COMMÉMORATION DU BICENTENAIRE DE LA FONDATION DE LA NOUVELLE-ORLÉANS
L'histoire suit sa pente. Rien ne peut l'arrêter. Un jour ou l'autre, malgré les obstacles, elle reprend son cours : là direction où elle s'inclinait dès le début sera celle qu'elle gardera jusqu'à la fin. , Et c'est pourquoi l'histoire nous offre une si forte leçon. Les sociétés humaines, comme les sociétés animales, reprennent les mêmes voies, reviennent sur leurs brisées. Si on connaissait bien l'histoire, on lirait entre ses lignes l'avenir. Il suffirait d'éliminer les circonstances accidentelles du passé et du présent pour dégager les directions générales qni, certainement, seront suivies demaiiu
Par exemple, il n'est pas arrivé une seule fois que l'Allemagne ait contribué, au) dehors, à une ceuivre de progrès et de liberté. Elle ne sème pas la civilisation ; si elle la récolte, elle l'engrange et la garde.
La France, au contraire, ne fut jamais absente d'une œuvre de générosité et d'expansion pour la liberté. Il est donc naturel que, dans crise actuelle, la France ait repris son rôle de dévouement libérateur, tandis que nous verrons sans doute l'Allemagne, se renfermant sur elle-mCme, se buter sur ses desseins égoïstes, quitte à se ruer dans la violence et dans ces anarchies terribles qui on»; si souvent ensanglanté ses annales. L'Allemagne souvent puissante, fut toujours, stérile ; la France est amoureuse et généreuse. Elle se donne et elle crée. Le monde est plein de ses enfants.
En l'année 1682, une vingtaine de Français commandés par un héros du type sans peur et sans reproche, Cavelier de la SâUe, descendirent, pour la. première fois, le fleuve Mississipi et débouchèrent sur le golfe du Mexiqne. Une foi, presque égale à celle qui avait porté Christophe Colomb anac rivages du Nouveau Continent et Champlain vers les Grands Lacs, les avait soutenus durant l'exploration du fleuve inconnu et, jusqu'alors, sans nom.
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« Le 31 mars, ils passèrent le village des Oumas sans le connaître, dit la relation de leur odyssée, à cause du brouillard et parce qu'il était un peu éloigné. » Après une légère escarmouche contre les Quinipissas, les explorateurs découvrirent, trois jours plus tard, le village de ïangibaho, habité par une vingtaine d'habitante, détruit la veille par les Oumas et « c^banèrent sur la rive glauche, deux lieues plus bas ».
Ainsi fut découvert le futur emplacement d'une des plu» belles villes des Etats-Unis, d'une des plus nobles filles de la France, la Nouvelle-Orléans, 'je ne puis laisser l'histoire de cette découverte, qui n'est, d'ailleurs, qu'un épisode dans l'ensemble de l'exploration du Mississipi, sans donner, en' quelques traits, un crayon de cette vaillante et bouchante figure de Cavelier de la Salle. Cel^l-ci est un t semeur de civilisation. »
Né à Rouen,, c'est un cadet de Normandie. A 23 ans, sa vocation l'appelle, il part pour le Canada qui se nomme alors « La Nouvelle France. ». Bientôt, reprenant les traces de Chamqplain, il explore les lacs et entreprend de donner à sa mère patrie l'empire des Indes occidentales, que son maître Champlain avait rêvé. Cet empire aura pour axe le grand ,fleuve qu'il s'agit d'explorer. Telle était la conception générale. Et maintenant, voici Vaction : nous reconnaissons les deux faces du caractère français.
Après une première promenade (je veux dire 400 lieues à travers des difficultés inouïes) qui le porte jusqu'à l'Ohio, Cavelier de la Salle se sent maître de son dessein, H revient en Europe, animé de cette foi qui soulève les montagnes. 11 s'adresse au plus sage et au plus ingénieux de nos grands ministres, Colbert, et lui annonce, d'avance, la découverte de la grande artère américaine à laquelle il se propose de donner justement le nom de son illustre patron.
Arrêtons-nous devant ses origines. Dans le cabinet d'un ministre du grand Roi, au milieu de cette. France qui tient alors la palme de tontes les gloires, dans ce Pans qui élève la dblonnade du Louvre et le dôme des Invalides, qui entend les pièces de Corneille, de Racine, de Molière, les oraisons de Bossuet et 4e .Bourdaloue, qui lit les Pensées de Pascal et es fables de la Fontaine, ce jeune aventureux étale ses cartes devant le ministre au front soucieux et lui expUque ce que la France , trouvera sur le nouveau continent : un empire,^ ce qu'elle apportera à cet empire : la civilisation. L un et 1 autre des interlocuteurs étaient dignes de cette rencontre, et. en vérité, le jeune homme ardent et modeste avait reçu une mission plus haute peut-être que le Ministre qui l'écoutait.
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Dix ans de la vie de Cavelier de la Salle sont consacrés à mûrir et à préparer le grand dessein qu'il a conçu, dix ans de luttes, de périls, d'épines journalières, où la résistance des hommes lui fut plus redoutable encore que celles de la nature. Ces dix ans écoulés, la Salle part de la rivière de Chicago pour rexpl)oration définitive qui devait lui permettre de découvrir du même coup, tout le Mississipi ou fleuve Colbert, la future Louisiane à laquelle il imposa le nom de son roi, et le lieu où devait . s'élever une ville française,^ la Nouvelle- Orléans. . ' , ^ ». j-
Entendez, maintenant, son chant de triomphe, cest-à-di«
l'acte de la prise de possession : < Au njom du très haut, tr^ c puissant, invincible et victorieux prince, Louis le Grand, « nous, en vertu du mandat qui nous a été remis par Sa . Majesté, avons pris et prenons en ce moment, au nom de . Sa Majesté, possession de cette contrée de la Louisiane, de « ses mers, de ses ports, ses rades et ses baies, des gorges - . Moisines. ainsi que de tous les peuples, nations, provinces, « cités, villes, villages, mines, minéraux, pêches, fleuves et
< rivières, .â partir de l'embouchure de la grande rivière Samt- . Louis (autrement dit l'Ohio), et également le long du fleuve . Colbert ou Mississipi et de tous les affluents qu'il reçoit, de « sa source située au delà de Nadonassioux, à son embouchure « dans la mer ou dans le golfe du Mexique, sans oublier l'emi bouchure de la rivière des Palmiers. Et cela, en nous fon- . dant sur l'assurance qui nous a été donnée par les indigènes , que nous étions les premiers Européens ayant descèndu ou.
< remonté le fleuve Colbert ». r 1 a« Cette proclamation, inscrite sur une plaque d'étam, fut clouée
à un arbre. Or, ce que fondait Cavelier de la Salle, en prenant ses compagnons de route et les sauvages à témoin, c'était, en effet, un empire français, mais qui deviendrait par la suite, ni plus, ni moins, que la grande République des Etats-Unis.
En effet, tant que le périple du Mississipi n'était pas accompli, l'unité du continent américain ne pouvait îiiême pas être devinée. Les sauvages qui v- valent sur ses bords ignoraient d'où il venait, où il allait. Leurs terrains de chasse étaient morcelés, découpés, sans rapports entre eux. Ils se savaient à peine habitants d'une même terre. Tandis que, désormais, ils se sont réunis. Une même pensée veille,-' fine seule volonté agit. Le Nouveau Monde n'est plus seulement une enfilade de rivages, c'est vraiment un continent.
Après avoir entendu la proclamation, les vingt-deux compagnons de La Salle entonnèrent d'un seul cœur l'tymfle : « Les bannières du roi du Ciel s'avancent... . La civilisation européenne, la civilisation chrétienne prenaient ainsi posses-
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sion du champ immense qui venait de leur être ouvert. Lesbannières du roi du ciel, comme eût dit Jeanne d'Arc, étaient déployées près des fleurs de lys du grand Roi. La Franoerenouvelfidt à l'Occident ce qu'elle avait accompli, depuis tant ' 4e siècles, en Orient : c'était, une fois encore, les gesta Det
per Ftancos. .
n fallut trente ans encore, tant les choses humaines sont lentes, pour qu'à l'embouchure du fleuve s'élevassent leS quelques cabanes qui devinrent le berceau de la Nouvelle-Orléans. Vhistorien éminent, le baron Marc de Villiers, dont je suis pas à pas le récit, constate que la ville ne fut réellement fondée, du moins sous la forme éminemment française, que par l'arrivOe d'un fonctionnaire. En effet, le premier habitant signalé comme occupant de la future métropole fut un percepteur, un percepteur qui, parmi les roseaux, les cyprières et les caïmans, débarqua avec sa caisse, ses registres et sa comptabilité. L'Etat français étant représenté, les contribuables pouvaient venir. ^ ' Ils se décidèrent lentement. Pourtant ils vinrent. Us véa^' reyit,- ils moururent — ils moururent surbout. Cependant, ils se succédèrent, ils tiwenL Souvent on maudissait le sort, le • lieu, le rêve magnifique et Ulusoire du pauvre La Salle, mort à la peine depuis longtemps ; mais, ce rêve, on le réalisait quand même. N'est-ce pas le caractère français? Mazann. l'avait dit: ils se plaignent, mais ils yay^nt. Et Napoléon devait dire, à son tour : ils grognent, mais ils marchent.
Le Gouverneur La Mk>the Cadillac, i\m se qualifiait luimême . Sauvage, né Français ou plutôt Gascon », décrivait en ces termes la fameuse conquête d'outre-per : c J'ai vu,, disait-il, trois poiriers sauvageons, trois pommiers de même, et un petit prunier de trois pieds de haut qui avait sept mauvaises prunes, environ trente pieds de vigne avec neuf grappes de raisin, tous les grains pourris et secs... Voilà le paradis terrestre de M. d'Artaguette, la Piomone de M. de Rémonv^lle et les Iles Fortunées de M. de Mandeville. » Ah! certes,, la Mothe Cadillac n'était pas un optimiste... Il ajoutait : « Méchant pays, méchantes gens ! » Cela veut dire, sans doute, que ce fonctionnaire désirait de l'avancement.
Soudain, en 1717, les destinées de la ville prennent une face nouvelle. Une grande rumeur d'avenir a traversé lé ciel de la vieille France ; un vent d'aventures s'est levé ; de nouveaux horizons s'ouvrent devant les imaginations éblouies. Un ban quier écossais, le fameux Law, est venu s'installer à Pans. II annonce que les colonies vont déverser sur la France des richesses immenses. Déjà, il escompte ces futures richesses. H lancie les fameuses émissions de la rue Quij»campoix. On
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l'écoute, on le croit, on le suit. Il est le premier maître de la publicité moderne. Père de la réclame, père du crédit, il est le lanceur de la première grande affaire coloniale. Véritable précurseur, qui eut le tort de tous les précurseurs, je veux dire de partir trop tôt et de courir trop vite. Law est tombé. Mais d'autres fournirent la course. Le xvili» siècle n^était pas achevé que le « commerce des Iles », comme on disait, enrichissait la France ; et le xix« siècle était à peine commencé que l'Angleterre et ses hommes de finance reprenaient, dans l'héritage de Law, le plus puissant instrument de civilisation économique que le monde ait connu, le crédit.
Au fameux pouf de Law, la Nouvelle-Orléans doit sa naissance définitive. 11 la baptisa du nom de sou protecteur, le duc d'Orléans, le Régent.
Au mois de mars 1718, déclare La Harpe, l'on a commence l'établissement de la Nouvelle-Orléans. Il est 4 la hauteur du 29«5o, dans un terrain uni et marécageux, propre seulement à la culture du riz ; l'eau de la rivière filtrant par sous la terre et les écrevisses venant en abondance, fait que les tabacs et les légumes y viennent difficilement. Les brouillards y sont iôrt communs, et le terrain étant fort couvert de bois et de cannes, l'air y est fiévreux et l'on y souffre encore l'incommo* dité d'une infinité de moustiques pendant l'été ».
Cependant le véritable fondateur de la Cité, Bienville, était plus confiant ; il écrivait, répondant aux doléances de ses compagnons de lutte et de labeur : « Tout le terrain de l'emplacement, excepté les bords, qui sont noyés par les grandes eaux, est très bon et tovt y réussira. » Et tout y réussit, en effet Une fois de plus, l'optimiste avait raison. Après avoir rappelé un peu longuement ces modestes origines, disons, en deux mots, en deux chiftres, tout l avenir et tout le progrès. Un- siècle après sa fondation, Crescent City comptait 26.000 âmes, et deux siècles après, c'est-à-dire en cette présente ann<:e 1917, la ville aux rares habitants se disputant les trois poiriers et les sept prunes, compte près de 400.000 habitants.
N'est-Kîe pas là de bon ouvrage français ? Eh bien, cet événement que l'histoire ne peut pourtant pas s'empêcher de reconnaître comme considérable, la fondation d'une grande ville dont nous célébrons aujourd'hui même, en présence de ses délégués, le bi-centenaire, cette fondation n'est qu'un incident qui passa inaperçu dans l'œuvre de colonisation immense entreprise par la France du xym« siècle, depuis Terre-Neuve jusqu'au golfe du Mexique.
Québec, Montréal, Chicago, Saint-Louis, La Nouvelle-Orléans et des milliers d'autres villes ou d'autres centres moins
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importants doivent leur origine aux efiorts individuels de chacun de nos colons.
Un écrivain américain du génie le plus pénétrant, M. Finlay,
a rendu une justice éclatante à l'œuvre française en Amérique. Il a montré partout le cultivateur français, le Sylvain français, le chasseur français, le commerçant français, le colon français en un mot, arrivant et plantant sa tente, enfonçant, dans cette terre nouvelle, le soc de sa charrue, la défonçant, la créant à nouveau et y enfouissant la semence que l'avenir devait récolter. Il parle au nom de l'Amérique et au nom de., l'histoire quand il s'exprime en ces termt;s :
« Lorsque la France abandonna cette vallée, cédant à^des forces extérieures et non à une pression pour la donner à une nation nouvelle. Elle l'avait partagée avec l'Américain primitif; elle la céda au nouvel Américain. Mais elle tenait son droit de possession des premiers habitants de la vallée, de ceux qui s'appelaient eux-mêmes, comme l'a dit Chateaubriand, * les enfants de toujours » ; elle l'a transmis à ceux qui, aujourd'hui, commencent à comprend^ que cette vallée ne leur appartient pas à eux-mêmes, mais bien aux futurs « enfants de toujours »... Voilà où ont conduit . les voies frayées par les Français dans l'une des vastes régions dont ils ont été les pionniers en Amérique. Grâce à la bravoure et à la foi de ses enfants, la France a conquis la vallée du Mississipi sur un passé d'un million de siècles ; grâce à des liéroïsmes ignorés, elle l'a faite sienne et l'a gardée, pendant un siècle sous sa domination et bien que, nominalement, elle n'ait plus aucun droit de propriété sur son territoire, elle conserve, du moins, le droit de toucher encore une sorte d'arriéré de fermage, de partager les fruits des vertus humaines qu'elle y a semées jadis. Ce droit là, jamais le temps ne pourra ni ne le lui enlever ni l'obscurcir ; il ne saurait qu'augmenter... »
Ce magnifique héritage conquis pour des siècles et qui laisse à la France un droit d'usufruit sur tout ce que fera de grand la grande République américaine, est-ce seulement le produit des" prodigieux labeurs poursuivis pendant dés années pour arracher à la nature primitive les immenses contrées que découvrirent les Champain, les. La Salle, ks Marquette?
Non : la France n'^a pas seulement labouré ces terres : elle les a illustrées par son génie, par sa littérature ou par ses arts.
Les lieux historiques et légendaires de l'antiquité ne sont pas célèbres seulement par les hommes qui y ont lutté, combattu et souffert. Ils le sont aussi par les poètes qui les ont chantés ; et c'est ainsi qu'ils appartiennent au patrimoine étemel de l'humanitéi
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A peine le Français eut-il mis le pied sur ces rives nouvelles que leur splendeur Ivâ inspira des pages immortdles. C'est sur la terre de Louisiane que s'achève le roman exquis € Manon Lescaut », et, pour citer la phrase touchante de l'Abbé Prévost : t c'est au sein de cette terre que le Chevalier des Grîeux. ensevelit pour toujours ce qu'elle avait porté de - plus parfait et de plus aimable ».
Qui ne sait comment resplendit, dans le monde, la beauté, de la vallée du Père des Eaux, quand Chateaubriand, après l'avoir rapidement parcourue, y trouva la magnifique inspiration des « Natchez » ? Combien de générations se sont bercées à ces sublimes harmonies? Comment ne pas rî^ppeler le puissant tableau où le Mississipi est dépeint dans sa majesté.
« Ce fleuve, dit le grand écrivain, dans un cours de plus de mille lieues, arrose une délicieuse contrée, que les habitants des Etats-Unis appellent le Nouvel Eden, et à qui les Français ont laissé le nom si doux de Louisiane. Mille autres fleuves, tributaires du Lleschacebé, le Missouri, l'Illinois, l'Arkansa, rOhio, le Wabace, la Tenase, l'engraissent de leur limon, et la fertilisent de leurs eaux... Quand tous ces fleuves se sont gonflés des déluges de l'hiver, qu^nd les tempêtes ont abattu des pans entiers de forêts, le tenups a^ssemble, sur toutes les sources, les arbres déracinés : il les unit avec des lianes, il les cimente avec des vases ; il y plante de jeunes arbrisseaux, et lance son ouvrage sur les ondes. Charriés par les ondes écumantes, ces radeaux descendent, de toutes parts, au Mescha^ cebé. Le vieux fleuve s'en emparé et les pousse à son embouchure, pour y former une nouvelle branche. Par intervalles, il élève sa grande voix, et en passant sous les monts et répan^ dant ses eaux débordées autour des colonnades des forêts et des pyramides des tombeaux indiens : c'est le Nil des déserts. Mais la grâce est toujours unie à la. magnificence dans les scènes de la nature ; et, tandis que le courant du milieu entraîne vers la mer, les cadavres des pins et des chênes, on voit, sur les deux courants latéraux, remonter le long des rivages des îles flottantes de pistia et de nénuphars dont les roses jaunes s'élèvent comme des petits pavillons. Des serpents verts, les héron* bleus, des flamands roses, de jeunes crocodiles s'embarquent passagers sur ces vaisseaux de fleurs, et la colonie, déployant au vent ses voiles d'or, va aborder, endormie, dans quelque anse retirée du fleuve ».
Quand une terre a inspiré de tels accents, sa renommée poétique appartient aU patrimoine de l'humanité. Car, c'est ainsi, et à coups de gloire, que bâtissent nos Français. Maintenant, il fallait apporter à cette oeuvre deux dons plus
lO
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précieux encore : d'abord l'iudépendance ; et aussitôt la liberté
L'indépendance : voici qu'arrive La Fayette, unissant sou épée à celle de Washington ; ce n'est pas settlement une partie du coutinent américain qui doit à la France cette nouvelle largesse, c'est le pays, c'est le peuple tout entier.' Et cela. ce . peuple 4e sait. La gratitude est enracinée jusqu'au fond de son être Pas u'n Américain qui n'ait, devaiit les yeux, l'image vivante du gentilhomme qu'ils qualifient, avec une nuance de respect délicat, du beau nom de < chevaleresque » La Fayette.
Et la liberté suit l'indépendance, la proclamation des droits est pour ainsi dire/ la même, et simultanée, dans les deux pays.
Poursuivons cette trop rapide histoire ; la grande Répriblique qu'a fondée l'union du sang français et du sang anglais, est indépendante, mais elle reste incomplète.
La constellation est privée de ses plus belles étoiles ; il faut une main généreuse et forte encore pour l'achever ; ce sera celle de Napoléon.
L'empereur, quand il prit le parti de céder l'Etnpire colo> niai français d'Amérique aux Etats-Unis avait une pleine cons- ' cLnce de ce grand acte. 11 y pensa fortement. Rien ne l'y contraignait. 11 savait l'importance des colonies pour une puissance européenne, et en particulier Vonr ^^^nc.^ H était dans son droit en gardant celles:! ; et pourtant, i la cMa II disait lui-même : ■< Je connais plein«nent la valeur d^îa Nouvelle France et j ai désiré réparer la faute des àiplo^ Les f^«S« W l'-aient abandonnée en X763... Pourtant, rri^fdée de la céder aux Etats-Unis. Mais, si je laisse du temps i nos ennemis, je ne pourrai plus transmettre <i-'-^ -^^J^^^^ à ces Républicains, dont je recherche l'amttté Ces derniers ne demandent qu'une seule ville dans toute la Lou— ie considère la colonie entière comme perdue ; et il me semble, quatre les mains de cette puissance en voie de croissance Hle .era plus niile à notre politique et mêm^ <m canurnerce de la France, que si je tentais de la conserver. .
C'est donc de plein gré et en pleine conscience ^^je qu 1 faisait, que Napoléon remit la terre de* Louis a . ces Repu
^^LeTernier acte de la politique française sur la terre- d'Amérique fut encore un acte de générosité, un acte de prescience
iv isée et noble. . -
N'avo.s.nous pas le droit de dire que rien u'est plus sua-
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pie et plus beau que la courbe historique qui se dév^oppe ainsi, eu un siècle et demi, de Louis XIV à Napoléon?
•Et, maintenant, l'histoire recueille ce que l'histoire a semé. Il était facile de prévoir que cette riche épargne, déposée par la France en terre américaine, produirait un jour, comme dit notre La Fontaine, « intérêts et principal »..
lorsque, avec nos amis, nous fondâmes le Comité France- Amérique, nous avions, j'ose le dire, cette intuition, et mter- Toc^eant l'histoire, je pouvais écrire dans l'appel adresse au public, en décembre 1909 : « La puissance américaine est un iait maintenant ; il n'y a plus qu'à lè constater. Le capitaine Mahan dépeignait, récemment, les nécessités impénales que «a grandeur même impose à l Amérique du Nord. Assise sur les deux océans, elle. tient le balancier qui règle les atl aires ^u monde. Déjà son quos ego a maintenu l'équilibre entre la Russie et le Japon dans l'océan Pacifique. Un jour viendra peut-être où elle sera entraînée par la même toi, à interveru^ 4an5 les querelles des grands peuples ettropéens.
« En cela, sa situation présente une certaine analogie avec <!elle de la France, qui elle aussi, fait en Europe essentiellement fonction d'équilibre. Des combinaisons analogues à celUs qui se sont présentées à la fin du xviii» siècle se reproduiront. Elles aussi, sont eu quelque sorte, fatales ; nous les verrons peut-être se réaliser. »
Et elles se réalisent en effet. L'Amérique est à nos côtés ; elle n'a rien oublié. TvC vieil héritage paye au centuple.
L'histoire a donc été conséquente avec elle-même. Que val-elle faire maintenant? Quelles seront les suites de cette union nouveUe, de ce mariage dûment scellé sur le territoire de la France républicaine et dont les fiançailles avaient été célébrées, il y a deux siècles, sur la terre des Louis?
N'est-il pas logique d'admettre que l'histoire va revenir une fois encore, sur ses brisées et remonter les étapes parcourues.
Nous verrons d'abord une période héroïque et chevaleresque, celle où deux grands peuples se prêteront de nouveau la main pour défendre au prix Se leur sang, les mêmes causes : l'indépendance, la civilisation, la liberté.
Comme, les Dioscures de l'antiquité grecque, La Fayette et Washington assistent aux combats, les mains unies, le front «erein et calme : leur nom seul est un gage de victoire.
La victoire acquise, la poésie, les lettres, l'histoire S'empareront de ces mille traits héroïques qui sont la gloire de notre guerre ; et ils en porteront le souvenir immortel sur les ailes de l'harmonie et du rythme, pour en faire toujours plus de beauté.
HICENTKNAIRE UE LA NOUVELLE-ORLÉAK8
Quelle Troie vaut N'erdun? Quelle Salamine vaut la Marne? Quelles Tliermopyks valent le canal d'Vpres et le Chemin des Dames? Un jour des Chateaubriand et des Victor Hugo, venus de l'Ohio ou de l'Arkansas, recueilleront, sur les bords de la Seine, de la Marne, de la Meuse et du Rhm, les échos de cate llliade ou de 6ette Légende des Siècles. Les hommes voudront connaître ces champs, ces vallées, ces collines où
l'homme a été .si grand.
Et, enfin, permettez-moi ce rêve : l'union de- deux grands peuples donnera le jour à une forme de civilisation nouvelle ; car du mariage de la France et de l'Amérique, il ne peut nen
naître que de grand.
Je sais, nous aurons les premières difficultés, les premières surprises: la marche des choses humaines est si lente! Parfois on se heurte même en s'embrassant. De part et d'autre nous aurons à veiller, les uns et les autres à ces nouveaux ::ontacts. Les Américains ont à apprendre la France, et la France, l'Amérique.
Notre France est si petite, si étroite, si resserrée entre ses mers et ses montagnes, par comparaison avec les immenses contrés d'où nous, arrivent ces hommes fort§. Notre passé, qui nous soutient, nous tient en même temps. Les vieux âges vivent en nous. Telle de nos chaumières nous paraît vénérable • et intangible qui paraîtrait à d'autres inutile et encombrante. Nous avons nos coutumes, nos mœurs, nos traditions ; nous avons- notre tenvpérament gaulois et narquois, notre rire, notre blague qui se blague elle-même, mais qui, si souvent, surprend l'étranger. Nous plaisantons tout. Prenons garde. Nos amis sont des gens sérieux. Ils n'ont pas eu le temps de s'habituer encore aux caprices et aux sautes de v^nts de 1 histoire et ils ne savent peut-être pas non plus combien notre légèreté pimpante cache de fermeté tenace. Je ne sais pas s'ils comprendraient, dans toute sa valeur, le contraste inclus dans, notre vieux refrain militaire qui raille la mort en la donnant :
Nous allons leur percer le flanc, Ah ! que nous allons rire !
- Pour la guerre encore, le poilu en fait son affaire II s'arrangera avec Sammie, cMMue il s'est arirangé avec Tomime. n n'est rien de tel, pour prendre la cadence que de porter ensemble le même fardeau.
Mais'fl y. a les lendemains ; il y aura la paix, la conclusion de la paix, les œuvres de la paix.
Pour moi, j'ai la conviction profonde, qu'à se mieux connaître sur les voies de la mort, l'homme français et 1 homme
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américain n'en dégageront que mieux ensemble les nouvelles voies dé la vie. Comme disait le poète romain : un nouveau siècle naît. Le président Wilson l'a entrevu «ians ses . Epitres aux peuples », où respire le plus large souffie.de chrétienté et d'humanité.
Dans l'organisation du travail, de l'industrie, du commerce, dans les arts de la vie internationale et publique, nous allons chercher à réaliser ensemble l'idéal, qui, par deux siècles d'expérience, nous est commun. Il se résume en ces mots de la devise républicaine : Fraternité, Liberté.
La paix future, la longue paix future ne connaîtra plus de servitude. L'homme sera l'égal de l'homme. Les murs des dernières féodalités et des dernières bastilles s'écrouleront... En un mot, l'Allemagne sera vaincue ; le vol noir qui planait sur l'univers s'enfuira dans l'horizon pour la dernière fois en'^an-lanté. Une aube nouvelle se lèvera sur la planète ; et cette aube annoncera le jour où les peuples refuseront le meurtre aux ambitions, à l'impéritie, au fol orgueil des dynastes.
L'Union de la France et de l'Amérique, fondée sur un noble passé, ne peut préparer qu'un noble avenir. Ou plutôt, permettez-moi d'élargir encore le champ dé notre vision et d appeler ici à témoin tous les peuples alliés... Je suis sûr que les représentants des puissances amies, qui nous font l'honneur d'assister à cette cérémonie frahco-américaine, ont compris toute ma pensée. Il ne s'agit pas seulement de l'union de deux peuples et de la civilisation à laquelle ces. deux peuples aspirent • il s'agit de la civilisation humaine, du patrimoine commun à toutes les nations unies dans une même oeuvre de salubrité, de libération, de purification. , •
C'€St cette civilisation qu'il fallait protéger et qu il s agira de développer tous ensemble, de même qu'ensemble nous l'avons créée, nous l'avons aimée, nous l'aurons sauvée : Angleterre, Italie, Russie, Japon, tous nos grands passés sont présents en cette glorification d'une ville française devenue américaine par le consentement loyal de ses deux mères patrie. N'est-ce pas un symbole? N'est-ce pas ainsi, et par l'accoid libre des volontés que doivent se traiter, dans 1 avenir, les affaires de l'humanité? . j ■
Nous pouvons répéter, tous ensemble, le chant sublime compagnons de La Salle : « Les bannières du Roi du ael
sont déployées... » .
Car nous Itittons pour un même idéal. Toutes nos bannières sont mêlées, leurs plis s'enroulent dans les mêmes volutes, et frémissent au même vent d'espérance et de- victoire.
Tandis que nous sommes ici à rêver de l'avenir par la commémoration du passé, nos magnifiques soldats le créent
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Le sang coule à Ypres, le sang coule au Chemin des Dames, le sang coule en Cliampagne, à Verdun, en Alsace, et celui des Américains coule comme les autres. Célébrons une victoire
de plus... a Verdun, Verdun, que tes filles sont belles! » L'ennemi recule ; il recule toujours. Il cède ses tranchées bétonnées, il cède ses mijtrailleuses, ses canons lourds, ses convois, ses prisonniers, que dis-je, sa conscience, son orgueil, ses sataniques ambitions. Il croyait tenir le ciel, et le ciel même s'écroule sur lui.
Il fallait qu'il pérît ; car sa conception de Texistence était fausse et folle ; aucun mouvement du cœur, aucune générosité, aucune largesse de soi-même. Il ne croyait qu*à sa force, sa force lui sera enlevée. L'Allemagne sera vaincue, elle est vaincue d'ores et déjà. Elle disait que Dieu était à elle ; Dieu n'est à personne. 11 est le Juste, il est le Droit. Nous allons Tarracher à ses sinistres accapareurs. Cette restitution auguste sera la récompense de si grands sacrifices et de si affreuses' souffrances... O mânes des Héros, apaisez-vous. Vous avez combattu pour la justice ; justice sera faite. L'histoire, après avoir orné vos tondues, reprendra sa marche solennelle entraînant, vers un même idéal rayonnant, le cortège des peuples unis et libres dans la future humanité.
Gabriel HANOTAUX,
de l'Académie Française,