‹ L'union des deux Canadas, 1841-1867 [microforme]Chapitre 28 sur 44 · DOME · texte numérisé non relu

DOME

ment depuis 1848. Il appartenait à une famille dont le nom est intimement lié à l’histoire religieuse et nationale du pays. Il était de Saint-Thomas, dans le comté de Kamouraska, où il s’était fait une grande réputation comme médecin.

Etienne-Pascal Taché avait affirmé sa loyauté, en prenant part à la guerre de 1812 contre les Américains, et son patriotisme, en se rangeant sous le drapeau des Patriotes en 1837.

Il avait été, à cette époque mémorable, le chef du mouvement national dans le district de Québec.

En 1849, il était dans la maison de M. Lafontaine, quand les émeutiers menacèrent de la saccager, et l’on prétend que le coup de fusil qui tua Mason fut tiré par lui.

Il n’avait pas les connaissances légales et politiques des Lafontaine et des Morin, mais il était de leur école, et possédait comme eux l’estime et la confiance publiques. Actif, énergique, homme du monde, doué d’un esprit vif et d’un jugement sain, il était à sa place partout et faisait honneur au nom canadien.

Il décida Drummond à garder son portefeuille, et fit entrer Cartier et Cauchon dans son ministère, à la place de Chauveau et Chabot. Chauveau remplaçait M. Meilleur, comme surintendant de l'Education ; M. Chabot était nommé commissaire de la tenure seigneuriale, et devint ensuite juge de la Cour supérieure.

Le ministère MeNab-Taché arriva à la session de 1855, avec un programme varié de lois plus pratiques que brillantes concernant le système municipal, la milice, les bureaux d’enregistrement, la franchise électorale, les écoles séparées. Il fut aussi question de fixer d’une manière définitive le siège du gou-

vernement, mais le système alternatif l'emporte 2t les députés

décidèrent que la se:sion suivante aurait lieu à Toronto.

L'année 1854 fut remarquable par l’inauguration de l'Univer-

sité Laval qui eut lieu le 21 septembre.

Le séminaire de Québec, fondé par l’illustre évêque de Laval, avait commencé bien avant le traité de cession l’œuvre de l’éducation de la jeunesse ; il avait donné à la religion et à la patrie des prêtres admirables, de grands citoyens qui en ont fait la force et la gloire. Le séminaire de Montréal, les collèges de Nicolet, de Saint-Hyacinthe, de Sainte-Thérèse et de l’Assomption étaient venus l’aider à accomplir sa noble tâche. Le clergé canadien continuait l’œuvre de protection, de conservation et de dévoue-

ment commencée au berceau de la Nouvelle-France.

Depuis plusieurs années déjà, il reconnaissait la nécessité de procurer à la jeunesse catholique et française les bienfaits de l'éducation universitaire. Les évêques de la province pensèrent qu'il appartenait au vieux et vénérable séminaire de Québec de compléter la longue chaîne de ses bienfaits et de ses sacrifices

par la fondation d’une université.

Le séminaire avait accepté cette lourde charge, et, grâce au dévouement et à l’habileté de son éminent supérieur, M. Louis Casault, et à l’aide puissante de lord Elgin, il avait réussi à

obtenir en 1852 une charte royale.

Les épreuves ne lui ont pas manqué ; il eut à soutenir une lutte formidable contre Mgr Bourget et ceux qui voulaient avoir, à Montréal, une université indépendante. Le litige fut porté à Rome, et pendant plusieurs années, il divisa le clergé et les catholiques en deux camps acharnés. On se fit une lutte de corsaires,

on se cribla d’accusations et d’insinuations qui frappaient souvent

les têtes élevées, et servirent plus tard les libéraux à convaincre

Rome de la facilité avec laquelle on abusait de la religion au Canada.

Le Souverain Pontife finit par ramener la paix dans les esprits; et le résultat fut l'établissement, à Montréal, d’une université quasi indépendante unie à Laval par un fil léger.

Quoi qu’il en soit, le séminaire de Québec a réussi, au prix de sacrifices admirables, à fonder une institution qui fait autant de bien que d'honneur à la province de Québec, et procure à la jeunesse l’enseignement supérieur, les connaissances scientifiques, théologiques et philosophiques dont elle a besoin pour servir la religion et la patrie.

À Montréal comme à Québec, les fortes études commencent à manifester leurs heureux résultats, à élever le niveau des intelligences, à agrandir les horizons de la pensée, à élargir le cercle des idées.

C’est en 1855 que l'Exposition universelle de Paris eut lieu. Le gouvernement voulut que le Canada y fût dignement représenté et que ses produits y fussent remarqués. Ses efforts furent couronnés de succès, l'Exposition canadienne attira l’attention du monde sur la richesse de nos produits naturels. Joseph- Charles Taché, l’un des commissaires nommés par le gouvernement, remplit ses fonctions avec le plus grand zèle et publia sur les ressources du Canada une brochure qui eut un heureux effet.

Le gouvernement français eut, pour la première fois, l’idée de nouer des relations commerciales avec son ancienne colonie ; il chargea M. de Belvèze, commandant de la C'apricieuse de venir au Canada étudier la situation et faire rapport sur les meilleurs

moyens de donner suite à cette idée.

C'était la première fois, depuis la cession du pays à l’Angle-

terre, qu'un vaisseau de guerre français pénétrait dans les eaux du Saint-Laurent. Ce fut un événement national ; il réveilla les vieux souvenirs endormis, raviva les sentiments d'affection assoupis et provoqua d’un bout du pays à l’autre des manifestations émouvantes. Partout la Capricieuse fut saluée, à son passage, par des feux de joie, des décharges de fusil et de canon, par les manifestations les plus enthousiastes.

À Québec et à Montréal, le commandant de Belvèze, ses officiers et ses matelots furent reçus, accueillis et fêtés comme des frères perdus et retrouvés ; les adresses, les banquets, les réceptions, les réjouissances se succédèrent sans interruption. Nos poètes, nos journalistes et nos orateurs célébrèrent à l’envi, chantèrent sur tous les tons les gloires du passé, les traditions émouantes de notre origine.

Une voix surtout se fit entendre sur les bords du Saint-Laurent, une voix dont les accents poétiques remuèrent profondément toutes les âmes et firent pleurer les cœurs français. C’était la voix triomphante et baignée de larmes de notre grand poète Crémaz.e, faisant vibrer l’âme de la nation dans des chants immortels.

M. de Belvèze et ses marins furent émerveillés de retrouver si loyale et si française cette Nouvelle-France qu’ils croyaient bien devenue à moitié étrangère ; mais ils ne purent s’empêcher, en même temps, de rendre hommage au bon esprit et à la générosité de la population anglaise que cette explosion nationale aurait bien pu, après tout, offusquer.

La mission de M. de Belvèze eut pour résultat l’établissement

d’un consulat français au Canada et la reprise de relations com-

merciales dont l’importance s’accrut de jour en jour.

C’est pendant l’année 1855 qu’eut lieu l'inauguration du monument éle'é à la mémoire des soldats anglais et français tombés dans la dernière bataille des plaines d'Abraham, et inhumés dans une fosse commune.

C’était le développement de la noble pensée qui avait inspiré l'érection du monument patriotique élevé à la gloire de Wolfe et de Montcalm.

Cette entente cordiale était, en grande partie, le résultat de la guerre de Crimée où Français et Anglais mêlaient leur sang et leur gloire sur des champs de bataille à jamais célèbres.

M. de Belvèze et ses marins étaient présents à l’inauguration du monument de Sainte-Foye. Sir Edmund Head y était aussi, entouré d’un brillant état-major, des descendants de la tribu huronne et de l’élite de la société canadienne. Le spectacle était éblouissant, grandiose, digne d’inspirer un orateur. M. Chauveau fut à la hauteur des circonstances ; il prononça un discours d’une inspiration soutenue, éclatant comme une fanfare guerrière, poétique comme le panorama qui se déroulait à ses regards, plein de mouvement, de vie et d’images saisissantes,

La session de 1856 se signala surtout par l’adoption d’une loi rendant le Conseil législatif électif. Ce changement, depuis si longtemps désiré, fut agréable à l’opinion publique, mais lesprit de parti l’empêcha de produire tout le bien qu’on en attendait ; cependant le nouveau système valait mieux que l’ancien.

Des sommes d'argent furent votées pour l’ouverture des chemins de colonisation, de canaux et de voies ferrées, pour venir en aide au Grand-Tronc, pour l'instruction élémentaire,

l'établissement d'écoles normales.

Des modifications importantes furent apportées à l’acte des

écoles communes, et un projet de loi créant un Conseil d’ins-

truction publique, fut adopté.

George Brown et ses amis demandèrent l’abrogation des lois autorisant les écoles séparées dans le Haut-Canada, et soulevèrent une discussion passionnée, Quelques libéraux, M. Papin, entre autres, se prononcèrent en faveur de l'établissement d'écoles mixtes où les enfants de toute race et de toute religion pourraient recevoir la même éducation, sans être blessés dans leurs croyances et leurs convictions religieuses.

Les opinions de M. Papin sur cette question ruinèrent son avenir politique et compromirent gravement son parti. M. Dorion et ses amis se firent encore beaucoup de mal en demandant que le revenu des biens des Jésuites fût consacré à l’instruction primaire au lieu d’être employé uniquement à l'instruction supérieure.

Le parti libéral ne s’efforçait guère, il faut l’avouer, de calmer les craintes qu’il inspirait au clergé et à la population catholique.

Il est vrai que la proposition de M. Papin en faveur des écoles mixtes ne réunit que trois ou quatre votes libéraux, et que le parti libéral, comme corps, ne partageait pas les opinions exprimées par quelques-uns de ses membres. Mais c’étaient des membres importants, des chefs qui donnaient ainsi raison à leurs adversaires et alimentaient les défiances du clergé prévenu contre leur parti.

Le clergé avait certainement raison de redouter des hommes qui s’alliaient à leur ennemi acharné, George Brown, pour demander des écoles mixtes. Ces exagérations liv‘rales ne justi-

fient pas les abus qu’un grand nombre de prêtres ont fait de leur

RC ne

influence spirituelle, surtout à des époques où leurs craintes n'avaient plus de raison d’être, mais elles les expliquent.

Il est naturel que le clergé se soit tourné presque en masse vers le parti conservateur, dont les chefs lui offraient alors plus de garanties sous le rapport religieux, et se montraient partout les avocats dévoués et les fermes soutiens des intérêts religieux et de l’influence cléricale.

Comme dans tous les conflits, dans toutes les luttes politiques, il y a eu exagération de part et d’autre.

Si on ajoute à cela que l’opposition faite par les libéraux aux demandes réitérées de subsides de la compagnie du Grand-Tronc, permettait au parti conservateur de les accuser d’hostilité envers les grandes entreprises destinées à favoriser le progrès du pays, on s’expliquera la défaveur dont ils ont souffert pendant si longtemps.

La division seule pouvait mettre les conservateurs en danger.

La question du siège du gouvernement la fit éclater dans leurs rangs pendant la session de 1856.

Le système alternatif avait fait son temps, il était une source d’embarras et de dépenses ; on voulut essayer de choisir une capitale. C’était donner l'éveil à toutes les jalousies, à toutes les ambitions.

Une majorité de la Chambre avait, grâce à l’union des députés de Québec et de Montréal, déclaré que Québec serait le siège permanent du gouvernement ; mais lorsque le ministère demanda l’autorisation de dépenser $200,000 pour y ériger des édifices

publics, Papin et Holton proposèrent des résolutions blâmant la

conduite du gouvernement.

Le gouvernement eut la majorité dans le Bas-Canada, mais il fut battu dans le Haut,

Les conservateurs, qui désiraient depuis longtemps remplacer sir Allan McNab par un chef plus jeune, plus vigoureux, profitérent de ce vote pour forcer le vieux chef à se retirer. Tous les ministres du Haut-Canada donnèrent leur démission, et ceux du Bas-Canada en firent autant, pour la forme. Sans reconnaître le principe que le gouvernement devait avoir la majorité dans les deux provinces, ils prétendaient'que, dans les circonstances, il fallait en tenir compte.

Sir Allan MeNab protesta contre la cabale qui le décapitait, et jura de se venger, mais il donna sa démission.

M. Taché fut appelé à le remplacer, et tous ses collègues, moins

M. Drummond, consentirent à faire partie du nouveau cabinet.

John-A. Macdonald devint le chef de la section haut-canadienne. Depuis plusieurs années, l'opinion publique le désignait comme l’homme de lavenir. On avait remarqué ce grand jeune homme au nez proéminent, à la figure diplomatique, à l’esprit fin, souple, rusé et pratique, aux manières engageantes, qui ressemblait à Disraëli.

Il avait commencé sa carrière en cherchant la popularité dans le fanatisme religieux et national, en se faisant l’avocat des sectes orangistes ; mais comme il était naturellement modéré, conciliant, plus ou moins sceptique, et avant tout ambitieux et clairvoyant, il ne mit pas de temps à comprendre que son intérêt était dans l’alliance de son parti avec le parti Lafontaine-Morin.

I1 donna à sa barque une nouvelle orientation, et laissant à

Geor;e Brown la haute mer politique avec ses tempêtes religieu-

ses et nationales, il cingla vers les eaux plus calmes, plus douces où la fortune l’attendait.

Né en Ecosse, il était venu au Canada, à l’âge de six ans, avec sa famille, qui s'établit à Kingston. Admis au barreau, il s'était fait, en peu de temps, une réputation d'avocat habile, instruit, brillant et logique. Elu député de Kingston en 1844, il avait été ministre, deux ans après, et s'était fait remarquer en parlant peu, mais chaque fois en homme d’Etat, en orateur parle-

mentaire de premier ordre.

C'était surtout un diplomate, un tacticien, un stratégiste, un meneur d'hommes qui aurait eu du succès sur les plus grandes scènes politiques du monde, un opportuniste toujours prêt à tendre sa voile à tous les vents de l’opinion publique, à arborer tous les drapeaux qui pouvaient le conduire à la victoire, et même, s’il le fallait, à accepter et à faire triompher la législation qu'il avait combattue avec le plus d’ardeur.

L'homme qui a pu, durant quarante ans, se concilier les sympaïhies des orangistes, des Irlandais, des Canadiens-français, du clergé catholique, et garder en même temps la confiance du gouvernement anglais, ne pouvait être un homme ordinaire.

Sans doute, ce n’était pas un Baldwin ; le souci de sa conscience, des principes et de la moralité publique ne le gênait pas dans l’exécution de ses projets, et dans l’administration des affaires. Les défauts des hommes politiques les servent quelquefois plus que leurs qualités ou leurs vertus.

Il ne faut pas chercher, dans John-A. Macdonald, un moralisa-

teur, un réformateur désireux de faire des lois pour rendre le

peuple meilleur ; ilne dirigeait pas l’opinion publique, il la

suivait. Il était de son temps, prenait les hommes tels qu’ils étaient, et tirait parti de leurs faiblesses comme de leurs qualités.

Une seule idée parait avoir eu de l’empire sur lui, celle de faire du Canada une portion importante de l’empire britannique, et de préparer dans l'Amérique du Nord l'avenir d’une nation canadienne, mais anglaise en même temps.

Personne n’a su mieux que lui travailler au succès de cette politique en suivant les instructions de lord Durham, en procédant lentement par voie de conciliation et d'influence discrète et prudente, par le prestige des honneurs et des faveurs du pouvoir, par le respect de toutes les convictions, de tous les sentiments.

C'était une grande idée politique dont la Confédération aurait été le triomphe complet, si John-A. Macdonald avait réussi à lui donner le caractère d’une union législative en faisant disparaître les législatures provinciales.

Il est naturel que les Durham, les Sydenham, les Metcalfe, les Macdonald et les Brown aient cherché à faire du Canada un pays anglais, de même qu’il est également naturel que les chefs de la population canadienne-française aient combattu tous les projets d’unification.

M. Drummond, mécontent de ce que M. Macdonald prenait sa place comme leader de la Chambre, refusa de faire partie du nouveau cabinet, et devint l’un des chefs du parti libéral. M. Cartier le remplaça comme procureur-général.

M. MeNab ne put pardonner à ses amis politiques de lavoir éconduit si cavalièrement ; il en voulait surtout à M. Macdonald qu’il accusait de trahison. La goutte qui le torturait et l’avait

cloué à sa chambre, une partie de la session, le rendait plus impa-

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