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Pour répondre à cette question, il faut se dégager de tout esprit de parti et se rendre compte avec calme et patriotisme de la situation que les dernières élections ont faite à notre province. Nous admettons volontiers que deux préoccupations principales peuvent empêcher les ministériels du jour de considérer avec faveur l’idée d’une coalition avec leurs antagonistes d'hier. La première est celle de la distribution du patronrge. Voilà un quart de siècle qu’ils poursuivent une lutte acharnée au prix de sacrifices réels et de dépenses considérables, sans avoir pu encore obtenir de compensation pour eux-mêmes nireconnaître les services de leur serviteurs dévoués. Ils doivent être en ce moment assiégés par les solliciteurs et sont obligés de leur donner satisfaction autant que possible. C'est là une nécessité à laquelle personne ne peut loyalement leur reprocher de faire face. Mais cette nécessité n’est pas une objection réelle, car le parti conservsteur ne saurait avoir de grandes exigences dans le partage des faveurs du pouvoir, pour la bonne raison, d’abord, qu'il en a joui quasi jusqu’à épuisement, et, ensuite, parce qu'il est vaincu, non vainqueur. La seconde préoccupation est une conséquence de la première. On dit que nous prêchons l’union parce que, défaits complètement, nous ne voyons d’autre moyen d'’atténuer notre infortune. Eh bien! admettons que telle soit notre pensée secrète: est-ce une raison pour vous de repousser la conciliation ? De ce que nos motifs sont iutéressés, s'ersuit-il que vous ne devez ni considérer le bien qui résulterait d'une alliance, ni prendre, pour votre part, une détermination désintéressée ? Lie patriotisme conseillerait plutôt de ne point sonder les reins et les consciences, de penser exclusivement à donner à notre province toute la force et l'influence dont elle a besoin dans
les conseils de la Confédération pour faire respecter ses droits et ses justes réclamations. D'ailleurs vous dites que le parti conservatour est en pleine déroute, désorganisé, qu’il n'a pas de chefs. Alors pourquoi refusez-vous de lui donner la main? Les chefs vous inspiraient de l’antipathie: ils sont disparus, et les combattants qui restent n'ont pu que gagner votre estime par la lutte loyale qu’ils ont faite contre vous.
Non, ce ne sont point là des arguments admissibles. L'intérêt du peuple prime l’amour-propre et les susceptibilités personnelles. {1 faut avant tout étudier la situation sans autre préoccupation que celle du bien public.
Où en sommes-nous ?
Le fait principal qui doit nous frapper tout d'abord est que les dernières élections donnent une forte majorité au ministère dans la province d'Ontario et dans les Provinces Maritimes. Uette majorité est telle que le National a dit qu’elle pouvait permettre au cabine: Mackenzie de gouverner sans l'adhésion de la province de Québec. Ce journal ajoutait que le régime de la Confédération assurerait toujours la prépondérance à la province d'Ontario. Sans nous arrêter à discuter cette dernière assertion, laquelle nous parait inexacte dans sa généralité, nous prenons acte de l'aveu qu'elle contient du contrôle présentement exercé par nos voisins, et nous demandons à tous les citoyens éclairés si une tentative qui aurait pour objet de nous soustraire à ce contrôle sans cesse menaçant, ne mérite pas toutes leurs sympathies. Or,iln’ya qu'un moyen d'y arriver, c'est de "us unir afin d’être en position de faire pencher la balancs d'un côté ou de l'autre selon que nous placerons Le poids de nos votes.
I1me sera permis de rappeler ici quelques lignes écrites dans la Minerve le 16 juillet 1872. Elles sont une réponse aux journaux qui ont inculpé les motifs qui me
font écrire aujourd’hui:
Sous le régime de la Confédération, les partis politiques dans notre province, ne doivent plus être ce qu'ils étaient sous le régime de l’Union des deux Canadas. Sous l'Union, placés en face d’une seule province dont la représentation n’était pas plus nombreuse que la nôtre, il pouvait nous être
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permis de nous diviser sur des principes de politique spéculative et de porte: les couleurs rouge ou bleue. Nous combattions à forces égales ; nos divergences, par con£équent, ne pouvaient devenir un malheur national. Sous la Confédération, c'est tout autre chose. La constitution soumet à notre contrôle exécutif, il est vrai, les questions qui intéressent spécialement notre nationalité et notre religion; mais nous avons encore de grands intérêts à sauvegarder dans la législature fédérale, et là nos forces ne sont pas égales à celles des autres nationalités et des autres religions ; là, notre premier devoir est donc l'union.
La position de la province de Québec dans la Confédération est excessivement avantageuse; elle en est le centre, elle peut toujours en être, en quelque sorte, le pivot. Mais pour cele il nous faut avant tout être unis. Il y a deux cents membres dans la législature, dont cinquante à peu près sont catholiques et canadiens-français ; cette minorité ne commettraitelle pas une imprudence malheureuse en se divisant ?
La manière dont a été résolue la trop fameuse question des Ecoles devrait nous servir d'enseignement. Nous avons vu sur cette question toutes les provinces s'unir contre nous, et réussir à nous paralyser complètement. Voyons à ce que pareille chose ne puisse jamais se renouveier, et, en constatant notre impuissance dans cette circonstance, comprenons bien que toute notre force, dans le parlement d'Ottawa, réside dans notre union et dans notre promptitude à nous créer des ailiances chez nos voisins.
Notre position est telle que les autres provinces ont sans cesse besoin de nous ; or, si nous unissons nos votes, elles auront besoin de nous encore davantage, parce qu’alors nous serons toujours assurés de faire pencher la balance du côté que nous voudrons, en plaçant nos votes réunis dans l’un ou l’autre plateau.
Et par ce moyen nous rendrons des services considérables qui nous permettront d'exiger beaucoup en échange ; c’est là qu'est le seoret de notre prospérité, c’est là qu'est notre plus sûre sauvegarde.
La grande question pour nous, c’est de faire respecter notre province. Voilà qu’elle doit être notre politique, c’est la seule politique nationale,
Comparé à ce grand intérêt provincial, qu'est-ce qu’un maigre intérêt de parti ? Ne sommes-nous pas canadiens-français avant d’être conservateurs ou libéraux? Nos disputes ne doiventelles pas disparaître en face de ce besoin d’unicn ?
A quoi bon discuter sur les couleurs à Ottawa? Là, il ne faut discuter qu’une seule chose, savoir : quel est le moyen à prendre pour nous protéger, et quel est l’homme le plus capable de faire réussir ce moyen ? Peu importe que cet homme s'appelle Pierre ou Jacques, pourvu qu'il ait l’habileté et le prestige nécessaires.
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Ayant demandé l’union lorsque le p: .. conservateur était au pouvoir, j'ai ie droit personnell: ment de la prêcher encore depuis qu'il en est tombé.
C’est une expression consacrée que la p:ovince de Québec est le pivot de la Confédération; mais cela ne peut être vrai qu’en autant que nous serons forts, c'est-à-dire unis. Si nous formons une phalange compacte, les autres provinces graviteront autour de nous, recherchant notre alliance suivant leur intérêt, et nous pourrons de notre côté mettre à cette alliance les conditions qu'exigeront nos propres intérêts.
En ce moment, loin de pouvoir faire :'- conditions, rous sommi> dans le cas d'en accepter. L: . autres provinces, plus fortes que nous à cause de nos d. isions, gouvernent et commandent. Cet état de choses présente un danger manifeste pour nous. En faut-il d’autres preuves que les difficultés que nous éprouvons à faire régler la question des écoles et celle de l’amnistie, et les moditi.
cations apportées dans le projet du Pacifique, modifications dont la ville de Montréal s'est alarmée à juste titre ?
N'oublions pas d’ailleurs que la Confédération a été faite pour nous, et pour nous seuls; {es autres pro7inces préféraient une union législative. Mêm» à ia dernière heure, lorsque nos délégués sont allés à Londres pour soumettre à la législature impériale la constitution votée par nos chambres, un effort suprême a été tenté pour faire de l'union fédérale une union législative pure ét simple. Il paraît que Sir John et M. Galt lui-même donnaient dans cette idée ; l'énergie de M. Cartier, qui ottrit sa dé. mission et annonça son départ immédiat pour le Canada, a pu seuie triompher de ce dernier obstacle. Croit.on que ces projets svient abandonnés ? Le régime fédéral n’« pas sa raison &ire pour la population anglaise et protestante dont les intérêts sont substantiellement les mêmes du Cap Breton à Vancouver; une union législative lui paraît moins dispencieuse, moins compliquée, plus facile à régir: seuls, nous y trouvons des inconvénients graves, N’est-il pas à craindre que cette idée fasse du
chemin à la faveur de notre faiblesse et de la force des
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autres provinces ? Le Herald n'a-t.il pas publié dernièrement une correspondance réclamant cette réforme, sans doute pour habituer le public à la pensée d’un changement possible ?
L'entente seule nous permettra de résister. Sir George a résisté et vaincu parce que le Bas-Canada était à peu près unanime autour de lui. M. Mackenzie vaincra, lui, si notre province ne se coalise pour lui tenir tête. Sa. chons-le bien, la population qui nous entoure, sans être ouvertement hostile à la nationalité canadienne-française, n’en est pas moins naturellement, instinctivement disposée à travailler dans son propre intérêt, et cet intérêt est anglais et protestant. Par politique, on nous tolère; dans le for intérieur on désire nous supprimer. Nos droits seront respectés pourvu que nous y forcions tout le monde. Ne soyons n1 surpris ni aigris de ces dispositions de notre entourage, car nous-mêmes, si nous ie pouvions, nous ferions tout à notre image sur ce continent; songeons plutôt à trouver le moyen de nous protéger contre ce mauvais vouloir secret. Devant ce danger imminent de l'union législative, notre ligne de conduite est facile à tracer. Nous devons faire taire nos vieilles rancunes, en finir avec les anciens partis, et assurer le salut’ commun par une fusion, par la coalition de toutes nos forces.
I ya plus. La question du Pacifique, au point de vue national, est la plus sérieuse que nous ayons jamais eu à régler. Comme ledisait le Globe, ‘‘ sans le Pacifique, l’idée d'une Confédération de l'Amérique britannique n'est qu’un rêve.’ Ce chemin de fer est le lien destiné à rattacher entre elles toutes les parties de notre vaste pays ; il est d’une nécessité absolue, par conséquent, et la con. dition nécessaire de notre existence nationale. Si nous ne le construisons de suite, la Colombie et le Manitoba n'ont plus d'intérêt à rester avec nous; ils se séparent, et la Confédération s'effondre irrémédiablement, car de cette séparation à l'annexion aux Etats-Unis, la distance est courte, la pente est naturelle, fatale.
On sourit parfois à ce mot d’annexion, mais ce sont
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précisément les annexionistes qui prennent la chose aussi légèrement. Ceux qui ont une autre ambition que d'aller se noyer dans la grande République, étudient la question avec gravité, avec inquiétude. Ils savent que la doctrine Munroe est le grand problème de notre continent, et que tôt ou tard il devra être résolu définitivement. Ilya des gens qui ne manquent jamais de répondre lorsqu'on leur parle d'annexion: ‘Ne craignez rien, les Etats-Unis ne veulent pas de nous.” Fort bien! les Américains ne convoitent pas notre pays pour le moment, parce qu'ils ont encore chez eux plus d'espace qu'ils n’en peuvent remplir, plus de territoire qu'ils n’en peuvent exploiter, Mais comprenez bien que nous ne prédiscas pa ‘nnexion pour l’année prochaine ni l’année suivante. nous disons simplement que, sans le chemin de fer dx Pacifique et l'adhésion de la Colombie, nous ne pour:ons jamais être un peuple puissant et que tôt ou lard nous serons au pouvoir de nos voisins. Cela prendra une génération, ou deux; c'est bien peu de temps sur la vie d’une nation.
Maintenant les Etats-Unis nous laissent en paix, mais iis ne perdent, jamais une occasion de nous amoindrir. La question des frontières du Maine, celle des pêcheries, celle de l’île San Juan, celle de la navigation du Saint- Laurent en sont des exemples frapoants. Nous avons tout souffert avec la sagesse du faible. D'ailleurs nos voisins n'ont-ils pas acheté l'Amérique Russe ? C'est pourtant là un rebut comparé au Canada, et il serait puéril de supposer qu'ils ne jettent pas les yeux sur nous après avoir payé en deniers sonnants ce pays inhospitalier,
Sachons-le, les Etats-Unis penseront à s'emparer du Canada le jour où leurs immenses territoires seront suffisamment peuplés pour inspirer aux aventuriers l'idée de pousser plus loin leurs entreprises. Ce jour peut bien être assez rapproché.
Jetons en effet un coup-d’œil sur la carte des Etats-Unis. Ce que les Américains appellent la zône stérile forme le tiers de toute la superficie des Etats-Unis, C’est un dé-
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8ert ou une bande de terre impropre à toute exploita. tion, qui part du 97e degré du méridien, à l’ouest du Mississipi, et s'étend d'un bout à l’autre du pays depuis le 49e parallèle au-delà de la frontière sud du Texas. {1 faut donc prévoir le moment où les Américains se trouvant à l’étroit chez eux songeront à tenter fortune à la Jolombie et dans les plaines fertiles du Manitoba et de là Saskatchewan. Ce jour-là nous aurons à lutter corps àcorps avec eux.
Eit:il besoin de dire que si à cette époque la Colombie ne fait plus partie de la Confédération, elle sera une proie facile ou plutôt volontaire? Et nous, c'est-à-dire les provinces d'Ontario et du Golfe, quelle force aurions-nous pour résister ? quel intérêt aurions-nous à rester à l'écart ? Un courant invincible nous entraînerait dans le goutfre dont nous serions entourés de tous côtés.
C’est cet avenir que nous devons prévoir; c’est aujourd’hui l'heure de nous préparer à l’éviter en nous fortifiant, en construisant le Pacifique, en nous attachant la Colombie par un lien indissoluble. Les adversaires du Pacifique, nous le répétons, sont les radicaux de notre monde politique ; ceux qui veulent le construire immé. diatement sont au contraire des conservateurs, décidés à édifier à côté des Etats-Unis une puissance nouvelle, un peuple à part, une nationalité distincte.
Or, par sa position géographique, notre province est sn état de travailler efficacement à cette grande entreprise, en évitant les dangers du moment, en préparant l'avenir avec sagesse et prévoyance. Unissons-nous dans ce but. Nous y trouverons un profit immédiat par les avantages que nous procurera le chemin du Pacifique, et du même coup nous assurerons l'avenir de notre nationalité. Mais si nous nous divisons, le Pacifique ne sera point construit, la Colombie nous abandonne, la Confédération n’est plus ‘“ qu'un rêve,’ suivant le mot du Globe.
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On dira peut-être qu’en demandent l'union sur le terrain de nos intérêts bas-canadiens, nous prêchons une politique étroite, toute provinciale, opposée à l'intérêt géné. ral de la Confédération.
À cela nous répondons que dans la province de Québec nous comprenons aussi bien qu'ailleurs la nécessité d'6largir les horizons politiques, de traiter toutes les questions fédérales au point de vue fédéral, c'est à-dire avec un esprit large, dégagé des passions de clocher, tenant compte avant tout des effets d'ensemble et bien plus des besoins de l'Etat que de ceux d’une localité. La ‘ raison d'Etat” n’est plus un vain mot pour nous depuis 1867 ; nous connaissons toute sa force, nous acceptons ses exigen.ses légitimes. Est-ce à dire que nous devons lui faire le sacrifice de nos droits traditionnels ? Non, le principe fédéral n’exige de notre part ni abdication ni capitulation ; il consacre, au contraire, notre autonomie religieuse et nationale, et c’est l'invoquer, c'est y rester fidèle que de nous unir pour nous protéger, que de prendre le moyen de conserver ce qu’il nous garantit, la liberté la plus complète; c'est même pour sauvegaruer et perpé tuer ce principe, aujourd'hui compromis par l’idée c’une union législative et les tendances annexionistes, que nous disons avec inquiétude : Unissons-nous pour la lutte.
On aurait donc absolument tort de voir une idée étroite dans ce projet d'union; car autant nous voulons faire respecter les garanties que le principe fédéral nous fournit, autant nous respectons les obligations qu’il nous impose envers les autres provinces. Nous vou'ons l'inté. grité constitutionnelle de la Confédération au même titre que son intégrité territoriale ; ennemis de l'union législative et de l’annexion, nous voulons le maintien de l’ordre de choses actuel, avec ses obligations, mais aussi avec
son équilibre, et c'est dans la crainte que l'attitude des autres provinces dérange cet équilibre et com. piomette le sort de la Confédération, que nous jetons le cri d'alarme et conjurons les bas canadiens de s'unir pour faire face au danger, Nous ne prêchons pas l'union pour l'attaque, pour l'agression, mais pour la défense, la protection de nos droits et la sauvegarde des institutions fé. dérales. Nous sommes conciliateurs, tolérants, nous res pectons notre entourage; nous demandons qu’on nous rende le réciproque, voilà tout. Et comme l'expérience de tous les pays nous enseigne que l’on n'est respecté qu'en autant que l'on est fort, nous nous souvenons que l'union fuit la force. |
D'ailleurs, si l’on nous reprochait d'inaugurer ainsi une politique provinciale, ne pourrions-nous pas renvoyer ce blâme à qui le mérite bien davantage? Ne voyonynous pas les provinces d'Ontario, du Nouveau-Brunswick et surtout de la Nouvelle-Ecosse former chacune une phalange compacte ? et cela, pourquoi? pour la protection de leurs intérêts matériels, pour contrôler la distribution des deniers publics ou pour obtenir des better terms. Et nous, il ne nous serait point permis de serrer nos range pour défendre la constitution en même temps que nos immunités civiles et religieuses! On se rallie sur une question d'argent, et nous ne pouvons faire de même sur une question de principe!
Assez d'une pareille plaisanterie. Nous avons le droit de nous unir, hâtons-nous de comprendre que c'est également notre devoir. Il serait étrange que, ayant seuls des droits particuliers de religion et de nationalité à sauve gader, et ne formant qu'une minorité, nous fussions aussi les seuls à nous diviser.
Ah! pourquoi ne profitons-nous pas davantage des leçons de notre propre histoire! il fut un temps où la nationalité canadienne-française avait des ennemis acharnés et actifs que son anéantissement seul aurait pu satisfaire. Ils cherchaient par tous les moyens à nous détruire; peuple conquis, nous étions en butte à toutes sortes de persécutions; nos vœux et nos droits étaient
méconnus ; n0s hommes d'état n'étaient point respectés, ni leur voix écoutée; les anglais du puys avaient toutes les arrogances, l'Angleterre elle-même nous envoyait des gouverneurs qui semblaient prendre à tâche de froisser nos justes susceptibilités nationales; le mépris était sys. tématique, la haine organisée; nulle protection, nulle justice, partout le fanatis 1e décidé à faire table rase des institutions françaises au Canada. Comment avons-nous pu tracer notre chemin à travers tant d'épreuves? Ah! c'est que des hommes se sont trouvés parmi nous qui, aimant leur pays par dessus tout, faisant à la patrie le sacrifice de leurs intérêts personnels, se sont unis devant le danger commun, et, puissants par cette union, à force d'énergie ou de patient courage, ont réussi à démontrer à nos fiers dominateurs que notre nationalité tient au sol canadien par des racines assez vigoureuses pour résister aux tompêtes les plus violentes. Garneau, résumant l'histoire de 1755 à 1791, s'écrie dans un de ces élans de patriotisme qui font le grand charme de son œuvre:
4 Tous les malheurs qui peuvent frapper un peuple se ‘« sont réunis pour accabler les Canadiens. La guerre, la {4 famine, es dévastations sans exemple, la conquête, le ‘ despotisme civil et militaire, la privation des droits po- “ litiques, l'abolition des institutions et des lois an-
Feenon “ ciennes, tout cela est arrivé simultanément ou succesns ‘“ sivement dans notre patrie dans l’espace d’un demidroi “siècle, L'on devrait croire que le peuple canadien si
ui ‘4 jeune, J faible, comptant à peine soixante-six mille des “6 âmes en 64, et par conséquent si fragile encore, se se- Mile “ rait brisé, aurait disparu au milieu de ces longues et trial à varribles tempêtes soulevées par les plus puissantes na. ‘ tions de l'Europe et de l’Amérique, et que, comme le
des «6 valsreeu qui s'engloutit dans les flots de l'océan, il où ‘ n'aurait laissé aucune trace après lui. Il n'en fut rien Te «6 pourtant. Abandonné, oublié complètement par son it pu s ancienne mére-patrie, pour laquelle son nom est peutné 4 être un CR connu à peine du reste des autres dttos &6 nations dont il n a pu exciter ni l'influence ni les symaient ‘ pathies, il 2 lutté seul contre toutes les tentatives
crc ñ ro .
{faites contre son existence, et il s'est maintenu à la “ surprise de ses oppresseurs découragés et vaincus. Ad- ‘ mirable de persévérance, de courage et de résignation, it il n’a jamais désespéré un moment. Confiant dans la «religion de ses pères, révérant les lois qu'ils lui ont { laissées en héritage, et chérissant la larigue dont l’har- ‘ monie a frappé son oreil.e en naissant, et qui a servi de ‘“ véhicule aux pensées de la plupart des grands génies “ modernes, pas un seul Canadien de père et de mère n’a « jusqu’à ce jour, dans le Bas-Canada, trahi eucun de ces “ trois grands symbeles de sa naticnalité, la langue, les t lois et la religion. Toujours soumis aux règles du de. “ yoir, aucun peuple, avez les mêmes moyens, n'a fait “ plus de sacrifices et n’a montré plus de courage et “ d'héroïsme pour la défense de son pays peadant la « guerre, n'a montré plus de respect aux lois et plus ( d'attachement à ses institutions pendant la paix.” L'Acte de Québec (1774), adopté par le parlement anglais dans le but d'empêcher le Canada de faire cause commune avec les Etats-Unis dans leur révolte, assurait aux Canadiens-Français la jouissance de leurs anciennes lois civiles et le libre exercice de leur religion ; mais, en réalité, nous étions à la merci d’une oligarchie d'autant plus despotique qu’elle se voyait soutenue par les gouverneurs et même par les autorités de Londres, Ce ne fut qu’à la suite d’instances réitérées, de pétitions sans cesse rencuvelées et de plusieurs députations en Angleterre, que la constitution de 1791 nous fut octroyée et le Bas-Canada érigé en province séparée. Mais même sous ce nouveau régime, dont l'illustre Pitt avait caractérisé l’esnrit en disant qu'il ‘“ mettrait un terme à la rivalité entire les anciens habitants français et les émigrés de la Grande-Bretagne ; ’’ même alors nous fûmes en butte à la malveillance et à l'oppression. L'Assemblée deux fois dissoute arbitrairement par le gouverneur Craig, plusieurs de nos chefs politiques jetés en prison, attestent la tyrannie des conquérants au commencement de ce siècle. Et quelle fut l'attitude du peuple dans ces graves circonstances ? Il se pressa autour
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des hommes qui luttaient pour lui, Bédard, Papineau, Panet, et deux fois il renvoya à Craig les mêmes députés.
Est-1l besoin de rappeler les actes des autres gouver. neurs qui marchèrent sur les traces de Craig? Il sufit de citer les noms de Papineau, Lafontaine, Viger, Morin pour faire revivre dans notre pensée ces belles années où nos représentants, il est vrai, ont eu une œuvre pénible à remplir, mais qui nous offrent le noble et grand spectacle d'un peuple uni pour la défense de ses droits méconnus. Beportons-nous plutôt à l’époque de la réunion du Haut et du Bas-Canada sous un même gouverne. ment, époque qui a plus d’une analogie avec les temps actuels.
Ce système nouveau nous fut imposé d’une mani: re arbitraire, d’après les conseils de Lord Durham qui cut y voir le moyen de nous anéantir à jamais., Cependant l'Union, faite pour nous perdre, nous sauva: expression devenue banale d'une vérité historique pleine d'enseignements dans les c'rconstances présentes. Le 10 septembre 1845, M. Lafontaine écrivit à M. Caron (natre lieutenant-gouverneur actuel) : ‘ Je ne servirai jamais ‘‘ d'instruments pour diviser mes compatriotes. S'il est “ des personnes qui, pour un avantage personnel et mo- “ mentané, ne craignent pas de détruire le seul bien qui ‘ fait notre force, l'union entre nous, je ne veux pas être “et ne serai jamais de ce nombre.’’—Ces nobles paroles domineni toute époque féconde de 1841 à 1847, et renferment \e secret de notre salut durant une lutte décisive. ‘L'union entre nous” a trompé les calculs de nos ennemis.
M. Lafontaine, à l'instar de presque tous les bas-canadiens, regardait l'Acte d'Union comme une injustice criante pour notre province, et il apercevait mieux que personne les menaces, les dangers de l'avenir quis’ouvrait alors devant nous; cependant il fut le premier à dire qu'il fallait accepter franchement la situation et s’eftor. cer d’en tirer le meilleur parti nossible. Avec la clair. voyance politique qui le distinguait, il jugea qu’en usant de tact, de prudence et d'énergie, nous pouvions trouver
notre salut dans une constitution f rmulée pour notre perte; les événements lui ont donné raison. Sa gloire est d’avoir saisi tout le sens de cette constitution, de s’y être attaché, cramponné, pour ainsi dire, pour assurer au peuple la pleine et entière influence qui lui appartient sous un régime démocra/ique, d’avoir, en un mot, implanté chez nous la respon<abilité ministérielle, et donné par là même à l'élémeut canadien-français la facilité de dép'oyer toutes ses forces sur le chat:p de bataille parle. mentaire. Le règne de la liberté étant établi, que fallait. il pour nous æsnrer la puissance due à notre nombre ? L'action conjointe, l'entente. C’est ce que M. Lafontaine comprit encore parfaitement. Il prêcha l'union de tous ses compatriotes sur le terrain constitutionnel, bien persuadé que la constitution renfermait en gorme toutes les garanties nécessaires et que l’action commune nous permettrait de nous en prévaloir, de les consolider, de les étendre. Ils été conservateur principalement à ce titre : conservateur des institutions régnantes et, par leur moyen, des immunités canadiernes-françaises. Plis d’un politique, même parmi les hommes sérieux et influents, s’efforçait alors de fausser le sens de ces institutions ex restreignant autant que possible l'influence populaire et fortifiant ceile du gouverneur ou plutôt, en réalité, de ‘a oureaucratie : ils s’intitulaient aussi conservateurs, mais leur conduite ne tendait qu'au renversement des lois et à l’humiliation des plus anciens possesseurs du sol canadien. Ceux qui, de nos jours, veulent substituer au régime fé6déral une uniou législative, travaillent également contre le Canada français. A nous de le comprendre, à nous de déjouer leurs projets par la mêne tactique intelligente dont nos aînés ont fourni l'exemple, et dont la généra. L n présente a récolté les heureux fruits.
M. lafoniaine n’a pu s’enpêcher de voir que dans une législature où les représentants du Haut-Canada étaient sur un pied d'égalité avec les nôtres, le soin de notre propre securité nous imposait des obligations nouvelles : car à l'hostilité des Gouverneurs que nous subissions avant 1841, pouvait se joindre maintenant celledes dépu-
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tés haut-canadiens. Dans ces circonstances, “ l’union entre nous était notre seul bien.” M. Lafntaine ne cessait de le répéter, il finit par en convaincre tous ses compatriotes, et grâce à lui le Bas-Canada est sorti sain et sauf de tous les dangers.
Aujourd’hui encore les dangars naissent sous nos pas. Notre position a été modifiée de nouveau en 1867. Le ca: ractère fédératif de nos institutions est notre garantie, mais en face de la puissance grandissante d'Ontario, de la coalition du Nouveau-Brunswick, de la Nouvelle-Ecosse et de l'Ile du Prince Edouard, de l'union législative prêché» dans toutes ces provinces, de l’annexion qui nous menace de loin, du projet du Pacifique modifié et, par suite, de la Colombie mécontente, du Manitoba persécuis et prêt encore à courir aux armes, qui osera dire que nous n'avons pas, comme les contemporains de M, Lafontaine, des raisons impérieuses de nous unir ev une seule et unique phalange ? Qui peut répondre de dix années de l'avenir si nous persistons à nous diviser ?
A tous ces sujets de crainte vient s’en joindre un autre dont on ne se préoccupe peut-être pas assez; je veux dire le projet d'une ‘ fédération impériale ‘’ ou de la ‘ consolidation de l'empire.” Contédérer le Canada avec la Grande-Bretagne, l'Inde et l'Australie est une idée subl'me ou ridicule; elle ne satis'ait guère dans tous les cas notre patriotisme qui espère l'indépendance nationale dans un avenir plus ou moins éloigné. ‘ Consolider l'empire anglais”’ est à peu près le même projet, à certaines nuances près. Le principal organe conservateur en Angleterre, le Standard, vient de publier sur cette question un article qui a produit quelque émotien dans nos cercles politiques,
“Il n’est pas nécessaire, dit-il, d'employer beaucoup de mots pour pousser nos hommes d'état conservateurs à remplir le devoir national qui doit nous être si cher de conserver ce magnifique héritage acquis par la valeur de nos ancêtres, Il n’est pas de gloire à leur portée qui soit égale à celle de ceux qui auront résolu avec succès le problème de la conso.idati: n de tous
ces éléments de la force nationale en un système harmonieux de gouvernement, Il est sufiïsamment évident que M, Disraëli
lui-même est convaincu de ve devoir, Toutes les paroles qu'il
a prononcées sur ce sujet en font foi. Tout en reconnaissant la nécessité d'accorder aux colons le droit de se gouverner euxmêmes, il s'est prononcé sur les imperfections du plan qui ieur est imposé, grâce à l'ignorance et à l’impéritie des administratrations libérales précédentes, Il était juste, naturellement, de concéder à des colonies qui étaient dignes de ce privilége, le droit de régler leurs affaires locales. Nul n’objecte à ce qui a été fait dans ce sens; nul ne désire retirer le bienfait. Mais quand on l’accorda on eût dû le faire, ainsi que l’a déclaré M. Disraëli en juin 1872, comme faisant partie d’un grand plan de consolidation impériale. On eût dû l'accompagner d'un tarif impérial et d’une garantie que le peuple d'Angleterre jouirait des terres non concédées des colonies qui appartiennent au souverain de notre pays comme dépositaire. Il aurait dû être accompagné d'un système militaire dans lequel les devoirs et les responsabilités réciproques des colonies et de la mère-patrie auraïent été clairement déünis; aussi par l'instituvion de quelque conseil représentatif à Londres qui eût entretenu des relations constantes entre les colons et le gouvernement métropolitain.”
Citer un pareil article, c’est en faire justice suflisante à nos yeux. Si l'Angleterre voulait nous imposer des obligations nouvelles, nous ne tarderions pas à lui tourner le dos résolument. Mais il ne faut pas oublier que dans notre propre pays plusieurs de nos chefs politiques, M. Blake, entre autres, sont favorables à l’idée d’une fédération anglaise : une fois lancés sur cette pente, ils pourraient consentir à bien des sacrifices. Il faut se rappeler aussi que M. Edward Jenkins, le principal propagateur de l’idée d’une fédération impériale, vient d’être nommé par le gouvernement d'Ottawa ‘“ agent général,” quasi ambassadeur du Canada en Angleterre.
Mais il n’est pas besoin de remonter au temps de M. Tafontaine pour trouver des hommes convaincus de la nécessité d’une coalition dans notre province; la jeune génération se rappelle la tentative faite par M. Cartier en 1857 auprès de M. Dorion. Ce dernier, dit-on, était assez favorable à une alliance. Joseph Papin et quelques autres le persuadèrent cependant de repousser les avances du chef des conservateurs. On connaît les conséquences de ce refus. M. Cartier, voulant que le Bas-Canada ne fit qu'un parti, résolut d’anéantir des adversaires qui refu-
dd mo 2 2
gaient de s'allier à lui, et ila provoqué alors des haines ui durent encore. ji n'a jamais pardonné à M. Dori0Bs
et de fait celui-ci, au propre point de vue des libéranx, à
eu tort, car noë dissensions de 1858 à 1865 ont précipité
le cours des événements et presque imposé la Confédéra
le combat:
Ces réminiscencef; incomplètes mais exactes; de notre assé historique nous permettent de conclure que depuis Bédard jusqu’à Cartier la politique constunte des Cana-
été le résultat d'une ent ente concertée entre n08 hommes publics, elleaétè quelquefois la conséquence d'une victoire électorale Où parlementaire ; mais il n’en est pas moins vrai que la tactique traditionnelle du Bas-Canada est de
Dans l'étude qui précède, faite sans égard aux partis et qui aura peut-être le malheur de froisser certaines susceptibilités de l’un et de l'autre parti, nous avons voulu signaler les dangers de lasituation et rechercher dans l’histoire politique du Bas-Canada le moyen le plus sûr de les conjurer ou de les éviter. Nous croyons avoir été animé par un sentiment de pur patriotisme. Si nos idées sont bônnes, ilse trouvera des hommes autorisés qui tenteront, un jour ou l’autre, de les réaliser.
Les circonstances sont graves, les devoirs et la responsabilité de chacun augmentent à mesure que notre pays avance dans la vie des peuples. Sachons nous élever à la hauteur de notre tâche. Que la jeunesse canadienne surtout comprenne bien que sa mission est difficile, que si ses prédécesseurs peuvent lui fournir de grands exemples de patriotisme, le travail seul, un travail long et persévérant pourra la mettre en position d’imiter ces exemples avec profit pour notre nationalité. Les temps ne sont plus les mêmes, le pays à grandi, i4 science politique doit grandir en proportion. L'amour de la patrie nous inspirera l’éncrgie nécessaire a l'accomplissement de nos devoirs publics. Attachons-nous au Canada, aimons sans partage, d’une affection exclusive, cette terre qui nous à vu naître, mettons notre gloire à la féconder, et l’avenir est à nous. Défendons quand même les institutions actuelles, elles sont notre sauvegarde. Un changement serait fatal.
On nous parle d’annexivu, on y travaille même en combattant le Pacifique. Et ien! nous serons annexés, soit. Nous ferons partie de cette grande République dont la fortune séduit le vulgaire : que serons-nous alors? Nous ne serons pas une nation, nous ne serons plus un pays,
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