JURISPRUDENCE PROFESSIONNELLE
PHARMACIEN. — ANNONCE D’UN REMÈDE. — INSERTION DANS LES JOURNAUX. — USUR¬ PATION DU NOM D’UN MÉDECIN. — CONFUSION INTENTIONNELLE. — RESPONSABILITÉ. — DOMMAGES-INTÉRÊTS.
Le fait par un pharmacien d'usurper le nom et les titres d’un médecin pour recommander un remède et le placer sous son patronage dans des annonces adressées au public, engage sa responsabilité a raison du préjudice moral et de l'atteinte que cette usurpation peut causer à la dignité professionnelle du médecin.
Docteur X... contre Abric.
Attendu que la réclame qui a été insérée dans divers journaux sous forme de lettre par le sieur Abric, pharmacien, pour annoncer au public le remède appelé Quina-Abric, a été conçue dans des termes calculés de manière à faire croire qu’elle émanait d’un sieur X..., docteur-médecin à Lyon, médecin des hôpitaux de cette ville et lauréat de son École de médecine ; que, par suite, cette réclame pouvait et devait être attribuée, ainsi qu’elle l’a été effectivement, au docteur Antoine X..., qui réunissait les titres distinctifs donnés au signataire de la lettre en question ;
Attendu que les susceptibilités du docteur X... ont été justement éveillées par ces insertions, aux termes desquelles il paraissait donner à un médicament, qu’il ne connaissait pas, un patronage public, qu’il jugeait à bon droit peu compatible avec son caractère et avec sa dignité professionnelle; que cette usurpation de son nom et de ses litres faite à son insu lui a causé un préjudice qui, pour être purement moral, n’en est pas moins appréciable et qui peut servir de base en une demande en dommages-intérêts ;
Attendu que vainement le sieur Abric objecte que la plainte du docteur X... repose tout simplement sur une homonymie, dont il ne saurait, quant à lui, être responsable ; qu’il n’a fait, dit-il, qu’user de son droit en publiant, conformément à l’autorisation qu’il en avait reçue, des recommandations élogieuses qui lui venaient du docteur X..., également docteurmédecin, résidant à Serrière, où il était médecin de l’hôpital, et ayant obtenu jadis un prix d’anatomie à l’École de médecine de Lyon ;
Attendu que ces objections du sieur Abric seraient parfaitement fondées, s’il avait maintenu au docteur X..., de Serrière, l’indication de sa résidence, ce qui aurait évité toute confusion; mais qu’il a, au contraire, dénaturé la déclaration dont il excipe, et qu’il suffit de la comparer à l’insertion incriminée pour se convaincre qu’il en a intentionnellement arrangé les termes de façon à donner au remède de sa composition la sanction apparente et trompeuse d’une recommandation décernée par un médecin des hôpitaux de Lyon ; que, du moment qu’il a ainsi créé par des modifications illicites et par une manœuvre blâmable une confusion préjudiciable à autrui, il en doit la réparation ;
Attendu cependant que le sieur Abric a fait publier au début du procès une rectification qui, sans donner au docteur X... une satisfaction suffisante, a atténué la faute commise ;
que, dans ces circonstances, la condamnation aux dépens, y compris les faux frais, renferme une juste indemnité, sans qu’il y ait lieu d’ordonner des insertions qui ne feraient qu’alimenter une publicité sans profit pour le plaignant, et sous la réserve de tous nouveaux et plus amples dommages-intérêts pour le cas où le sieur Abric reproduirait ses réclames dans la forme et avec les mentions qui ont fait l’objet du procès ;
Le Tribunal, ouï les avoués et avocats des parties, et le ministère public par M. Laurens jugeant en matière ordinaire et en premier ressort, condamne le sieur Abric à payer au sieur X..., à titre de dommages-intérêts, les dépens de l’instance et 300 fr. pour les faux frais, sous réserve de tous nouveaux dommages-intérêts, dans le cas où le même quasi-délit serait renouvelé. ( Moniteur judiciaire de Lyon.)
ACADÉMIES ET SOCIÉTÉS SAVANTES
Séances du 28 mai et du 4 juin 1879. — Présidence de M. Tarnier.
Sommaire. — De l’immobilisation et de la mobilisation des articulations malades. — Suite de la discussion sur l’ostéo-périostite. — Lecture. — Rapports. — Présentations. — Élection.
M. Verneuil a fait à la Société de chirurgie une communication très-intéressante, et destinée sans doute à modifier les idées de beaucoup de chirurgiens, au sujet de l’immobilisation et de la mobilisation des articulations malades. Sans doute, tous les chirurgiens sont d’accord pour reconnaître l’utilité, la nécessité même de l’immobilisation dans les maladies articulaires, Mais la crainte que les articulations trop longtemps immobilisées soient frappées d’ankylose, cette crainte les oblige à se départir, au bout d’un certain temps, de l’application rigoureuse du précepte, et la plupart conseillent alors d’imprimer aux surfaces articulaires des mouvements plus ou moins fréquents, plus ou moins étendus, dans le but de s’opposer à la production de cet accident redouté, sinon redoutable. La communication de M. Verneuil a eu pour but de calmer les craintes des chirurgiens ankylophobes, en leur montrant que leurs appréhensions sont chimériques et en s’élevant avec énergie contre une pratique dont il n’hésite pas à signaler les inconvénients graves et les dangers.
Le mémoire de M. Verneuil, dont la lecture a tenu deux séances, sera l’objet d’une discussion qui promet d’être intéressante et instructive. Voici, en attendant, les conclusions du travail du savant professeur de clinique chirurgicale de la Pitié :
« L’immobilité prolongée modifie incontestablement les articulations saines, mais ne porte d’atteinte profonde ni à la forme, ni à la structure des parties constituantes, ni, par conséquent, à leur fonctionnement.
U n’existe pas dans la science un exemple authentique d’ankylose produite dans une articulation saine, par le seul fait de l’immobilité. Les cas invoqués jusqu’ici sont passibles d’une tout autre interprétation. En revanche, on connaît de nombreux exemples d’articulations condamnées à une longue immobilité, et ayant conservé néanmoins leur intégrité anatomique et physiologique.
Les maladies articulaires ont souvent comme conséquence la diminution, la suspension ou l’abolition des mouvements. Cette suppression fonctionnelle est temporaire ou définitive; dans ce dernier cas, l’ankylose a des causes multiples intrinsèques et extrinsèques qui suffisent amplement à en donner l’explication, sans qu’il soit nécessaire d’invoquer l’immobilité.
L’inflammation occupe certainement le premier rang parmi ces causes; or, comme il est absolument démontré que l’immobilisation est un moyen antiphlogistique de premier ordre, il est illogique de penser qu’elle produit précisément des effets dont elle combat efficacement les causes.
Si, dans certains cas, l’immobilisation contribue à produire l’ankylose, ce n’est pas celle que le chirurgien met en œuvre au moyen des appareils, mais celle qui est due à la contraction des muscles péri-articulaires. Autant cette dernière, que M. Verneuil appelle active, favorise et même provoque les désordres articulaires, autant la première, qui est passive, est puissante contre ces désordres. U y a donc une distinction capitale à faire entre ces deux espèces d’immobilisation. »
L’ankylose, d’ailleurs, loin de se produire dans toutes les affections articulaires, n’en constitue certainement qu’une rare terminaison; exceptionnelle dans les arlhropalhies strumeuses, un peu plus fréquente dans les synovites rhumatismales mono-articulaires, elle est surtout a craindre dans les arthrites suppurées et traumatiques, mais aucune variété n’y donne fatalement naissance.
La crainte fort exagérée de l’ankylose a fait commettre aux praticiens deux fautes graves : la suppression trop prompte de l’immobilisation passive, et la reprise prématurée des mouvements articulaires.
La mobilisation consécutive aux arthropathies est de deux sortes : artificielle ou mécanique, exécutée à l’aide de manœuvres diverses et d’appareils variés ; ou bien naturelle, physiologique, ayant pour agents les muscles, excités par la volonté ou tout autre moyen.
La première, que les ankylophobes emploient presque exclusivement, est admissible quand il s’agit de rectifier les attitudes vicieuses des membres et de traiter les ankylosés confirmées, mais elle doit être rejetée comme inutile, impuissante ou dangereuse, lorsqu’on veut la faire servir à prévenir l’ankylose.
La seconde, au contraire, est d’une extrême utilité quand elle intervient en temps opportun ; avec le temps, ellle arrive à restaurer d’une manière remarquable les fonctions articulaires.
M. Verneuil termine en disant que Y immobilisation artificielle, d’une part, et la mobilisation naturelle, de l’autre, sont les deux agents principaux de la thérapeutique des arthropathies, l’une combattant les lésions anatomiques, l’autre assurant la restauration physiologique. On peut aider la première par différents moyens adjuvants, topiques pharmaceutiques et hygiéniques; on favorise la seconde par l’électrisation des muscles péri -articulaires pratiquée même pendant la période d’immobilité, pour prévenir la dégénérescence.
Combattre l’inflammation est la meilleure manière de prévenir l’ankylose ; en fait de moyens chirurgicaux proprement dits, M. Verneuil ne connaît guère que l’extension continue, et, dans des cas extrêmes, la résection préventive. »
— La discussion sur l’ostéo-périostite s’est continuée par un discours de M. Berger, partisan résolu des doctrines de M. Gosselin, et, par conséquent, adversaire déclaré des idées nouvelles émises par M. Lannelongue. L’orateur a su réunir dans une synthèse remarquable tous les arguments et les faits qui militent en faveur de la théorie de \' ostéite épiphysaire des adolescents ; il a mis à contribution à la fois l’histologie normale, la physiologie et la pathologie pour démontrer que M. Lannelongue, M. Trélat et leurs partisans ont été beaucoup trop loin en voulant confondre sous la même dénomination d 'ostèo-my élite toutes les variétés d’affections osseuses distinguées jusqu’à ce jour par les auteurs. Nos lecteurs trouveraient facilement, dans les comptes rendus des séances de l’Académie de médecine, l’ensemble des arguments que M. Berger a déroulés devant la Société de chirurgie ; c’est pourquoi nous ne croyons pas devoir y insister, mais nous devons reconnaître que l’orateur a su donner à ces choses déjà dites et redites un tour intéressant et une forme attachante qui l’ont fait écouter avec une attention soutenue par l’assistance, bien qu’elle soit, il faut le dire, saturée et sursaturée de cette discussion trop prolongée sur l’ostéo-my éli te.
— M. Verneuil a présenté, avec éloges, le mémoire de M. le docteur Henri Petit, Sur la gostro-stomie, travail qui a valu à l’auteur le prix Laborie de la Société de chirurgie.
— M. Guéniot a présenté, au nom de M. le docteur Eustache, une brochure Sur C opération césarienne.
— M. Nicaise a présenté, au nom de l’un de nos distingués confrères du Progrès médical, M. le docteur Avezou, un travail très-intéressant, intitulé : De quelques phénomènes consécutifs aux contusions des troncs nerveux du bras et a des lésions diverses des branches nerveuses digitales (étude clinique), avec quelques considérations sur la distribution anatomique des nerfs collatéraux des doigts. — Ce mémoire ne saurait manquer d’intéresser tout particulièrement notre honoré collaborateur, M. le docteur G. Richelot fils.
— M. Horteloup, au nom de M. le professeur Dubrueilh (de Montpellier) , lit une note sur un nouveau procédé de ligature élastique.
— M. Nicaise lit un rapport sur un travail de M. le docteur Milet (de Nanteuil), sur une nouvelle forme du charbon chez l’homme.
— M. Farabeuf fait un rapport sur une observation de hernie ombilicale comprise dans la ligature du cordon et ayant donné lieu, à la suite, à un anus contre nature.
— M. Lannelongue fait une communication relative à un kyste de la langue, chez un enfant de 2 ans 1/2, kyste dans lequel, après ablation, on a reconnu la présence d’un cysticerque.
— Dans le courant de la séance a eu lieu un scrutin d’après lequel il a été accordé à M. Houel, sur sa demande, d’echanger le titre de membre titulaire contre celui de membre honoraire.
Dr A. Tartivel,
M. A. de l’établis. hydrothérapique de Bellevue.
SOCIÉTÉ DE MÉDECINE DE PARIS
Séance du 22 février 1879. — Présidence de M. Blondeau.
Le procès-verbal de la dernière séance est lu et adopté. Son impression est votée tout entière vu l’importance et l’actualité du sujet de la discussion.
A l’occasion du procès-verbal, M. de Beauvais fait la communication suivante :
Dans le traitement du rhumatisme par le salicylate de soude, il importe de tenir compte non-seulement de l’intégrité fonctionnelle éliminatrice du rein, mais encore de l’état du système nerveux et notamment du cerveau, en raison même de l’action violente et perturbatrice du médicament donné à haute dose. Je citerai, à cet effet, l’observation d’une dame de kl ans d’un tempérament nerveux et hystérique, chez laquelle un rhumatisme articulaire aigu, compliqué d’un état fébrile intense, puis d’un muguet de toute la cavité buccale et de l’arrièregorge, s’est terminé par la mort avec les accidents cérébraux suivants : agitation extrême" anxiété, délire triste, idée constante de mort prochaine, accidents si bien dénommés manie rhumatismale par M. le professeur Peter, notre éminent collègue, que j’avais appelé en consultation, et qui a assisté aux derniers moments de la malade.
Je me reprocherais amèrement, dans cette circonstance, d’avoir employé d’une façon systématique le salicylate de soude, auquel on aurait pu attribuer cette terminaison fatale, comme on l’a déjà fait pour le sulfate de quinine dans plusieurs cas de rhumatisme articulaire, avec métastase cérébrale, suivis de mort. L’abstention du médicament perturbateur est ici de première nécessité.
M. Blondeau : Je puis, aujourd’hui, donner un complément à l’observation du malade affecté de rhumatisme articulaire aigu dont je vous ai parlé dans notre dernière réunion.
Je vous disais qu’après avoir essayé, au début de sa fièvre rhumatismale, le salicylate de soude, j’avais été obligé d’y renoncer; ce médicament pris, cependant, à la dose de k gram. seulement dans les quarante-huit heures ayant déterminé, chez cet homme jeune, vigoureux, dont toutes les fonctions uropoïétiques semblaient s’accomplir de la façon la plus régulière, des accidents qui m’avaient fait juger prudent de cesser la médication.
J’ajoutais que le malade était, au moment où je vous en entretenais, — ■ au commencement de la troisième semaine de sa maladie, — dans un état assez satisfaisant, bien que les douleurs articulaires ne fussent point complètement éteintes, qu’il restât encore un certain degré de fluxion locale. Cependant, comme il était sans fièvre, je lui avais permis une alimentation modérée pour l’empêcher de crier la faim.
Le mercredi, 12 février, sa femme vint me chercher, les douleurs ayant repris une nouvelle intensité au point de rendre les mouvements impossibles. Cette rechute était évidemment due à l’imprudence qu’on avait commise en laissant une fenêtre ouverte, tandis que le malade était assis dans son fauteuil.
Je le vis le lendemain matin et je constatai, en effet, le retour de la poussée rhumatismale caractérisée par les douleurs, le gonflement des jointures et le mouvement fébrile.
En dépit de ce qui était survenu lors de ma première tentative, je résolus de revenir au salicylate de soude.
La veille, à la Société de thérapeutique, j’avais entendu notre si honorable, si éminent et si sage confrère, M. le docteur Moutard-Martin, appuyer de l’autorité de sa parole et de son expérience les propositions émises par MM. Archambault et Edouard Labbé, le médecin de la Maison municipale de santé, au sujet des merveilleux résultats obtenus par eux de l’emploi du salicylate contre le rhumatisme articulaire. Ces Messieurs étaient absolument d’accord pour soutenir que, toujours, ils avaient eu à se louer de ce médicament qu’ils donnent à la dose quotidienne de 6 grammes pendant trois jours de suite. Jamais, affirmaient-ils, les malades n’en avaient éprouvé d’autres inconvénients que ces accidents vertigineux qui, loin d’être à redouter, devaient être, au contraire, attendus comme une sorte de mesure d’action du remède. Ils concluaient en disant que le salicylate de soude devait être considéré, dans le rhumatisme, comme l’est, dans les fièvres palustres, le sulfate de quinine.
Toutefois, M. Moutard-Martin, en proclamant les vertus du salicylate, recommande de ne le donner qu’avec précaution, de tâter, pour ainsi dire, le terrain, de ne l’administrer qu’à doses assez modérées d’abord, de façon à bien surveiller la susceptibilité du malade.
En présence de pareilles affirmations d’hommes aussi autorisés, je ne pouvais pas ne pas tenter de nouveau l’expérience, l’occasion s’en présentant chez mon malade. Elle me semblait d’autant plus permise, d’autant moins périlleuse que, dans ce cas, le rhumatisme étant arrivé à sa période de décours, il y avait moins à redouter une perturbation susceptible de troubler m,™ »rche de ’a “aiadie ; qu’en conséquence je pouvais faire avec le salicylate de soude ce q on peut faire, dans le déclin d’un accès de goutte, avec le colchique.
Dès le jeudi 13, je prescrivis donc une potion avec 6 grammes de salicylate à prendre en quatre fois, de trois heures en trois heures, dans l’espace de douze heures.
A ma visite du lendemain matin, les douleurs, les fluxions articulaires avaient sensiblement diminué, la fièvre était tombée; mais, indépendamment des vertiges, des bourdonnements d’oreilles, qui n’avaient pas manqué de se produire comme je l’avais prévu et comme j’en avais prévenu lui et son entourage, le malade avait eu ce que sa femme appelait ses crises de nerfs, qui l’avaient si fort éprouvé et si fort alarmé sa famille lors de mon premier essai du salicylate. En outre, deux des doses absorbées avant de manger, — on a conseillé de donner le salicylate à ce moment pour mieux en établir la tolérance, — ces deux doses avaient provoqué l’une et l’autre des vomissements de matières alimentaires.
Je n’en persistai pas moins dans mon expérimentation. Ce jour même, vendredi 14, le malade dut prendre la même potion à 6 grammes de salicylate; avec cette seule modification de la prendre en six fois, toujours à trois heures d’intervalle, dans l’espace de dix-huit heures, au lieu de douze par conséquent.
Le samedi malin, 15, je trouvai la famille tout en émoi, m’avertissant qn’après avoir rigoureusement exécuté ma prescription pour les cinq premières doses de la potion, elle n’avait point osé donner la sixième, effrayée qu’elle avait été par le retour des crises nerveuses de la veille plus violentes que celles précédentes.
Ces crises, me racontait-on, avaient consisté en de vésitables convulsions, le malade s’agitant violemment dans son lit, les bras retournés, les mâchoires serrées et exhalant des plaintes entrecoupées de cris comme d’un homme en délire, sans avoir eu aucune conscience de luimême, ne répondant pas quand on l’interpellait; et, ces crises passées, — elles duraien quelques minutes, — n’ayant aucun souvenir de ce qui lui était arrivé, conservant seulement un sentiment de fatigue générale excessive, de courbature dans tous ses membres.
Les douleurs du rhumatisme étaient, il est vrai, encore plus calmées que la veille ; la fluxion avait encore notablement diminué dans les articulations de la main et du bras gauches qui avaient été primitivement le plus affectés, même dans celles de la main et du bras droits où les mouvements, récupérés à gauche, ne reprenaient pas leur liberté.
Quelque passagers qu’ils eussent été, ces accidents nerveux étaient de nature à m’empêcher de poursuivre davantage l’expérience; je crus donc de mon devoir de renoncer à la médication qui réussissait si peu; de m’abstenir même, du moins jusqu’à nouvel ordre, de toute’ espèce d’intervention pharmaceutique.
Nonobstant celte abstention de tout remède, le malade eut encore, pendant les premières vingt-quatre heures, des accidents vertigineux, avec un peu de tendance à la lipothymie et mal de tête persistant dans la région frontale.
Quarante-huit heures après, les derniers accidents avaient complètement disparu; les douleurs, le gonflement articulaires allaient s’atténuant, au point que les mouvements redevenaient possibles du côté droit comme du côté gauche. Les membres inférieurs étaient absolument dégagés depuis une quinzaine de jours. La fièvre tombait, l’appétit revenait, et, si j’y avais consenti, le malade eût volontiers mangé presque comme à son habitude, et se serait levé.
En définitive, il me semblait, cette fois, entrer franchement dans la voie de la guérison.
Ce matin même, 22 février, je l’ai revu : il est absolument bien, sauf qu’il conserve encore un peu de raideur douloureuse dans les jointures des membres supérieurs ; mais il mange de bon appétit, et se trouve en assez bon état pour que je le laisse se lever, comme il aspire à le faire depuis plusieurs jours.
J’ajoute en terminant, pour prévenir l’objection, que j’étais parfaitement sûr du salicylate, qui avait été fourni par un des meilleurs pharmaciens de Paris.
M. Motet fait la communication suivante sur Y amnésie temporaire. (Voyez plus haut.)
(La lecture de ce travail est accueillie par d’unanimes applaudissements.)
M. Lenier : L’observation que vient de nous lire M. Motet est des plus intéressantes ; mais les commentaires dont il l’a fait suivre le sont peut-être plus encore.
Je partage sur tous les points la manière de voir de mon honorable collègue et ami ; je me permettrai seulement de présenter deux petites observations.
Il n’est nullement nécessaire, pour expliquer les accidents éprouvés par M** X..., d’admettre que sa tête a porté sur le sol : une chute sur le cocçyx suffit pour déterminer une commotion cérébrale et des accidents en tout semblables, dans leur ensemble, à ceux présentés par M"* X...; j’en ai, pour ma part, observé deux cas.
En présence de la facilité avec laquelle les phénomènes d’amnésie se sont produits chez M“' X..., n’y a-t-il pa3 lieu de se demander si cette dame ne présentait pas quelque prédis-
position héréditaire ou autre? Je me contente de poser la question à M. Motet et de lui demander s’il a pu recueillir quelques renseignements à cet égard.
M. Motet répond qu’il a envisagé l’amnésie par un seul de Ses côtés ; il n’a voulu traiter que de l’amnésie sans lésion cérébrale. Le choc sür la tète est indifférent ; une simple commotion sur la plante des pieds aurait pu causer les mêmes phénomènes.
Il ne croit pas, chez sa malade, à une prédisposition héréditaire. C’est une femme d’un esprit fin, délicat, et qui ne paraît pas êtrè lé moins du monde sous le coup d’une affection nerveuse. Le premier accident d’amnésie a été Séparé du second par dix-huit années d’intervalle.
M. Antonin Martin ajoute qu’il connaît la dame qui fait le sujet de l’observation principale de M. Motet. C’est une femme très-nerveuse , emportée , colère. U croit que la cause de son amnésie temporaire a été la frayeur plutôt que la chute, car en tombant elle a dû craindre d’être broyée sous les roues du wagon. De plus, elle n’a pas perdu l’usage de la parole, car elle prononçait constamment une phrase, toujours la même.
M. Motet : Elle répétait une question qui restait, pour elle , sans réponse. Il y a là une sorte d’aphasie par oubli du mot. La répétition de la même question prouve la perte du souvenir de la réponse qui lui était faite. Chez cette dame, il n’y a pas eu trouble de la parole : ce qu’elle pouvait dire, elle le disait très-bien.
M. Blondeau exprime l’espérance que M. Motet voudra bien continuer ses intéressantes études sur ce sujet, et en faire bénéficier la Société.
M. Perrin : La communication si remarquable de M, Motet m’a rappelé un cas d’amnésie singulière que j’ai eu l’occasion d’observer, chez Un jeune apprenti bijoutier, dans les circonstances suivantes : A la suite d’une chute d’un lieu élevé, suivie d’une commotion cérébrale, dont le malade ne sortit qu’au bout de quelques jours, l’apprenti en question, reprenant, au bout de quinze jours environ, le chemin de son atelier, avait oublié presque complètement le mode d’emploi des différents outils nécessaires à l’exercice de sa profession de bijoutier. Il ne savait plus auquel recourir pour exécuter son travail. Son apprentissage, en un mot, était tout entier à recommencer. Cette sorte d’amnésie professionnelle, d’origine traumatique, n’a pas d’ailleurs tardé à se dissiper peu à peu, et, cinq ou six semaines après l’accident, le malade avait recouvré ses aptitudes professionnelles ordinaires. ,
M, DëlasiauVe i L’amnésie est Un fait assez commun, mais sa signification est essentiellement variable 5 elle est étendue ou restreinte, passagère ou durable. Dans la démence confirmée, dégradation mentale, on la considère presque comme un caractère pathognomonique. Toutes les obtusions psychiques rendent là mémoire obscure, incertaine, nulle. De vives commotions physiques ou morales produisent cet effet plus ou moins momentanément. Un de nos confrères étant, un dimanche, en villégiature àPoissy, est pris d’une congestion cérébrale qui persiste plus d’un quart d’heure, éprouvant d’un côté du corps de la faiblesse paralytique. La parole avorte, faute d’idées. On juge à sa pantomime qu’il veut être saigné.
Une amélioration s’ensuit; cependant, par prudence, il ajourne, au lendemain son retour à Paris. Depuis, quoique rétabli, il n’a jamais cessé de sentir suspendue sur lui l’épée de Damoclès. Quatre ou cinq ans après, le côté du corps attëint redevient faible; l’hémiplégie fait des progrès peu sensibles, mais continus, et finit par occasionner la mort.
Ferrus reconnaissait des démences partielles, au nombre desquelles des pertes isolées de la mémoire. Précisément, le confrère dont il vient d’être parlé me priait, bien longtemps avant son propre cas, de Visiter son coficierge. Aucune altération, sauf l’oubli des rues voisines et . des numéros de quelques-unes des chambres de sa maison. N’ayant point eu l’occasion de le revoir, j’ignore si le mal a disparu Ou s’est aggravé. Cette dernière éventualité est la plus probable.
Du reste, pour se rendre un compte satisfaisant de telles défaillances, il importe de suivre attentivement le fonctionnement mental et d’en saisir les particularités. Qui préside à la mémoire? Nous rappelons-nous toujours à notre gré les idées fixées dans nos souvenirs? Pourquoi celles qui, sans être provoquées, se présentent quelquefois spontanément à notre esprit, nous fuient-elles dans des moments où nous en avons besoin? Cela arrive à tout le monde, et l’on n’a point lieu d’être surpris qu’un ébranlement quelconque rende inertes, pour une heure, un jour, une semaine ou davantage, tels ou tels points du foyer mnémonique.
A supposer aussi réel qu’on nous a dépeint (mon expérience personnelle est à cet égard équivoque) le somnambulisme naturel, la remarque qui précède me paraît recéler la solution e cette double existence qui jusqu’ici déconcerte les observateurs. En quoi consisterait-il, ,,®ns1“nô sorte d’éréthisme spécial des centres nerveux? Dès lors, plus de vie normale; réthismel L’esprit n’a point le souvenir de scènes qu’il n’a point perçues; le spasme
morbide vient-il à renaître, quoi de plus simple que ces mêmes sensations se répètent, et que se reforment des élaborations mentales analogues?
Ce qui, peut-être, nuit à nos interprétations psychologiques, c’est qu’au lien de nous élever à l’idéal de la condition nerveuse, nous nous obstinons à attribuer un rôle à des attributs supérieurs dont la réalité est indémontrable.
M. Camoset : Permettez-moi de profiter de la présence parmi nous de plusieurs psychologues distingués pour soumettre à la Société une observation qui m’a été remise il y a quelques mois par un de mes amis qui l’a rédigée lui-même. Il s’agit d’un trouble cérébral momentané voisin de l’amnésie, avec hémiopie et parésie passagères du bras droit. Peut-être ce trouble est-il né sous l’influence du tabac? Et, dans ce cas, M. le docteur Lunier pourra le joindre au dossier-réquisitoire qu’il dirige Contre l’aimable et perfide solanée.
Voici l’observation, dont l’auteur est M. Georges T..., avocat, âgé de 28 ans, tempérament bilieux et robuste :
Il est deux heures. — Je rentre d’une courte promenade que j’ai faite après déjeuner ; je continue un cigare commencé. J’ai la tête tout à fait libre, aucune lourdeur, aucun étourdissement; je suis absolument dans mon état normal. — Je m’assieds ét je prends un journal.
A mon grand étonnement, je ne puis en lire une seule ligne. Jê ne puis pas même comprendre le titre de l’article. Je me mets au grand jour, croyant à Un trouble visuel quelconque; cette bizarrerie persiste. Je fais quelques efforts d’esprit, et, bien que j’arrive à épeler intérieurement les mots, impossible de les relier entre eux et de leur donner Un sens. — Je jette le journal et je prends un livre, et je vois avec un commencement d’inquiétude le même phénomène se reproduire.
C’était Y Affaire Glèmenceau. Le passage sur lequel je suis tombé (page d du volume) commençait ainsi : « Je suis d'une famille plus qu’obscure. » Impossible de déchiffrée cette ligne. Je me mets à épeler les mots dans ma tête, syllabe par syllabe, et il se produit chez moi une sorte be bégaiement intérieur : « Je... je.... suis... suis.... d’u... d’u... d’u...., etc. » — Alors, avec une tension d’esprit plus grande, et en faisant un prodigieux effort d’attention, je veux essayer de lire plus vite. Je parcours des yeux cinq ou six lignes, je mets plusieurs minutes pour arriver au bout, et je m’arrête enfin sans avoir pu comprendre, quelque effort que' jé fisse, un mot de ce que je lisais. A la rigueur, je saisissais ce que voulait dire lé mot famille . les mots mu mère, ou ma naissance , mais je ne pouvais relier les mots lés uPs aux autres, et avoir la moindre idée du sen3 de la phrase.
Je ferme alors le livre, et j’arrête mes yeux sur la couverture, où se trouvait le titre s Affaire Glèmenceau. — Nouvelle surprise. — Le mot Clémenceau formait üfie seule ligne en grosses lettrés, — je ne pouvais en Voir que la moitié. — Je voyais, par exemple, mceau, en regardant plus à droite, et le reste de la ligne absolument blanc. Ou bien, si je regardais plus à gauche, je voyais très-distinctement Cléme , et les autres lettres, nceau, absolument effacées,
Je jette mon cigare par la fenêtre, croyant qu’il était trop fort, et que je lui devais ce malaise; puis je vais m’éponger le front, pensant que l’eau froide le ferait disparaître, bien que cependant je n’éprouvasse aucune espèce d’indisposition. Je reviens à mon bureau, me proposant d’écrire sur une carte de visite ces mots : Vives et sincères félicitations. — Je vous remets les cartes où, à diverses reprises, j’ai fait cette tentative, et vous pouvez juger vousmême du résultat obtenu. Impossible d’écrire; les mêmes lettres se reformaient, malgré moi, sous ma plume, et, par trois fois, interrompant le mot commencé, je repris une autre carte avec le même insuccès.
Je les portai à ma femme, en lui disant ce qui m’arrivait. J’éprouvais peut-être ünê légère difficulté à parler, mais j’étais seul à m’en apercevoir. Ma femme ne s’én aperçut pas, et fut seulement très-surprise de ce que je lui disais; mais je lui donnais mon explication efi riant, de sorte qu’elle fut peu inquiète. — Je me mis à parler haut; j’avais üné tendance à doubler les syllabes, exactement comme lorsque je voulais lire ou écrire. Et, au milieu de tout cela, je me rendais parfaitement compte de mon état, et je continuais à n’éprouVer aucun malaise sensible.
Tout à coup, je sentis ma main droite s’engourdir ; j’essayai de la frotter pour faire disparaître cet engourdissement. Mais, loin de diminuer, il augmentait, et arriva bientôt à moitié du bras. Je fus alors inquiet pour tout de bon; je pris mon chapeau, et, descendant rapidement l’escalier, je marchai d’un pas rapide à la recherche de mon médecin. Quand j’arrivai près de lui, tout était passé ; je parlais aussi facilement qu’avant, et je ne pus què lui raconter rétrospectivement ce que j’avais éprouvé.
Depuis, je n’ai plus ressenti ce malaise ; mais, pendant deux jours, j’avais comme une sorte de crainte de m’appliquer à un travail de tête demandant une certaine contention d’esprit.
^attribue ce malaise passager à la fatigue que je m’étais imposée en travaillant, non le jour, mais la nuit, jusqu’à deux ou trois heures du matin, depuis deux mois.
M. Motet demande la publication de cette intéressante observation. Pour lui, c’est un fail type d’intoxication par le tabac.
M. Camüset : Ce serait alors le seul trouble existant dans toute l’économie ; il n’y avait ni dyspepsie, ni insomnie, ni vertiges.
M. de Ranse : Je trouve dans l’observation de M. Motet deux faits qui peuvent avoir été le point de départ de l’amnésie : une chute et une frayeur; une commotion morale et une commotion physique. M. Motet croit-il que la commotion morale puisse être mise en cause?
M. Motet : Une impression morale très-vive peut parfaitement produire les mêmes résultats qu’une commotion physique. Je me rappelle à ce sujet un fait saisissant : Un monsieur entre chez sa maîtresse, un bouquet à la main, et le lui offre galamment. La dame, je ne sais pour quelle raison, prend le bouquet et le jette sans mot dire sur le parquet. Le monsieur entre alors dans une si violente colère, qu’il ne put articuler une parole, et qu’il resta plusieurs heures sans pouvoir prononcer une syllabe.
M. Gillebert Dhercourt père : Je veux seulement rappeler à M. Motet un cas d’amnésie qu'il connaît peut-être déjà, car il% été observé chez un homme qui a laissé un nom célèbre dans la science. Je veux parler du professeur Lordat, qui, à l’âge de hh ans, est devenu amnésique. Cet état a duré environ quatre ans, après lesquels M. Lordat, guéri de cette infirmité, a repris ses fonctions de professeur à la Faculté de médecine de Montpellier; fonctions qu’il a exercées encore avec éclat pendant ênviron quarante ans, étant mort à 92 ans. J’ignoie la cause de cette amnésie.
Je connais encore un autre cas d’amnésie assez curieux; mais celui-ci était borné à la perte de la mémoire des lieux, et il s’était produit à la suite de l’usage d’un cigare oriental contenant du hachisch. Le docteur Munaret, qui l’a éprouvé, avait perdu la connaissance des lieux sans perdre celle des personnes. Rentré chez lui par la voiture publique, il se croyait arrêté dans un faubourg de Lyon; il méconnaissait sa maison, quoiqu’il reconnût très-bien sa femme, sa domestique, et les habitants de Brignais; il s’étonnait que tout ce monde, comme lui, se trouvât à la Mulatière. Ce singulier phénomène se dissipa après l’administration d’un cordial chaud.
M. Lünier : Il n’est pas exact de dire que Lordat, après la guérison de son amnésie temporaire, était redevenu ce qu’il était auparavant; il avait, il est vrai, recouvré son talent remarquable de professeur et de dialecticien, mais il n’avait plus cette faculté prodigieuse d’improvisation qu’on lui connaissait.
Le dicton : « Chercher l’oubli dans l’ivresse » n’est pas vrai seulement pour les excès alcooliques. L’intoxication par la nicotine, l’opium, le hachisch, produit également l'affaiblissement momentané, et parfois même la perte de la mémoire, et il n’est malheureusement pas rare que l’abus prolongé de ces narcotiques détermine non plus l’amnésie incomplète et momentanée, mais la perle complète et définitive de la mémoire.
M. Motet : Dans l’observation de M. Camuset, il s’est montré très-manifestement un dédoublement de la conscience. Ainsi les phénomènes singuliers qui se présentent inquiètent le malade; il subit son hémiopie, son amnésie, sa parésie du bras, tout en restant capable de s’observer assez pour se rendre compte de son état.
Ce phénomène de dédoublement est très-marqué dans l’intoxication par le hachisch. On a la conscience d’être malade, on est entraîné à des actes qu’on sait mauvais, mais qu’on ne peut s’empêcher de commettre.
M. Motet a pris du hachisch, et a aussi éprouvé le dédoublement du moi; son moi raisonnant observait son moi déraisonnant, sans pouvoir réagir contre les impulsions qui remportaient. « J’ai certainement, ajoute-t-il, frisé de près la folie, sans y rester, je crois. »
Lorsque le hachisch commença son action, je fus pris d’une sensation pénible à la nuque, » sensation d’un morceau de glace appliqué sur le cou. Comme l’intoxication coïncida avec le moment où huit heures sonnaient, je crus être transformé en battant de cloche, alternativement lancé contre les parois, et supportant péniblement ces chocs répétés.
Je me sentis ensuite devenir hardi, loquace, plein de suffisance et de morgue, jugeant les hommes et les choses du haut de mon inpertinence.
A cet instant j’aurais bien voulu enrayer l’empoisonnement, j’étais engagé dans une voie qui me menait droit à la folie et rien ne me retenait plus sur la pente.
Plus tard, je me crus aplati entre deux planches et serré avec une violence sans pareille, ntin, je perdis la mémoire, que je retrouvai au réveil. En fait de sensations agréables, je m i’p vous assurer qu’elles ont été absolument absentes. Il est vrai qu’on ne peut les percevoir q recommençant à plusieurs reprises l’absorption de cette substance.
j’avais pris 0,50 cenlig. de hachisch en trois fois.
M. Gêry, se proposant de revenir sur cette question si elle reparaît à l’ordre du jour, veut simplement appuyer ce que dit M. Motet, sur le dédoublement du moi. Il a pris une fois du hachisch, alors qu’il était interne à l’hôpital Saint- Antoine; ces phénomènes se sont produits aussi tardivement que chez M. Motet. Mais ce dont se rappelle surtout M. Géry, c’est l’effroyable stupeur dans laquelle était plongé son moi raisonnant, en voyant le dévergondage d’idées de son moi déraisonnant, et l’horrible crainte qu’il avait de ne pas voir cesser un pareil état. Il a, du reste, disparu avec la même instantanéité qu’il était survenu.
— La séance est levée à six heures trois quarts.
Le secrétaire annuel, Dr Bodcheron.
Lille, le Bureau de bienfaisance établi près de l’église de la Madeleine (intra-muros) était tout à coup envahi par une foule de malades appartenant pour la plupart à la population ouvrière du quartier Saint-André. Tous s’étaient trouvés subitement indisposés dans la matinée et éprouvaient les mêmes souffrances : douleurs atroces dans l’estomac et le ventre violents maux de tête, crampes dans tous les membres, etc. Quelques-uns avaient eu des crises de délire et pouvaient à peine se tenir debout.
M. le docteur Lingrand, médecin du Bureau de bienfaisance, après les avoir examinés avec soin, reconnut chez eux tous les symptômes d’un empoisonnement.
Comprenant que cet empoisonnement, qui s’étendait à plus de 200 personnes, n’avait pu être produit que par l’alimentation, il interrogea les malades sur la nourriture qu’ils avaient prise le matin. Tous déclarèrent qu’ils avaient déjeuné avec du foie de bœuf, acheté la veille chez M. X..., boucher. Quelques-uns ajoutèrent que leurs chats ou chiens, qui avaient également mangé de ce foie, avaient eu aussi des vomissements.
Il ne fallait pas chercher plus loin la cause du mal. M. le docteur Lingrand administra un contre-poison énergique aux patients, qui se trouvèrent bientôt hors de danger. Nous devons cependant ajouter que les malades ne se trouvent pas encore complètement rétablis.
La plupart continuent de souffrir et gardent le lit ; mais leur guérison n’est plus qu’une question de temps.
— Le Muséum d’histoire naturelle vient de recevoir de sir Victor Brooke la dépouille d’un superbe bouquetin des Pyrénées, qu’il a tué lui-même sur notre frontière- espagnole. Ces animaux sont devenus aujourd’hui d’une rareté extrême, et il est probable que, dans quelques années, l’espèce en sera entièrement anéantie. C’est ce qui donne au cadeau de sir Victor Brooke une valeur considérable.
Société médicale des hôpitaux (3, rue de l’Abbaye, a 3 heures 1 Imprécises), — La Société se réunira le vendredi 13 juin 1879,
Ordre du jour : Sur les applications, à la clinique, des altérations chimiques du sang, et particulièrement des variations de l'hémoglobine, par M. Quinquaud. — Note sur un cas de respiration saccadée due aux mouvements du cœur et s’observant exclusivement dans l’expiration, par M. Lereboullet. — Sur un cas d’érysipèle des bronches et du poumon (pneumonie érysipélateuse), par M. Straus.
A U heures 3 /4, réunion pour le choix de la place vacante à l’hôpital Beaujon, par suite du décès de M. Gubler, et pour les mutations à intervenir,
Société médicale des Bureaux, de bienfaisance. La Société médicale des Bureaux de bienfaisance tiendra sa prochaine séance mercredi 41. juin, à huit heures précises du soir, à l 'administration de C Assistance publique .
Ordre du jour : 1° Élections de membres associés libres nationaux, 2° Deux observations d’angine couenneuse avec diphthérie généralisée, guéries par le perchlorure de fer, par M. Watelet. — 3° Rapport de la commission chargée d’étudier le meilleur mode de nomination des médecins adjoints des Bureaux de bienfaisance ; M. Pillenet, rapporteur. — 4° Présentation de malade, par M. Ballet.
■— Nous pensons intéresser le Corps- médical en l’informant que, par suite du prolongement de la ligne de Neufchâteau à Aulnois, le trajet en voiture pour se rendre à Gontrexéville n’est plus que de 12 kilomètres au lieu de 28.
Cette diminution considérable dans le parcours en voiture, doit être prise en considération par les médecins qui pouvaient, jusqu’à présent, hésiter à envoyer, à cette station thermale, les malades pour lesquels on pouvait redouter un trajet long et fatigant.
Etat sanitaire de la ville de Paris.— Population (recensement de 1876) : 1,988,806 habitants.— Pendant la semaine finissant le 5 juin 1879, on a constaté 996 décès, savoir:
Variole, 21. — Rougeole, 26. — Scarlatine, 2. — Fièvre typhoïde, 6. — Érysipèle, 13. — Bronchite aiguë, 51. — Pneumonie, 82. — Dysenterie, 1. — Diarrhée cholériforme des enfants, 11, — Angine couenneuse, 20. — Croup, 23, — Affections puerpérales, 3. — Autres affections aiguës, 245. — Affections chroniques, 426. — Affections chirurgicales, 39. — Causes accidentelles, 27.
Le numéro de ce jour contient un Supplément de huit pages.
Le gérant, Richelot.
Pari*. — Typographie Félix Ma.ltestb et C«, rue des Deux -Portes-Saint-Sauveur, 22.
Jeudi 12 Juin 1879
BULLETIN
SUR LA SÉANCE DE L’ACADÉMIE DE MÉDECINE
M. Devilliers, rapporteur permanent de la commission permanente de l’hygiène de l’enfance, a, chaque année, la lâche difficile, — dont il s’acquitte avec un zèle et un soin consciencieux au-dessus de tout éloge, — de dépouiller les travaux adressés à cette commission, et de signaler, dans le nombre toujours considérable de ces travaux, ceux qui ont paru à la commission dignes d’être récompensés.
Dans ce volumineux rapport, dont M. Devilliers n’a lu qu’un certain nombre de passages, il est question non-seulement des travaux relatifs à l’hygiène proprement dite de l’enfance, mais encore des mémoires adressés pour la question des tours , mise au concours cette année par la commission, avec promesse d’une récompense de mille francs pour l’auteur du mémoire qui aurait été jugé digne d’être couronné.
Les conclusions du rapport de M. Devilliers devaient être lues et discutées en comité secret après la séance; mais M. Depaul a demandé que le rapport, à cause de son importance, fût imprimé et distribué avant d’être soumis à la discussion, ce qui a été accordé par l’Académie.
A cette occasion, M. Larrey a fort justement, à notre avis, demandé que l’importante question des tours fût mise à l’ordre du jour de l’une des prochaines séances, et que l’Académie fût appelée à émettre son jugement sur le système qui lui paraît être le meilleur, soit de la suppression, soit du rétablissement de cette institution hautement condamnée par les uns, amèrement regrettée par les autres.
M. Pasteur a offert en hommage un livre qu’il vient de publier sous ce titre : Examen critique d'un écrit posthume de Claude Bernard sur la fermentation. Il a pris la liberté d’appeler l’attention de ses collègues sur quelques pages de ce livre, dans lesquelles il expose une théorie nouvelle de la respiration. Cette fonction ne devrait plus, suivant M. Pasteur, être assimilée à une combustion, ainsi que tout le monde savant le croyait depuis Lavoisier, mais à une véritable fermentation dans laquelle les microbes anaérobies joueraient le principal rôle.
Comme on le voit, M. Pasteur semble de plus en plus être porté à faire de la vie et de la maladie une question de fermentation. Ses microbes remplacent maintenant le vieil archée de Van Helmont. Immédiatement après cette présentation, M. Pasteur a demandé à faire quelques remarques au sujet d’une note adressée
FEUILLETON
Promenades au Salon
En haut du grand escalier de pierre, sur le palier qui donne accès au salon carré, sont exposés beaucoup d’objets d’art : peintures, émaux, miniatures, etc., que d’habitude on ne prend guère le temps de regarder, pressé que l’on est d’entrer dans les salles. Plusieurs des œuvres qui sont là méritent cependant l’attention du visiteur.
Voici d’abord, entre les portes du salon carré, deux immenses peintures à la cire, plus hautes que larges, dont l’auteur est M. Ch.-Alexandre Grauk. L’un représente Saint Vincent de Paul remettant des orphelins à des sœurs de la Charité ; l’autre, Saint Vincent de Paul esclave en Afrique. Ni dans l’une ni dans l’autre de ces compositions l’artiste n’a reproduit le type bien connu de saint Vincent de Paul. Sans le Livret, on ne devinerait guère qu’il s’agit de l’ancien pasteur de Glichy, canonisé par Clément XII. Le personnage que nous présente M. Crauk est laid, sans doute, et saint Vincent de Paul n’était pas beau ; mais, du moins, nous sommes habitués aux traits sympathiques, bien que grossiers, du ramasseur d’enfants, et nous n’imaginons pas de bonne raison pour changer une laideur acceptée contre une autre. Dans le premier tableau, — qu’on pourrait appeler « l’Hiver », — l’enfant que remet le saint à la religieuse est trop nu pour la saison ; à moins de l’avoir pris à la porte même, saint Vincent aurait bien trouvé le moyen de l’envelopper en route, n’eùt-ce été que dans un coin de son Tome XXVII. — Troisième série. 87
récemment à l’Académie des sciences par M. le docteur Feltz (de Nancy), relative à la découverte d’un microbe d une espèce particulière dans le sang d’une femme morte de septicémie puerpérale à la clinique d’accouchements de la Faculté de Nancy. Vérification faite par M. Pasteur, de concert avec M. Feltz, il s’est trouvé que ce prétendu microbe d’une espèce particulière n’était rien autre chose que la bactéridie du charbon. Mais comment cette bactéridie charbonneuse avait-elle pu envahir l’organisme de cette femme enceinte?
En faisant une enquête à ce sujet, sur la demande M. Pasteur, M. Feltz a découvert que cette femme habitait à côté d’une écurie appartenant à un maquignon de Nancy, et qu'elle avait habituellement un service à faire dans cette écurie. Du reste on ne se souvenait pas d’avoir vu jamais la maladie charbonneuse ni sur les animaux réunis dans l’établissement ni sur les hommes qui leur donnaient des soins. D’où M. Pasteur conclut qu’évidemment cette femme a du contracter là le charbon, et que c’est du charbon, non de la septicémie puerpérale, que cette femme est morte. Cette sévérité d’induction n’a point paru recevoir l’approbation d’un certain nombre de membres de l’Académie. Mais, par compensation sans doute, M. Pasteur a donné l’assurance qu’il était sur la voie de la découverte du microbe de la septicémie puerpérale, c’est-à-dire de la cause de • cette terrible maladie. Evidemment l’importance d’une pareille découverte doit faire pardonner à M. Pasteur d’avoir failli lui-même, cette fois, à l’application rigoureuse des principes de la méthode inductive qu’il ne cesse avec raison d’exiger de ses adversaires.
A quatre heures et demie, l’Académie s’est formée en comité secret pour entendre le rapport de M. Lagneau sur les titres des candidats à la place vacante dans la section d’hygiène, et celui de M. Peter sur le concours du prix Civrieux. — A. T.
THÉRAPEUTIQUE