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L'union des catholiques [microforme]

CEs courtes pages ont été écrites sans esprit de parti ; elles sont une œuvre de conscience, Je n'ai pas été mêlé à la discussion qu'a fait naitre le “ Programme Catholique: ” mais comme tout le monde je l'ui suivie avec anxiété, et comme tout le monde j'ai vu qu'elle a porté atteinte au prestige du clergé et à 11 force du parti catholique. Or le mal prendrait des proportions eflrayantes pour nous si la discussion renuissait dans la législature de Québec, ce dont nous sommes menacés, d'après ce qu'on dit, et cette perspective impose à tout homme de cœur qui fait profession d'écrire, si peu qu'il soit, l'obligation de travailler à prévenir un pareil malheur, C'est ce que j'ai voulu faire en demandant avec instance que désormais l'on se consulte avant d'agir.

J'ignore si l'on me niera le droit de parler de la sorte et si l'on va dire encore que j'insulte les deux évêques qui ont patronné le ‘Programme Catholique ; mais je

sais bien que je suis tout prêt à endurer de nouvelles

attaques. L'écrit que voici a reçu, avant d'être livré à

l'impression, l'approbation de personnes assezcompétentes

pour me rassurer sur sa valeur morale.

Notre époque est par excellence celle des associations, des coalitions, L'union fait la force est de nos jours une devise banale que tout le monde cherche à mettre en pratique, et cela, surtout en Amérique, A proprement parler, il n'y a pas de nation sur ce continent; il n'y a que des peuples formés de divers groupes nationaux qui ne se sont pas encore fusionnés,. Nous n'avons point ici de peuple qui, sorti du berceau de la barbarie, se soit élevé graduellement par l'étude et les idées morales jusqu'aux sommets de la civilisation, L'émigration a jeté sur nos rivages des citoyens faits, en pleine possession de lu science et du dogme, rompus à la vie publique, ayant des principes arrêtés sur la société, sur le gouvernement, sur la liberté, en un mot sur toutes les grandes choses que le citoyen doit savoir, possédant de plus des traditions historiques, ayant des mœurs particulières, une religion, tout ce qui met au cœur de l’homme le préjugé, la haine comme l'affection et l’enthousiasme, Chacun est arrivé ici avec sa civilisation propre, avec sus préférences nationales et ses animosités religieuses, et si tous ont pu vivre en paix, c’est que, d'une part, l'intérêt, le désir d'amasser fortune commandait la tranquillité, et que, d'autre part, la jouissance d'une liberté sans bornes compensait amplement, pour des hommes habitués à toutes Les restrictions du régime européen, la répugnance de vivre en contact avec des adversaires traditionnels.

Si le courant de l'émigration s'était arrêté, si les premiers colons de l'Amérique avaient été laissés à leur développement naturel, tous les éléments divers qu'ils représentaient auraient fini sans doute par s’harmoniser et se confondre dans un caractère unique, dans une seule et méme aspiration générale ; mais

il n’en a pas été ainsi: loin de là, chaque vaisseau a continué

d'amener parmi nous de nouvelles recrues, qui apportaient ave elles et leurs préjugés, bons où mauvais, et leurs habitudes di vie publique, Chaque groupe à vu de la sorte ses rangs grossi de jour en jour; c'était autant de tronçons populaires gardant la mème sève de vie, le même fond d'idées que lu nation dont ils provenaient, et si l'avenir n'avait tant de promesses, si la préoccupation de faire de l'argent” ne primait toutes les autres, si l'espace n'étaitaussi vaste surce continent pour toutes les ambitions, un conflit n'aurait pu manquer de surgir entr des hommes que leur passé avaient faits ennemis, Mais celui qui fouille les entrailles de Ta terre pour en tirer de l'or songet-il à se demander si son voisin prie Dieu comme lui ou s'il est d'une nation ennemie de la sienne ? Que lui importe ? il cherche de l'or,

Ces diverses nationalités ont donc pris bien vite leur parti d'un pureil état de choses: cles ont pensé que le soleil d'Amérique luisait pour tout le monde, et se sont décidées À vivre en paix les unes avec les autres, à travailler en commun à la grandeur de lu nouvelle patrie, tout en conservant chacune leurs traditions particulières, De là toutes ces associations que nous voyons se perpétuer autour de nous, Partout on se recherche, on se rallie, on s'unit, On s'unit pour propager le protestantisme, on s'unit pour faire triompher la Tibre-pensée, on s'unit pour faire prédominer tel ou tel principe dans la législature, on s'unit pour toute espèce de projets,

Devant ce spectacle de tant de ligues différentes, très-légitimes chacune à son point de vue, on est porté à se demander si les catholiques du Bas-Canada s'unissent, eux aussi, Or, il est notoire que dans le moment nous sommes très-divisés,

Plus que les autres, pourtant, nous avons besoin d'union. Entourés comme nous le sommes d'une population renfermant des sectes multiples qui nous sont hostiles, en quelque sorte, par état; isolés comme catholiques, puisque nous ne recevons aucun aide matériel ni moral du puissant clergé des Etats- Unis, à cause de la différence du langage et de l’organisation

sociale des deux pays, l'instinct de notre conservation nous conseille de ne point nous diviser, mais de former plutôt une seule phalange compacte pour résister à la pression lente et continue d’un ennemi supérieur par le nombre, par le prestige de la fortune, par l'influence politique. Au point de vue national, cette union n’est pas moins nécessaire. Etre Français,

être catholique, c'est tout un dans notre province, Diviser Los rangs catholiques, c'est diviser Les rangs français ; c'est, pai conséquent, un acte de Tèscnationualité,

Ni j'écrivais un article politique, je dirais encore que diviser les catholiques, c'est diviser le purti conservateur,

Môme au milieu de nous, il existe une école dangereuse, dont les disciples sont peu nombreux, à la vérité, mais trèsactifs, très-cntreprenants, et le moyen pour nous de lui faire échec n'est pas de former deux camps en conflit sous le même drapeau, Cette école est d'autant plus à craindre que l'industrie moderne, en supprimant les distances par la vapeur et l'électricité, donne aux idées fausses qui courent l'Europe un accès plus prompt chez nous, Je ne dis pas que nous soyons menacés de l'invasion du Communisme ou du Pétrolisme ; je constate seulement que, vu notre propension bien connue à prendre les idées et les mots des auteurs français, le foyer du rationalisme canadien se trouve en France, et que les facilités de l’alimenter se multiplient par la rapidité de nos communi-

cations avec l'étranger, ce qui nous oblige à une surveillance d'autant plus attentive.

Comment se fait-il donc qu'ayant un tel besoin d'être unis, nous le soyons si peu actuellement ?

Le secret de nos divisions n'est pas impossible à trouver. D'abord, dans une petite société comme la nôtre, les disputes sont faciles, Tout le monde se connaît, se coudoie, se heurte ; on s'obacrve et l'on se jalouse mutuellement, Comparés à une grande nation, nous sommes ce qu'un village est à une ville : un centre de querelles, N'est-il pas vrai, d'ailleurs, que notre caractère même nous porte à la chicane? Nous sommes Normands ; nos pères venaient presque tous de la Normandie, cette terre classique des plaideurs, Un certain nombre d’entre nous sont Bretons, Les Bretons sont des braves, mais on a coutume de dire qu'ils peuvent enfoncer ues clous avec leur tête, De Normand à Breton, la discorde surgit comme un champignon, et s'éternise,

Ensuite—mais ici j'espère que mes paroles ne seront pas mal interprétées —la nature même de notre croyance catholique nous entraine à être exclusifs dans les choses qui se rapportent aux matières religieuses, Catholiques, nous possédons la vérité, nous le savons, nous en avons la certitude, ce qui nous donne dans nos convictions une sécurité, une assurance que d'autres, moins fortunés, recherchent en vain : de 1h à l'opiniàtreté, à la raideur, puis au manque de charité et au mépris de la liberté d'autrui, lors même que le doute est permis, la pente est facile à la faiblesse humaine, surtout pour ceux qui s'adonnent à l'étude et que leur caractère dispose à être entiers, absolus dans leurs idées, On prend facilement l'habitude de porter en toutes matières la même foi ardente et inflexible, On puise la vérité à sa source, l'Eglise, on se l’incorpore, on la prend pour point de départ des raisonnements sur les questions douteuses, et ici on croit ce que laisse voir la logique naturelle, mais aussi fermement, aussi exclusivement que les choses nécessaires : c'est un défaut ; il empêche de respecter l'opinion contraire, qui est licite, et conduit aux personnalités dans la discussion, Ainsi peut s'expliquer la vivacité de certaines polémiques soutenues px des prêtres. Le prêtre.a des convictions, tandis que dans le monde on n’a souvent que des opinions, ét s’il pèche par excès sous ce rapport, avouons que c'est

bien la plus respectable des fautes,

—— tent

Cet écueil, on le comprend, est dangereux surtout lorsque la politique, quelque difficulté accidentelle, quelque intérêt particulier vient passionner les esprits, et l'on sait que la politique, une certaine difficulté et un certain intérêt sont également trois grandes causes de nos divisions ; mais je demande la permission de n’en rien dire davantage,

Signalons plutôt un autre danger, je veux parler de la confusion que l'on fait de nos affaires avec celles d'Europe, En général dans tout ce que l'on écrit, on oublie trop que noux sommes ici en Amérique, et que les conditions de notre vie politique ne sont pas les mêmes que pour les peuples du vieux monde, Sans doute, les grandes batailles d'idées qui se livrent de l’autre côté de l'Atlantique ont leur écho dans notre patrie ; mais c'est un peu notre faute : il est vrai que les hommes sont à peu près les mêmes partout et tournent dans les mêmes cercles, qu'ils n'élargissent qu'au prix de mille travaux ; mais il y a des faits existants, certaines différences essentielles dans le caractère de nos luttes que nous méconnaissons injustement, au préjudice de l'harmonie entre les catholiques canadiens. Par exemple, la similitude entre un conservateur de France et un conservateur du Canada est loin d'être parfaite, puisque ce dernier est partisan de toutes les libertés du régime parlementaire: à ce titre on l'appellerait plutôt libéral dans le langage politique de la France, Ce mot libéral lui-même n'a pas une signification identique sur les deux continents, En France il implique l’idée de libre-pensée, d'insubordination envers l'autorité religieuse, et dans cette acception on ‘ut l'appliquer à une classe d'hommes politiques canadiens : 11ais doi! on l’'employer, je le demande, avec le même sens pour désigner le grand nombre de ceux qui, dans notre pays, font de l'oppoeition au parti conservateur sans pour cela cesser d’être d'excellents catholiques? En justice pour tout le monde, nous devrions donc avoir trois mots pour nommer les partis qui se disputent notre arène politique : conservateur, radical, libéral, et le mot libéral n'aurait plus alors rien de choquant pour les oreilles des catholiques. La langue des partis en France ne nous convient pas dans tous ses détails, à cause de la différence de notre état social, Toutes les sociétés américaines sont des démocraties civiles et politiques en même temps; en usant des institutions parlementaires, nous pratiquons tous le libéralisme, avec plus ou moins de restrictions suivant que nous

sommes conservateurs ou non, et cependant les Canadiens ne laissent pas d'être respectueux envers l'autorité et enfants soumis de l'Eglise, ne professent pas non plus la séparation de l'Eglise et de l'Etat, Nous sommes ultramontains en religion, libéraux en politique ; de sorte que notre libéralisme ne doit pas être assimilé à celui d'Europe, et ne saurait être défini # la négation de la liberté,” comme dit Donoso Cortès, # la négation de Dieu,” comme dit Ventura. C'est tout au plus à notre radicalisme que s'appliquerait cette définition, Mettons un terme à ce malentendu, à cette espèce de quiproquo, et nous aurons fait disparaître une grande cause de division ; car jeter des doutes sur l’orthodoxie du libéralisme en ce pays, ce serait éloigner de nous beaucoup de gens bien disposés, en donnant à entendre que la doctrine de l'Eglise est incompatible avec la pratique du meilleur des gouvernements, Le parti catholique doit se composer d'hommes partagés d’opi-

nions sur les questions politiques, unis sur les questions reli- | gieuses.

Mais on nous parle surtout de gallicanisme ; c'est la grande affaire du jour. Il paraîtrait que la plupart d'entre nous ont fait du gallicanisme comine Monsieur Jourdain faisait de la prose, sans le savoir, et si l'on demande à quels symptômes on reconnait cette affection secrète, la réponse n’est pas bien facile, Tout ce qu'on peut dire, c'est que les électeurs qui nomment un député sans lui faire signer au préalable un certain passe-port, tombent dans ce détestable péché; que les prêtres qui ne conseillent pas à nos législateurs de soulever le préjugé protestant contre nous par des réclamations retentissantes, commettent la même faute impardonnable ; que nos prélats qui ont, comme feu l'archevêque Baillargeon, par suite des mauvaises lecons du collége, une certaine prédilection littéraire et artistique pour un auteur nommé Bossuet,* sont malheureusement coupables de la même iniquité. On le voit, nous en sommes tous. Et dire que nous avons pu dormir tranquilles, étant couverts de cette lèpre !

Comment cette guerre à un gallicanisme imaginaire a-t-elle pu originer, si ce n’est, à part les intérêts particuliers qui avais besoin d’être abrités derrière un principe imposant, par Ir coniution constante de nos affaires avec celles des autres ?

* Ve o Nouveau-Monde du 16 août 1871.

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On a vu que Louis Veuillot criait fort contre les catholiques libéraux et les gallicans, et comme M. Veuillot est un grand maître, on s'est mis à crier de même, Le rédacteur de l'Univers peut être un digne modèle, sa doctrine est très-pure, mais ses procédés ne conviennent pas à tous les adversaires indistinctement dans un pays comme le nôtre où tout le monde est acquis d'avance aux idées religieuses, où il n'existe pas deux facons d'être catholique, Ses articles contre les libres-penseurs de ’aris peuvent avoir ici leurutilité, mais il n'en est pas de mème de ceux qu'il a écrits contre les Montalembert, les DeFalloux, les Dupanloup, qui n'ont aucune application à nos luttes, Que l'école de ces derniers soit entachée d'erreur en matières religieuses, c'est possible; mais ses doctrines politiques, en général, sont et doivent être celles d'un pays où le peuple souverain se gouverne lui-mème Ces tempéraments qu'elle conseille, la nécessité nous les impose envers les protestants : cette liberté qu'elle indique comme devant sauver l'Eglise, nous l'avons : que nous importe Ie reste dans la pratique? Et pourquoi nous donner tant de peine pour soulever des disputes qui n'ont pas leur raison d'être? Car nous sommes unanimes dans la vérité, et les points douteux qui nous divisent ne sont pas et ne peuvent être, à cause de nos conditions spéciales de vie politique, les mêmes que ceux sur lesquels les catholiques d'Europe sont partagés. N'oublions donc pas, de grâce, cette diftérence essentielle, Admirons tous ces hommes distingués, mais chez eux, et ne nous attachons, pour notre gouverne chez nous, aux idées d'ancun d'entre eux exclusivement, Le moindre inconvénient de cette imitation aveugle est de faire batailler, à la manière de Don Quicnotte, contre des adversaires qui n'existent pas.

On dit qu'il y a des gens qui sont gallicans sans le savoir, Si tel est Le cas, vous êtes maladroits en le leur apprenant: car du même coup vous indiquez la source où ils pourront puiser des autorités nombreuses et respectables à l'appui de celles des erreurs gallicanes que Rome n'a pas encore formellement condamnées. Vous auriez mieux fait de chercher à détruire ces erreurs par le travail lent, mais efticace, des conversations privées, de la prédication et de l’enseignement collégial.

En doublant cette dénonciation d'injures et d'attaques personnelles, on devient plus coupable, Persécuter un honnète homme pour une opinion qu'il n'a pas, c'est le moyen de la lui

donner, surtout lorsque le débat se poursuit par la voie des journaux. L'expérience du journalisme démontre qu'une manière de pousser un adversaire à commettre quelque erreur cest d'exagérer la vérité contraire, Quand il s'agit d’une question nouvelle et complexe, il est facile à celui qui improvise des articles au jour le jour de tomber en faute en obéissant à une impression mal domptée, et la passion qu'engendre la lutte empêche quelquefois de reconnaitre cette faute, On la défend par amour-propre, puis on finit par croire vraiment de bonne foi tout ce qu'on a écrit. Il faut compter avec cette infirmité de certaines natures, A tout contradicteur, on se hâte de donner un nom, (l'assigner un parti sans plus y réfléchir ; on se sépare ainsi des gens comme si toute contradiction équivalait à une hostilité.

Mais, au fait, pourquoi serions-nous gallicans”? sous quel prétexte? Supposons que nous partagions toutes les doctrines du vieux gallicanisme français : quelles occasions, sous notre régime politique, aurious-nous de les enseigner et de les appliquer? Une seule, celle où les tribunaux seraient saisis de questions mixtes, tenant à la fois au spirituel et au temporel, tel que l'affaire Guibord, par exemple. Et, certes! ce procès fameux est loin d'avoir révélé l'existence d’un parti gallican en dehors de l’Institut-Canadien. Mais alors prenez-vous-en donc à ces messieurs de l’Institut, et laissez-nous tranquilles,

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