‹ L'unité phonétique dans le patois d'une communeChapitre 1 sur 8 · VERLAG VON MAX NIEMEYER · texte numérisé non relu

VERLAG VON MAX NIEMEYER

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Comme contre-partie de l'étude que je viens de publier sur les limites dialectales, ^ c'est-à-dire sur le degré d'unité qui relie entre eux les parlers d'une région déterminée, j'offre ici un e^sai de description du type linguistique tel qu'il est constitué par les habitants d'un seul village. A l'unité de l'ensemble j'oppose la diversité du détail, au dialecte le ' langage individuel, à la macroscopie de mon premier travail la microsbopie du deuxième. Les résultats de cette étude serviront de correctif et, eh quelques points, d'explication à ceux que je crois avoir obtenus par l'examen des parlers régionaux de la Suisse romande.

Je dois avouer que je me sens un peu isolé cette fois. La question des dialectes a été l'objet d'une vive et savante discussion, la variété qui existe dans la prononciation des représentants d'un même patois local n'a guère été étudiée systématiquement, malgré l'intérêt qu'elle offre pour la connaissance de l'évolution linguistique. A part le brillant travail de l'abbé Rousselot sur sur le patois de Celle frouin, on ne trouve là -dessus que des observations accidentelles. J'avais à ma disposition, pour tenter une division de nos patois romands par groupes, des matériaux suffisants, recueillis dans toutes les contrées de la Suisse occidentale, je n'ai, pour juger du degré d'unité d'un type villageois, que des notes prises dans un seul endroit. La constatation des menus faits linguistiques enfin demande une oreille beaucoup plus fine que l'observation des caractères généraux, et je ne suis pas sûr de la posséder.

Si je livre tout de même à la publicité l'opinion que je me suis faite sur l'unité du parler d'un seul village, c'est pour

^ Gibt es Mundartgrenzen? dans Archiv fiir daa Studium der neueren Sprachen, 1904, CXI, pp. 365 et suiv.

2 L. GAUCHAT,

engager les dialectologues à faire des recherches semblables dans d'autres lieux. Des efforts réunis sortira la lumière dont nous avons besoin pour savoir en quelle mesure la langue de Tindividu se subordonne à la langue interindividuelle, au patois. On a souvent dit que les dialectes parlés sont les représentants vivants de phases que les langues littéraires ont parcourues dans le cours, des temps. Les patois, dont la libre évolution n'est arrêtée par aucune idée de correction, pourront nous servir de guides pour arriver à une meilleure compréhension de l'histoire des langues académiques. Ainsi, après des expériences réitérées et faites dans différents domaines linguistiques, on parviendra à préciser un peu les notions que nous avons sur la part de l'individu dans la marche de la parole humaine.

Voyons, en attendant, ce que peut nous apprendre l'étude d'un seul parler. J'ai choisi comme champ de travail le patois de Charmey, grand village de la Gruyère orientale. Qn y va à pied, de Bulle, en deux bonnes heures. Les ingénieurs ne l'ont pas encore doté d'une voie ferrée. L'altitude est de 900 mètres. La Chartreuse de la Valsainte, située à peu de distance, prouve que le lieu était autrefois considéré comme écarté et solitaire. Aussi le patois de Charmey est -il encore très vivace, malgré la lumière électrique qui illumine aujourd'hui les plus humbles écuries du village et quoique l'endroit serve depuis une vingtaine d'années de station climatérique à un nombre élevé d'étrangers venant de tous pays, mais surtout de France. Tous les enfants savent le patois, qu'ils apprennent avec leurs camarades et dans la rue, bien qu'un tiers des familles fassent maintenant usage du français dans l'éducation des enfants. Les instituteurs et les institutrices ne parlent que français pendant les heures de classes et les élèves ne répondent qu'en français, mais aussitôt que les portes de l'école se ferment, l'on s'abandonne gaîment à la vieille langue du pg|ys. La prononciation patoise n'af aucunement ressenti l'influence de l'idiome littéraire. Elle est encore naturelle et continue sa marche mystérieuse. ^ J'aurais pu m'arrêter dans un village où l'invasion du français est plus récente et encore moins efficace, j'ai préféré Charmey pour les raisons suivantes: > grâce à sa situation géographique, l'endroit a eu peu de relations avec d'autres localités; il est situé sur une seule route, celle qui

* Il en est autrement de la syntaxe et du vocabulaire.

l'unité phonétique dans le patois d'une commune. s

mène par Bellegarde au Simmentlial benioiSi Sur cette route, Charmey est le dernier village romand. ^Les Charmeysans se prêtaient à une investigation détaillée de leur parler par leur grand nombre (1247 personnes d'après Ife recensement fédéral de 1900) et l'extension du village, qui se divise en plusieurs quartiers et hameaux (on met environ une heure pour aller d'une extrémité à l'autre, du Pra0 aux Auges), La population est restée relativement pure, elle ne compte qu'environ 180 immigrés de date récente. Le livre des bourgeois, très soigneusement tenu, ne mentionne que 29 vieilles familles. Le dialecte frihourgeois est passablement uniforme, les variantes phonétiques sont beaucoup moins nombreuses et moins traçchées que par exemple dans les cantons de Neuchâtel, de Vaud et du Valais. Si l'unité des parlers villageois est un fait, c'est bien à Charmey qu'on s'attendrait à la rencontrer. Aux avantages cités j'en ajouterai un, de nature toute personnelle. J'ai fait à Charmey quatre séjours plus ou moins prolongés, dont l'un de cinq semaines, ce qui m'a permis de me familiariser avec la langue et les habitants et de profiter, dans mes interrogatoires souvent longs et fastidieux pour les sujets, de toute la bonne volonté et amabilité dont béiiéficie une personne un peu connue.

Mes matériaux se composent d'un petit vocabulaire des métiers recueilli en 1898, de dix longues listes de mots ou de phrases établies de façon à éclairer la provenajice et la répa?rtition de tous les sons patois (environ 400 formes), et faites à l'aide de sujets .choisis parmi les divers âges, sexes et quartiers, enfin d'une quarantaine de petites listes d'à peu près 60 mots caractéristiques. J'avais l'intention d'aller plus loin et de m'adresser à un plus grand nombre de personnes, mais m'étant aperçu que les televés ne fournissaient plus rien- de nouveau en approchant de la quarantaine, j'ai discontinué pour ne pas perdre mon tènips inutilement. Je ne compte pas les nombreuses heures passées à l'hôtel, à écouter. Les grands questionnaii'es ont été demandés l'un en 1899, les autres en 1903, aux personnes suivantes: 1. M"*® Tornare, 36 ans (en 1899); 2. le même sujet, 40 ans (en 1903); 3. Angèle Tornare, sa fille, 12 ans; 4. M"^« Brigide Eime, 63 ans; 5. M"'® Madeleine Tornare, d'une autre famille que la première, quartier des Auges, 85 ans; 6. Jean- Jacques Tornare, 87 ans, le doyen du village; 7. Laurent Rime, mari de Brigide, 59 ans; 8. Pierre Rime, pas parent des précédents, 13 ans; 9. Xavier Limât, originaire

du district d'Echallens (Vaud), arrivé à Charmey à 25 ans, 83 ans; 10. Dominique Dessarzen, instituteur, natif de la Broyé (canton de Fribourg), 42 ans. J'ai consulté ces deux derniers pour voir à quel point on assimile son ancien patois au nouveau milieu et pour savoir si le parler du „régent" influait sur la prononciation des élèves.

Dans le petit questionnaire, demandé ce printemps, j'ai réuni tous les points où les 9 (10) sujets examinés antérieurement montraient de la variété. Les nouveaux interrogés, hommes et femmes, représentent tous les âges de 6 à 73 ans, et toutes les régions de la commune. Une liste a été faite avec un maréchal qui habite la contrée depuis une quinzaine d'années (originaire de Le Crêt, canton de Fribourg), et trois ont été établies dans les villages voisins de Cemiat (2) et Châtel- sur- Mon tsal vans. Je cite quelques phrases de mon petit questionnaire, afin de donner une idée de ma façon de procéder: une heure, une heure et quart y un quart d'heure, il pleut, il ne pleut pas, il porte la barbe, cela coûte-t-il cher, une belle paire de bœufs, etc.

Il me reste à expliquer mon système de transcription:

Voyelles: â se rapproche sensiblement de p, il est toujours long; ç, également long, a à peu près la valeur de ê dans tête; e, sont intermédiaires entre ç, ç (fermés) et ç, ç (ouverts); 9, toujours bref = fr. fe; u = ou; â, ë, etc. = voyelles nasales.

Consonnes: w et id = ou et u consonnes; d^ = th sourd anglais; t,fl = l et n mouillées; x = son de l'allemand ich\ s, è = fr. chat, je. L'accent tonique, très inconstant et peu marqué, demanderait toute une étude à part. D'une façon sommaire, on peut dire qu'il conserve ordinairement sa place étymologique. Je ne l'ai pas noté afi^ de ne pas trop charger la transcription

'-0 = „différente".

Sources des divergences phonétiques.

La variété qu'on observe dans un même patois peut être réelle ou imaginaire. Dans le dernier cas, elle peut reposer sur l'inexpérience ou l'inaptitude de l'examinateur, sur un mauvais choix du sujet, enfin elle s'explique par toutes sortes de difficultés techniques qui viennent entraver l'opération du meilleur observateur. La variété qui réside dans les faits provient de raisons multiples: 1. influence d'autres parlers et surtout de la langue

littéraire, transformations de sens, oubli d'anciens mots etc.; 2. le même mot peut revêtir des formes très diverses dans la bouche du même individu selon la différente intensité de l'accent qui frappe le mot; 3. dans les mêmes conditions syntaxiques, un mot est prononcé différemment grâce aux habitudes ou tendances individuelles. Le dernier point est de beaucoup le plus curieux.

J'ai eu souvent l'occasion d'étudier des patois que d'autres philologues avaient décrits, de comparer des relevés faits par plusieurs personnes, quelquefois même deux listes émanant du même observateur. Jamais les formes recueillies au même endroit ne sont tout à fait identiques. Voilà une plainte qui se renouvelle toujours. En publiant ses tableaux de formes valaisannes, M. Zimmerli * regrettait de ne pas tomber d'accord avec M. Gilliéron, les critiques de V Atlas linguistique de la France contestent en partie les auditions de M. Edmont, et ainsi de jsuite. Une seule liste présentera une foule de contradictions, 2 si l'explorateur s'oblige — et c'est la seule bonne méthode — à noter chaque forme selon l'impression acoustique immédiate, sans procéder à aucune retouche et sans avoir recours à une préparation phonétique quelconque (étude de relevés antérieurs de la même localité ou des environs).

Pour le village de Lignières, canton de Neuchâtel, dont je suis originaire, j'ai sous les yeux les matériaux de Zimmerli, d'UrteP, une liste que j'avais faite en 1886 en consultant ma grand'mère, une autre de 1899 que m'avait fournie un robuste vieillard de 80 ans, M. Descombes. La première fois, j'avais noté a pour Ya libre latin, la deuxième fois j'entendis distinctement â (pratu = pra <^ prâ), j'avais écrit en 1886 pour no du: nïl, en 1899: flu, pour un gui a: ôy, puis ôt. MM. Zimmerli et Urtel diffèrent entre eux, de sorte que l'incertitude augmente avec le nombre des observateurs. Voici un exemple:

Zimmerli Urtel moi, en 1886 moi, en 1899

gentes = diç dm dm dz^

Quant au résultat de a latin, Zimmerli et Urtel écrivent a, et pourtant je suis absolument sûr d'avoir entendu à en 1899; ils notent tous les deux nyii pour nodu, y pour gl latins.

^ Die deutsch-franzôsische Sprachgrenze in der SchweiZy HL. Teil. ' Les contradictions qu'on constate en dépouiUant ont souvent l'avantage de conduire à de petites découvertes.

8 Beitràge zur Kenntnis des NewhateUer PatoiSf Darmstadt 1897.

6 L. GAUCHAT,

Comment s'expliquer ces divergences? Sont-elles de nature à infirmer Tautorité de nos relevés? La forme nil que j'ai notée en 1886, est erronée; je l'avoue franchement en ajoutant qu'elle fait partie de la première étude patoise que j'aie faite, de mon premier et très modeste essai de transcription. Le nyu de MM. Zimmerli et TJrtel appuie ma seconde notation, qui vaut mieux que la leur, car il s'agit d'une w palatale. La difficulté connue à saisir la différence entre n et fi devant i et u explique que je me sois trompé. En revanche, M. Urtel doit avoir fait erreur en entendant dià^ (p. 17), cela est démontré par l'accord de Zimmerli et de mes deux listes, et par les formes va, mata (vin, matin) que M. Urtel cite à la page 24, sans compter Haefelin qui donne par exemple tàdr^ {tendre)^ La différence de ç à a est minime, étant une simple affaire d'appréciation, comme nous verrons plus loin. Les sons aet â, y ett des autres exemples représentent bien la véritable prononciation. Mes expériences phonétiques me permettent d'affirmer que ces variantes existent dans nombre de patois de la Suisse romande. Ma grand'mère prononçait a et y, comme la plupart des habitants de Lignières et environs, et M. Descombes, qui vit encore, dit t, comme tout le monde disait il n'y a pas très longtemps dans tous nos cantons romands, et d, par habitude individuelle. ^ La distinction que M. Urtel établit entre y pour la région de Lignières au Landeron, et ly (= f) à St. Biaise par exemple, est purement fictive. Si le patois neuchâtelois était mieux conservé, il aurait pu trouver dans chaque localité des représentants du i.

Je suis à même de comparer mes notations sur le patois d'Isérables, en Valais, à celles de M. Jeanjaquet, d'étudier des variantes provenant d'un seul observateur au moyen de deux listes successives que M. Jeanjaquet a obtenues avec deux personnes

* Son sujet peut avoir prononcé ainsi ce mot et ceux qui l'accompagnent, en cédant à l'influence française. M. Urtel aura demandé toute la série (dentés, gentes, centu, tempus etc.) à la suite, de sorte que les formes se sont influencées entre elles. U est plus recommandable de séparer les cas identiques, en réunissant les mots par phrases.

* Die romanischen Mundarten der Siidwestschweiz I, p. 16.

8 Par le son d, il anticipe probablement sur l'évolution qu'aurait subie le patois de Lignières, s'il ne s'était éteint. J'ai retrouvé cette tendance de l'a vers ç dans le voisinage, à Nods et au Landeron, Haefelin l'a constatée à Fenin (Val-de-Ruz, loc. cit. p. 10). Sur l'autre rive du lac de Neuchâtel â est la norme, par exemple à Estavayer.

de Dardagny (canton de Genève), etc. L'accord n'est jamais parfait, mais la différence n'est pas telle que nous devions perdre la confiance en nous-mêmes. Si j'ai entendu pâ, où M. Jeanjaquet a entendu paa (pala), dssor pour dzo (diurnu), vwi pour wi (ho die), cela tient à l'ensemble de la phrase, à ce que la différence entre w et vw est presque imperceptible dans nos patois, au fait que l'oreille de M. Jeanjaquet est mieux exercée que la mienne à écouter des sons valaisans. Les deux listes de Dardagny présentent les doublets dç à côté de d^ (digitu); Iq^ et W (lupu), ivç Qi ivçr (hibernu), mais les unes de ces formes s'expliquent facilement comme archaïsmes.

L'examen de ces quelques divergences de notation prouve que toutes sortes de chances d'erreurs guettent l'explorateur, mais que le désaccord n'est ordinairement pas très grand, que les matérieux obtenus dans les environs servent de correctif, et que les formes diverses peuvent vraiment exister dans la réalité. Toute l'étude que je soumets» au lecteur fera ressortir la couleur individuelle qu'apportent aux relevés phonétiques aussi bien le dialectologue que son sujet, elle enseignera à s'en servir sans foi / aveugle ni défiance exagérée et imméritée. ^"^

Après ce préambule, je me propose d'examiner une à une chaque source de variété phonétique.

Tarlété supposée.

La meilleure oreille ne suffit pas en elle-même à bien saisir les sons patois. Comme tout instruisent ne devient utile que lorsqu'on a appris à le manier, l'oreille ne perçoit les nuances de prononciation qu'il s'agit de noter pour faire un travail tant soit peu approfondi qu'après une éducation méthodique. ^ Nous percevons avec une finesse merveilleuse la moindre atteinte aux sons du parler maternel, auxquels nous nous sommes habitués dès l'enfance, pour lesquels nous avons probablement un prédisposition physiologique. Mais nous ignorons absolument le détail de l'articulation de ces mêmes sons. Ce n'est que l'étude de la phonétique comme science qui nous ouvre les yeux sur le fonctionnement

^ Comparez TexceUent article de M. Bousselot Education de Voreille dans ses Principes de phonétique expérimentale I, 34 ss.

8 L. GAUCHAT,

des organes de la parole. En présence de sons nouveaux nous sommes d'abord tout à fait désorientés. J'ai souvent fait Texpérience que de jeunes Allemands qui apprennent par exemple les voyelles nasales françaises ont au commencement de la peine à distinguer entre î et œ, et surtout entre Q, et J. Des dictées répétées de séries comme à à d à ô ô à etc. qu'on fait exécuter au tableau noir dissipent insensiblement les erreurs. De même, je me rappelle avoir été embarrassé, lorsqu'il me fallut pour la première fois distinguer entre p et û des patois du Jura bernois.^ Dans un nouveau milieu phonétique, notre oreille fait l'office d'un violon mal accordé dont on voudrait tirer de bonnes doubles croches. Il faut un peu connaître la structure phonétique d'un patois, avant de réussir à en analyser les sons. Je ne pense pas qu'un étranger qui arrive fraîchement dans une vallée du Valais puisse dès l'abord reconnaître la vraie nature de tous les représentants curieux de pi, bl, fl latins, les sons naissants et disparaissants, le mot patois dans toute sa variabilité. On n'entend bien que les sons qu'on possède soi -même. 2 Et la plus petite inflexion qui différencie un son gallo-roman du son correspondent du langage de Paris, s'il en existe un, constitue un son nouveau. Plus les patois qu'un dialectologue étudie à bref intervalle sont différents et distants l'un de l'autre, plus s'accumulent les risques d'erreurs. 3 Je n'admets pas qu'une personne douée d'une très bonne oreille, et ayant des connaissances théoriques de phonétique suffisamment exactes, soit capable de servir sans autre d'appareil inscripteur. L'apercéption intellectuelle et physique sera nécessairement subjective. Tout le monde avoue qu'il faut quelque pratique pour prononcer les sons d'une nouvelle langue comme les indigènes; nos organes tâtonnent avant d'arriver. Pourquoi l'oreille serait elle plus rapide et plus exacte que les organes phonateurs? L'oreille, comme l'œil, a une part active dans la perception des

^ Rousselot, Principes 11,321: «quoique je n'aie jamais pu confondre ly et l mouillée, ny et n mouillée, cependant je ne suis parvenu à distinguer nettement ty et t mouillé, dy et d mouillé qu'après avoir constaté sur des palais artificiels la différence des mouvements articulatoires propres aux uns et aux autres".

« Rousselot, Principes I, 37: l'étranger „est d'une grande dureté

d'ouïe pour les sons inconnus".

* C'est pourquoi les données de V Atlas linguistique de la France inspirent des doutes.

phénomènes. L'oreille ne saisit pas les sons sans travail et sans fatigue, comme un miroir réfléchit une image. Il y a des moments où la bouche est plus lente à obéir, de même l'oreille peut nous tromper souvent. Tout violoniste dira que parfois il a plus de peine à accorder son instrument qu'à d'autres instants. Peut-être même la plus grande partie de nos fautes de prononciation proviennent-elles de l'inhabileté de notre oreille plutôt que de celle de nos organes articulatoires. Nous n'entendons bien un son étranger que lorsque nous savons le reproduire, et nous n'en reconnaissons bien le caractère que lorsque nous le prononçons nous-mêmes et que le timbre habituel de notre voix frappe notre oreille. Nous nous mouvons ainsi dans un cercle vicieux très nuisible à l'exactitude de nos notes dialectologiques.

Mais ces difficultés peuvent être vaincues,^ à condition qu'on s'habitue à son nouvel entourage phonétique, qu'on revienne souvent sur ses pas, et qu'on ne soit pas la dupe de mauvais renseignements.

En effet, le choix des sujets est une affaire beaucoup plus délicate qu'on ne se le figure généralement. 2 Avec un sujet illettré on a de la peine à obtenir les matériaux morphologiques qu'on demande, par exemple des subjonctifs, un lettré peut avoir des opinions préconçues sur son phonétisme et nous induire en erreur. Une vieille personne ne fournit pas le langage à l'étape la plus avancée, qui est celle qui nous intéresse surtout; elle peut avoir des défauts (perte des dents, ouïe dure), qui nous empêchent de constater certaines nuances dans les consonnes sifflantes, etc. Les sujets trop jeunes offrent souvent un patois mitigé, contaminé de français. Les conditions de descendance sont très importantes. Si la mère du sujet n'est pas née dans le village dont on étudie l'accent, on est en danger d'entendre un patois mélangé. La population d'aujourd'hui est moins stable qu'autrefois, et on a souvent de la peine à se procurer des sujets dont les parents offrent des deux côtés toutes les garanties de pureté dialectale, et qui n'aient eux-mêmes pas quitté le village, ne fût-ce que

^ M. Morf insiste à bon droit sur la valenr de la dialectologie comme école de l'oreille dans son admirable traité méthodique Die TJntersrjichung lebender Mundarten und ihre Bedeutung fur den akadeniischen Unterricht, Zeitschr. f. neufr. Spr. u, Litt. X, p. 187 — ^207.

' Voir à ce propos ce que dit M. Bousselot, Principes I, 318 ss.: Choix des st^ets à expériences.

pour peu d'années. Dans les endroits où les patoisants sont clairsemés, il faut se garder des dilettantes de patois, de personnes qui se piquent de le savoir, qui décorent leurs entretiens de quelques formules patoises toutes banales et qui se mettent à inventer lorsqu'on veut approfondir. Les autorités qu'on interroge pour se procurer des adresses de bons sujets n'ont pas les meilleures indications toutes prêtes et presque chaque fois qu'on retourne dans le même village, on vous dit: „vous auriez mieux fait de vous adresser à telle et telle personne, mais nous n'y avons pas pensé"! Il arrive souvent qu'on dépense plus de temps à trouver un bon sujet qu'à faire son relevé. Une bonne partie des formes douteuses ou contradictoires de nos listes doivent être mises sur le compte de sujets peu qualifiés. On ne saurait recommander une trop grande circonspection à ceux qui ne disposent que d'une demi -journée pour établir au milieu d'une population inconnue et de sons tout nouveaux une liste de mots typiques qui doivent servir de base aux spéculations de la science. Notre mémoire incertaine et infidèle vient joindre de nouveaux obstacles à ceux que j'ai déjà mentionnés. Comme il est difficile d'attribuer les nuances transitoires des couleurs à certains types, de dire par exemple qu'une nuance d'orange appartient plutôt au jaune qu'au rouge, parce qu'aucune limite réelle ne les sépare, il est extrêmement pénible de se décider pour un a ou un ç, lorsque l'on a affaire à une variété d'e ouvert, pour ne citer qu'un cas entre cent. Nos signes de transcription n'ont toujours qu'une valeur relative: nous notons à où nous croyons entendre une variété plus ouverte que celle que nous avons choisie comme norme de Ye ouvert. Mais quelle est cette norme? Le meilleur moyen de fixer quelques jalons dans l'échelle vocalique est de prendre pour base quelques mots types de notre prononciation française. Par exemple, je transcris par à tout e patois qui me semble plus ouvert que Vê du mot fenêtre tel que je le prononce. Mais suis-je toujours sûr de mon ê? Et si je rencontre dans le village suivant un e sensiblement plus ouvert, ne dois -je pas réserver le signe à à ce nouveau son et reproduire le premier par un ç? E m'est toujours loisible de revenir en arrière et de redemander les premiers mots de ma liste, je puis peser les e de deux ou plusieurs mots du patois que j'examine momentanément, mais il m'est impossible de me rappeler exactement les sons entendus le jour avant, dans une autre localité. Ainsi la répartition

des signes ç et a sur le grand nombre (en théorie infinil) des variétés d'e ouverts restera toujours arbitraire, même pour le meilleur dialectologue du monde. On n'éprouve pas une moindre difficulté à régulariser les degrés de longueur de ces mêmes voyelles. Nous possédons les signes ^ et -, mais comment désigner les demi -longueurs et où s'arrêter dans tous les cas douteux? Tel dialectologue aura une tendance à noter les sons ouverts et longs, un autre les entendra plutôt fermés et brefs. Le phonéticien ambulant n'a ni diapason ni échelle graduée à sa disposition.

On m'avait une fois prié d'assister comme musicien à une expertise au moyen de laquelle on se proposait de constater la régularité de travail d'un moteur électrique. Une sirène indiquait par l'acuité du ton l'accélération ou la diminution des rotations. Nous devions déterminer l'écart qu'il pouvait y avoir entre les tons les plus aigus ou les plus bas et une espèce de norme représentée par un ton moyen. Mais nous dûmes bientôt renoncer à fonder notre jugement sur cette base incertaine, car à mesure que le ton s'élevait, nous oubliions la note que la sirène avait produite au début. Ce n'est qu'après nous être fait donner une petite flûte que nous réussîmes, grâce aux notes fixes de cet instrument, à déterminer les distances maximales entre les tons les plus hauts et une norme moyenne, et nous pûmes ainsi émettre une opinion sur la régularité de la machine.

Quand le temps viendra-t-il où le philologue sera muni d'une petite flûte donnant les ç et les ç normaux, quand mesurera-t-il par millimètres l'angle des deux mâchoires, la distance entre telle partie du dos de la langue et le palais pendant l'articulation des sons à étudier? Quand aurons -nous un cadran qui nous indiquera, par un mouvement automatique, le degré de nasalité des voyelles, etc.?^

On m'objectera que nous possédons en attendant les appareils ingénieux de l'abbé Rousselot. Mais ce grand chercheur est le premier à en reconnaître les imperfections d'aujourd'hui. Ils sont chers et difficilement transportables. Leur maniement demande une grande routine. Ce sont les canons de position qui assureront les conquêtes des laboratoires des capitales romanes, mais qui ne sauraient être qu'embarrassants pour les troupes mobiles de la

* Ce temps viendra, voir les appareils de synthèse de WiUis, etc. décrits dans les Principes de Rousselot, 1, 166 ss.

12 L. GAUCHAT,

dialectologie provinciale. ^ Le palais artificiel, le plus pratique des appareils phonétiques, doit être refait pour chaque nouveau sujet! Et combien de bons vieux patoisants nous enverraient promener, si nous leur proposions de mordre dans le godiva, pour obtenir l'empreinte de leur palais!

Tariété en dehors de révolution phonétique.

J'arrive aux différences de langage à l'intérieur d'un patois qui ne tirent pas leur origine des imperfections de l'observation, mais qui existent en réalité, et je commence par celles qui font varier un parler villageois par rapport à la prononciation, la morphologie, la syntaxe ou le vocabulaire, en dehors de l'évolution spontanée.

A. Influences étrangères.

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