CHAPITRE XVIII MOUVEMENT LITTÉRAIRE
La littérature canadienne avait joué un rôle modeste avant l’Union ; elle se composait de chansons, de poésies fugitives, de récits et de courtes études, que M. Huston a eu le bon esprit de réunir dans son Répertoire National. M. Routhier a fait dans l'introduction de l’excellente édition de cet ouvrage, publiée dernièrement par la maison Valois de Montréal, une critique juste et agréable de ces premières fleurs de notre enfance littéraire. On trouve aussi dans l’Histoire de la Littérature canadienne de M. Lareau — un ouvrage de bénédictin — les renseignements les plus complets sur le mouvement intellectuel du Canada jusqu’en
Quelques considérations générales devront suffire pour l’intérêt de ce livre.
Au clergé appartient le mérite d’avoir donné aux Canadiensfrançais les moyens de s’instruire. Pendant longtemps l’ancien collège des jésuites, le séminaire de Québec et le collège de Montréal furent nos seules maisons d'éducation supérieure. Les collèges de Nicolet, de Sainte-T'hérèse, de Saint-Hyacinthe, de Sainte- Anne, de Terrebonne, de Sainte-Marie-de-Monnoir, de l’Assomption et le nouveau collège des jésuites vinrent plus tard leur aider à accomplir leur mission bienfaisante.
Malheureusement, l'instruction élémentaire, l’enseignement
commercial, industriel et agricole, qui aurait mis les Canadiensfrançais en état de rivaliser avec leurs concitoyens anglais dans les champs du progrès matériel, manquait presque complètement. Ilne faut pas en faire un reproche au clergé canadien ; il donnait ce qu'il avait, il enseignait ce qu’il savait, et il n'avait pas les moyens de faire davantage.
Vu la mauvaise volonté des gouvernements, qui se sont succédé depuis la cession du pays jusqu’à l'Union, relativement à l'éducation du peuple, les Canadiens-français auraient été privés de tout moyen de s’instruire sans les sacrifices personnels et le dévouement de leurs prêtres. Le clergé pourvut aux besoins les plus pressants ; il forma ces générations d'hommes remarquables qui ont été la force et l'honneur de la religion et de la patrie.
Le fondation de journaux, de revues littéraires, d’instituts et de sociétés historiques, et l'introduction de livres français dans le pays, complétèrent l’œuvre de ces maisons d'éducation, répandirent le goût de l'instruction et de la lecture.
Dès 1848, le mouvement intellectuel entre dans une phase
brillante, les esprits s’élancent vers de nouveaux horizons, agran-
disse” -rele de leurs idées et de leurs recherches, se lancent a oies dangereuses mais fertiles.
génération de 1848 a donné au progrès intellectuel du pays un essor puissant ; elle avait le feu sacré, l'esprit hardi et curieux, l'amour de l'étude, de la science et du progrès.
Elle fut imprudente, elle provoqua des conflits religieux dont les résultats lui ont été funestes ainsi qu’au pays. L'Institut Canadien, qu’elle avait fondé à Montréal pour s’instruire par la lecture et la discussion, fut dénoncé à cause des mauvais livres que
la bibliothèque contenait, et des opinions qu’on y exprimait.
Nous ferons, dans notre prochain volume, l’histoire de ce conflit regrettable,
J1 suffit de dire, en attendant, que les membres de l’Institut Canadien se divisèrent en deux factions acharnes, dont l’une alla fonder l'Instil :; C'anadien-français, qui ne vécut pas longtemps, et l’autre résista à l’autorité ecclésiastique.
Au lieu de détruire une institution qui faisait tant de bien, n'aurait-on pas dû y rester pour la réformer ?
Quoi qu’il en soit, les difficultés religieuses comme les conflits politiques contribuaient à former les esprits et les caractères, à répandre dans le pays la vie intellectuelle.
Le journalisme prenait des forces.
Aux Parent, aux Aubin, aux Chauveau, aux Cauchon, aux Taché, ces pionniers de la presse, venaient se joindre les Dessaulles, les Dorion (J.-B.-Eric), les Fournier, les Plamondon, les Bellemare, les Marchand (Wilfrid), les Gélinas, et, plus tard, en arrivait à la Confédération, les Lanctôt, les Fabre, les Lusignan, les Fréchette, les Taschereau (Henri), les Routhier, les M ousseau, les Dunn, les Dansereau, les De Celles, les Sulte, les Royal, les De Bellefeuille, les Provencher, les Fontaine (de Saint-Hyacinthe), les Buies, les De Cazes, les Boucher (Cyrille), les Tassé, les de Labruère, les Barthe, et ies Marchand (premier ministre de la province de Québec maintenant) et plusieurs autres écrivains d’un talent réel, des polémistes dont la plume n'aurait pas déparé les colonnes des premiers journaux européens.
L'étude de notre histoire enfantait des œuvres admirables. Il suffit de mentionner Garneau, Ferland, Faillon, Laverdière, Sulte, Casgrain, Taché, ete. Mentionnons aussi l'Histoire du
Canada sous l'Union, de M. Turcotte ; le style en est pauvre, les
appréciations très discutables, mais c’est un excellent recueil de faits et de statistiques ; l'Histoire de cinquante ans de M. Bédard, Les esquisses intéressantes de M. Lemoine, les études de M. Joseph Tassé sur les Canadiens de l'Ouest, de l'abbé Verrault, les ouvrage: de Mgr Taché, sur le Nord-Ouest, les Mémoires de M. de Gaspé, et les études historiques si savantes, si patriotiques, d’un Français, M. Rameau, que nous devons considérer comme un des nôtres.
Les juges Loranger, (Thomas-Jean-Jacques), Pagnuelo, Langelier et Mathieu, MM. de Bellefeuille, Girouard, Chs de Lorimier, Gonzalve Doutre, Chs Vilbon, Lareau, de Montigny, Hector Langevin et autres publiaient sur le droit canadien des ouvrages d’une grande utilité.
De ces études, de ces œuvres nationales, s'élevait un souffle patriotique qui inspirait les talents, fécondait les esprits.
Le roman, le bon roman faisait son apparition ; Chauveau publiait son Charles Guérin ; Gérin-Lajoie, Jean Rivard ; George de Boucherville, Une de Perdue, Deux de Trouvées ; Bourassa, Jacques et Marie ; J.-C. Taché, Forestiers et Voyageurs ; Mme Leprohon, Antoinette de Mirecourt, et plusieurs autres romans de mérite, et l’abbé Casgrain, l’auteur de Marie de l’Incarnation, nous donnait les légendes canadiennes : les Pionniers, la Jongleuse, ete. ; Charles de Guise, Hélika.
Marmette, Faucher de Saint-Maurice, Legendre, Lusignan, Montpetit, les abbés Paquette, Raymond, Desaulniers, Provencher, Bégin, le docteur La Rue, Routhier, faisaient admirer leur talent dans des récits, des conférences et des études remarquables.
La poésie ne restait pas en arrière ; Crémazie avait enflammé
les sommets du Parnasse canadien, il en avait fait jaillir des éclairs qui ne pouvaient manquer d'allumer partout le feu sacré de la poésie.
À la première place brille Fréchette, qui n'avait pas encore écrit sa Légende d’un Peuple, mais dont le talent s'était manifesté par des productions éclatantes, remarquables par la correction, la vigueur, la beauté des images, l’abondance lyrique et la richesse du style. Poète, polémiste, dramaturge, romancier, oraleur au besoin, il a excellé dans tous les genres et a, le premier, dans le pays, obtenu l'honneur d’être couronné par l’Académie française. Puis vient Pamphile Lemay, le trad ucteur d’Ævangéhine, le chantre aimé de la nature, le poète de l’élégie et de l’idylle, l’auteur du poème La Découverte du Canada, qui obtint la médaille d’or au concours ouvert par l’Université Laval en
Chauveau, Gérin-Lajoie, J oseph Lenoir, Marc-Aurèle Plamondon, F.-G. Marchand, L.-J.-C. Fiset, A.-B. Routhier, Alfred Garneau, Adolphe Poisson, Nérée Beauchemin, Gonzalve Desaulniers, Napoléon Legendr?, Benjamin Sulte, Eustache Prud’homme, etc., ont aussi manifesté un talent poétique incontestable.
Parmi ceux qui ont le plus contribué à épurer notre langue, à lui donner la précision, l'élégance, la concis'on, la mesure et la correction qui lui manquaient trop, à la débarrasser des anglicismes qui la déparaient, il faut placer au premier rang Fréchette, Fabre — l'esprit le plus français, le plus raffiné que le pays ait produit, — Oscar Dunn, Buies, De Celles, De Cazes, Dansereau, Provencher, Lusignan, Gérin, Renault, Marchand (premier ministre).
L’éloquence, elle aussi, se perfectionne, prend de l’énergie, un langage plus précis, une forme plus correcte.
C’est Loranger, Chauveau, Cauchon, Turcotte, Papin, Drummond, les Dorion, Fournier, Plamondon, Pe:.etier, Laberge, Siméon Morin, et depuis 1860, dans les années qui précèdent la Confédération, une brillante pléïade s’avance à l’horizon pour remplacer les étoiles qui s’éteignent.
C’est :
Laurier, Mercier, Chapleau, Routhier, Robidoux, Taillon, L.- O. Loranger, les deux Langelier, Ans rs, Jetté, Fabre, Fontaine, Bourgeois, etc. : — Chapleau et Mercier destinés à devenir les deux orateurs les plus remarquables de leur province, et Laurier, du pays tout entier.
À mesure que l’instruction se répand et que la prospérité augmente, la littérature canadienne grandit et se développe, fait briller des talents et des aptitudes qui démontrent que le génie français n'a pas dégénéré en passant sur les rives du Saint- Laurent.
Nous pourrions en dire autant des beaux-arts. Il est incontestable que les Canadiens-français ont hérité du génie littéraire et artistique de la France, et qu’ils semblent appelés à jouer dans l’œuvre de la civilisation en Amérique un rôle analogue à celui qu’elle joue en Europe. La culture, l’influence du milieu, la protection et l’encouragement leur ont manqué pour atteindre la perfection, le fini de l’art français. Mais les succès obtenus par les écrivains et les artistes qui sont allés étudier à Rome et à Paris, démontrent la richesse des dons que la Provindence leur
a départis.
Ils doivent, sans doute, ne rien négliger, faire les plus grands
efforts pour rivaliser avec leurs concitoyens anglais dans le domaine politique, commercial, industriel et agricole. Mais c’est dans le culte des lettres et des beaux-arts qu’ils doivent surtout espérer de briller.
Deux choses surtout nous paraissent essentielles à leur avenir, l'instruction et la colonisation ; l'instruction pour les mettre en état d'atteindre la gloire littéraire et artistique, la colonisation pour garder leur population et l'empêcher de perdre son influence dans la Confédération. C’est de ce côté que doivent se porter les aspirations, les efforts et les sacrifices de leurs patriotes.
Et c’est en grande partie parce que la Confédération leur à enlevé les moyens de faire les sacrifices nécessaires pour le développement de ces deux puissants éléments de notre succès futur, que tant de bons citoyens la condamnent.
La colonisation et l'instruction ne feront de progrès sérieux que lorsque le gouvernement provincial aidera le colon à faire les premiers défrichements et subventionnera largement l’éducation pratique et l’enseignement universitaire,
Vu que;le défrichement de nos terres incultes est une question vitale pour la province de Québec, il semble que les subsides en faveur de la colonisation devraient être enlevés du budget des dépenses ordinaires, et prélevés au moyen d’une taxe spéciale que le clergé, uni aux chefs des partis politiques, ferait accepter à la population comme une obligation nationale, un devoir sacré. Les sommes ordinairement portées au chapitre te la colonisation dans le budget provincial, pourraient être consacrées à l’'Education.
Il faudra bien que le clergé et les hommes d'Etat de la pro-
vince de Québec avisent aux moyens de faire les sacrifices néces-
saires pour le développement de ces deux puissants éléments de progrès et d'avancement, s'ils veulent contrecarrer les influences délétères qui menacent l’avenir de la nationalité canadiennefrançaise.
Ce sera encore, après tout, une noble ambition que celle de devenir le peuple le plus instruit, le plus littéraire et Le plus artistique de l'Amérique. Quoi qu’il en soit, c’est à peu près la seule que les Canadiens-français puissent avoir maintenant, la seule qui leur permettra de jouer sur ce continent un rôle digne
de leur origine et de leurs glorieuses traditions.
La population anglaise du Haut et du Bas-Canada ne s’est pas contentée de ses progrès matériels, elle a su faire ce qu'il fallait pour son avancement moral et intellectuel, en dotant géréreusement des universités et des collèges de premier ordre, des maisons d'instruction pratique, où la jeunesse anglaise acquérait les connaissances nécessaires pour occuper dans le commerce et lindustrie les meilleures positions.
lle s’occupait moins de poésie, de littérature et de beaux-arts que la population canadienne-française ; elle préférait faire de l'argent que des vers; mais elle a produit des journalistes remarouables, des historiens et quelques littérateurs distingués dont il sera question dans notre prochain volume.
En attendant, citons, dans le journalisme : les frères White, de la Gazetle, dont l’un, Thomas, était non seulement un journaliste éminent, mais encore un orateur estimé qui mourut jeune, trop
jeune, ministre fédéral ; Penny, du #erald ; les deux frères
Brown, du Globe ; les Dougall, du Witness ; dans l’histoire, les
ouvrages biographiques et scientifiques : les Dent, les MeMullen, les Morgan, les Miles, les Dawson, les Hunt, les Logan, les Hinsston et les Kingsford : les Taylor, les Todd, les Bourinot : dans la littérature en général : Reade. Borthwick, Heavysege, Hogan, Carroll, Ryan, Kirby, Lanigan. Mountain, Sangster, MeColl, Me- Ge, Vinning, Melachlan, Proctor, ete. ete.
Nous aurns beaucoup d’autres noms à citer lorsque nous ferons une histoire plus complète de Ja littérature canadienne, non seulement depuis l’Union jusqu'à la Confédération, mais jusqu'à nos jours. On remarquera que le tempérament, la tournure d'esprit et l'éducation des Anglais les portent naturellement vers les études comme vers les carrières plus positives que brillantes, plus scientifiques et lucratives que littéraires et agréables.
Le développement côte à côte, ct le travail en commun de ces deux races si différentes, si distinctes par la langue et la religion, par le caractère et l’esprit, offrent un spectacle piquant et un sujet d'étude intéressant.
I n’y a pas de doute que cette dualité religieuse et nationale, ct cette diversité de goûts et d’aptitudes, constituent un élément
sérieux de progrès et de civilisation.
L'histoire doit rendre hommage au dévouement déployé sous Union par MM. Meilleur et Chauveau, en leur qualité de surin-
tendants de PInstruction publique, pour la cause de l'éducation.
TABLE DES MATIÈRES