ménispermacées, dont les réactions chimiques sont quelquefois les mêmes ou presque égales ; c'est pourquoi leur action cataleptisante ou d'engourdissement se produit plutôt sur le système nerveux que sur le systèrne moteur.
Le tikuna brésilien, au contraire, contenant beaucoup de curarine, attaque le système moteur, sans paralyser les mouvements du cœur, tandis que les Ménispermacées attaquent le système nerveux et le cerveau.
L'action de la curarine est établie par les globules du sang; plus arrondis ils sont, plus rapidement elle présente ses effets, la mort n'arrivant quelquefois que quand ils sont grands et allongés, comme il se fait pour certains oiseaux, comme les pigeons; d'où vient que le lamisto engour-
dit et que le tikuna donne la mort. Celui-ci attaque plus au moins d un côté le système moteur et de l'autre le système nerveux, selon la quantité de Ménispermacées, la curarine alors n'ayant pas le pouvoir d'attaquer le système moteur complètement, parce qu'elle est éliminée.
Les Ménispermacées ont un principe amer toxique et M. Boulay a trouvé que certains Cocculus ont des alcalis organiques cristallisables et entre autres la picroxitine et la ménispermine. Les professeurs Orfila et Goupil ont démontré à l'évidenee qu'elles ont des propriétés toxiques appartenant au groupe des poisons narcotiques et acres, action physiologique cataleptisante sur le système nerveux sur le cœur et le cerveau.
Les uiraêrys du premier groupe que j ai établi, les tikulias sont un mélange de Strychnos, produisant par euxmêmes la mort, mais quelquefois on y ajoute des Ménispermacées; les lamistos sont également faits avec des Strychnos, mais ne contiennent pas autant de curarine, ou sont même mélangés avec des Ménispermacées.
La pierre de touche servant à connaître la force du poison sont les batraciens et les oiseaux; s'ils ne Meurent pas, c'est une preuve que le poison est faible ou falsifié, qu'il ne contient que des Stiychnos n'ayant aucune action sur les globules oblongs du sang, ou qu'il il est fait seulement avec des Ménispermacées.
J'ai une observation importante à faire à ce sujet. Le curare étant employé avec succès contre le tétanos par plusieurs médecins, surtout par les D^* Léonville et Voisin, dans la clinique de Bicêtre, à Paris, je dois présenter ces éclaircissements, pour prévenir ceux qui emploieront le curare, car il ne possède pas toujours les mêmes propriétés, comme nous l'avons vu.
L'action du curare diffère selon sa provenance et sa fabrication et peut être favorable ou fatale.
II faut essayer d'abord le poison qui a donné de bons résultats et le comparer avec celui qu'on doit employer, voir si les réactions sont les mêmes et, dans le cas contraire, ne pas s'en servir. La forme des pots ne donne aucun indice, car les falsificateurs emploient les vrais pots déjà usés et les remplissent d'une autre substance que, par ce subterfuge, ils font passer comme véritable.
Les curares authentiques, il est vrai, sont les tikunas, les kamaraiuas et les tiyuakinos, malgré les différences citées plus haut, mais tous possèdent des falsifications dont le médecin doit se méfier.
Le véritable curare est toujours le produit d'un Strychnos. Son énergie, sa puissance dépendent, comme nous l'avons vu, des espèces employées et même de l'endroit où l'espèce a été récoltée. La nature du terrain argileux ou argileux humide et siliceux sec ou humide, les endroits bas ou élevés changent la quantité du principe actif et même l'affaiblissent. Je croyais également que la disposition des fleurs en corymbes terminaux ou axillaires et leur forme, quia donné lieu à la formation de sections, avaient quelque influence sur l'énergie du poison, mais j'ai eu l'occasion de vérifier que cette influence est nulle.
Les plantes de la section Rouhamon, parexemple, ne donnent pas une seule réaction ; les unes en donnent du deuxième et les autres du troisième et même du quatrième groupe, au temps de la floraison, dû je crois à la nature du terrain où elles croissent.
Il est remarquable que les curares produisent tous, avec plus ou moins d'intensité, les mêmes symptômes d'empoisonnement, en attaquant toujours le système moteur ayant pour véhicule les globules rouges du sang ; ceux du troisième et du quatrième groupe ne donnent pas les réactions bleu-violet qui caractérisent la curarine, mais,
traités par les mêmes réactifs et dans les mômes conditions, ils présentent les couleurs vertes et brunes. Les réactions couleur café et brunes, en passant par le jaune et le vert, indiquent la présence de Végasurine ; la couleur rouge sang, avant de passer au jaune serin, que prennent les espèces du premier groupe, avec l'acide sulfurique et le bichromate de potasse, nous semble indiquer la présence de la bfucine.
Dans la section des Longiflorae il y a une plus grande quantité àJégasurine, tandis que dans ceux du premier c est la bnicine. Dans le troisième et le quatrième groupe prédomineun alcaloïde dont les réactions avec Tacide azotique et sulfurique et le bichromate de potasse produisent une belle couleur vert d'émeraude, qui devient plus claire ou plus foncée selon les espèces.
Le curare étant souvent un produit composé, il est difficile d'obtenir des réactions très pures, qui caractérisent les différents alcaloïdes ; c'est pourquoi on ne peut affirmer s'il est préparé au moyen d'une seule espèce.
Celui des Mahacus est composé de deux espèces, l'une appartenant au premier, l'autre au troisième groupe.
Le tableau ci-après mentionne quarante-quatre préparations pour les différents groupes avec les réactions appropriées, qui se distinguent par la gradation de la couleur. Sauf une influence d'une autre plante, il est à croire qu'il rentre dans la préparation du curare plus de trente espèces végétales utilisées différemment selon les endroits, et qui lui donnent son énergie. C'est ce qui a fait croire erronnément qu'il y a deux espèces de curare. Tune pour la chasse et l'autre pour la guerre.
Observations
sur la prétendue découverte de la
composition du vrai ^ uiraêry >
Les traditions orales se modifient presque toujours, au cours des années, très souvent même elles s'effacent ou nous arrivent adultérées, quoique gardant toujours un fond de vérité. Les protagonistes de l'action se changent, les épisodes s'altèrent souvent, des anachronismes se produisent et, la fantaisie semêlant au réel, une légende se crée plus tard.
L'histoire se base sur la vérité et non sur des légendes qui ne servent souvent qu'à défaut de documents. Le temps passe vite et quelquefois l'histoire nous arrive déformée par les canaux qu'elle a traversés. La justice de l'histoire ne doit pas se baser sur les passions, qui sont causes qu'un fait nous arrive presque toujours défiguré. Au fond il est vrai, mais change selon les draperies dont l'entoure le conteur. L'historien, pour être juste, doit mépriser les draperies du conteur et étaler la vérité toute nue, avec ses beautés ou ses défauts.
Au sujet du point d'histoire dont je m'occupe aujourd'hui, il faut rappeler les faits qui se sont passés ; car le temps efface rapidement, non seulement les détails, mais tout le contour et ne laisse qu'une vague silhouette
qui plus tard disparaît à son tour. Je dis ceci à propos de la publication d'une nouvelle découverte faite par M. le D^ Lacerda ; elle fut présentée d'abord au deuxième congrès scientifique latin-américain et ensuite publiée dans les Archives du Musée National.
Quoique ce savant expérimentateur occupe un rang très distingué dans la science, nous, simple naturaliste, nous ne pouvons passer sous silence son travail, car il y a plus de vingt-huit ans que le sujet occupe notre attention, depuis nos premières études dans les endroits mêmes où Vuiraêry se fabrique et où Ton trouve les plantes qui le composent.
Qu'on nous permette, donc, par droit d'ancienneté de nos études sur ïuiraêry ou le curare au Brésil, de nous en occuper ici en analysant le dernier travail du savant bactériologiste.
Le 20 mars 1901 s'est tenu à Montevideo le deuxième congrès scientifique latin-américain ; le 21, à la section des sciences physico-chimiques et naturelles, les membres, à l'unanimité, nous ont fait l'honneur de nous élire président de cette section.
En cette qualité il nous fut présenté par le secrétaire, dans la session du soir du 22 mars, une lettre et une brochure, accompagnées d'un petit flacon, contenant une liqueur brunâtre, envoyées par le D'" Lacerda, de Riode-Janeiro, pour être jugées par le congrès et pour y être soumises à des expériences. La brochure était intitulée : Curare préparé au moyen d'une seule plante de la famille des Ménispermacées (Anomospeiynum grandifo- Hum Eichler) et constituait une contribution du laboratoire de biologie du Musée national de Rio-de-Janeiro.
Nous l'avons présentée à la section, en priant M. Charles-A. Lanza d'émettre son avis avant de faire les expériences sollicitées par l'auteur.
— ibi —
A la session du 3o nous avons invité ce monsieur à présenter son opinion que nous transcrivons ici d'après le rapport de la session :
ce El Seiîor Lanza comenzô dando lectura a una carta del D^ Lacerda dirigida al Senor Présidente de la Sesion. El Seiior Lanza, después de leer un brève resumen de la memoria del D^ Lacerda aconseja a la asamblea que se publique ese trabajo, que se agradezca por medio de nota su envio, y que se verifiquen las experiencias que se tenian determinadas. y>
Ce jour-là, selon une décision d'une session antérieure, nous devions également faire les expériences demandées. Tout était prêt. Sur une table se trouvaient des scalpels, des seringues de Pravaz, des ciseaux et des cobayes.
Au moment de commencer les expériences, le professeur D.-J. Arechavalleta demande la parole et propose de remettre les expériences au lundi de la semaine suivante et qu'elles soient faites par le D^ Scosseria à l'Institut d'hygiène expérimentale, afin de gagner du temps pour discuter d'autres points plus urgents.
Cette proposition fut ratifiée par l'assemblée. Ayant rencontré par hasard M. le D^ Scosseria, il nous a dit qu'il ferait connaître la date des expériences, afin que les membres de la session puissent y assister et émettre leur opinion.
Le 3o mars le congrès a été clôturé sans que les expériences aient eu lieu et jusqu'à ce jour nous n'avons reçu aucune nouvelle à ce sujet.
Nous attendions l'opinion du D^ Scosseria pour présenter nos observations, mais, voyant déjà vulgarisée par la revue du Musée national la même découverte, nous nous voyons forcé de sortir de notre obscurité afin d'éclaircir certains points.
Néanmoins, avant d'aborder Texamcn du mémoire, présenté au congrès, nous devons nous occuper d'un autre travail du même auteur intitulé : Annotaçbes âhistoria do urâri, publié dans Annaes da Academia de Medecina (1899, t. 65, pp. 1-21). ^
Commençons par le titre du mémoire.
Dans une note (p. i) au mot wmn, l'auteur nous dit : ce Preferimos o vocabulo urâri genuinamente brazileiro ao vocabulo curare francez. »
Nous demandons à l'auteur la permission de présenter quelques observations au sujet de son titre et de sa note.
Le nom urâri, préféré par M. le D^ Lacerda, est franchement brésilien, mais il n'a rien de commun avec le poison indien, parce qu'il ne signifie que l'action et l'éjaculation du sperme. Le nom est uiraêîy et non wm;/, dont la prononciation est très différente et dont nous avons vu précédemment l'étymologie. Le même nom curare, que M. le D^ Lacerda nous donne comme français, ne Test pas et vient nous prouver que le nom urâri n'est pas le curare, quoique y ressemblant, d'après la prononciation portugaise. Le Français, en entendant le son ui, de Yuiraêry, qui est le même de Vu français, a écrit eu, comme il l'a entendu, et non cou, comme nous le prononçons. Le Français ne dit pas courare, comme nous prononçons le mot, mais curare, qui se rapproche le plus de la prononciation de Vy indien, d'où d'w/m/y est venu curare, nom indien francisé, mais ne constituant pas un terme de la langue française.
Passant au mémoire, nous constatons que l'auteur, en citant les naturalistes qui autrefois et aujourd'hui ont exploré le Brésil, dit que tous « ont eu une mission strictement botanique » et ne se sont occupés ni des propriétés des plantes, ni surtout du poison végétal qui nous occupe. En remerciant l'auteur d'avoir bien voulu citer notre
nom parmi les explorateurs, nous nous demandons cependant pourquoi M. le D^ Lacerda ne s'est pas rappelé que nous faisions exception ; il ne devait pas ignorer que nous nous étions occupé également des plantes toxiques en général et de Vuiraêry en particulier
Si Tauteur n'avait pas annoncé qu'il faisait V histoire à^ poison, nous n'aurions pas relevé cette erreur; mais, l'histoire ne devant omettre le nom d'aucun de ceux qui se sont occupés antérieurement d'un sujet, et M. Lacerda citant, au contraire, notre nom parmi ceux qui né se sont jamais occupés du poison indien, nous rétablissons la vérité. Il nous plaît, du reste, de croire qu'il l'a fait par oubli et non à dessein.
L'auteur de V Histoire de tiiràri a commencé ses travaux en 1878; nous nous sommes occupé du poison indien depuis 1878, c'est-à-dire cinq années avant lui.
D'un autre côté, comme il omet encore de citer notre nom parmi ceux de tous les voyageurs de l'Amazones qui ont traité du poison, depuis Walter Raleigh jusqu'à Jobert, nous revendiquons, au nom de l'histoire, la priorité de nos travaux, qui ont été commencés en 1878 dans l'Amazones même.
Le D^ Lacerda a mis à profit toutes les informations et narrations des voyageun anciens et modernes; c'est pour cette raison que ses travaux de cabinet sont basés parfois sur des informations erronées, émanant d'étrangers, parmi lesquels quelques-uns n'ont passé dans l'Amazones qu'à vol d'oiseau, comme le D^ Jobert parlant une langue étrangère, ne pouvant comprendre les Indiens ou s'en faire comprendre et recueillant la plupart du temps des indications fausses.
Ainsi le D^ Lacerda croit encore aujourd'hui que les Indiens mettent de ïuiraêty dans les ca puas rijas e ponte agudas das longas fléchas cujo arremesso éfeito pela piv-
jeçào do arco », quand jamais l'Indien n'enduit de poison les flèches de Tare. La flèche de l'arc tue sans être empoisonnée, car non seulement elle traverse un individu, mais fait de larges et profondes blessures. Pour tuer quelqu'un d'un coup de poignard, il ne faut pas que celui-ci soit empoisonné.
Je passe sous silence la narration que fait l'auteur, d'après les informations de Castelnau, de Weddell, de Humboldt, de Schomburgk, jusqu'au voyage du D»* Jobert et du D^ Schv^acke, fait après l'année 1875, pour nous dire qu'en résumé l'opinion de tous est que le poison indien « a toujours poui* base une plante du genre Stiychnos », ce qui est vrai.
A la conférence faite au Musée par le D^ Jobert, en présence de S. M. l'Empereur et d'un auditoire nombreux, nous avons eu l'occasion, comme nous l'avons vu précédemment, de réfuter plusieurs de ses affirmations. De cette controverse est née la question du curare.
Ayant traité cette question dans le chapitre IV, nous n'y revenons plus, que pour dire que ces deux derniers voyageurs ont choisi un endroit malheureux pour leurs études, car c'était précisément le marché du curare falsifié, la bourgade de Caldeirâo, où ils ont connu (?) les plantes servant à la falsification, comme VAnomospeimum.
Ces messieurs ont apporté des morceaux de tiges du Strychnos Castelneana et une grande quantité de feuilles et de tiges de V Anomospermum grandifoliuni, qu'ils ont donnés à M. le D^ Lacerda ; plus tard, celui-ci en demanda encore au commandant Delamare, alors directeur de la Compagnie des vapeurs de l'Amazones, qui lui envoya une grande quantité de la Ménispermacée et un petit morceau de la Strychnée, comme il est dit dans le mémoire envoyé au congrès.
Les expériences ont donc dû être faites avec les Ano-
mospermmn, car (c la quantité envoyée de la Strychnée était si petite que nous n'avons pu en profiter pour faire des expériences », ainsi que Tauteur est obligé de le confesser.
M. le D^ Lacerda base sa découverte et son opinion affirmative sur Texpérience faite avec la plante, originaire du lieu de falsification du poison. C'est étonnant. Aussi a-t-il constaté chez les animaux empoisonnés des « mouvements désordonnés de la tête et des membres, dont l'excitation dure quelquejois quelques minutes », symptômes qui ne se présentent pas chez les animaux empoisonnés par le vrai uiraêry.
Nous avons déjà vu qu'au Brésil c'est à Caldeirâo, à Tonantins et dans le Içà qu'on fabrique le faux curare, celui qui sert uniquement pour tuer. Ce soi-disant uiraêry n'est fait que pour l'exportation; il tue, mais ne peut servir à attraper le gibier vivant. Quand on comprend les Ménispermacées dans la composition d'un poison, c'est pour le rendre plus énergique, et, selon la quantité qu'on ajoute à la fabrication, son action est plus ou moins rapide et plus toxique. Un poison fait avec des Ménîspermacées seulement est un poison, mais ce n'est pas Vuifnêîy.
Fermons ï Histoire de Vurâri et analysons maintenant le mémoire qui nous fut présenté au congrès sur une nouvelle découverte pour la science, mémoire ayant pour titre : Curare préparé au moyen d'une seule plante de la famille des Ménispeimacées {Anomospermum Eichler).
Commençons par la lettre adressée au président du congrès, où l'auteur dit qu'il « résout une question qui est restée indécise depuis les travaux de Claude Bernard », en assurant que « la plante à effets paralysants du curare n est point une Strychnée, mais bien une Ménispermacée», V Anomospermum grandifolium. Il ajoute que « la valeur
scientifique de cette conclusion s'imposeà première vue».
Avant de donner notre appréciation, constatons l'absence de toute description botanique. Ceci nous autorise à demander à Tauteur s'il est certain que la plante employée soit V Anomospermum grandifolium, comme il l'assure?
Est-elle bien déterminée ?
Examinons la planche accompagnant le mémoire et figurant une feuille, de grandeur naturelle, et que je crois rendue très fidèlement parce qu'il semble qu'elle a été reproduite d'après nature par la photogravure.
Ne pouvant présenter ici une feuille de V Anomospermum cité, nous invitons le lecteur à examiner la reproduction très fidèle de la même espèce représentée dans la Flora Brasiliensis (vol. XIII, part. I, pi. Sy, fig. i). De prime abord on voit que c'est bien une espèce à grandes feuilles, d'où le nom spécifique grandifoHUy tandis que celle de M. Lacerda est parpifolia, ou à petites feuilles.
La grandeur de la feuille, la forme du limbe, la nervation, la proportion du pétiole comparé au limbe, tout nous indique une espèce très éloignée de VAnomospeimum g-raîtdifolium. Ajoutons-y la diagnosed'Eichleret le lecteur, en étudiant la feuille, nous rendra justice. Voici ce que dit Eichler à la page 169 : « Foliis amplis ovatis membranaceis manifeste triplineruis, petiolo 2-4 poUicaris supe) ne parumper incrassato, limbo 6 1/2 ultra 8 poil. Ig, 3-4 1/2 lat. utrinque obtusa v. apice acuta acuteque subproducta. »
Décrivons maintenant la feuille présentée : « Foliis brepissime peltatis triangularibus v. acutis basi aperte cordatis limbo quinquenervatis, petiolo limbo aequante, limbo o"^, i5o X o'^,o86 Ig. »
Est-ce la même espèce? Évidemment non. Il nous semble qu'elle appartient plutôt à un Cissampelos.
Ceci prouve déjà que la soi-disant découverte pèche par la base.
On ne peut assurer qu'avec un Anomospennum on fait du vrai curare ; on ne peut que supposer qu'une 'Ménispermacée produit un poison ressemblant quelque peu au curare ; mais jamais on ne peut affirmer que cette plante résout une question indécise, car VAnomospefmum est la plante à effets paralysants et non une Strychnée, et que cette conclusion s'impose à première vue avec toute la valeur scientifique.
Cette plante produit un poison qui tue naturellement, comme tous les poisons, mais dont le chlorure de sodium ne constitue pas un antidote, comme c'est le cas pour le véritable uiraêry.
Un autre fait résolu par Tauteur et que Cl. Bernard et Vulpian n osaient pas affirmer, c'est que « les perceptions sensorielles ne sont pas abolies ». Nous avons dit cela il y a plus de vingt-cinq ans et, depuis lors, tout le monde a pu observer ce fait. Un chien, par exemple, est complètement paralysé; il a les yeux fixes et éteints, les pupilles dilatées et semble mort, mais quand on l'appelle par son nom, ses yeux brillent et cherchent son maître. S'il peut encore mouvoir la queue, il l'agite ainsi que les oreilles, si elles ne sont pas paralysées. Tout cela a été observé depuis longtemps.
En 1869, le D^ Berg avait déjà dit : « Chez cet animal immobile, engourdi, endormi, la sensibilité générale, V intelligence même restaient éveillées. Si nous appelons à haute voix l'animal, si nous le caressons, quelques mouvements des yeux, des oreilles soulevées, des muscles paussiers, et, fait singulier, quelques mouvements de la queue montrent qu'il comprend fort bien ce qui se passe autour de lui. »
Occupons-nous maintenant du corps du travail.
L'auteur commence par reproduire ce qu'il a dit dans Y Histoire de riirâri à propos des voyageurs qui n'ont pas apporté des informations exactes sur les plantes composant le poison indien, et ont plutôt agrémenté leurs récits de fantaisies et de tnei veilleux .
Mais, laissant de côté tout ce qui pourrait y avoir dhypothétique, même d'imaginaire, l'auteur, par ses recherches et ses études, est convaincu maintenant que les Indiens se se? vent TOUJOURS de deux plantes dans la composition du curajv, une Ménispermacée et une Strychnée.
Voilà l'auteur convaincu aujourd'hui de ce qui était déjà notre conviction il y a plus de vingt ans. En 1888 nous disions : « J'ai eu occasion d* étudier ï action de VOnomospermum et de VA buta en employant au cours de fnes expériences les extraits des écorces, dont les réactions chimiques sont identiques à celles de quelques Strychnos, comme le S, Manaoensis,papillosus, à celles des curares falsifiés de la rivière Içâ, des Mayurunas, de l'Itakoahy, à celles du tikuna péruvien (1)... »
Et on présente cette découverte comme nouvelle quand nous l'avons citée il y a plus de treize ans. A ce sujet nous devonsTrappeler un fait : Aujourd'hui l'auteur a changé d'opinion, car en 1879, conjointement avec le D^ Couty, il affirma le contraire dans un mémoire envoyée à la Société de Biologie de Paris. Ce sont eux encore, MM. Lacerda et Couty, qui disent dans une lettre adressée à M. Jobert :
ce Nous avons démontré dans une deuxième communication et dans un deuxième mémoire, envoyés trois semaines après le premier, que le curare est un pwduit simple et qu'il est toujours produit par nnStrychnos.
Ne nous occupant pas de la manière de préparer le poi-
(1) Vellosia, p. 42, et Décade de Sirychnos nouveaux, 1891, p. 12.
son, arrêtons-nous à ce point que « tous les voyageurs ont été portés à croire que les effets du curare étaient dus à une Strychnée, ce qui est une opinion complètement fausse ».
J'en demande pardon à l'auteur, mais c'est l'affirmation contraire qui est complètement fausse. Jamais le vrai curare n'a été fait avec des Ménispermacées. Elles entrent dans la fabrication de certains curares spéciaux, comme ceux des Tikunas, des Uaupés, des Pebas et de plusieurs autres tribus de la section que nous avons établie pour Viiiraêiy, sous le nom de tikima, mais ils en ont d'autres composés exclusivement de Strychnos. Du reste, nous avons dit précédemment pourquoi ils emploient les Ménispermacées.
L'auteur nous dit qu'il « n'existe pas de curare plus actif et plus redoutable que celui des Tikunas ». C'est une erreur; c'est celui des Miranhas qui est le plus énergique, quoiqu'il soit fait d'une seule Strychnée. Aujourd'hui les curares dits des Tikunas sont généralement falsifiés ; ils proviennent de Caldeirâo, Tocantins, Içâ, etc., et sont faits avec des Ménispermacées.
L'auteur lui-même nous prouve que son curare était falsifié, lorsqu'il nous assure que M. Schwacke « a assisté à la préparation du curare par les Indiens dans l'endroit nommé Caldeirâo ». Or, cet endroit, où nous avons été maintes fois, est abandonné depuis très longtemps par les Tikunas, qui sont au Pérou; on n'y trouve plus que les descendants civilisés, employés des seringiieinos qui, avec d'autres individus, y fabriquent le faux curare qu'on vend à 5 milreis le pot et qui est répandu au Pérou et aux Guyanes. On falsifie également les pots.
Nous y avons acheté d'un Colombien, nommé Horacio Vascas, des pots de ce curare falsifié, fait par sa femme et qu'il portait pour vendre à Iquitos, comme du vrai tikuna, ainsi qu'il nous l'assurait.
Dans le même endroit on fabrique aussi un poison avec les plantes suivantes : Le Tapanâ {MénispermaCée), Yakamin pyapara ou uaratinon (Ménispermacée , Yakamin rétama ou Uaré taçarâ (Pipéracée) et le kakoary, le Macaquinha Namby ou pohecitâ et le kuacikuale, tous les trois des Strychnos, mais qui ne donnent pas de vrai curare.
L'auteur nous fournit encore une autre preuve qu'on n y fait que le faux curare quand il nous dit que M. Schwacke et M. de Lamare lui ont donné une grande quantité de Ménispermacées et un petit morceau de la Strychnée.
Pourquoi la grande quantité des Ménispermacées? Parce que ce sont les plantes qu'on cultive et qui abondent au Caldeirao que par leurs feuilles et leur goût amer elles ressemblent aux Strychnos et que c'est avec elles qu'on fait le poison, les uns dans la croyance que ce sont de vraies Strychnées, les autres parce qu'ils savent que ces espèces sont également toxiques ; c'est-à-dire que les uns falsifient inconsciemment et les autres à dessein.
Le fait que des Strychnées du vieux monà^ possèdent des propriétés conpidsivantes et que celles du nouveau monde sont paralysantes n'a rien d'étonnant, quoique l'auteur dise le contraire, car parmi les Strychnos quelques-uns n'ont aucune propriété, sont parfaitement neutres; ces propriétés dépendent du milieu cosmique, de la nature du terrain et de l'espèce.
Il est vrai que les Tikunas et d'autres emploient V Anomospermum, sous le nom très approprié de uiraryrana ou Içu, comme l'ont dit Castelnau et Weddell, non comme \a plante principale du curare, mais pour le rendre plus mortel et, comme on dit vulgairement, pour le rendre plus fort; car les Indiens savent que les Onomospenitum et les Cocculus ne sont pas des iiiraérys, mais des uirary-rana, qui y ressemblent.
Se basant sur Martius, quî dit que la plante du poison est un Cocculus, l'auteur appelle à son secours C. Bernard et présente le résultat d'une de ses expériences. Claude Bernard nous dit qu'un extrait du C. Amaionum étant mis sous l'épiderme d'un moineau, « au bout de huit minutes // vomit et sa respiration était ^pénible, qu'un quart d'heure après il fut pris à' un frémissement général et que les ailes étaient agitées d'un tremblement » et il termine en disant que cette substance « n'a pas produit les effets du curare ».
Claude Bernard avait raison ; mais, comme cette expérience est défavorable à l'auteur, il nous dit qu'il est (C bien convaincu que si l'éminent physiologiste avait eu à sa disposition une plus grande quantité du C, Amaioniim, il aurait fini par reconnaître les propriétés curarisantes de cette plante ». Comment l'assurer? Ce Cocculus est le prétendu Anomospennum du Caldeirâo.
L'auteur croit, en outre, que les Ménispermacées du Brésil sont toutes toxiques, parce qu'il a tué des chiens et des pigeons avec l'extrait du Bottriopsis phtyphylla et le Cocculus filipendula, tandis qu'avec les Strychnos triplinervis e\ le Gardneri il napas obtenu les effets paralysants du curare.
Et avec ces notions préliminaires, qui pour l'auteur ii ont paru asse{ impojiantes pour former la base des conclusions pour établir r origine du poison », il commence ses expériences, qui, comme nous allons le voir, prouvent que ses conclusions sont fausses parce qu'ils s'appuyent sur une base fausse, VAnomospermum n'étant pas la plante du vrai curare.
Avant de parler de ces expériences, nous devons rappeler au lecteur les effets du vrai uiraéry, pour que l'on puisse les comparer. Nous avons observé ces effets sur des centaines d'animaux, avec différents
poisons, et en 1878, en présence d'un grand nombre de médecins, et à T Ecole de médecine et devant la Société médicale de Rio-de-Janeiro nous les avons expérimentés.
Quelques instants après l'inoculation du poison, si ranimai marche, il s'arrête brusquement, cherche à se coucher, tourne sur soi-même avant de s'étendre commodément et ne présente aucun signe d'empoisonnement. Après qu'il est couché survient un léger frissonnement qui fait mouvoir doucement les poils, comme un champ de blé sous le souffle de la brise. Ce frissonnement, qui ne dure que peu de temps, est un mouvement fébrile et non un spasme clonique et encore moins une convulsion brusque, saccadée, énergique, qui force l'animal à se coucher, comme on constate après l'empoisonnement par la strychnine. C'est un redressement des poils, sans aucun mouvement de contraction ou de relâchement des muscles. Survient alors la froideur des oreilles, qui tombent, l'une étant plus relevée que l'autre; les pupilles se dilatent et se contractent; le train postérieur, puis l'antérieur se paralysent ; enfin la tête tombe et l'animal ne présente plus aucun symptôme de vie que dans les yeux, dont l'éclat est pourtant plus ou moins éteint.
La vie persiste dans les yeux jusqu'au dernier moment, nous montrant que l'animal conserve, jusqu'à sa mort, ses facultés cérébrales en fonction, sans présenter aucun signe de souffrance; au contraire, il semble jouir d'un bienêtre et manifeste l'envie de dormir tranquillement. Si on le blesse, il ne le sent pas, parce qu'il ne sait ni se mouvoir ni crier par suite de la paralysie de la langue qui survient avec celle des membres postérieurs. Cette sensation de bien-être est très caractéristique chez tous les animaux.
Les oiseaux, quelques moments après avoir été empoi-
sonnés, lissent et nettoient les plumes des ailes et de la queue avec leur bec ; ils semblent satisfaits, puis se couchelit, tâchant de le faire commodément comme dans leur nid. Bientôt survient la paralysie des pattes, des ailes, qu'ils ne bougent plus après s'être couchés, puis les pupilles des yeux se dilatent et la tête tombe. Après la mort, le cœur continue toujours à battre, quelquefois encore pendant plus d'une demi-heure, même arraché et séparé du corps, comme je Tai prouvé à l'École de médecine devant la faculté et plus de cent auditeurs et élèves.
Après l'empoisonnement l'animal n'a jamais ni vomissements, ni convulsions, ni spasmes; il ne cherche à marcher, ni à voler, ni à sauter. Il ressent un si grand bien-être qu'il ne tâche que de se coucher tranquillement et commodément.
Voyons maintenant si les expériences du D^ Lacerda confirment ces symptômes ou s'en écartent.
Parlant de la première expérience sur un cobaye, il nous dit qu'au bout de trois minutes le cobaye présenta de légers fre'missement s qui ont duré et cinq minutes plus tard se produisirent des convulsions. La mort survint six minutes après.
La deuxième expérience se fit sur une grenouille ; au bout de trois minutes, elle a fait deux grands sauts, cherchant à s'échapper. Après la paralysie du train postérieur, oXle voulut s'élancer en avant, mais narnva à se déplacer qu'en traînant les membres de derrière. La mort survint six minutes après.
La troisième expérience se fit sur un pigeon. L'auteur nous dit que, lorsqu'il avait déjà les pattes envahies par la paralysie, il secoua encore les ailes, comme s il allait s'élancer dans r espace, ayant de petits spasmes convulsifs. Un quart d'heure après il était mort.
Dans la quatrième expérience, sur un chien, après la paralysie des membres postérieurs, Tanimal^/ des efforts répétés pour se relever, et après la paralysie des membres antérieurs, il fit un effort suprême et se traîna deux fois sur la table. Après vingt minutes il eut des spasmes convulsifs.
Il ressort de ces quatre expériences avec le poison de la MénisperrHacée du D^ Lacerda, qu'après Tempoisonnement, les animaux ont eu des convulsions, ont marché, ont voulu voler, eurent des spasmes convulsifs, symptômes qui ne se présentent pas avec le vrai curare.
Claude Bernard même, M. Bancroft et d'autres nous assurent que le curare ne produit pas de convulsions, ni de spasmes ni de vomissements, ce qui est vrai.
Cela prouve surabonijamment que le poison Lacerda n'est pas le même que celui des Indiens, que c'est une substance quelconque qui tue comme beaucoup d'autres.
11 nous reste à voir si le chlorure de sodium est également un antidote de son poison, comme il l'est pour le curare.
Nous assurons que non, parce qu'il ne Test pas pour les poisons falsifiés de Caldeirâo Tonantins et Içâ, qui sont faits avec une grande quantité de Ménispermacées et même des Solanum, qui donnent tous des poisons âcresnarcotiques.
Nous nous étonnons que le P^ Lacerda vienne nous dire que l'ingestion de VAnomospefmum ne produise que des effets paralysants, sans aucunç manifestation convulsive de Fordre de celles que le curare produit toujours, lorsque lui-même nous assure par ses expériences que le cobaye a eu des convulsions, que le pigeon et le chien ont eu des spasmes convulsifs, symptômes que ne présente jamais le vrai curare. Pour affermir ses allégations, il cite Vulpian; mais ce savant ne parle pas de convulsions, mais d'un
CERTAIN degré d'excitation dans les régions excitables des centres nerveux, qui produisent des mouvements spasmodiques, ce qui n'est pas la même chose que les convulsions dont parle le D^ Lacerda.
Wurtz même nous dit : « Les animaux succombent à une paralysie musculaire générale, sans tétanos ni convulsions.^y
Les convulsions, même les cloniques, comme nous l'entendons, ne sont pas des contractions violentes avec tension ou des relâchements des muscles alternés et les spasmes sont aussi des mouvements convulsifs quoique plus faibles, tandis que le curare produit une espèce de tremblement accompagné d'un mouvement ondulatoire allant de la tête à la queue, comme une vague de la mer qui s'approche du rivage. Ce mouvement n'est ni brusque ni saccadé, ni désordonné; c'est un léger frissonnement qui fait hérisser graduellement les poils sur tout le corps. Quand ceux des hanches se hérissent, ceux du dos ont déjà repris leur place. Ce n'est pas un tremblement : On dirait la brise qui passe. Quelquefois on observe un rapide tressaillement, mais jamais une convulsion ni un spasme convulsif.
c( La plante principale entrant dans la composition du curare celle qui possède une action vraiment paralysante, est une Ménispermacée du genre Anomospermuju ou Abuta », nous dit l'auteur, qui croit que V action convulsivante de la Strychnée ne se manifeste pas à cause de l'action paralysante de la Ménispermacée,
Mais, pourquoi les uiraêrys faits seulement avec des Strychnées ou l'extrait de ces plantes ne produirent-ils pas de convulsion? Ce sont les grands maîtres qui disent que le curare ne produit pas de convulsions.
Dans le vrai curare il n'y a jamais deux antagonistes qui entrent en jeu à la fois : l'un, qui provoque des
secousses conpulsives, et l'autre qui tend à paralyser les m use les volontaires .
Dans ses conclusions, basées sur ses expériences, l'auteur nous dit :
« 1^ Contrairement à ce qu'on a pensé jusqu'ici, la plante principale n'est point une Strychnée, mais bien une Ménispermacée ;
(c 2^ Les espèces de Ménispermacées qui servent à la préparation du curare varient selon les tribus qui fabriquent ce poison ;
« 3^ Les Ménispermacées qu'on rencontre au Brésil dans la région tropicale et qui ne sont pas employées dans la préparation du curare ont également une action toxique paralysante qui les rend comparables aux Ménispermacées de l'Amazone ;
c( 40 Les secousses convulsives produites par le curare, en dehors de l'influence de l'asphyxie, sont provoqués très probablement par l'action d'une Strychnée qui entre dans la composition du poison ;
(c 5^ A la suite de nos expériences avec VAnomosperinum, on peut considérer aujourd'hui comme un fait prouvé que les perceptions sensorielles ne sont pas supprimées par le curare. »
Voilà les conclusions de M. le D^ Lacerda.
Nous allons, à notre tour, en émettre d'autres, basées également sur des centaines d'expériences, faites sur les lieux de fabrication mêmes du curare et ailleurs, avec plus de quarante espèces du poison de ce nom, provenant de plusieurs tribus et avec des extraits de Strychnos, Onomospeimum et d'Abuta, dont les réactions chimiques sont convaincantes.
i^ Comme l'ont supposé jusqu'ici tous les naturalistes, la plante principale entrant dans la composition du curare est une Strychnée ; ce poison ne comprend dans sa com-
position les Ménispermacées que lorsqu'on veut le rendre très mortel. C'est un produit qui, en France, porterait la marque S. G. D. G.
Les curares faits simplement de Ménispermacées sont ceux destinés au commerce ou à l'échange avec des indiens d'autres tribus, qui ne fabriquent pas ce poison et l'achètent aux civilisés;
2« Les espèces de Strychnées employées dans la préparation du curare varient selon la flore locale, comme nous l'avons toujours dit depuis nos premières études ;
3" Parmi les Strychnées qu'on rencontre au Brésil, dans la région tropicale et subtropicale, quelques-unes n'ont pas la même action paralysante du curare ;
4° Le curare composé de Strychnées ne produit jamais des secousses convulsives ou des convulsions; celles-ci se manifestent quand on y ajoute des Ménispermacées, qui produisent même quelquefois des vomissements ;
5^ A la suite de nos expériences on peut considérer aujourd'hui comme un fait prouvé qu'avec les Strychnées les perceptions sensorielles durent jusqu'au dernier moment chez les individus empoisonnés.
En terminant ces observations sur le travail présenté au Congrès latin par M. le docteur Lacerda, nous nous excusons d'avoir mis si longtemps à l'épreuve la patience du lecteur. En outre, nous devons déclarer au savant D^ Lacerda que nous avons été obligé, malgré nous, à nous occuper de son travail. Nous l'avons fait sans parti pris, contraint par lui-même, la question du curare nous intéressant depuis nombre d'années et n'envisageant que la recherche de la vérité.
Les résultats de nos études peuvent être imparfaits, mais nous les présentons comme nous les avons observés dans la nature même et non pas en prenant pour base les observations d'autrui.
L'opinion de tous les voyageurs nous est parfaitement connue; nous avons visité presque tous les parages où ils ont vu le curare ; tout ce qu'ils en ont dit confirme plus ou moins ce que nous avons observé, fait et expérimenté nous-même.
En écrivant cet opuscule, nous n'avons eu d'autre but que d'apporter également notre contribution à l'histoire de Viiiraêry,
Description des planches.