ÉTUDES CLINIQUES SUR LA PHTHISIE PULMONAIRE AU MONT-DORE
Par le docteur G. Richelot ,
Médecin-inspecteur de l’établissement thermal de cette station.
A Monsieur le Professeur IAENNEC,
Directeur de l’École de médecine de Nantes.
Les cas heureux sont au nombre de cinq. La première partie de leur histoire est exposée dans les observations I, II, VI, VIII et IX de mon mémoire.
La malade de l’observation I, âgée de 29 ans, mariée depuis quelques mois, s’est présentée (l) Suite. - Voir le numéro du 29 mars.
du moins à ce moment, que pour suivre avec fruit un traitement d’une certaine durée, il n’était pas mauvais- de vivre dans un recueillement relatif.
C’est dans ces dispositions physiques et morales éminemment favorables que je me rendis dans l’après-midi à l’Institut polyclinique du professeur Von Humbug.
Je fus reçu à l’institut par un médecin résident, âgé de 30 ans à peiné, mais en paraissant largement Zt5, grâce à sa calvitie précoce, Je lui manifestai le désir d’avoir une consultation du professeur Von Humbug, à quoi il me répondit que le professeur ne donnait pas de consultation; mais qu’il traitait à l’Institut, et que si je tenais à être soigné par lui, il fallait commencer par entrer à l’Institut comme pensionnaire et me soumettre aux usages et règlements de la maison. Je déclarai donc que je consentais à entrer dans l’établissement, et que, désireux avant tout de me guérir, je me soumettrais à toutes les prescriptions du savant docteur et ferais de mon mieux pour en seconder les effets.
Alors, après avoir sommairement constaté l’absence de fièvre et de symptômes de maladies aiguës, le jeune médecin sonna un domestique.
— Conduisez Monsieur au bureau et de là au pavillon des maladies chroniques.
Au bureau, simples formalités administratives : nom, prénom, domicile, parents, etc.; puis, on me fit payer huit jours d’avance, soit à 25 marcs par jour, 200 marcs qui sont acquis à l’établissement, quand même je m’en irais le lëndemain. Enfin, dernière condition, je fus tenu de signer une déclaration par laquelle, en cas de décès, j’autorisais, dans l’intérêt de rhumauité, l’examen des organes atteints par la maladie. J’eus, je l’avoue, un moment d’iiésitation, mais je signai.
Je dois dire cependant que cette dernière formalité administrative jeta un léger froid sur
à moi, au Mont-Dore, pour la première fois, le 16 août 1877, avec une lettre d’introduction de notre éminent confrère, M. le docteur Rocbard, inspecteur général du Corps de santé de la marine, d’où j’extrais les lignes suivantes : « .... La maladie ne remonte guère qu’à huit mois et a fait des progrès rapides. Les deux sommets sont intéressés.... Je n’ai pas osé envoyer la malade dans les Pyrénées, parce que je craignais l’action trop excitante des eaux sulfureuses dans un état qui marche avec cette vitesse.... »
Résumé des symptômes avant le traitement thermal : Amaigrissement ; décoloration et altération du visage; sueurs nocturnes; perte des forces; toux grasse; expectoration épaisse, non aérée; langue saburrale et bouche constamment mauvaise; vomissements des plus pénibles depuis plusieurs mois; l’estomac ne pouvait rien garder, aucun médicament, aucun sirop même calmant; elle rejetait tout; une tasse de lait prise le matin était vomie; la toux faisait rendre les aliments pris aux repas. Examen de la poitrine : Sommet gauche, en avant, matité, râles muqueux; en arrière, matité, mélanges de râles muqueux et de craquements à l’inspiration, léger souffle à l’expiration. Percussion très-douloureuse en avant et en arrière. — Sommet droit, en avant, submatité seulement, inspiration sèche , expiration rude et prolongée ; en arriére, matité, râles sous-crépitants humides, expiration prolongée.
Résumé des symptômes après le traitement thermal : Visage engraissé et coloré; sommei profond, sans sueurs; forces doublées; respiration meilleure; la' toux avait considérablement diminué; l’expectoration avait changé de nature, elle était moins compacte, aérée; pas de trace de sang dans les crachats pendant toute la durée de la cure; la langue était nette et la bouche bonne; il n’y avait plus de vomissements, tout passait et était gardé, aliments et médicaments. La toux, même très-violente, ne faisait plus rejeter ni le déjeuner, ni le dîner, qui étaient relativement copieux. Examen de la poitrine : Sommet gauche, en avant, diminution marquée de la matité; bruit respiratoire très-faible, rude, expiration ronflante; retentissement des battements du cœur; en arrière, matité, inspiration très-rude, expiration ronflante. Percussion moins douloureuse en avant et en arrière; sommet droit, en avant, pas de matité, respiration un peu sèche, expiration à peine prolongée; en arrière, à peine un peu de matité, inspiration rude, expiration prolongée, douce.
Quels ont été les résultats ultérieurs de cette cure thermale si manifestement favorable? Mmc A... a quitté le Mont-Dore, après ce premier traitement, vers le 7 septembre 1877. Malgré l’augmenta lion de ses forces sous l’influence de cette cure, elle n’a fait qu’à grând’peine le voyage de retour dans son pays. Il est vrai que ce voyage est considérable. Pendant un mois, elle est restée fort souffrante.. C’est une chose remarquable qu’après les traitements thermaux, même les plus heureux, il arrive souvent que les malades sont en proie à des accidents qui paraissent sérieux, qu’on désigne vulgairement sous les noms dt fièvre thermale , crise des Eaux, et qui peuvent durer de quelques semaines à plusieurs mois, pour faire place enfin à line bonne santé. Pendant le second mois, les souffrances diminuèrent ; puis, la santé fit des progrès rapides et devint relativement excellente jusqu’en mai 1878. Depuis le Mont-Dore, il y avait
mes bonnes dispositions. « C’est un endroit, me dis-je en moi-même, où on prend d’avance ses précautions vis-à-vis des vivants et même vis-à-vis des morts. » Néanmoins, ce sentiment fut tout à fait passager; je me dirigeai donc vers le pavillon des maladies chroniques.
Pendant qu’on s’occupait de faire transporter ma valise à l’Institut, on m’invita à visiter l’établissement et choisir une chambre. Je n’eus pas de peine à reconnaître que le bâtiment avait été conçu, exécuté et disposé d’après les progrès les plus récents de l’hygiène, et que mon savant ami le docteur B. W. Richardson aurait pu l’admettre à l’honneur de figurer dans sa ville hygiénique, idéale, son Hygeia. Outre cela, rien n’avait été négligé pour le confortable des pensionnaires, non pas peut-être ce confortable intime qui satisfait surtout l’imagination, mais ces mille commodités que l’art perfectionné de la mécanique et de la physique ont apportées dans l’habitation moderne. Peut-être même avait-on poussé jusqu’à l’exagération cette recherche des applications de la science; au confortable intérieur. J’étais loin, à ce moment, de me douter des perfectionnements autrement subtils dont je devais faire la connaissance.
Quand je fus enfin installé dans ma chambre, en tête-à-tête avec ma valise, je me sentis un peu plus isolé que je ne l’aurais peut-être désiré. Etait-ce la perspective de mon autopsie dûment autorisée par moi qui me revenait à l’esprit? Je ne sais, mais j’étais tout disposé à me laisser aller à la tristesse. Heureusement, la visite d’un médecin résident vint à propos faire diversion.
Ce monsieur m’annonça qu’il était non pas le professeur directeur de l’Institut, mais simplement un des nombreux médecins résidents, chargé en particulier de prendre des notes sur les causes et la nature des maladies. « Le professeur est si occupé, me dit-il, qu’il lui serait impossible de suffire à la besogne si des aides instruits ne lui préparaient les éléments (le son
eu seulement deux ou trois légères hémoptysies. En mai, la toux et les sueurs nocturnes se manifestèrent de nouveau, et il y eut un peu de fièvre.
Lorsque M"'A... revint au Mont-Dore, le 10 juin 1878, elle était transformée; sa mine était excellente; son pouls était faible, mais' à 72 seulement. Elle toussait surtout depuis 8 ou 10 jours; quand la toux devenait plus intense, elle reproduisait les vomissements. L’appétit quoique beaucoup meilleur qu’au voyage précédent, n’était pas encore complet. Examen de là 'poitrine : Sommet gauche, en avant, matité, respiration crépitante, retentissement des battements du cœur; en arrière, râles sous-crépitants dans la moitié supérieure du poumon. La percussion n’était plus douloureuse. — Sommet droit, en avant, beaucoup de son et respiration à peine appréciable ; en arrière, examen à peu près négatif.
Comme l’année précédente, le traitement, composé des inhalations et de ,1’eau bue à la source, a duré 21 jours. Le troisième jour, la malade dormait toute la nuit; sa respiration était plus libre; son appétit était considérable; les râles étaient. devenus plus muqueux. Constipation et maux de cœur, dissipés par quelques pilules ante-cibum. Le 13m8 jour, P. à. 72, naturel. Fatigue et vomissements attribués à un excès de boisson d’eau minérale. Le 1" juillet, dernière inhalation : l’examen du poumon droit ne donne presque rien à noter. Poumon gauche ; matité en avant et en arrière, et mélange de craquements secs et de craquements mous (cavernules?).
La malade quitte le Mont-Dore se sentant plus forte et mieux portante.
Maintenant, voici un extrait de la lettre que son mari m’écrivait tout récemment, le 17 février 1879 : « . . . Votre malade vient de passer très-bien un hiver rigoureux; c’était à croire qu’elle était complètement guérie. Pas la moindre petite indisposition pendant ces longs froids. Puis, tout d’un coup, vers le 15 janvier dernier, voilà déjà un mois, une fatigue générale la prend ; elle souffre à la fois du ventre, des reins, de l’estomac et du dos; l’appétit, qui était très-bon, s’en va; elle a, à chaque instant, des maux. de cœur, et l’estomac rend; depuis le 15 janvier dernier, presque chaque jour, de la bile, soit le matin, soit dans l’après-midi, mais le plus souvent, et presque toujours dans ces derniers temps, entre 9 heures 1/2 du matin et 10 heures, moment du, lever; le sommeil a été très-mauvais et très-agité du 15 janvier au 1" février. Depuis, elle dort bien, mais en se réveillant le matin une fatigue la prend, ainsi que les maux de cœur. La toux n’a pas augmenté; les crachats ne sont que de l’eau. Pour comble, les règles ont complètement disparu. Depuis le 15 décembre, elle n’a rien vu, rien le 15 janvier, rien le 15 février. Nous nous demandons souvent si elle est enceinte. Son médecin n’en croit rien. — Voici ce qu’il a jugé à propos de faire d’abord, le 18 janvfer, un, vomitif., Puis, un vésicatoire sur la poitrine, du côté gauche, Teinture d’iode sur le dos du même côté. Comme boissons, bordeaux, champagne , potion au quinquina, eau de Seltz. — Aujourd’hui, elle va un peu mieux; toujours un peu fatiguée; l’appétit revient un peu; les maux de cœur sont moins forts, une fois passé le moment où elle rend de la bile; le sommeil est assez bon
travail de médecin et de professeur, » Il ajouta que le trayail des aides consistait précisé? ment à recueillir sur tout nouveau malade, des notes aussi complètes que possible, de telle manière qu’après, avoir pris connaissance de ces documents, il se trouvait ainsi, en quelques minutes, au courant de l’état actuel de chaque pensionnaire. Or, comme cette enquête préliminaire demandait au moins vingt-quatre heures, attendu qu’elle exigeait le concours de plusieurs aides-médecins, et que les visites du professeur n’avaient lieu que le matin, sauf urgence absolue, il en résultait que je ne pourrais avoir1 la consultation du directeur que le surlendemain matin. Tout cela fut dit assez sèchement.
Je comprenais parfaitement que la nature de ma maladie ne nécessitait pas une intervention immédiate; mais, enfin, il n’en était pas moins vrai qqe j’avais fait quinze heures de chemin de fer pour venir consulter le professeur Von Humbug, j’avais déjà payé . 200 marcs d’avance et signé un permis d’autopsie, et j’avais à attendre trente-six heures cette visite si vivement désirée. Involontairement, je pensai au docteur Iradio, que j’avais trouvé tout de suite, lui, si empressé, si affable, toujours à ma disposition et avec la meilleure grâce du monde.
Toutes ces circonstances contribùèrent , sans même que je m’en aperçusse, à accentuer l’impression de froideur que j’éprouvais depuis quelques moments. Néanmoins, comme j’étais décidé avant tout à me soigner, je réagis assez promptement contre ces petites contrariétés, et j’annonçai au médecin suppléant que j’étais à sa disposition pour lui fournir tous les renseignements qu’il jugerait de nature à pouvoir éclairer M. Von Humbug sur 'ma maladie et le traitement qu’elle réclamait.
Alors, il procéda à mon interrogatoire avec toute la solennité d’un coroner.
— Votre nom, Monsieur?
— Sir Archibald Hearlstone.
(elle prend tous les soirs une pilule de deux centigrammes et demi d’opium). Elle tousse trèspeu. »
L’observation de Mme a... pourrait donner lieu à de longs et intéressants commentaires. Avant tout, il importe de ne pas perdre de vue qu?il s’agit ici d’un cas de phthisie pulmonaire primitivement aiguë, ou au moins à marche rapide. C’est une circonstance qui donne à ce fait une importance considérable. Une véritable lutte s’est établie entre la maladie, qui envahissait l’organisme, et la médication montdorienne, qui est venue l’arrêter. A deux reprises, après avoir été abattu pendant un certain temps — la seconde fois, la santé a été excellente pendant six mois — le mal s’est relevé. Mais on peut espérer qu’après plusieurs batailles renouvelées chaque année et bien dirigées, la victoire restera définitivement à la médication. Il serait fâcheux, toutefois, que la jeune femme fut enceinte, et d’après les derniers symptômes on peut le craindre.
M. B..., le sujet de l’observation II, après avoir passé par de nombreuses et cruelles péripéties pendant plusieurs années, en était arrivé à un état général si grave que ses médecins, qui lui prescrivaient le Mont-Dore comme dernière ressource, craignaient qu’il ne pût pas mener son voyage jusqu’au bout. En arrivant à la station, le 7 juillet 1877, il se mit au lit complètement démoralisé, effrayé par des crachements de sang sérieux.
Exarnen de la 'poitrine : Sommet gauche, en avant, matité, craquements secs à l’inspiration ; expiration prolongée ; en arrière, matité, mélange de râles muqueux et de craquements. — Sommet droit, en avant, submatité, inspiration douce, expiration rude; en arrière, pas de matité; mais, à l’auscultation, on percevait dans les bronches, de temps en temps, des espèces de sibilances semblables à de petits gémissements. Il y avait donc au moins de la bronchite dans le sommet droit.
Une amélioration générale et locale se fît promptement sous l’influence du traitement thermal. Le seizième jour, au sommet gauche, la matité existait encore en arrière et en avant, et les craquements étaient encore très-prononcés sous la clavicule de ce côté; mais en arrière, les râles muqueux avaient disparu, et l’on ne percevait plus que des craquements secs trèsdoux. A droite, en avant, la respiration était devenue naturelle, et, eh arrière, c’était à peine si elle présentait un peu de rudesse. Le malade avait la conscience de cette amélioration locale, et se sentait revenir à la santé. Après 22 jours de traitement, il quitta le Mont-Dore dans des conditions remarquablement bonnes. Il signalait avec satisfaction §a respiration plus libre et lé retour de ses forces. Les hémoptysies des premiers jours n’avaient pas persisté.
Après cette cure thermale, M. B..., de retour chez lui, fut obligé de céder à un sommeil
— Votre âge ?
— Trente et un ans trois mois.
— Où êtes-vous né ?
— A Learmouth, dans le Northumberland.
— Avez-vous encore vos père et mère, et si vous les avez perdus , savez- vous de quoi ils sont morts ?
— Ma mère est morte, il y a huit ans, d’une maladie de foie, ou plutôt, comme a dit le médecin, d’une complication de colique hépatique, et mon père a succombé à une attaque de goutte qui se serait, paraît-il, portée au cœur. Outre cela, mon père a été toute sa vie sujet à des vertiges, à la suite d’une chute sur l’occiput qu’il avait faite dans sa jeunesse, au gymnase.
— Savez-vous quelque chose de l’état de santé de vos aïeux paternels et maternels?