CHAPITRE I
LORD DURHAM ET SON CÉLÈBRE RAPPORT. — LORD | SYDENHAM. — PROCLAMATION DE L'UNION DES DEUX CANADAS.
Lorsque lord Durham, chargé de faire une enquête sur les causes de l'insurrection de 1837, et d'indiquer la meilleure politique à suivre, proposa l’union du Haut et du Bas-Canada, l’idée n’était pas nouvelle. Déjà, en différentes circonstances, spécialement de 1820 à 1827, le parti anglais du Bas-Canada avait cherché à faire triompher cette idée, afin d’avoir l'appui de la majo- | rité anglaise et protestante du Haut-Canada dans sa lutte contre l'élément français et catholique. Il s'était même adressé au gouvernement colonial, et un bill avait été préparé et présenté discrètement dans la chambre des Communes.
“Ce projet de loi, dit M. Garneau, restreignait beaucoup les libertés coloniales en général et celles du Bas-Canada en parti-
Culier. Il donnait à celui-ci une représentation beaucoup plus
faible qu’au Haut-Canada. Il conférait à des conseillers non élus: par le peuple le droit de prendre part aux débats de l’Assemblée. Il abolissait l’usage officiel de la langue française et limitait la liberté religieuse et les droits de l’Eglise catholique. Il limitait aussi les droits des représentants touchant la disposition des impôts. Cette loi paraissait enfin dictée par l’esprit le plus rétrograde et le plus hostile.”
Les dispositions paraissaient bien avoir été prises pour empécher toute opposition à ce bill néfaste, mais l’heureuse indiscrétion d’un homme, qui voulait se venger d’un des principaux auteurs de la loi, sauva le Bas-Canada ; l’éveil fut donné, les protestations éclatèrent partout, et on fit signer des requêtes que MM. Papineau et Neilson furent chargés d’aller présenter au gouvernement anglais.
L’hostilité du Haut-Canada contre ce projet, qu’il trouvait trop rétrograde et antilibéral, contribua beaucoup à sa ruine.
L'idée qui l'avait inspiré n’était pas morte ; elle continua de flotter dans les esprits anglais jusqu’au jour où lord Durham la reprit, la fit renaître, sous une forme plus libérale au point de vue politique, mais aussi injuste et aussi néfaste pour les Canadiens-français.
L’habile diplomate rendit compte de sa mission dans un rapport fameux, véritable testament politique où l’on trouve tracées de main de maître les grandes lignes des destinées politiques du Canada.
Lord Durham était trop libéral pour approuver les abus de la bureaucratie, la violation des droits populaires, pour condamner la noble résistance de nos pères à la tyrannie, à la violence, pour mépriser leurs plaintes et leurs griefs. Non, il rend hommage au
RIRE IX ii
courage avec lequel ils ont réclamé ces libertés politiques dont jouissent les sujets anglais, signale les défauts et les vices du système colonial, suggère, sous une forme plus large, plus libérale, l’établissement d’institutions municipales, reconnaît aux Canadiens le droit de se gouverner eux-mêmes, et de jouir des bienfaits de la responsabilité ministérielle, n..is à une condition: c’est qu’on fasse du Bas-Canada une province anglaise en la soumettant au régime d’une majorité anglaise, en l’unissant d’abord au Haut-Canada, et plus tard aux autres provinces.
Mais laissons-le parler lui-même :
“ Dans l’état actuel des esprits, parmi la population française, dit-il, je ne puis douter que tout pouvoir qu’elle pourrait posséder serait employé contre la politique et l’existence même de toute forme de gouvernement britannique. Je ne puis douter que to'ite assemblée française qui se réunira de nouveau dans le Bas-Canada usera de tout le pouvoir qu’elle possédera, qu’il soit plus ou moins limité, pour entraver le gouvernement, et détruire tout ce qu’il aurait fait. On ne peut rien attendre d'une législature dont la majorité représenterait la population française de ce pays. Je crois qu’on ne peut rétablir la tranquillité qu’en soumettant la province au régime vigoureux «’une majorité anglaise ; et qu’on ne trouvera de gouvernement efi-
cace que dans une union législative...
“Le plan par lequel on se proposerait d’assurer un gouvernement tranquille au Bas-Canada doit renfermer les moyens de mettre fin à l’agitation des disputes nationales dar; la législature, en établissant une bonne fois et pour toujours le caractère national de la province. Je n’entretiens aucun doute sur ce caractère national qui doit être donné au Bas-Canada ; ce
doit être celui de l’empire britannique ; celui de la grande race qui doit, à une époque non reculée, prédominer sur tout le continent de l’Amérique septentrionale. Sans effectuer le changement assez repidement ou assez rudement pour froisser les sentiments et sacrifier le bien-être de la génération existante, le but bien arrêté du gouvernement britannique, à l’avenir, doit être d'établir dans cette province une population anglaise, avec les lois et la langue anglaises, et de n’en conñer le gouvernement qu’à une législature décidément anglaise...
“Mais, convaincu comme je le suis qu’un résultat aussi désirable serait assuré par l’union législative des deux provinces, je suis porté à aller plus loin, et à demander si l’on n’atteindrait pas plus facilement tous ces résultats en étendant cette union législative à toutes les provinces britanniques de l'Amérique du Nord, et si les avantages que j’anticipe par l’union de deux de ces provinces ne pourraient pas, ou ne devraient pas en justice être accordés à toutes. Une telle union mettrait décidément fin à toutes les querelles de races ; elle mettrait toutes les provinces en état de coopérer pour tous les objets d’un intérêt commun, et, par-dessus tout, elle formerait un peuple grand et puissant, qui posséderait les moyens de s’assurer un bon gouvernement responsable, et qui, sous la protection de l’empire britannique, pourrait, sous un certain rapport, contrebalancer l'influence croissante et prépondérante des Etats-Unis sur le continent de l'Amérique...
“Mais je répète qu’on devrait commencer immédiatement à changer le caractère de la province, et poursuivre cette œuvre avec fermeté, quoique avec prudence ; que le premier objet de tout plan qui sera adopté pour le gouvernement futur du Bas-
Canada, devrait être d’en faire une province anglaise, où la suprématie serait placée entre les mains d’une population anglaise. En vérité, c’est une nécessité évidente, dans le moment actuel. Dans l’état où se trouvent les esprits parmi la population canadienne-française, ce serait, de fait, faciliter la rébellion que de leur cor'ier le gouvernement de cette province. Le Bas- Canada doit être maintenant, comme dans l’avenir, gouverné par une population anglaise ; et ainsi la politique que les exigences du moment nous forcent à adopter est d'accord avec celle que suggère une vue large de l'avancement futur et per-
manent de la province...
“Ce n’est qu’une question de temps et de moyens ; il ne s’agit que de décider si le petit nombre de Français qui habitent maintenant le Bas-Canada seront anglicisés sous un gouvernement qui peut les protéger, ou si cette opération sera retardée...
“Et cette nationalité canadienne-française, devrions-nous, pour le simple avantage de ce peuple, chercher à la perpétuer, même si nous pouvions le faire? Je ne connais pas de sroupes nationaux présentant et perpétuant des conditions d’infériorité plus désespérée. La langue, les lois et le caractère de l'Amérique septentrionale sont anglais ; et toute autre race que la race anglaise (applique ce mot à tous ceux qui parlent l'anglais) paraît y être dans un état d'infériorité. C’est pour les faire sortir de cette infériorité que je désire donner aux Canadiens notre caractère anglais...”
Il est charmant le noble lord !
Il cite ensuite l'exemple de la Louisiane pour justifier ses prévisions au sujet des résultats de PUnion.
Après avoir loué le travail d’assimilation nationale qui s’est
opéré dans cette ancienne province française, il dit :
“ L’explication de cette assimilation est facile à trouver. Les Français de la Louisiane, lorsqu’ils furent formés en un Etat où ils étaient en majorité, furent incorporés à une grande nation, dont ils ne constituaient qu’une très petite partie. Les yeux de tous ceux qui avaient de l’ambition se tournèrent naturellement vers le grand centre des affaires fédérales, et vers les hautes récompenses qu’offrait le pouvoir fédéral. On prit le ton de la politique de ceux qui occupaient les plus hautes positions ; la législation et le gouvernement de la Louisiane furent dès l’origine insignifiants, comparés aux intérêts qui se discutaient à Washington. Tout homme désireux d’avancer fut tenté de mettre de côté sa nationalité française et d’en adopter une complètement américaine. Ce qui était l'intérêt de l’individu était aussi l'intérêt de l'Etat. Il était de bonne politique pour lui d’être représenté par ceux qui acquéraient du poids dans les conseils de la Fédération. Par conséquent, ne parler qu’une langue étrangère à celle des Etats-Unis fut une disqualification chez un candidat aux postes de sénateur ou de représentant ; les Français se qualifièrent en apprenant l’anglais, ou acquérirent les avantages supérieurs de leurs concurrents anglais. La représentation de la Louisiane au Congrès est maintenant tout anglaise, tandis que chacun des partis fédéralistes dans l'Etat se concilie les Français en soutenant un candidat de leur race. Mais le résultat en est que l’union n’est jamais troublée par les querelles de nationalités ; et la langue et les mœurs françaises courent le risque, avant peu de temps, de suivre les lois fran-