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Mes Relations

Dans le monde et dans la société, il nous est tout au plus permis de satisfaire les exigences de l'homme ; celles de l^égoïste doivent toujours être sacrifiées.

Il n'est personne qui n'ait remarqué l'intérêt passionné que l'époque actuelle témoigne pour la a question sociale » de préférence à toute autre question, et qui n'ait en conséquence dirigé spécialement son attention sur la société. Pourtant, si cet intérêt était

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moins aveuglé par la passiorx, on ne perdrait pas de vue l'individu pour ne plus voir que la Société, et on reconnaîtrait qu'une société ne peut guère se renouveler tant que ses éléments vieillis ne sont pas remplacés par d'autres. A supposer, par exemple, qu'il ^ se formât au sein du peuple juif une société destinée à répandre sur la terre un nouvel évangile, il ne faudrait pas que ces apôtres demeurassent des Pharisiens.

Tel tu es, et tel tu te montreras et te comporteras envers les hommes : hypocrite, en hypocrite, chrétien, en chrétien. C'est pourquoi le caractère d'une société est déterminé par le caractère de ses membres : ils en-sont les créateurs. C'est là un point dont il serait bon de tenir compte, si Ton ne veut pas analyser la notion même de société.

Les hommes, bien loin de chercher à atteindre leur complet développement et à se faire valoir n'ont pas même su jusqu'à présent fonder leurs sociétés sur eux-mêmes ; bien plus, ils n'ont su jusqu'ici que fonder des <i sociétés » et vivre en société. Ces sociétés furent de tous temps des personnes, personnes puissantes, personnes « morales », qui inspiraient à l'individu la folie congrue, la peur des fantômes.

Tout tantôme qui se respecte porte un nom; ceux-ci s'appellent « Peuples ». Il y eut un Peuple des aïeux, un Peuple des Hellènes, etc., et il y a aujourd'hui le Peuple des Humains, THumanité (Anacharsis Clootz rêvait une « Nation de l'humanité ») ; vinrent ensuite les subdivisions de ce Peuple, qui renfermait ses sociétés particulières : peuple espagnol, peuple français, etc. ; ces dernières comprirent à leur tour les castes, les villes, les corporations, bref tous les groupements possibles, jusqu'au minuscule petit peuple qu'est la Famille.

Au lieu de dire que la personne qui a jusqu'à présent hanté toutes les sociétés fut le Peuple, on pourrait nommer à sa place l'un des deux extrêmes, la Famille ou l'Humanité, qui sont les deux unités les

lis naturelles. Nous préférons cependant le mot Peuple » ; d'abord, parce que son étymologie le ratche au mot grec Polloi, le nombre,la foule, ensuite et rtout parce que les « revendications populaires » sont jourd huià Tordre du jour et que les révolutionnai- > les plus contemporains n'ont pas encore dépouillé ir idolâtrie pour cette illusoire personne ; cette derire considération serait cependant plutôt faite pour us incliner à choisir le terme « Humanité »,r « Humité » étant aujourd'hui ce que tout le monde rêve. Ainsi donc, le Peuple, — l'Humanité ou la Falie, — ont jusqu'à présent, semble-t-il, occupé la bne de l'histoire : aucun intérêt égoïste n'était toléré ns ces sociétés ; seuls, les intérêts d'une collectivité, :érêts nationaux ou intérêts du peuple, intérêts de >te, intérêts de famille et « intérêts généraux de umanité » pouvaient y jouer un rôle. Mais qui donc enduit à leur perte les peuples dont l'histoire nous nte la chute ? L'égoïste qui cherche sa propre safaction. Chaque fois qu'un intérêt égoïste s'y inlua, la société fut « corrompue » et marcha à sa ' sorganisation ; le peuple romain et le pertectionneînt de son droit privée ou le christianisme et son cessante invasion par le « libre examen », la « consînce de soi », T « autonomie de l'esprit », etc. en nt d'illustres exemples.

Le Peuple chrétien a produit deux sociétés qui ireront ce que lui-même durera : VEtat et VEglise. eut-on les appeler des associations d'égoïstes ? Pourlivons-DOus en elles un intérêt égoïste, personnel, idividuel, ou y poursuivons-nous un intérêt poulaire (parce que du peuple chrétien) sous le nom 'intérêt de l'Etat ou d'intérêt de l'Eglise ? M'est-il Q elles possible, m'est-il par elles permis d'être îoi-même ? Puis-je penser et agir comme je veux, uis-je me manifester, m'affirmer, vivre ma vie à moi ? le dois-je pas laisser intactes la majesté de l'Etat et la linteté de l'Eglise ?

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Ainsi donc, ce que je veux je ne le puis pas. Mais est-il une société, quelle qu'elle soit, où je puisse espérer trouver cette liberté d'action illimitée? Non! Et une société est-elle capable de nous satisfaire ? En aucune façon ! C'est tout autre chose de me heurter à un autre Moi, ou de me heurter à un peuple, à une généralité. Dans le premier cas, mon adversaire et moi combattons égal à égal ; dans le second, je suis un adversaire méprisé, enchaîné et tenu en tutelle. Contre un autre Moi, je suis un mâle en face d'un mâle ; en face du Peuple, je suis un écolier qui ne peut s'attaquer à son camarade sans que ce dernier appelle à son secours le papa et la maman : lorsqu'il s est mis à l'abri derrière une jupe, moi, l'entant mal appris, on me gronde et on me « défend de raisonner ». Un Moi est un ennemi en chai r et en os ; allez donc étreindre et terrasser l'Humanité^ une abstraction, une « Majesté », un fantôme 1 Mais il n'est pas de Majesté, pas de Sainteté qui puisse me dire : tu n'iras pas plus loin ; rien ne peut m'empêcher de passer dont je puis me rendre maître. Ce que je ne puis vaincre, voilà la seule limite à mon pouvoir ; et tant que mon pouvoir est borné, je ne suis qu'un Moi borné ; — borné, non pas par la puissance extérieure ^ mais par ce qu'il me manque encore de puissance propre, par ma propre impuissance. Mais « la garde meurt et ne se rend pas ! » Donnezmoi seulement un adversaire vivant I

« Je me mesurerai avec tout adversaire » que je puis voir et toiser du regard » qui, lui-môme plein de courage enflamme mon courage... etc. »

Le temps a aboli maint privilège, mais toujours en vue du seul bien public, en vue de l'Etat, du bien de TEtat, et en aucune façon en vue de mon bien a moi. Le servage^ par exemple, ne fut aboli qu'afin de renforcer la puissance d'un maître unique.

du maître du peuple^ la puissance monarchique; le servage ainsi monopolisé n'en devint que plus écrasant. Ce n'est jamais qu'en faveur d'un monarque, que ce monarque s'appelle Prince ou s'appelle Loi, que les privilèges sont tombés. En France, il est vrai, les citoyens ne sont pas serfs du roi, mais en revanche ils sont serfs de la loi (la charte). La subordination persiste ; seulement, l'Etat chrétien ayant reconnu que l'homme ne peut servir deux maîtres à la fois (son suzerain et le prince, par exemple) tous les privilèges ont été donnés à un seul : il peut de nouveau placer l'un au-dessus de l'autre, et créer des « haut placés ».

Mais que m'importe le bien public ? Par là même qu'il est le bien public, il n'est pas mon bien, mais le suprême degré de l'abnégation. Je puis avoir le ventre vide pendant que le bien public festoie, FEtat illumine peut-être tandis que je crève de faim, La vraie folie des Libéraux politiques, c'est d'opposer le Peuple au gouvernement, et de parler de droits du Peuple. Ils veulent que le Peuple soit majeur, etc. Comme si un mot pouvait être majeur * ! Seul l'individu peut être majeur. De même, toute la question de la liberté de la presse n'a plus ni queue ni tête, si on prétend faire ae cette liberté un « droit du Peuple » : elle est simplement un droit ou pour mieux dire une conséquence de la force de Yindividu. Si c'est le Peuple qui a la liberté de la presse, moi, bien que je fasse partie de ce Peuple, je n'en jouis pas ; une liberté du Peuple n'est pas ma liberté, et si la liberté de la presse est une liberté du Peuple, elle sera nécessairement flanquée d'une loi sur la presse dirigée contre moi.

Ce qu'il faut surtout bien faire valoir en présence des tendances libérales actuelles, c'est que :

(*) Jeu de moi intradtiisihîe : Aïs kônnte milndig sein, wer heinen Mund hat : « Comme si on pouvait être majeur {mundig) quand on n'a pas de bouche {Mund) ». N, d, Tr,

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La liberté du Peuple n'est pas ma liberté.

Admettons ces catégories, liberté du Peuple et droit du Peuple, et soit par exemple le droit « du Peuple » que chacun a de porter des armes. N'est-ce pas là un droit dont on peut être privé? Si c*était mon propre droit, je ne pourrais pas le perdre ; mais ce droit ne m'appartient pas, il appartient au Peuple, aussi peut- il m'être enlevé. Je puis être emprisonné en vertu de la liberté du Peuple, et je puis, à la suite d'une condamnation, être déchu du droit de porter des armes.

Le Libéralisme me paraît être une dernière tentative pour instaurer la liberté du Peuple, la liberté de la communauté, de la « Société » , de la généralité, de l'Humanité. J'y vois le rêve d^une humanité majeure, d'un peuple majeur, d'une communauté, d'une « Société » majeures.

Un peuple ne peut être libre qu'aux dépens de l'individu, car sa liberté ne touche que lui et n'est pas l'affranchissement de l'individu ; plus le peuple est libre, plus l'individu est lié. C'est ii l'époque de sa plus grande liberté que le peuple grec établit l'ostracisme, bannit les athées et fit boire la cigûe au plus probe de ses penseurs.

Combien n'a-t-on pas vanté chez Socrate le scrupule de probité qui lui fit repousser le conseil de s'enfuir de son cachot I Ce fut de sa part une pure folie de donner aux Athéniens le droit de le condamner. Aussi n'a-t-il été traité que comme il le méritait; pourquoi se laissait-il entraîner par les Athéniens à engager la lutte sur le terrain où ils s'étaient placés ? Pourquoi ne pas rompre avec eux? S'il avait su, s'il avait pu savoir ce qu'il était, il n'eût reconnu à de tek juges aucune autorité, aucun droit. S'il fut faible, ce fut précisément en ne fuyant pas, en gardant' cette illusion qu'il avait encore quelque chose de commun avec les Athéniens, et en s'imaginant n'être qu'un membre, un simple membre de ce peuple. Il était bien

plutôt ce peuple même en personne, et, seul, il pouvait être son juge. Il n'y avait point de juge au-dessus de lui : n'avait-il pas d'ailleurs prononcé sa sentence ? Il s'était, lui, jugé digne du Prytanée. Il aurait dû s'en tenir là, et, n'ayant prononcé contre lui-même aucune sentence de mort, il aurait dû mépriser celle des Athéniens et s'enfuir. Mais il se subordonna, et il accepta le Peuple pour juge : il se sentait petit devant la majesté du Peuple. S'incliner comme devant un « droit » devant la force qu'il n'aurait dû reconnaître qu'en y succombant c'était se trahir soi-même, et c'était de \2ivertu, La légende attribue les mêmes scrupules au Christ, qui, dit-on, ne voulut pas se servir de sa puissance sur les légions célestes. Luther fut plus sage ; il eut raison de se faire délivrer un saufconduit en bonne forme avant de se hasarder à la diète de Worms, et Socrate aurait dû savoir que les Athéniens n'étaient que ses ennemis et que lui seul était son juge. L'illusion d'une « justice », d'une « légalité », etc., devait se dissiper devant cette considération que toute relation est un rapport de force^ une lutte de puissance à puissance.

La liberté grecque périt misérablement au milieu des chicanes et des intrigues. Pourquoi ? Parce que les conclusions que n'avait pas su tirer Socrate, leur maître dans l'art de penser, le commun des Grecs étaient bien moins capables encore de s'y élever. Qu'est-ce que la chicane, sinon l'art d'exploiter l'actuel sans le détruire ? (Je pourrais ajouter d'exploiter « à son profit » , mais ça va de soi.) Parmi ces gens de chicane nous comptons les théologiens qui « commentent et interprètent » la , parole de Dieu ; à quoi accrocheraient-ils leurs gloses si la parole divine n'était pas un texte « présent » et censé immuable ? Tels sont encore les Libéraux, qui ne s'attaquent au « présent » que pour le critiquer et l'interpréter; tous ne sont que des falsificateurs, juste comme ceux qui falsifient le droit. Socrate s'était incliné devant le droit et devant la loi, et les Grecs conti-

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nuèrentà admettre Tautorité du droit et de la loi; mais ils n'entendaient pas prodiguer gratuitement leurs respects, il fallait qu'ils y trouvassent leur compte, et ils durent bien en venir à le chercher dans Fintrigue, et à fausser le droit. Avec Alcibiade, cet intrigant de génie, commence la période de la « décadence » athénienne ; le Spartiate Lysandre et bien d'autres témoignent que l'intrigue s'était répandue comme une lèpre dans toute la Grèce. Le Droit grec, sur lequel reposaient les Etats grecs, fut, dans ces Etats mêmes, miné et ébranlé par les égoïstes, et les Etats croulèrent, mettant en liberté les Individus. Le Peuple grec tomba, parce que les individus faisaient moins de cas de lui que d'eux-mêmes.

Etats, Constitutions, Eglises, etc., se sont toujours évanouis dès que l'individu a levé la tête, car l'individu est l'ennemi irréconciliable de tout ce qui tend à submerger sa volonté sous une volonté générale, de tout lien, c'est-à-dire de toute chaîne. Cependant on s'imagine aujourd'hui encore que l'homme ne peut se passer de « liens sacrés » ! L^homme, cet ennemi mortel de tout fr lien » ! L'histoire des peuples nous montrequ'aucun lien n'a pu échapper à la dissolution ; elle nous démontre que l'homme lutte infatigablement contre toute chaîne, quelle qu'elle soit ; et cependant on ferme les yeux devant Tévidence, et l'on en rêve encore et toujours de nouvelles : on croit par exemple avoir trouvé quelque chose de neuf et de solide quand on impose à l'homme ce qu'on appelle une « constitution libérale », une belle chaîne constitutionnelle. Les rubans, les cordons et tous les liens de confiance et d'amour qui unissent les sujets à finissent en vérité par montrer quelque peu la corde ; mais quelques progrès qu'on ait faits en matière de liens, on n'est arrivé^ en partant des lisières, qu'à la bretelle ou à la cravate.

Tout ce qui est sacré est un lien^ une chaîne. ^ Tout ce qui est sacré est falsifié par des faussaires,

et il ne pourrait en être autrement ; aussi trouve-t-on à notre époque une foule de ces faussaires dans toutes les sphètes. Us préparent la rupture avec le droit, la suppression du droit.

Pauvres Athéniens, qu'on accuse de chicane et de sophistique ! Pauvre Alcibiade, que l'on accuse d'intrigue ! C'est là justement ce que vous aviez de meilleur, c'était votre premier pas vers la liberté. Votre Eschyle, votre Hérodote et les autres ne rêvaient qu'un Peuple grec libre : vous eûtes, les premiers, un pressentiment de votre lihetté.

Tout Peuple opprime ceux qui s'élèvent au-dessus de sa majesté ; l'ostracisme menace le citoyen trop puissant, Tinquisition de TEglise guette l'hérétique, et — l'inquisition également guette le traître envers l'Etat.

Car le Peuple n'a cure que de se maintenir et de s'affermir ; il réclame de chacun un « patriotique dévouement ». L'individu en soi lui est donc indifiérent, c'est un zéro, et le Peuple ne peut faire ni même permettre que l'individu accomplisse ce qu'il est seul capable d'accomplir, sa réalisation. Tout Peuple, tout Etat est « injuste » envers les égoïstes.

Tant qu'il reste debout une seule institution qu'il n'est pas permis à Tindividu d'abolir, le Moi est encore bien loin d'être sa propriété et d'être autonome. Comment parler de liberté, tant que je dois par exemple me lier par serment à une constitution, à une charte, à une loi, tant que je dois jurer d'appartenir c( corps et âme » à mon Peuple ? Comment être moi-même s'il n'est permis à mes facultés de se développer que pour autant qu'elles « ne troublent pas l'harmonie de la Société » (Weitling) ?

La chute des peuples et de l'humanité sera le signal de mon élévation.

Ecoute ! Au moment même où j'écris ces lignes, les cloches se sont mises à sonner ; elles portent au loin un joyeux message : demain on célèbre le millième

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anniversaire de notre chère Allemagne. Sonnez, sonnez, ô cloches, cloches des funérailles I Votre voix est si solennelle et si grave qu'il semble que vos langues de bronze soient mues par un pressentiment, et que vous escortiez un iport. Peuple allemand et peuples allemands ont derrière eux dix siècles d'histoire ; quelle longue vie ! Descendez donc au tombeau pour ne vous relever jamais, et qu'ils soient libres, ceux que vous avez tenus enchaînés si longtemps ! — Le Peuple est mort. Je me lève.

O toi qui as tant souffert, ô- mon Peuple allemand, quelle a été ta souffrance ? C'était le tourment d'une pensée qui ne peut se créer un corps, le tourment d'un Esprit errant qui s'évanouit lorsque le coq chante et qui aspire cependant à sa délivrance et à sa réalisation. En moi aussi, tu as longtemps vécu, chère — pensée, cher — fantôme ! Déjà je croyais avoir trouvé la parole magique qui doit te délivrer, déjà je croyais avoir . découvert une chair et des membres pour vêtir TEsprit errant, — et voilà que j'entends le glas des cloches qui te conduisent au repos éternel ; voilà que le dernière espérance s'envole, que le dernier amour s^éteint. Je dis adieu à la maison déserte des morts et je retourne parmi les vivants,

a Car seuls les vivants ont raison. »

Adieu donc, rêve de tant de millions d'hommes; adieu, toi qui pendant mille ans as tyrannisé tes enfants !

Demain on te portera en terre ; bientôt tes sœurs les natiorfs te suivront. Quand toutes seront parties à ta suite, l'humanité sera enterrée, et sur sa tombe, Moi, mon seul maître enfin. Moi, son héritier, je rirai.

Le mot a Gesellschaft », société, a pour étymologie le mot « Saal », salle. Lorsqu'une salle renferme plusieurs personnes, c'est elle qui fait que ces personnes sont en société. Elles sont en société, mais elles ne font pas la société; elles en font tout au plus une société de salon si elles parlent le langage que l'on parle dans un salon. Quant aux véritables relations, elles sont indépendantes de la société, elles peuvent exister ou ne pas exister sans que la nature de ce qu'on appelle « société » en soit altérée. La société, ce sont les personnes qui se trouvent dans la salle, et peu im-

erte qu'elles soient muettes ou ne prononcent que de nales phrases de politesse. Les relations , au contraire, impliquent réciprocité, c'est le commerce {comniercium) des individus. La société n'est que l'occupation en commun d'une salle ; des statues, dans une salle de musée, sont en société, elles sont <l groupées d. Telle étant la signification naturelle du mot société, il s'en suit que la société n'est pas l'œuvre de toi et de moi, mais d'un tiers ; c'est ce tiers qui fait de nous des compagnons, et qui est le vrai fondateur, le créateur de la société.

Il en est de même pour une société ou compagnie de prisonniers (ceux qui jouissent d'une même prison). Le tiers que nous rencontrons ici est déjà plus complexe que ne l'était celui de tantôt, le simple local, la salle. Prison ne désigne plus simplement un lieu, mais un lieu en rapport avec ses habitants : la prison n'est prison que parce qu'elle est destinée à des prisonniers, sans lesquels elle serait un bâtiment quelconque. Qui . imprime un caractère commun à ceux qui y sont assemblés ? Il est clair que c'est la prison, car c'est à cause d'elle qu'ils sont des prisonniers. Qui détermine la manière de vivre de la société de prisonniers ?

Encore la prison. Mais qui détermine leurs relations? Est-ce aussi la prison ? Halte ! ici je vous arrête : Evidemment, s'ils entrent en relations, ce ne peut être que comme des prisonniers, c'est-à-dire que pour autant que le permettent les règlements de la prison ; mais ces relations, c^si eux-mêmes et eux seuls qui les créent, c'est le Je qui se met en rapport avec le Tu ; non seulement ces relations ne peuvent pas être le fait de la prison, mais celle-ci doit veiller à s'opposer à toutes relations égoïstes, purement personnelles (les seules qui puissent s'établir réellement entre un Je et un Tu).

La prison consent à ce que nous fassions un travail en commun, elle nous voit avec plaisir manœuvrer ensemble une machine ou partager n'importe quelle besogne. Maïs si /'oublie que je suis un prisonnier et si je noue des relations avec toi^ également oublieux de ton sort, voilà qui met la prison en péril : non seulement elle ne peut créer de pareilles relations, mais elle ne peut même pas les tolérer. Et voilà pourquoi la Chambre française, saintement et moralement pensante, a adopté le système de la « prison cellulaire »; les autres, non moins vertueusement intentionnées feront de même pour mettre un obstacle aux « relations démoralisantes 5). Dès que l'emprisonnement est une affaire faite, il est sacré, il n'est plus permis de s'y attaquer. La moindre tentative de ce gqnre est punissable, comme Test toute révolte contre une des sacrosaintetés auxquelles l'homme doit se livrer pieds et: poings liés.

La prison, comme la salle, produit une société, un^ compagnie, une communauté (communauté de tra- — vail, par exemple), mais non des relations ^ une récî-— procité, une association. Au contraire, toute associatio :«3 entre individus née à l'ombre de la prison porte en el X^ le germe dangereux d'un « complot », et cette semen<:re de rébellion peut, si les circonstances sont favorables, germer et porter des fruits.

Ce n'est guère l'usage d'aller volontairement en

prison, et il est également peu commun que Ton y reste volontairement ; on y nourrit plutôt un égoïste désir de liberté. Il est donc à présumer que toutes les relations personnelles entre prisonniers seront hostiles à la société réalisée par la prison, et ne tendront à rien moins qu'à dissoudre cette société qui résulte de la captivité commune.

Adressons-nous donc à d'autres sociétés, à des sociétés où il semble que nous demeurions volontiers et de notre plein gré, sans vouloir en compromettre l'existence par nos manœuvres égoïstes.

Comme communauté remplissant ces conditions se présente en premier lieu la famille. Parents, époux, enfants, frères et sœurs forment un tout, ou constituent une famille dont des alliances viennent peu à peu grossir les rangs. La famille n'est réellement une communauté que si tous ses membres en observent la loi,^la piété ou l'amour familial. Un fils à qui père, mère, frères et sœurs sont devenus indifférents a été fils, mais sa qualité de fils ne se manifestant plus activement a aussi peu d'importance que la liaison depuis longtemps détruite de la mère et de Tenfant par le cordon ombilical. Cette dernière liaison a existé autrefois, elle est un fait qu'il n'est plus possible de défaire et en vertu duquel on reste irrévocablement le fils de cette mère et le frère de ses autres enfants; mais une dépendance permanente ne peut résulter que de la permanence de la piété, de Tesprit de famille. Les individus ne sont dans toute l'acception du mot membres d'une famille que s'ils se font un devoir de maintenir la famille, et s'ils se gardent, comme sts conservateursy d'en remettre le fondement en question. Il est

f)our tout membre de la famille une chose inébranable et sacrée : c'est la famille elle-même, ou, plus exactement, la piété. hdihxmWt doit subsister : telle est, pour celui de ses membres qui ne s'est laissé envahir par aucun égoïsme antifamilial, la vérité fondamentale, celle qu'aucun doute ne peut effleurer. En un mot,

si la Emilie est sacrée, aucun de ceux qui lui appartiennent ne peut s'en détacher, sous peine ci'être « criminel » envers elle. Il ne pourra jamais poursuivre un intérêt contraire à celui de la famille ; se mésallier, par exemple, lui est interdit. Celui qui le fait « déshonore sa famille », en « fait la honte », etc.

L'individu chez qui l'instinct égoïste n'est pas assez fort se soumet : il conclut le mariage qui satisfait les prétentions de sa famille, il choisit une profession en rapport avec sa position, etc.; bref, il « fait honneur à sa famille ».

Si, au contraire, le sang égoïste bout avec assez d'ardeur dans ses veines, il préfère devenir « criminel » envers la famille, et se soustrait à ses lois.

Lequel m'est le plus cher, de bien de la famille ou du mon bien? Il est des cas innombrables où les deux peuvent marcher amicalement côte à côte, où ce qui est utile à ma famille peut être pour moi une source de profits ou réciproquement. Il est alors malaisé de décider si ie poursuis le bien commun ou mon bien à moi, et je me flatterai peut-être avec complaisance de mon désintéressement. Mais vient un jour où se dresse devant moi l'alternative redoutable : ou ceci, ou cela! il faut choisir, et par mon choix, je vais peut-être déshonorer mon arbre généalogique, offenser père, mère, frères et sœurs, tous mes parents. Que faire? C'est ici que va se montrer à nu le fond démon cœur, et qu'on va savoir si j'ai jamais mis la piété au-dessus de l'égoïsme; Tégoïsme ne peut plus se dissimuler sous le voile du désintéressement. Un désir s'allume dans mon âme, et, grandissant d'heure en heure, il devient passion. La plus fugitive pensée contraire à l'esprit de famille, à la piété, porte déjà en elle le germe d'un crime contre la famille; mais qui s'avise de cela, et qui pourrait au premier moment en avoir une perception nette? C'est l'histoire de la Juliette ait Roméo et Juliette : la passion déchaînée finit par

ne plus pouvoir être domptée et par renverser tout l'édifice de la piété.

Vous me direz que c'est purement dans son intérêt que la famille rejette de son sein ces égoïstes qui obéissent à leurs passions plus qu'à la piété. C'est ce même argument que les Protestants ont invoqué avec beaucoup de succès contre les Catholiques, et ils sont bien convaincus que c'est ainsi que les choses se sont passées en ce qui les concerne. Mais c'est là une échappatoire de gens qui sentent le besoin de se disculper^ et rien de plus. Les Catholiques qui tenaient à l'unité de l'Eglise n'ont repoussé ces hérétiques que parce que ceux-ci ne tenaient pas assez à l'unité pour lui faire le sacrifice de leurs convictions. Les uns ont énergiquement détendu l'unité parce que le lien, l'Eglise catholique (autrement dit unique et universelle) leur était sacré; les autres au contraire ont mis le lien de côté. Il en est de même de ceux qui s'affranchissent de la piété; ce n'est pas la famille qui les exclut de son sein, ils s'en excluent d'eux-mêmes en mettant leur passion ou leur volonté individuelle au-dessus du lien familial.

Mais il peut arriver que le désir s'allume dans un cœur moins passionné et moins volontaire que celui de Juliette. Alors celle qui se soumet se sacrifie à la paix de la famille. On pourrait dire qu'ici encore c'est i égoïsme qui la fait agir, car la décision que prend celle gui cède vient de ce que l'union de la famille la satisfait mieux que ne le ferait l'accomplissement de son désir. C'est possible, mais comment le croire, s'il reste un signe certain du sacrifice de l'égoïsme à la piété î Comment le croire, si le désir contraire à la paix de la famille reste, une fois le sacrifice consommé, comme le souvenir et le témoin d'un « sacrifice » fait à un lien sacré, et si celle qui se soumet a conscience de n'avoir pas réalisé sa volonté propre, de s'être humblement inclinée devant une puissance supérieure ? — soumise et sacrifiée, parce que la su-

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perstition de la piété a exercé sur elle son empire !

Là, Tégoïsme avait vaincu ; ici la piété est victorieuse et le cœur égoïste saigne; là l'égoïsme était fort, ici il a été faible. Des faibles : voilà, nous le savons depuis longtemps, ce que sont les désintéressés. La famille a soin d'eux ; elle entoure ces faibles membres de sa sollicitude, parce qu'ils lui appartiennent y et qu'ils ne s'appartiennent pas ni ne songent à eux-mêmes. C'est de cette faiblesse que Hegel, par exemple, fait l'éloge, quand il demande que le mariage des enfants soit subordonné au choix des parents.

La famille étant une communauté sacrée à laquelle l'individu doit obéissance, la fonction de juge lui appartient de droit. Le Cabanis de Wilibald Alexis, par exemple, nous décrit un « tribunal de famille ». Le père, au nom du « conseil de famille », envoie à l'armée son fils insoumis, et l'expulse de la famille afin de purifier par cet acte de rigueur la famille souillée. Le droit chinois donne à la responsabilité de la famille une sanction très logique en faisant expier par toute la famille la faute d'un de ses membres.

De nos jours, toutefois, le bras de l'autorité familiale s'étend rarement assez loin pour pouvoir efficacement châtier le rebelle (l'Etat protège même dans la plupart des cas contre l'exhérédation). Le criminel contre la famille n'a qu'à se réfugier dans le giron de l'Etat pour devenir libre, de même que le criminel envers l'Etat qui s'enfuit en Amérique y trouve un asile contre les lois de son pays ; le fils dénaturé, opprobre de sa famille, esta l'abri de tout châtiment parce que l'Etat protecteur enlève à la vindicte familiale toute sainteté et la profane en déclarant qu'elle n'est que « vengeance». L'Etat s'oppose au châtiment,à l'exercice d'un droit sacré de la famille, parce que la sainteté de la famille étant,dans la hiérarchie, inférieure à sa propre sainteté, pâlit et perd tout prestige dès qu'elle entre en lutte avec cette sainteté supérieure. Lorsqu'il n'y a pas .conflit entre les deux, l'Etat laisse toute sa valeur à l'autorité sacrée, encore

que moins sacrée, de la famille; mais dans le cas contraire,il va jusqu'à ordonner le crime envers la famille : il fait un devoir au fils, par exemple, de refuser d'obéir à ses parents si ceux-ci veulent l'entraîner à pécher contre l'Etat.

Supposons que Tégoïste ait rompu les liens familiaux et trouvé dans l'Etat un protecteur contre l'esprit de famille gravement offensé. A quoi en arrive-t-il? A faire partie d'une nouvelle société, dans laquelle son égoïsme va rencontrer les mêmes pièges, les mêmes filets que ceux auxquels il vient d'échapper. L'Etat aussi est une société et n'est pas une association : il est l'extension de la famille (c( père du peuple, — mère du peuple, — enfants du peuple »).

Ce qu'on nomme Etat est un tissu, un entrelacement de dépendances et d'attachements; c'est une solidarité, une réciprocité ayant pour effet que tous ceux entre lesquels s'établit cette coordination s'accordent entre eux et dépendent les uns des autres : l'EtatestFordre, le régime de cette dépendance mutuelle. Que le roi, dont l'autorité se répercute sur tous ceux qui détiennent le moindre emploi public jusque sur le valet du bourreau, vienne à disparaître, l'ordre n'en sera pas moins maintenu en face du désordre de la bestialité par tous ceux chez qui veille le sens de l'ordre. Si le désordre l'emportait, l'Etat aurait vécu.

Mais cette bonne entente, cet attachement réciproque, cette dépendance mutuelle, cette pensée d'amour est-elle réellement capable de nous gouverner? A ce compte, l'Etat serait Vamour réalisé, vivre dans l'Etat serait être pour autrui et vivre pour autrui. Mais que devient l'individualité, quand règne l'esprit d'ordre ? Ne trouvera-t-on pas que tout est pour, le mieux pourvu que l'on parvienne par la force à faire régner l'ordre^ c'estjà-dire à disloquer et à parquer judicieusement le troupeau de façon que nul ne a: marche sur les pieds d\i

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voisin » ? Tout est ainsi mis en « bon ordre », et c'est ce bon ordre qu'on appelle Etat.

Nos sociétés et nos Etats sont sans que nous les fassions ; ils peuvent s'allier sans qu'il y ait alliance entre nous, ils sont prédestinés et ils ont une existence propre, indépendante; en face de nous, les égoïstes, ils sont l'état de choses existant et indissoluble. Toutes les luttes d'aujourd'hui sont bien, comme on le dit, dirigées contre l'ordre établi, et visent à renverser Tétat de choses régnant, Mais leur véritable but est universellement méconnu ; il semblerait, à entendre nos réformateurs, qu'il s'agit simplement de substituer à ce qui existe actuellement un nouvel ordre meilleur. C'est bien plutôt à l'ordre lui-même, c'est à dire à tout Etat (status) quel qu'il soit, que la guerre devrait être déclarée, et non pas à tel état déterminé, à la forme actuelle de l'Etat. Le but à atteindre n'est pas un autre état (l'Etat démocratique, par exemple), mais l'alliance, Tunion, l'harmonie toujours instable et changeante de tout ce qui est et n'est qu'à condition de changer sans cesse.

Un Etat se pas se* de mon entremise et de mon consentement ; je nais en lui, j'y grandis, j'ai envers lui des devoirs et je lui dois c< foi et hommage ». Il me prend sous son aile tutélaire, et je vis de sa « grâce ». Ainsi l'existence indépendante de l'Etat fonde ma dépendance; sa vie comme organisme exige que je ne croisse pas en liberté mais que je sois taillé pour lui ; afin de pouvoir s'épanouir suivant sa nature, il m'applique les ciseaux de la (( culture », il me donne une éducation et une instruction mesurées sur lui et non sur moi, et m'apprend par exemple à respecter les lois, à me garder d'attenter à la propriété de l'Etat (c'est-à-dire à la propriété privée), à vénérer une Altesse divine ou terrestre, etc. ; en un mot il m'enseigne à être — irréprochable, en sacrifiant mon individualité sur l'autel de la (t sainteté » (saint ou sacré est tout ce qu'on peut

imaginer: propriété, vie d'aatrui, etc.). Telle est l'espèce de culture que l'Etat est capable de me donner : il me*dresse à être un « bon instrument », un « membre utile de la Société ».

C'est ce que doit faire tout Etat, qu'il soit démocratique, absolu ou constitutionnel. Et il le fera tant que nous ne nous serons pas défaits de cette idée erronnée qu'il est un« moi » et, comme tel, une « personne » morale, mystique ou politique. C'est de cette peau du lion du moi que je dois, Moi qui suis véritablement un moi, dépouiller le vaniteux mangeur de chardons. A quel pillage m.on moi n'estil pas livré, depuis que le monde est monde ! Ce furent d'abord le soleil, la lune et les étoiles, les chats et les crocodiles qui eurent l'honneur de passer pour Moi; ce furent ensuite Jehovah, Allah, Notre Père qui usurpèrent mon titre ; puis les familles, les tribus, les peuples, et jusqu'à l'humanité ; vinrent enfin l'Etat et l'Eglise, toujours avec la même prétention d'être Moi ; et Moi, je les regardais paisiblement faire. Quoi d'étonnant, alors, que, toujours de la même façon, un Moi réel se soit présenté et m'ait affirmé en face qu'il ne m'était pas un « toi », mais bel et bien mon propre moi ? C est ce que fit le Fils de l'homme par excellence*, et je me demande ce qui empêcherait le premier fils de l'homme venu d'en faire autant PVoyant ainsi mon moi toujours au-dessus et en dehors de moi, je ne suis jamais parvenu à être réellement Moimême.

Je n'ai jamais cru à Moi, je n'ai jamais cru à mon actualité, et je n'ai jamais su me voir que dans l'avenir. L'enfant croit qu'il sera vraiment lui, lorsqu'il sera devenu autre, lorsqu'il sera c( un grand » ; l'homme pense qu'au delà de cette vie seulement il pourra être vraiment quelque chose ; et, pour prendre un exemple plus près de nous, les meilleurs ne prétendent-ils pas au-

(*) « Par exceîleiice », en français dans le texte, N, d, Tr,

jourd'hui encore qu'il faut, avant d'être réellement un moi, un « citoyen libre », un « citoyen de l'Etat», un « homme libre » ou un « véritable homme » s'être au préalable incorporé l'Etat, son Peuple, l'Humanité, et que je sais-je encore ? Eux non plus ne conçoivent de vérité et de réalité pour le moi que dans l'acceptation d'un moi étranger auquel on se dévoue. Et qu est-il, ce moi ? Un moi qui n'est ni un moi ni un toi^ un moi imaginaire, un fantôme.

Tandis qu'au Moyen-âge, l'Eglise admettait parfaitement que plusieurs Etats vécussent côte-à-côte sous son aile, quand vint la Réforme et plus particulièrement la guerre de trente ans, ce fut aux Etats à apprendre la tolérance et à permettre à diverses Eglises (confessions) de vivre réunies sous une même couronne. Mais tous les Etats sont religieux ; tous sont des « Etats chrétiens », et ils se font un devoir de courber les indépendants et les c< égoïstes » sous le joug du surnaturel, c'est-à-dire de les christianiser. Toutes les institutions de TEtat chrétien visent à la christianisation du peuple. Le but de tout l'appareil judiciaire est de forcer les gens à la justice, celui de l'école est de leur imposer la culture intellectuelle, etc. ; bref, le but de l'Etat est invariable : protéger celui qui agit chrétiennement contre celui qui n'agit pas chrétiennement, le rendre fort et lui assurer la suprématie. L'Eglise elle-même devint dans les mains de l'Etat un instrument de contrainte, et il exigea de chacun une religion déterminée. « L'enseignement et l'éducation appartiennent à l'Etat », disait dernièrement Dupin en parlant du clergé.

Tout ce qui touche au principe de la moralité est affaire d*Etat. De là, les perpétuelles immixtions de l'Etat chinois dans les affaires de famille : en Chine, on n'est rien si l'on n'est pas avant toutes choses un bon enfant de ses parents. Chez nous aussi, les affaires de famille sont foncièrement des affaires d'Etat ; seulement, l'ingérence de l'Etat y est moins visible, parce

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qu'il se fie à la famille et ne la soumet pas à une trop étroite surveillance. Il la tient liée par le mariage dont seul lui peut dénouer les liens.

L'Etat me demande compte de mes principes et m'en impose certains; cela pourrait m'induire à demander : « Que lui importe ma marotte (mon principe) ?» — Beaucoup, car il est, lui, le — principe suprême. C'est une opinion courante, que toute la question du divorce et du droit matrimonial en général roule sur le départ à faire entre les droits de TEglise et les droits de TEtat. Le problème est plutôt celui-ci : étant donné que l'homme doit être gouverné par une Samteté, celle-ci s'appelle-t-elle Foi ou Loi morale (moralité). La domination de l'Etat ne diffère pas de celle de l'Eglise : Tune s'appuie sur la piété, l'autre sur la moralité.

On parle de la tolérance^ et Ton vante comme un caractère des Etats civilisés la liberté qu'y^ont les tendances les plus opposées de se manifester, etc. Il est vrai que si quelques-uns lancent leurs policiers aux trousses des fumeurs de pipes, d'autres sont assez forts pour ne pas se laisser émouvoir par les meetings les plus turbulents. Mais pour apprécier cette longanimité, il faut remarquer que pour tout Etat le j ^u réciproque des individualités, les hauts et les bas de leur vie quotidienne sont en quelque sorte une part laissée au hasard, part qu'il doit bien leur abandonner faute de pouvoir la canaliser utilement. Certains Etats font comme le Pharisien^ qui gobait des chameaux et faisait la grimace devant une mouche, tandis que d'autres sont plus judicieux; dans ces derniers, les individus sont « plus libres )) parce qu'ils sont moins menés à la baguette. Mais libre, je ne le suis dans aucun Etat. Leur fameuse tolérance ne s'exerce qu'en faveur de ce qui est « inoffensif » et « sans danger » ; elle n'est que leur haussement d'épaules devant. ce qui ne vaut pas qu'ils en tiennent compte, et n'est qu'un — despotisme plus imposant, plus auguste et plus

orgueilleux. Certain Etat a manifesté pendant quelque temps des velléités de s*élever au-dessus des querelles littéraires, et de permettre à tous de s'y livrer à cœur joie; l'Angleterre, elle, porte la tête trop haut pour entendre la rumeur delà foule et sentir la — fumée de tabac. Mais malheur à la littérature qui s'attaque à l'Etat même, malheur aux soulèvements populaires qui mettent l'Etat en danger I Dans l'Etat auquel nous faisions allusion^ on rêve d'une « science libre », et en Angleterre on rêve d'une « vie populaire libre ».

L'Etat laisse autant que possible les individus jouer librement, pourvu qu'ils ne prennent pas leur jeu au sérieux, et ne le perdent pas de vue, lui, l'Etat. Il ne peut s'établir d'homme à homme de relations qui ne soient inquiétées, sans « surveillance et intervention supérieures lo. Je ne puis pas faire tout ce dont je serais capable, mais seulement ce que l'Etat me permet de faire ; je ne puis faire valoir ni nus pensées, ni mon travail, ni en général rien de ce qui est à moi.

L'Etat ne poursuit jamais qu'un but : limiter, enchaîner, assujettir l'individu, le subordonner à une généralité (\\it\coï\(\\xt. Il ne peut subsister qu'à condition que l'individu ne soit pas pour soi-même tout dans tout ; il implique de toute nécessité la limitation du moi j ma mutilation et mon esclavage. Jamais l'Etat ne se propose de stimuler la libre activité de l'individu ; la seule activité qu'il encourage est celle qui se rattache au but que lui-même poursuit. Jamais non plus l'Etat n'est capable de produire rien de collectif; on ne peut pas dire qu'un tissu est l'œuvre if collective » des différentes parties d'une machine, il est plutôt l'œuvre de toute la machine considérée comme une unité : il en est de même de tout ce qui sort de la machine de l'Etat, car l'Etat est le ressort qui met en mouvement les rouages des esprits individuels dont aucun ne suit sa propre impulsion. L'Etat cherche par sa censure, sa surveillance et

sa police à enrayer toute activité libre ; en jouant ce rôle de bâton dans les roues, il croit (avec raison d'ailleurs, car sa conservation est à ce prix) remplir son devoir. L'Etat veut Élire de Thomme quelque chose, il veut le façonner ; aussi l'homme, en tant que vivant dans l'Etat, n'est-il qu'un homme /û^/Zc^; quiconque veut être soi-même est l'adversaire de l'Etat et n'est rien. « Il n'est rien » signifie : l'Etat ne l'utilise pas, ne lui accorde aucun titre, aucun emploi, aucune commission, etc.

E. Bauer, dans ses Liberalen Bestrebungen (Revendications libérales, II, 50), rêved' « un gouvernement qui, issu du Peuple, ne puisse jamais se trouver en opposition avec lui ». Il est vrai qu'il retire lui-même (p. 69) le mot « gouvernement » : « Dans une république, il ne peut y avoir de gouvernement, il n'y a de place que pour un pouvoir exécutif. Pure et simple émanation du Peuple, ce pouvoir ne pourrait lui opposer ni une puissance indépendante;, ni des principes et des fonctionnaires à lui ; il n'aurait d'autre fondement et son autorité et ses principes n'auraient d'autre source Que le Peuple, unique et suprême puissance de 1 Etat. La notion de gouvernement est incompatible avec celle d'Etat démocratique. » Mais cela revient au même. Tout ce qui émane, découle, ou dérive d'une chose en devient indépendant, et, comme l'enfant sorti du sein de la mère, se met immédiatement en opposition avec elle. Le gouvernement, sans ce caractère d'indépendance et d'opposition, ne serait rien du tout.

«Dans l'Etat Ubre il n'y a pas de gouvernement, etc.» (p. 94). Ceci veut simplement dire que le Peuple, lorsqu'il est le souverain, ne se laisse pas régenter par une puissance supérieure. Mais en est-il autrement dans la monarchie absolue ?Q.ui dit souverain exclut toute idée d'une puissance supérieure. Que le souverain s'appelle Prince ou Peuple, jamais il ne peut y avoir un gouvernement ae^-^^i^w^ de lui, ça va de soi. Mais

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