‹ L'union des deux Canadas, 1841-1867 [microforme]Chapitre 23 sur 44 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

LE MINISTÈRE HINCKS-MORIN. — ÉLECTIONS DE 1851.— GEORGE BROWN. — SESSIONS DE 1852, 1858, 1854. — DÉFAITE DU MINISTÈRE HINCKS-MORIN. — ÉLEC- TIONS GÉNÉRALES.

M. Hincks fut chargé par lord Elgin de former un nouveau cabinet. C’était un habile financier, un homme d’un talent incontestable, mais il n’avait ni le prestige ni la hauteur de vues de Baldwin. Il s’adressa à M. Morin qui était le successeur naturel et légitime de M. Lafontaine. M. Morin choisit pour ses collègues dans le Bas-Canada, MM. Drummond, Young, Caron et Taché. M. Chauveau fit aussi partie du gouvernement comme solliciteur-général sans portefeuille. Dans le Haut-Canada, M. Hincks chercha à réunir toutes les forces libérales en prenant deux de ses ministres dans le groupe avancé des clear grits, savoir: MM. Rolph et Malcolm Cameron ; les autres représentants du Haut-Canada étaient MM. Richards, Morris et John Ross, ce dernier sans portefeuille.

La composition du nouveau ministère fut favorablement accueillie par la population, surtout dans le Bas-Canada. MM. Drummond, John Young, Caron, Taché et Chauveau étaient tous des hommes populaires qui avaient conquis leurs épaulettes dans les récentes luttes nationales et politiques.

Les élections générales de 1851 donnèrent au gouvernement

une forte majorité, grâce surtout au Bas-Canada, où les candidats ministériels emportèrent les trois quarts des comtés. M. Papineau, battu à Montréal, se fit élire aux Deux-Montagnes, mais presque tous ses partisans furent vaincus. En réalité ce fut la politique de Lafontaine qui triompha, la politique libérale modérée, celle qui convient le mieux au caractère et au tem-

pérament de la population canadienne-française.

Le clergé qui aimait M. Morin pour son caractère religieux et moral, pour ses idées justes et raisonnables, et redoutait de plus en plus M. Papineau et sa suite, donna au gouvernement le secours puissant de ses sympathies. Parmi les nouveaux députés élus dans le Bas-Canada, on remarquait MM. Sicotte, Tessier et Chapais, et dans le Haut-Canada, George Brown, dont le nom, les écrits et les discours devaient, durant vingt ans, soulever tant de tempêtes.

Robuste au physique comme au moral, écrivain puissant, orateur véhément, propriétaire du Globe, il s'était d’abord rendu populaire en combattant pour la politique de Baldwin et Lafontaine; mais emporté par sa nature et son ambition, il s’était jeté, avec sa fougue ordinaire, dans la controverse religieuse, dans une croisade violente contre tout ce qui n’était pas anglais et protestant. Le Globe retentissait tous les jours de ses dénonciations emportées contre l'Eglise catholique, le clergé, les communautés religieuses, les écoles séparées, contre la domination française (French domination). Pour rendre justice au Haut-Canada et lui donner sa part légitime d’influence dans les affaires publiques, il demandait que la représentation fût répartie d’après le chiffre de

la population. Ce fut son cri de guerre durant vingt-cinq ans,

et il ne se tut qu'après avoir inscrit en tête de l’Acte Fédéral cet article fondamental.

Le programme des nouveaux ministres était tout tracé: c'était le développement de la politique virile et prudente de leurs prédécesseurs, le réglement de la question des réserves du clergé et de la tenure seigneuriale, et l'achèvement à tout prix des lignes de chemin de fer projetées et commencées sous le ministère précédent.

Ils firent une courte session en 1852 et se préparèrent à mettre devant les Chambres, à la session de 1853, un programme des plus sérieux. Dans l'intervalle, la démission de M. John Young leur causa quelque embarras. M. Young était un homme d’une indépendance d’esprit et de caractère quelquefois exagérée. Libre échangiste intransigeant, il ne voulut pas consentir à l’imposition de droits différentiels sur les vaisseaux américains naviguant dans les canaux canadiens.

C’est alors qu’il fut question, pour la première fois, de faire entrer dans le ministère, George-Etienne Cartier. Mais le futur chef du parti conservateur crut que son heure n’était pas encore arrivée, il refusa.

La session de 1853 fut harassante pour les ministres ; l’opposition fortement secondée par George Brown et Lyon Mackenzie, leur causa beaucoup d’ennuuis.

M. Morin réussit, cette fois, à faire passer son bill pour augmenter la représentation de 84 à 130 députés, 65 pour chaque province. Cette mesure fit naturellement surgir dans la discussion la brûlante question de la représentation basée sur le chiffre

de la population. Le recensement de 1852 venait de constater

que la population du Haut-Canada l’emportait de 60,000 âmes

sur celle de l’autre province. Le Bas-Canada avait eu depuis l'Union jusqu’à cette époque la majorité, et, en dépit de M. Papineau, il était resté soumis à la constitution. Mais le Haut-Canada n’avait pas la même patience, le même esprit de résignation. C'était une question populaire ; George Brown en fit son drapeau, son programme, son marche-pied ; mais elle lu fit perdre dans le Bas-Canada ce qu’elle lui avait fait gagner dans le Haut. Les McNab et les Macdonald ne voulurent pas trop se compromettre sur cette question ; ils laissèrent le maniement de cette bombe dangereuse à leur fougueux allié. Les députés du Bas-Canada protestèrent énergiquement contre l’injustice dont leur province était menacée, et votèrent en grande majorité contre la proposition de M. Brown, demandant l’abrogation de la clause de l’Acte d'Union, qui exigeait le vote des deux tiers de la Chambre pour changer le chiffre des députés.

Puis vint la question de la tenure seigneuriale. M. Drummond présenta un projet de loi qui réduisait les rentes des seigneurs et facilitait le rachat des droits que leur payaient les censitaires. Malgré une violente opposition de la part du parti MeNab-Brown, du Haut-Canada, le bill fut voté, mais pour aller s’échouer au Conseil législatif. Ce vote dela Chambre haute fut le dernier coup porté à son prestige. Une adresse à la Reine demandant l'élection des conseillers législatifs par le peuple fut votée par une grande majorité de la Chambre.

C’est à l’occasion de cette adresse que le parlement impérial commit un abus de confiance, un deni de justice dont l’histoire a le droit de lui demander un compte sévère. Au lieu de se borner à accorder ce que la Chambre canadienne lui demandait au sujet

de la transformation du Conseil législatif, il ajouta une clause

pour permettre de changer le nombre des représentants de l’Assemblée législative par une simple majorité. La clause de l’Acte d'Union qui exigeait, dans ce cas, le vote des deux tiers de la Chambre et constituait pour le Bas-Canada une protection efficace, disparaissait.

Quel est ou quels sont les auteurs de cet acte de mauvaise foi, de supercherie ? On n’a jamais pu le savoir et on ne le saura probablement jamais.

L'extension de la franchise électorale, la constitution en corporation de la compagnie du Grand-Tronc, et de plusieurs autres compagnies de chemins de fer, l'établissement d’une ligne de vapeurs transatlantiques, et l’organisation d’un ministère de l'Agriculture signalèrent la session de 1853, et rendirent témoignage à l’activité du gouvernement.

Le ministère perdait des forces sous les coups vigoureux des conservateurs et des libéraux ligués contre lui. La majorité variait, oscillait.

Les critiques acerbes, les philippiques violentes de George Brown produisaient leur effet sur la députation du Haut-Canada.

Le farouche tribun exploita avec succès le refus du gouvernement de régler la question des réserves du clergé, après y avoir été autorisé par le gouvernement impérial, ainsi que les soupçons qui planaient sur certaines spéculations de M. Hincks et sur ses relations avec la compagnie du Grand-Tronc. Il tonna aussi contre les subsides accordés aux écoles séparées, aux collèges et aux couvents, et lança, à ce sujet, des accusations qui blessèrent profondément les catholiques.

On reprochait à M. Hincks son audace et à M. Morin sa fai-

blesse.

ne eme LB —

Un incident déplorable vint activer le feu de la discorde et du fanatisme, Un moine italien défroqué, du nom de Gavazzi, fit, à Québec et à Montréal, des discours qui provoquèrent des émeutes sanglantes. Le fameux moine s'était signalé, à Rome, par son zèle pour la cause de la révolution de 1849 contre la papauté, et avait ensuite traversé le monde au milieu des applaudissements des ennemis de l’Église et des imprécations des catholiques.

Le soir du 9 juin 1853, des milliers de catholiques, des Irlandais surtout, entourèrent l’église protestante où Gavazzi pérorait, et voulurent l'empêcher de parler ; une bagarre s’ensuivit, les troupes furent appelées et tirèrent sur la foule. Plusieurs personnes furent tuées et blessées.

Ce malheureux incident déchaîna une tempête de colères, de récriminations et d’accusations.

Qui avait donné ordre à la troupe de faire feu ?

On ne put le constater, et même, vu les témoignages contradictoires qui furent rendus, on se demanda si la troupe n’avait pas fait feu d’elle-même ; ce fut l'opinion exprimée par M. Hincks. Mais comme M. Wilson, maire de Montréal, à cette époque, était catholique, et comme M. Hincks était un des principaux membres de la société Saint-Patrice, on souleva les préjugés contre eux et contre le gouvernement, auquel on reprocha de ne pas avoir fait la diligence nécessaire pour connaître et arrêter les coupables.

Lorsque se termina la session, quelques jours après, le gouvernement était considérablement atfaibli.

Pendant ce temps, lord Elgin consacrait son talent et son habileté à la négociation d’un traité de réciprocité commerciale avec les Etats-Unis, et au règlement de la question des pêche-

ries. Dès son arrivée au Canada, il s’était convaincu que le mauais état des affaires était l’une des principales causes de l’agitation publique et de l’affaiblissement des sentiments de loyauté de la classe mercantile.

Il se rendit compte de l'effet, produit sur le commerce par la perte des privilèges dont les Canadiens avaient joui sur le marché anglais, et comprit qu’il fallait leur offrir des compensations, en abrogeant toutes les lois restrictives relativement à la navigation, et en leur procurant les avantages du marché américain.

Sa correspondance avec le gouvernement impérial fait foi de sa sollicitude à cet égard, et de sa clairvoyance remarquable. Même au milieu des émeutes de 1849, quand il a raison de croire sa vie en danger, il ne cesse de répéter que si l’on veut maintenir la loyauté des Canadiens, il faut leur donner la prospérité, les avantages commerciaux que possèdent leurs voisins, faire en sorte que leurs produits se vendent aussi avantageusement au Canada qu'aux Etats-Unis.

La liberté politique er la liberté commerciale étaient à ses yeux les seules assises durables de la fidélité des Canadiens. Afin de faire triompher la première et d'établir, d’une manière définitive, le principe de la responsabilité ministérielle, il souffrit toutes les humiliations, brava tous les dangers. Pour assurer la victoire de l’autre, il alla à Londres età Washington, conquit toutes les sympathies, renversa tous les obstacles, et revint avec un projet de réciprocité que le sénat et le congrès américains ratifiaient, et que le parlement canadien devait bientôt adopter av2e enthousiasme,

Le gouvernement aurait voulu ne mettre devant la Chambre,

à la session de 1854, qne cette importante et populaire question.

Mais plusieurs libéraux, entre autres MM. Cauchon et Sicotte, se joignirent aux conservateurs pour réclamer le règlement de la tenure seigneuriale et des réserves du clergé. Afin de renverser le ministère, les conservateurs du Haut-Canada votèrent pour des amendements contraires aux principes qu'ils avaient toujours profrssés, et commencèrent dès lors à laisser voir le parti qu’on pourrait tirer de leur amour du pouvoir.

Le ministère, abandonné par les libéraux du Haut-Canada, fut battu, mais le Bas-Canada resta fidèle à M. Morin.

Lord Elgin croyant l’opposition incapable de former un gouvernement stable, prit le parti de dissoudre la Chambre et d’en appeler au peuple.

La lutte se fit dans le Bas-Canada entre les libéraux de l’école de Lafontaine et Morin, et les libéraux de l’école de Papineau, de l’Avenir et du Pays, et dans le Haut-Canada entre trois partis bien distincts : les torys, partisans de sir Allan MeNab, les libéraux dont George Brown était le chef, et les libéraux modérés de l’ancienne école de Baldwin restés fidèles au gouvernement Hincks.

M. Papineau ne se présenta pas lui-même aux suffrages des électeurs. Il eut le bon esprit de ne pas continuer à se dépopulariser, en s’immobilisant dans une situation fausse, dans des idées qui ne convenaient plus au temps et aux circonstances. Il comprit qu’il devenait un embarras et un élément de faiblesse pour ce jeune parti libéral dont il avait été le parrain sinon le père. Son opposition au règlement de la tenure seigneuria. \, ses sympathies pour la répartition de la représentation d’après le

chiffre ae la population, et ses opinions avancées en matières reli-

gieuses, en faisaient un chef compromettant.

Son rôle politique, après son retour de l’exil, n’a rien ajouté à sa réputation, à la gloire d’un passé dont l’éclat aurait dû lui suffire dans sa vieillesse.

Le dieu, en descendant du piédestal dans l’arène politique, avait paru moins grand, plus accessible à la critique. On avait attribué à lamour-propre froissé ses attaques acerbes contre le gouvernement, et à l’intérêt personnel ses sympathies pour le régime suranné de la tenure seigneuriale.

On ne savait comment concilier sa conduite avec ses principes.

Il se retira, comme avait fait son illustre père, sur les bords de l’Ottawa, dans le manoir de Montebello, où il vécut jusqu’en 1871, dans l’étude et les tranquilles jouissances de la vie de famille.

Lafontaine et Papineau disparus, il ne restait plus des vétérans de nos anciennes luttes politiques que M. Morin dont la carrière achevait. Une nouvelle génération arrivait avec de nouvelles idées, de nouvelles méthodes, de nouveaux chefs.

La plupart des jeunes libéraux battus en 1851 réussirent à se faire élire aux élections de 1854 ; et parmi eux on remarquait des hommes distingués, des avocats, des écrivains, des orateurs formés à l’école de l'Avenir et de l’Institut Canadien, habitués aux luttes du palais et du forum. Leur parole ardente, éloquente, réussit à les faire accepter par le peuple, malgré l'opposition du clergé et les défiances d’une forte partie de la population.

C’étaient, dans le district de Montréal, les deux Dorion, Antoine-Aimé, le futur chef, et Jean-Baptiste-Eric, surnommé l’Ænfant Terrible, Papin, le Danton du nouveau parti, Laberge, qui en

était le rossignol, Charles Daoust, écrivain peu ordinaire, J.-O.

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Rennes

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Bureau, B.-H. Jobin et G.-M. Prévost, tous trois notaires distingués et populaires.

À Québec et dans les autres parties du pays les jeunes libéraux furent moins heureux. Les Fournier, les Plamondon, les Letellier ne purent se faire élire, mais l’un de leurs amis les plus dévoués et les plus utiles, Pierre-G. Huot, qui les abandonna

plus tard, fut élu par le comté de Saguenay.

Le ministère obtint pourtant la majorité dans le Bas-Canada, mais il fut battu dans le Haut-Canada. M. Morin, vaincu à

Terrebonne, fut obligé d’aller se faire élire à Chicoutimi.

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