‹ L'unité phonétique dans le patois d'une communeChapitre 4 sur 8 · Vocabulaire · texte numérisé non relu

Vocabulaire

La principale source de diversité réside dans la synonymie grâce à laquelle le vocabulaire est soumis à des fluctuations continuelles. Tel mot se perd, se remplace, tel autre mot voit tout à coup surgir un rival. Le patois de Charmey est encore assez robuste pour faire voir tout le jeu des forces destructives et créatrices. 3

a) La lutte se termine pour les mots suivants de mes listes: fuxï = manche de la faux, de falcariu, remplacé dans la langue des jeunes par màdzo de la fo\ x^^ == fleur, de flore, remplacé par botxç = bouquet, tandis que x^â se conserve dans le sens de crème; sa, fém. èâla = seul n'est plus connu que de quelques très vieilles personnes*, remplacé par èolç, -ta, de solittu; pud^ç = poudre médicinale, de pulvis + ittu, les jeunes ignorent ce mot qu'ils remplacent par le terme général de pïlO^a = poudre,

^ n faut s'entendre: bon nombre des variantes que nous allons mentionner ont probablement pris naissance dans d'autres contrées, mais ont plus ou moins vite acquis droit de cité.

* Forme spéciale née sous Finfluence du subjonctif des verbes être (et stare?).

' Sauf les procédés de dérivation dont je n'ai trouvé aucune trace.

* Une vieille de 85 ans prétendait ne l'avoir jamais entendu.

18 L. aAUCHAT,

poussière^; çl9 = aigle est devenu très rare, on m'a souvent répondu par 2? wi^oiï, de putidu avicellu, qui désigne proprement VépervierK

b) La lutte continue pour les mots: pâ et rë comme négation: pâ ou rë de fil se fumçrd = pas de feu sans fumée] tsçx^ Içvi et fro = chasser (loin), de captiare illa via ou f oris; i èil-ê-a ou dlà = je suis 'eu ou allé (sens: je suis allé); guna et truyo = truie ^; fier a été traduit par fxç, Jcraono (= crâne) et grëdzo (qui signifie proprement de mauvaise humeur); pour „gâter les livres" j'ai entendu dire indifféremment: bdriî (briser), gaotao, devorâ le Içvro] le pronom qui se traduit par kç (quale), nokç (illu quale), kwç (cui), nokwç (illu cui); „il fait du vent" se dit i fâ de Vura (aura) ou du sï (ventu cisu?) selon que son souffle est fort ou léger; „il en a davantage" = në-d-a mç (magis) ou de pld (de plus); demeurer = resta ou èohrà (super are); tourmenter les bêtes peut se dire: bdrgâdâ ou tortUrà ou tormëtâ ou devorâ le blO-e; toujours = toduld (tout du long) ou totçvi (tota via), etc.

c) La lutte commence pour le mot arafld (araignée) que l'on remplace de temps à autre par ekofç^ = cordonnier (comparez dans la Suisse allemande Zimmermann pour Spinne),

Ordinairement le paysan ne fait pas de distinction entre tous ces synonymes et tant d'autres (il distinguera toutefois entre ura et sï); les distinctions logiques sont plus pâles en patois que dans les langues littéraires; les mots rivaux coexistent dans le cerveau et se présentent à tour de rôle, ou l'un plutôt que l'autre. Il en résulte une grande bigarrure qui rend toute unité lexicologique illusoire. Le degré de diversité a été probablement plus fort autrefois, au bon temps du patois, lorsque la langue déployait encore toutes ses forces productrices. Les vieux se plaignent que la jeunesse oublie les expressions de jadis, mais il en a toujours été ainsi, témoin nos vieux textes qui renferment des mots que personne ne connaît plus, témoin les

1 n<i pUdra = poudre à tirer.

* Les oiseaux de proie se font rares aujourd'hui, de là Fignorance de la part des jeunes sujets. La jeunesse ignore aussi les noms botaniques patois, elle se détache insensiblement de la nature avec laquelle l'homme vivait autrefois en communauté d'intérêt et se familiarise avec le monde des machines.

* On préfère le premier; truyg a pris un sens péjoratif = femme de mauvaise vie, etc.

l'unité phonétique dans le patois d'une commune, lô

noms de lieu dont le mystère est si souvent impénétrable, témoin les centaines d'îlots lexicologiques dans Tensemble des langues romanes, îlots qui étaient autrefois reliés entre eux et formaient des iaires compactes, témoin surtout la différence foncière du vocabulaire des dialectes romans, qui remontent tous au même latin. Le travail de sélection a dû être énorme pour conduire à une telle variété. Il est tout naturel qu'aujourd'hui le patois de Charmey n'offre plus guère de luttes naissantes entre synonymes. C'est une langue qui va être moissonnée dans peu de temps.

L'influence individuelle me paraît grande dans ce domaine; les parents, la camaraderie font préférer l'une ou l'autre des expressions rivales; il y a des mots de famille qui ont souvent donné lieu à la création de sobriquets. ^

Il ne faut pas oublier la grande richesse des dialectes en synonymes en utilisant les cartes de Y Atlas linguistique de la France. La présence d'un mot n'implique pas l'absence d'un autre. Les sujets n'ont pas toujours répondu par le mot qui correspondait à l'idée de l'interrogateur. Là où il y a par exemple deux expressions pour une grande ou une petite bobine ou même deux pour bobine sans distinction de grandeur, on aura donné tantôt l'une, tantôt l'autre, quelquefois même le nom d'une bobine toute spéciale, au petit bonheur. Ces cartes ne représentent pas des recherches lexicologiques, mais, comme M. Gilliéron le dit très bien, des instantanés, des formes provoquées par un millier de questions rapides, sans aucun lien logique. Cela n'empêche pas que ces matériaux soient de la plus grande utilité, à condition qu'on s'en serve bien.

Variété phonétique provenant du rythme de la phrase.

La variété qui a été exposée au chapitre précédent ne se révèle qu'à l'observateur patient et attentif; il faut interroger plusieurs sujets pour se convaincre que certaines idées ont deux, trois représentants éqtiivalents en patois. H est en revanche une cause de divergence qui se manifeste à l'observation la plus superficielle d'un seul individu: le même mot, selon les circonstances.

^ Voir maintenant pour tonte cette question de la vie des mots le livre aussi amusant qu'instructif de Nyrop, traduction allemande de Vogt: Dos Leben der WOrter, Leipzig, Avenarius, 1903.

2Ô L. GAUCHAT,

se prononce de plusieurs manières. Je n'entends pas parler de rinfluence du sens qui fait dire très différemment des mots comme oui et non, qui donne aux mots Taccent de la surprise, du regret, de la joie ou de la colère, etc. en variant le rythme et l'intensité des éléments de la parole. Je ne puis pas non plus entreprendre ici une étude détaillée de la mutuelle influence du rythme de la phrase et des voyelles toniques longues ou brèves, quoique mes notations offrent toutes sortes de cas intéressants à cet égard: raccourcissements de voyelles longues à la fin de la phrase, ouverture relative de ces voyeUes, etc. Tout cela se prête mieux à être étudié au moyen des appareils de la phonétique expérimentale. Je dois me borner à mentionner les lois qui produisent des effets acoustiques bien sensibles à l'oreille seule.

Les dialectes sont un meilleur champ d'exploration pour l'étude de la formation de doublets que les langues littéraires, parce qu'aucun frein n'arrête la libre impulsion de celui qui parle. Aucune habitude de bonne diction, et surtout aucune influence de la parole écrite. Que l'on compare la rigidité relative de la forme française avoir à sa correspondance charmeysanne qui est un vrai fluide 1 Je transcris quelques-unes de mes notations de cette forme:

- il faut I avoir de l'argent | pour . . .: i fç av^ d l ardzë (erd/së) po . , .

JL w - il faut I avoir du cuir | : avç^ — avçy

1 w - il faut I avoir patience | : avç^ — avçy

. I avoir faim | : avçy — avi — ai

- tu ne peux | pas avoir cela | : .,, po i se

- faut I pas avoir peur | : fç po i pwçr9.

De même savoir = ëavç (forme tonique), puis à travers toutes les phases de diminution d'accent: ëavçy — éavçy — ëavi = §ai, où la série s'an'ête pour ce verbe grâce à la protection de l'a par le ë et grâce aussi, probablement, à la fréquence moins forte de ce deuxième infinitif en position atone.

Le tempérament des sujets fait qu'ils préfèrent les formes de repos ou d'accélération. H y en a qui ne connaissent en proclise que avi — ai — i, d'autres pèseront davantage et choisiront des formes moins avancées. Les phrases que je donne plus haut ne sont qu'une norme moyenne, la réalité est loin de présenter cette régularité.

Nous avons évidemment affaire ici à un cas exceptionnel où plusieurs lois ou tendances patoises entrent en cause (çy atone = i, chute facile du v intervocal, liaison facile de voyelles qui se suivent po-a = po, cfr. doit être: dï ïO-r — dïO^r; mal au cœur: mo u ka = mukâ, etc.), ce qui facilite une très rapide progression d'évolution. Mais, nous le verrons, le nombre des mots qui subissent la principale de ces règles: çy atone = i est très considérable. Cette loi est un des plus grands destructeurs de l'unité du patois de Charmey.

Comme on voit, il s'agit ici de doublets véritablement patois, créés par le rythme de la phrase ou du mot. Je ne parlerai donc pas de ceux qui se distinguent par leur formation savante ou populaire. On me permettra toutefois de dire que cette espèce de doublets est fortement représentée dans les patois qui ont une source extrêmement abondante de mots savants: la langue littéraire. Les dialectologues s'y trompent souvent. Je demandais par exemple, dans le canton de Neuchâtel, le mot guère, pour savoir si le w germanique donnait g ou (v)w, dans la phrase: on ne Va guère revu depuis. Le résultat était toujours gçr, jusqu'à ce que le hasard me fit connaître la variante patoise avec la signification de (pas) hea/uœup:^ endavwçr = il n'en a pas beaucoup, à Dombresson, Val-de-Euz. Dans le canton de Fribourg, le mot patois existe avec le sens de combien: vwçro.

Quant aux doublets phonétiques, non lexicologiques, il y a des patois qui sont pour ainsi dire immobilisés, d'autres qui se trouvent en pleine ébullition. Les parlers du Jura bernois et de Neuchâtel sont des premiers, ceux de Fribourg, Vaud, Valais appartiennent à la seconde catégorie. Le dialecte neuchâtelois est plus pauvre en formes liées que le français, il ne connaît pas même la liaison des consonnes finales, sauf quelques cas qui échappent naturellement à l'amuïssement complet: les honunes, etc. Cela ne tient pas aux conditions vitales du patois, le neuchâtelois n'est pas pauvre en doublets, parce qu'il est éteint et qu'on ne le recueille qu'à l'état d'épaves, mais cela tient à la nature même des dialectes. Tous les sons ne marchent pas en même temps. La structure phonique d'un patois favorise ou entrave la formation de formes liées. Parmi les voyelles, les diphthongues sont plus mobiles que les sons simples, etc. L'immobilité neuchâteloise

C'est du reste Facception primitive dn mot

22 L. GAUCHAT,

s'explique par le fait que les patois de ce canton ont depuis longtemps franchi la période des diphtongnes. A Charmey, certaines diphtongues sont encore reconnaissables dans la prononciation des vieilles personnes et les jeunes gens produisent, inconsciemment, de nouvelles diphtongues. De là la grande diversité de formes que nous allons voir. H sera question des articulations naissantes au chapitre suivant. Ici je ne traiterai que les variations phonétiques auxquelles tous les habitants participent.

Les sons les plus mobiles de Charmey sont les et et les ou antétoniques. Odin (Phonologie des patois du canton de Vaud, p. 32) avait fait la même constatation pour le patois de Blonay et environs,^ et M. Morf a discuté le problème dans les Gottinger gelehrte Anzeigen 1889, 20 — 21. Je l'avais étudié dans ma dissertation sur le patois de Dompierre, mais cette partie de ma thèse est restée ensevelie dans mes tiroirs. Ayant eu bientôt l'occasion d'enrichir mes matériaux dialectologiques, je n'ai plus eu le courage de continuer l'impression de ma thèse, que j'aurais du complètement refondre.

Les diphtongues ei et ou fribourgeoises sont surtout le résultat des voyelles latines e, ë, ô, ô (exemples crédit = *ifcm, mel = *mei, nepote = *nevou, potet = *pou), mais aussi de al L (exemple caldaria = *tsoudeire), de -ariu (febrariu = *fevre{)j et d'autres sons dont l'interprétation historique me mènerait trop loin, comme de illu, ad illu = *dou, *ou, de illos, ad illos = *deis, *eis, factu = *feit^j de ^ ou ^+ yod (exemples tectu = *teit, apudhoc = *avwei), etc.

A Dompierre, on peut saisir facilement trois résultats des deux diphtongues: 1) çy, gw lorsque la formule ne porte aucun accent, 2) ay, aw sous un accent secondaire, 3) â^, w, avec des * ^ à peine perceptibles, sous un accent fort (de la phrase).

w 1) 6çy pâ = ne bois pas

y9 vqw guta = il veut souper

l. 2) vo dayte fçr sa = vous devez faire cela y9 pxaw a la vçs9 = il pleut à verse

1 3) y'ç sâ^ = j'ai soif

ëd ç prâ*" = j'en ai assez.

^ n se trompe en croyant le phénomène limité à cette partie du canton, s Sans cela le résultat de a + yod = ç est immobile, factn parait ayoir subi rinflnence des nombreux participes en çctn, dont le *ei est mobile.

Un explorateur qui ne connaîtrait pas ces conditions, réunirait peut-être les deux mots de sa liste volet et sapere en une phrase et demanderait à son sujet: il veut tout savoir, La réponse serait: ya vçw to sava\ La forme vçw serait une forme liée, savâ* une forme tonique, qu'on aurait tort de mettre au même niveau puisqu'elles sont nées dans des conditions différentes. Les formes avec ei, ou sont plus anciennes. Comme il arrive souvent, la proclise conserve une étape que la position tonique a depuis très longtemps franchie.^ Sous l'accent ei ou sont devenus ci çu — ai au — ai au, puis par la prépondérance du premier élément de la diphtongue a* et a^ ou même tous deux a, comme à St. Aubin (Broyé) où les jeunes gens ont laissé tomber complètement les * ^ rudimentaires qu'on entend encore à Dompierre. Je ne sais ensuite de quelle confusion Odin voit les choses autrement. Il considère ai „ ainsi que la nature des choses l'indique" comme plus ancien que ei II oublie que les mots se développent dans le corps du discours, que dans des locutions comme habere famem = avçy fâ ou ille volet + infinitif les mots habere et volet n'ont jamais porté d'accent fort et n'ont par conséquent pas pu arriver à *avai, *vaut Odin a cependant raison pour d'autres cas, c'est-à-dire pour les mots accidentellement proclitiques. Dans la phrase Iç ôna say dçw dyâlyu = j'ai une soif du diable y le mot say n'a pas sa place ordinaire, le vrai résultat patois est sa^ qui a été transformé en say d'après le modèle de il voit = yd vâ^ ^o H ne voit pas = yd vay pâ (ou vçy pâ). Ces deux formes remontent directement au latin, l'une à videt, l'autre à vïdet, comme les mots français moi et me à mé et më; say n'est qu'une forme analogique. La preuve qu'Odin se trompe, pour les autres cas, c'est que les mots ou la diphtongue est nécessairement en proclise présentent la même évolution que les mots atones, par exemple caldaria = tsçwdâ^rd vis-à-vis de calidu = tsç. Ici la syllabe atone est visiblement en retard sur la tonique.

Arrivés au point de séparation, ei et ou toniques ou atones peuvent suivre des voies opposées. Cela est arrivé en gruyérien, où ou atone passe à çw — u, par assimilation de la première composante de la diphtongue à la seconde, tandis que sous l'accent le premier élément s'ouvre, devient a et triomphe du

* Cfr. corteisie à côté de cortais dans Chrétien de Troyes, Cligès, petite édition» de Fôrster, p. XLIV.

deuxième qui s'éteint peu à peu. Le traitement de ei n'est, assez curieusement, pas tout à fait parallèle: ei atone devient ^ — i, mais la diphtongue accentuée, au lieu d'apparaître également sous la forme de a, aboutit à ?. Comme *ai reparaît plus au sud, dans les cantons de Yaud et du Valais, il est probable que la Gruyère possédait également cette phase et que la bifurcation se place après ou, ei = au, ai dont le premier passerait à travers a^ à a, le second par ai à ç. Le fribourgeois du XV® siècle n'a pas encore de traces de ai ni de au (Girardin, Zeitschrift f. rom. Phil XXIV, p. 220: teisa = toise, lo^'r = illoru). Tout le développement en question aurait donc eu lieu après cette époque. D faudrait pouvoir contrôler cela par des formes archivâtes, mais malheureusement je n'en ai pas sous la main. Toute la partie historique de l'étude de nos patois a été à peine abordée! La jeunesse de Charmey prononce aujourd'hui avç^, les vieillards av?, de sorte qu'avec mon explication on serait forcé d'admettre la série aver — aveir — avair — avei^ — avç — avf, c'est-à-dire trois fois une étape contenant ei, ce qui est assez surprenant; mais de tels retours ne sont pas impossibles.

L'état actuel du patois de Charmey (prononciation de la génération moyenne), par exemple des phrases il pleut, il ne pleut pas = i pxâ <^ i pxu pâ, a ceci d'intéressant que l'ancienne diphtongue ou aboutit aux deux extrémités de la série labiale â — w; un plus grand écart n'est pas imaginable.

Les exemples qui suivent serviront à donner une idée plus précise du phénomène:

A. Dans le corps du mot,^

Dérivé: catena = tsfna, catenitta = tsinçta.

Composé: crêpa = kr^va, a kriva-bo = à crève-crapaud, façon de prendre le foin sur la fourche en piquant de haut en bas (comme si on voulait tuer un crapaud).

Dérivé: spola = epâla, spolitta = epulçta.

Composé: prode = jprâ, prode-materia=^rwma^çr = beaucoup.

^ Dans les exemples sniyants je me base sur une prononciation moyenne, voir le détail au chapitre V.

B. Dans le corps de la phrase.

Page 1