‹ L'unité phonétique dans le patois d'une communeChapitre 2 sur 8 · Influence d! autres patois · texte numérisé non relu

Influence d! autres patois

Le sujet Limât, originaire d'Echallens, canton de Vaud, décédé depuis mon enquête, était depuis 48 ans à Charmey, cependant il conservait encore quelques traces du langage qu'il avait parlé jusqu'à 25 ans. Etant donnée l'affinité des deux patois, il pouvait continuer à prononcer certains mots à la vaudoise, sans être considéré comme un intru. Les voisins affirmaient qu'il parlait tout comme eux, et il avait, en effet, acquis tous les sons caractéristiques de ce dialecte fribourgeois, les s pour s, le ^, etc. Sa seule particularité phonétique était le maintien isolé de a pour a latin, à la place de Va charmeysan. Je lui ai entendu dire par exemple âbro (arbre), prâ {pré), fâvr (maréchal), btâ (blé), trâbta (table), etc. Mais il faisait beaucoup de concessions au son nouveau, surtout dans les formes qui apparaissent en séries, comme les infinitifs de la 1"^^ conjugaison qu'il prononçait presque régulièrement en à, les collectifs en -ata = -à, la terminaison -e^ (vous parler) = -âde, les mots en -âge = -âdzo, etc. Son origine vaudoise se trahissait ensuite par l'usage de certains mots comme le êd = les yeux (Charmey le-ê-yç), px^a = pierre (Ch. pçra), mdnçv = meunier (Ch. mo'^nçv). Ses formes étaient quelquefois

1 Ce que M. Rousselot propose pour les remplacer en voyage, Principes I, 77—78, n'est qu'un pis-aller.

hybrides, comme dzësâna = gentiane (Ch. deë&ânà), qui était le mot vaudois dzësâna prononcé avec le S pour s de Charmey.

Le maréchal -ferrant Pillonel (48 ans, depuis 15 ans dans la contrée, originaire de Le Crêt, canton de Fribourg, district de la Veveyse), a conseiTé presque purement son premier accent. Sa prononciation diffère en plusieurs points de celle de son entourage, il dit par exemple à pour ç dans des mots comme drà (droit), pà (poil), làvro (lièvre), etc., il dit plutôt ç que à: bçrba (barbe), fçva (fève), etc., les anciennes diphtongues ey et ow antétoniques se résolvent chez lui en ç et ç, au lieu de i et u: do pâ = du pain (Ch. du pâ), avwç la = avec eux (Ch. avwi la), etc. Il fait des concessions pour quelques mots, comme p^ra, au lieu du px^rcb de son ancien patois, il assimile généralement (pas toujours) sa voyelle finale d'appui des substantifs, etc. masculins u à celle du pays qui est o: tsçnu = chênes mais padzo = pouce, etc. Il prétend s'être complètement acclimaté quant aux locutions, aux termes de son métier, ce que je n'ai pas eu le temps de vérifier. Sa prononciation est restée d'autant plus intacte que sa femme est originaire du même endroit que lui et qu'il s'est créé ainsi en famille un milieu à part. Ses enfants parlent plutôt français.

L'instituteur Dessareen (42 ans, depuis 21 ans dans la localité, marié à une femme de Charmey) parle un patois capricieux qui tient du broyard et du gruyérien à la fois. Il traduit le mot il tantôt par yd, tantôt par i (Broyé '^ Gruyère), il prononce mdzl ou mdzl = manger, sans aucune règle, il continue à dire hiits^, martsï, etslla, Mdzl = coucher, marché, échelle, congé au lieu de Mtsï, etc., il prononce ordinairement d^a, d^u = cette, ces '^ ha, hu gruyériens; il est très embarrassé pour les s et z qu'il ne réussit pas toujours à prononcer è et z, comme le demanderait l'usage local; il n'a pas pu se défaire de son ancienne façon de prononcer les nasales, par exemple bd^, f^ = bien, foin (Ch. bë, fë). Il se serait plus facilement assimilé, s'il ne s'appliquait à parler français en famille, et, naturellement, dans tout son enseignement.

Je n'ai pas cru nécessaire d'étendre davantage mes investigations sur les sons étrangers apportés par les immigrés. J'ai déjà dit que le nombre de ces immigrés est petit; ce sont en grande partie des femmes allemandes, originaires de la localité voisine de Bellegarde (Jaun), que des Charmeysans ont épousées,

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et qui s'efforcent de parler le patois de leurs maris. On est étonné de la facilité avec laquelle elles s'adaptent. Le fait que le patois possède deux mots pour désigner ceux qui ne sont pas du village — defurë (de foris) et avifiïro ou aviflçro (de advenariu), le premier sans mauvais sens, le second désignant plutôt des domestiques, gens de passage — prouve que ces personnes sont reléguées au second rang (sauf le cas de mérites exceptionnels). Les sons appartenant à des patois étrangers se font donc à peine sentir, ils ne faussent pas la note charmeysanne, ils n'altèrent pas le caractère d'unité du parler villageois et ne contribuent certainement en aucune façon à faire évoluer le patois local dans un sens déterminé. Je suis persuadé que les enfants de M. Dessarzen, s'ils parlaient patois, ne sauraient être reconnus au milieu des Charmeysans. Nous avons tous les jours l'occasion, dans la Suisse allemande, où le va-et-vient des familles est très fi'équent, d'admirer les grandes facultés d'assimilation de la jeunesse. Il y a cependant un détail de la prononciation des jeunes gens de Charmey qui me laisse un peu perplexe : c'est leur façon d'articuler les voyelles nasales. J'ai souvent noté pxà'^ta, bo^n = plante, bon, etc. Comme l'instituteur prononce même les nasales de la langue littéraire de cette manière, on pourrait songer à une influence de sa part sur le système phonétique du patois. Les élèves auraient imité le maître en parlant français et auraient ensuite reporté cette tendance articulatoire dans leur patois. Je crois qu'on se tromperait en admettant cette influence, car pourquoi ne retrouverait-on pas alors le son e^ qui est si caractéristique dans la prononciation de M. Dessarzen, pourquoi les filles, instruites par des religieuses, dont l'une est Allemande d'origine, auraient-elles cette même tendance à décomposer les nasales â et ô, et pourquoi enfin rencontrerait-on cette même inclination isolément auprès des gens adultes? Il s'agit d'une évolution commune, de la généralisation lente d'une particularité du système phonique de la partie moyenne et septentrionale du canton de Fribourg et du Grosde-Vaud. Nous touchons là à un des problèmes linguistiques les plus mystérieux, l'invasion de certaines articulations dans d'autres domaines. Là -dessus nous avons encore des idées tout à fait confuses. Je ne pense pas que l'influence personnelle y soit pour rien, et je crois que l'impulsion est plutôt intérieure qu'extérieure. Le système phonique fribourgeois, etc. doit impliquer une transformation plus ou moins rapide des sons en question. Charmey

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n'imite pas la Broyé en prononçant mâ^, byâ% tsSntaove, etc. = main, blanc, chantait, mais notre village commence à s'engager dans la voie que d'autres ont suivie il y a quelque temps, plutôt par instinct que par esprit de suite.

J2, Influence de la langue littéraire.

L'influence française est un facteur autrement puissant que l'exemple des defurë et avifiçro dans la destruction de l'unité patoise, cependant son efficacité est récente. La langue littéraire s'infiltre dans nos patois depuis le XIII ^ siècle, mais ce n'est qu'au XIX® que la lutte est devenue dangereuse. Le français bat en brèche la syntaxe et le vocabulaire, il a peu de prise sur la morphologie et assiège en vain (à Charmey) la phonétique. J'hésiterais beaucoup à attribuer à son influence la tendance à prononcer Vo final comme ô, son intermédiaire entre o et d, dans Mdo^ = coude, etc.; j'y vois plutôt un phénomène spontané, accompli dès longtemps pour l'article masculin lo que les plus anciens du village prononcent fo, à peine commencé pour les autres cas. On le constate du reste en dehors de toute influence française dans dyô = dico, tôte le dzë^= totas illas gentes, etc. Si on dit aujourd'hui pçr9 = père, au lieu de pare, ce n'est pas un e qui remplace un à, c'est un mot qui en supplante un autre.

Mes questionnaires 2 visaient en toute première ligne l'unité phonétique, c'est pourquoi je n'ai que peu d'exemples pour documenter la diversité morphologique, de syntaxe et de vocabulaire. Mais ces exemples suffisent pour donner une idée du degré et des procédés de diversification.

Morphologie.

L'imitation du français, où ée représente à la fois -ata du substantif et -ata du participe a dû faire naître la forme roêaoyd

^ L'ancienne prononciation est décidément et je noterai ainsi dans la suite pour ne pas compliquer ma graphie.

^ Il faut avouer que quelques-unes de mes phrases étaient mal choisies au point de vue de la pureté dialectale. Les sujets m*ont averti trop tard qu'on ne dit pas en patois: „il porte la barbe", mais „il a la barbe" ou „il laisse la barbe". La plupart cependant avaient traduit ma phrase sans opposition. La plus malheureuse de mes petites phrases était cette écurie est claire que les sujets ont traduit de la façon suivante: „rétable est bien éclairée, on voit bien beau dans cette étable, c'est une étable qu'on voit beau", etc.

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au lieu de roêà (~ tsâtâyo), que j'ai notée une fois. Le patois pouvait y arriver lui-même, par voie analogique, mais dans ce mot rinfluence française doit être seule responsable. .Toutes les autres divergences de flexions de mes listes s'expliquent par le patois seul.

Syntaxe.

La phrase „ils vont se guérir" a été rendue ordinairement par la construction curieuse i va lu vw^ri = ils vont leur guérir. Cela doit avoir été assez général autrefois. Les Fribourgeois chantent même en français:

„Les Suisses ne sont jamais si fous"

„De leur (= se) quitter sans boire un coup".

Quelques sujets ont cependant dit: sevâv,.,, avec l'ancienne construction synthétique habituelle à tous nos patois, ou même i va se v ... qui n'a plus rien de patois, comme syntaxe. La tournure tç fç vini {fai fait venir) pour tç fç a vint est également française. De même pru d'arcbë pour pru ardjsë = assez d'argent

Vocabulaire.

Malgré la simplicité de mes phrases, j'ai obtenu une quantité de variantes lexicologiques nées sous l'ascendant croissant du français; je cite les plus remarquables: la pçra i tape la tld-a = „la pierre elle frappe la tête" (patois: fx^\ sa chez tous les sujets = 100, mais on dit encore o d^ë, du d^ë, etc.: „un cent (de clous), deux cents, etc.; no p^mç = nous permet (patois: no bai a kddzl („nous donne à congé"); ëe mç a ptorâ = se met à pleurer (patois: se idte ou se fo a ptorâ = buttare, foutre); prâna^ = prune = contamination de prune et prâma; ô lyçyvro^ = un lièvre pour {u)na Içvra; tç pidyï = j'ai pitié (patois: m^ fçzo mo)\ Tzàza = cage (patois: dzçbd)\ vilto = vite (patois: rïdo = rude); d^ë frà = 5 francs (patois: na pid^d = pièce); pçrd = père (patois: sçna ou ëçne = seigneur); i parto dddzâ = je pars jeudi (patois: i mçdo dddzâ = movitare); ëtëde = entende, subjonctif (patois ancien: udze) etc.

Il est évident que si ma petite étude comparée s'était faite il y a cinquante ans, la plupart de ces variantes n'auraient

^ Ces deux exemples provieiment d'un jeune siget médiocre.

pas été trouvées. L'unité était sous ce rapport plus intacte autrefois.

Mais le patois lui-même offre une foule de variantes du genre indiqué où l'influence étrangère reste hors de cause. ^

B. Mouvement spontané.

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