Tome XXVII. — Troisième série
aujourd’hui, en vous faisant voir quelle est l’importance des affections de la peau au point de vue de leur valeur séméiotique, de leur gravité, des difformités qu’elles entraînent, de leur durée, de leur fréquence, malheureusement si grande, du traitement enfin que vous devez leur opposer.
Vous devinez déjà, d’après ce que je viens de vous dire, quelle est la valeur séméiotique des affections cutanées : elles sont le plus souvent la conséquence de troubles généraux de notre santé; elles en deviennent donc des symptômes.
Qu’une irritation subite, en effet, vienne à porter sur le tube digestif, par l’ingestion d’aliments indigestes ou de matières médicamenteuses, cette irritation se traduira aussitôt par des lésions de la peau, urticaire, érythème copahique tubéreux, érythème papuleux, etc... En ce cas, ne vous attaquez pas à la lésion extérieure • pas de bains, pas d’applications topiques; vous ne feriez qu’aggraver le mal. Sachez reconnaître la lésion interne et la guérir, et sa manifestation cutanée disparaîtra aussitôt.
Les pyrexies, les fièvres essentielles, les fièvres saisonnières, viendront de même s’inscrire sur la peau par des lésions qui leur sont propres. De même aussi les exanthèmes, avec leurs prodromes, leur marche aiguë et cyclique, leur contagion si évidente; les pseudo-exanthèmes, avec leurs troubles généraux, plus inconstants et plus légers, leur évolution plus variable, leur défaut absolu de contagion. C’est ainsi que nous pourrons observer, en même temps que des poussées aiguës d’eczéma, d’ecthyma, de pemphigus, les états fébriles que nous appellerons fièvres eczémateuse, ecthymateuse ou pemphigode.
Même à l’état physiologique, certaines fonctions ne peuvent s’accomplir que d’une façon intermittente, et comme par secousses; elles viennent souvent alors se refléter sur la peau. Ainsi, chez l’enfant se montrent, à l’époque de la dentition, de l’urlicaire, des érythèmes ou les papules rosées du strophulus. Ainsi, chez- la femme dont la constitution est faible et délicate, l’effort menstruel peut s’accompagner de lichen ruber, d’érythème, de plaques d’herpès. La vie utérine vient-elle à être surexcitée, par une grossesse par exemple, l’aréole des seins, la ligne blanche de l’abdomen prennent une coloration brunâtre, la figure se revêt de ce masque caractéristique que l’on appelait autrefois le chloasma gravidarum. Ce même masque se montrera encore si l’utérus est devenu malade ou dégénéré; et le chloasma uterinum reflétera la vie anormale de cet organe si essentiel chez la femme. « Tôt a milier
Empruntant à l’un et à l’autre de ses maîtres leurs plus précieuses qualités, si l’on n’éiait ébloui par des facultés éclatantes qui imposent l’admiration, on constatait néanmoins dans Adolphe Gubler un esprit calme, modéré, bien équilibré, prompt à l’étude et à la recherche, mais ne se laissant dominer ni par l’esprit d’aventure, ni par le désir immodéré de la publicité. A la modération du philosophe, Gubler joignait la modestie du savant.
Bien avant que la passion des laboratoires se fût emparée de l’esprit médical en France, Gubler était un de ceux qui, avec toute la petite école réunie autour de Rayer, pratiquaient à. l’hôpital toutes les recherches qui pouvaient se faire avec le microscope, les réactifs et les instruments de Marey. Rayer était, je crois, le seul médecin à cette époque qui eût pu installer dans sa demeure, au fond de ce petit jardin que je vois encore et où fleurissaient mal les roses et les dalhias, un laboratoire où il pratiquait l’examen et l’analyse des urines, du sang, des humeurs, et histologiquement des tissus. La création de la Société de biologie ne réalisait-elle pas la fondation la plus complète d’un Institut polyclinique? Les Allemands n’ont rien inventé ; ce en quoi ils Ont été plus heureux que nous, c’est d’avoir été favorisés par leurs gouvernements et de n’être pas arrêtés par celte cruelle et implacable réponse : Le budget ! Le budget ï
Adolphe Gubler était un professeur aimé, très-suivi, disert, abondant, facile, possédant admirablement la matière de son enseignement, clinicien, pour donner à la thérapeutique sa signification véritablement utile, naturaliste et savant botaniste, ce qui lui permettait de donner à la matière médicale un peu d’attrait.
Adolphe Gubler avait épousé la fille du célèbre sculpteur David (d’Angers), ce qui lui ava^ Wéé 06 êrandes relalions dans Ie “onde artiste et dans le monde politique, de 1830
est in utero , » a-t-on dit autrefois ; nous voyons ici, une fois de plus, combien était vrai cet aphorisme des anciens.
Mais les troubles aigus de l’organisme ne sont pas les seuls à retentir ainsi sur fa peau ; les troubles profonds, durables, les diathèses, comme on les appelle, le sont encore à un bien plus haut degré. Nulle part la scrofule, la syphilis, l’herpétisme, ne trouvent un terrain plus fertile pour l’éclosion de leurs germes morbides. — Voyez la syphilis; c’est sur la peau, ou sur les muqueuses qui y confinent, qu’elle s'ouvre une porte d’entrée par son accident initial, le chancre. C’est sur la peau encore qu’elle fera jaillir ses lésions secondaires, roséole, papules ou squames, soit qu’elles se disséminent sur toute l’étendue de nos téguments, soit que, à une époque déjà plus éloignée du début, elles se localisent en groupes isolés et plus rares. C’est, enfin et toujours, sur la peau que viendront se graver profondément ces ulcérations tertiaires, indice infaillible d’une infection invétérée.
Ce que je vous dis de la syphilis, Messieurs, je pourrais vous le répéter de la scrofule. Elle aussi, suivant les âges, imprime sur nos téguments une trace plus ou moins profonde. Chez l’enfant, lésions de début superficielles et légères, érythème, lupus tuberculeux; chez l’adolescent ou l’homme mûr, lésions profondes et malignes, ulcérations destructives du lupus vorax, qui ne laissent après elles que des visages dénaturés et hideux.
De même encore l’herpétisme, avec ses lésions cutanées si diverses comme forme, si semblables par leurs caractères communs de généralisation, de prurit, de longue durée, de symétrie, de récidive presque fatale. — De même le cancer, avec ses tubercules squirrheux ou encéphaloïdes.
Enfin, la déchéance seule de toutes nos fonctions organiques, et son terme inévitable, la cachexie, nous présentent des lésions caractéristiques de, la peau : cachexie de l’enfant mal nourri, qui en fait bientôt un petit vieillard flétri et ridé; cachexie de la misère, de la maladie, de la débauche, toutes, quelle que soit leur origine, s’expriment de même par le pemphigus, l’ecthyma, le rupia.
Vous voyez, Messieurs, combien est grande la valeur séméiotique des maladies de la peau. Leur gravité n’est pas moins importante à connaître. Les unes, vous le savez, sont bénignes, purement locales, sans retentissement sur la santé générale. D’autres, au contraire, sont malignes, par leur action destructive et le mauvais état général qu’elles attestent : tel est le rupia syphilitique, tel le pemphigus, avec ses larges bulles et les ulcérations douloureuses qui leur succèdent.
Le professeur Lallemand, de Montpellier, avait pris Gubler en grande estime et en grande amitié. Il lui a laissé par testament un legs de cinquante mille francs.
Si on a fait l’autopsie de son corps, on aura dû trouver dans un de ses poumons une balle qu’un jeune aliéné, qu’il conduisait en Italie, lui envoya dans la poitrine. Cette balle s’y est probablement enkystée.
Gubler a communiqué aux Sociétés savantes dont il faisait partie un grand nombre de mémoires, dont le principal et le plus original est son mémoire sur la mucédinée du muguet. Son Commentaire du Codex en est à sa 2e édition. Depuis quelques années, il publiait un périodique sous ce vocable : Journal de thérapeutique, et dont j’ignore les destinées.
Gubler était d’un caractère doux, affable, d’un commerce facile et agréable. Il sera diffilement remplacé à la Faculté, où les thérapeutistes sont rares, et plus rares encore les professeurs voués aux connaissances de la matière médicale.
J’ai reçu la lettre suivante, qui ne peut trouver sa place que dans cette partie du journal:
A Monsieur le rédacteur en chef de l’Union Médicale.
Toute personne qui a été témoin d’un attentat contre la propriété d’autrui est tenue d’en donner avis à qui de droit. (Art. 30, Code d’insL crim.)
Je vous serai donc reconnaissant, Monsieur et honorable collègue, de me dire à qui est la priorité et la propriété des deux périodes suivantes :
Enfin il est des affections cutanées qui sont comme mixtes au point de vue de leur gravité. L’eczéma, par exemple, est bénin, si vous n’envisagez que sa lésion initiale, vésicule insignifiante; il devient grave s’il est généralisé, s’il s’accompagne d’une sécrétion intarissable et continue. Le prurigo chronique, de même, ne présente qu’une lésion bien innocente, une papule couronnée d’un petit caillot sanguin, et cependant il a mérité les noms de prurigo ferox, formicans, et vous voyez les malheureux qui en souffrent, en proie à des démangeaisons intolérables, se gratter avec fureur, passer des nuits sans sommeil, perdre l’appétit, arriver peu à peu jusqu’à la cachexie et à la mort, si, désespérés de leur long supplice, eux-mêmes ne mettent fin à leurs souffrances par le suicide.
Que vous dirai-je, Messieurs, des difformités qui accompagnent ou suivent les maladies de la peau ? Nous n’aurions ici que l’embarras du choix, et, depuis les croûtes mielleuses de l’impétigo, jusqu’aux saillies mamelonnées et quelquefois monstrueuses de l’acné hypertrophique, chaque affection cutanée altère plus ou moins l’intégrité de nos formes. Et quelle n’est pas l’importance de ces difformités, même au point de vue social ! Quelle carrière publique serait abordable à un homme, si éminent qu’il fût, dont la figure serait dénaturée par un eczéma fluent, par une acné hypertrophique? Quel atelier s’ouvrirait à un malheureux ouvrier rongé par un lupus vorax? La séquestration volontaire, l’abdication des fonctions sociales, le séjour indéfini à l’hôpital, telle devient la seule ressource de ces malheureux, que souvent aurait pu guérir un traitement rationnel institué dès le début.
Quant à la durée des maladies dé la peau, rien n’est plus variable suivant les cas. Les unes, comme l’impétigo, guérissent à coup sûr, et sans laisser de traces, en moins de huit jours. Vous en verrez d’autres au contraire, comme le psoriasis invétéré, l’eczéma chronique fluent, qui n’arrivent jamais qu’à une guérison passagère. A peine le malade se croira-t-il délivré, que, semblable au phénix de l’antiquité, le mal renaîtra de ses cendres. Bien souvent, saehez-le et dites-le, la durée sera donc indéfinie, la guérison fugitive, la récidive presque fatale.
Je n’ai pas besoin de vous dire maintenant, Messieurs, si les maladies de la peau sont fréquentes; vous le comprenez sans peine, puisque tout conspire à altérer l’intégrité de nos téguments : les causes internes, les diathèses; les causes extérieures et locales, température, habitation, profession. Non-seulement l’ensemble de la peau, mais même les différents appareils sécréteurs qui en relèvent, ont leurs vies partielles, et leurs maladies partielles aussi : pour les follicules pilifères ce sera, par
L’Union Médicale, n° 24, mardi 26 février 1878, page 287, publiait dans une épître intitilulée : Un Vieux à un Jeune , les phrases suivantes :
« Si vous me demandiez à laquelle des deux « doctrines qui se partagent les esprits, le « matérialisme et le spiritualisme, se rattache
« I’UnioN Médicale .
« Elle s’est rattachée à celle qui offre le plus « de consolation au cœur, plus d’espérances, « plus de poésie, qui donne à la vie. un but, « à la vertu une récompense, au crime une « expiation, à cette philosophie qui a été celle « de tant de génies, anciens et modernes, « Platon, Aristote, Pascal, Cuvier. . »
Dans un livre intitulé 5 Gonnais-toi , l’auteur terminait l’article 6, page 390 de son livre, par cette péroraison :
« Si quelque logicien...., vous déclare .
« qu’il est impossible de savoir en quoi con-
« siste l’âme . vous répondez qu’en pré-
« sence de deux doctrines . vous vous rat-
« tachez à celle qui offre au cœur le plus de « consolations, de poésie, d’espérances, qui « donne à l’existence un but, et n’hésitez pas « à embrasser le système qui réserve une pu- « nition au crime et une récompense à la « vertu, à la philosophie qui a été le partage « des grands génies, dans les temps anciens « et modernes, depuis Platon , Socrate, Pas- « cal, Cuvier . n
Je tiens beaucoup. Monsieur, à connaître votre avis, car il s’est engagé à ce sujet une gageure sérieuse entre deux de mes amis. Comme je ne suis pas abonné à votre journal, que
j’estime cependant le premier et le meilleur de tous les journaux de médecine. . .
. . » l'e vous serai, dis-je, reconnaissant de me faire connaître 'votre avis
et d apprendre à qui appartient la propriété des phrases ci-dessus. J’espère, Monsieur, que ma
exemple, le sycosis ; pour les follicules sébacés, l’acné, avec ses formes si variées ; pour le corps papillaire, les papillomes, avec leurs végétations cornées ou leurs tumeurs framboisées.
Enfin, Messieurs, et c’est par là que je veux finir, rien souvent de plus difficile, de plus long, de plus pénible que le traitement des maladies delà peau. Prenez un eczéma aigu de la face, jamais vous n’en obtiendrez la guérison, si vous ne condamnez • le malade à porter jour et nuit soit un cataplasme de fécule, soit un masque de caoutchouc. Si la lésion siège aux membres inférieurs, le repos absolu, et cela pendant des mois entiers, quelquefois, sera la dure condition du succès. Le malade est-il impatient, vient-il brusquer sa maladie, ou ne prendre du traitement que ce qui lui conviendra, la guérison lui échàppe et la lésion s’aggrave de jour en jour. Voyez encore le psoriasis; quoi de plus repoussant, de plus sale, de plus tenace comme odeur, que l’huile de cade ? Et c’est elle cependant qui forme la base du traitement externe de cette affection si rebelle.
Ainsi, Messieurs, et ce sera aujourd’hui ma conclusion, le traitement, dans les maladies de la peau, est souvent chose ingrate et difficile à faire accepter; vous n’arriverez au succès que forts d’une expérience sérieuse, et d’une étude approfondie des maladies de la peau, de leurs causes, de leur évolution, de leur durée.
ENSEIGNEMENT