Formes toniques
a) accent principal:
l'année a douze mois = Va ta dodze wç
bois !.. =6^
j'en ai trois = në-d-ç tr^
„vas-tu avec'* = vâd^o avw^
cette fille est faible = lia fild le fqbta
il peut s'il veut = i pa sd va
il mène le bœuf = m^e h la
la poule a fait un œuf = la dzdnild ta fl ô-n-a
je pars jeudi = i modo dddjsa
j'ai mal au cœur = tç mo ti Jca
c'est mon neveu = te mo neva
b) accent secondaire:^
la soif me dévore = la éq me devare
il voit son père = vç ëô sena
vous devez faire cela = vo dçde fçr se
le bœuf est gros = U ha te gro
il pleut à verse = i pxa a la vçsa le cœur vaut mieux
que l'esprit = b Jca vo mi txe Vespri
le loup te prendra z= U la te prëdre
un œuf de Pâques = ô-n-a de pâtxe
jeudi prochain = d9djsa Jcd vë
2, Formes atones.
ne bois pas = (na) M pà
derrière moi = d^i me
le mois d'août = fo wi d'w
en voulez-vous = ne voli vo
avec mon frère = avi mô frâre
vois-tu = vi»o
^ Correspond à la catégorie 2 de Dompierre, sans changement d'articulation à Charmey.
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neuf femmes = nu fene
une heure et demie = un ti^ e dmi
du pain = du pâ
au chaud = u tsç
il ne peut pas = i (n) pu pâ
Les mots frappés par cette loi sont presque exclusivement des monosyllabes; la réduction de ou ku, ei h i se produit à condition qu'on glisse rapidement sur le mot pour arriver à la syllabe accentuée. Dans le rythme -w- la première syllabe a ordinairement trop de force pour subir la réduction. Nous avons cependant rencontré avi mô frâre, un ur e dmi, où le rythme — v^— s'est transformé en ^v^-. Cette manière de s'exprimer n'est pas celle de tous les sujets. Mais tous prononcent du pâ, d'un bout du village à l'autre. ^ A côté de avi pour avec on entend avwç — avwey — avwi — ai^, cela dépend du degré d'intensité qu'on donne à ce vfiot^; on entend également dire un ar{a) e dmi Le rhythme - ^ - produit donc une prononciation flottante, que nous retrouvons dans des phrases * du genre suivant:
œuf de Pâques = a et û de pâtxe] sur une cinquantaine de sujets, il n'y en a que six qui répondent par u\ jeudi prochain = dadm et dddzu To vê; on préfère la forme liée et l'on dit aussi plutôt Jc^vë, ce qui constitue le rythme w-; une heure et demie = un ar(a) e dmi ou wr(a); on préfère de beaucoup ara, on dira toujours un ara px^ të = une heure plus loin, et presque toujours un ara e ô Jcâ = une heure et quart Cette dernière tournure représente déjà le rythme —ww- qui offre très rarement la réduction. J'ai pourtant noté accidentellement i uèe to fçrd = il ose tout faire, avi du Tcorâdeo = avoir du courage. Ces formes s'expliquent certainement par l'analogie: avi fâ (avoir faim) fait naître avi paxë&d (avoir patience) et enfin avi du Tcorâdzo. Le Charmeysan finit par employer avi, etc. toutes les fois que le verbe est placé devant l'accent. L'habitude fait beaucoup, c'est ce qui nous fait comprendre que des distinctions
* Voir plus loin une restriction.
* Ce mot est tout aussi fluide que habere, dont il partage la structure phonique.
' Selon la rapidité du discours. L'influence des formes toniques peut contrecarrer la tendance à la réduction.
* En partie déjà citées.
subtiles comme mç de fevrç = mois de février ( ^ w -1) '^ wi d'u = mois d'août (w-), qu'on observe encore chez quelques-uns, tombent en faveur d'une forme unique atone (mi). Cela explique pourquoi on dit toujours vu pour veut + infinitif, quel que soit le rythme du deuxième mot, par exemple i vu marêdâ = il veut souper. Le mot deux n'a qu'une seule forme: du (au masculin), le doublet *da est inconnu, parce que le mot s'est développé à l'atone. 1 On comprend aisément que certains mots apparaissent sous une forme unique, comme neige = nç, pouce = pâdzo, miel = mç, etc. Vous aurez beau demander des tournures comme la neige froide, un pouce malade, le miel doux, etc., vous n'obtiendrez pas les formes liées; neige froide et miel dou^ ne sont pas des expressions courantes, en patois, pouce malade = -v^^l et représente une union trop accidentelle. Les deux exemples suivants illustrent bien les limites de notre loi phonétique. On parle trop peu à Charmey d'une croix blanche pour arriver à dire la Jcri IMtsd, cette forme est cependant très courante à Bulle, où il existe une auberge de ce nom. Les Charmeysans distinguent très nettement entre un poil de chien = ô pç de tsë et du poil de chien, nom d'une plante {nardu^ stricta) = du pi de tsë.
Les plus vieux habitants du village nous permettent de reconstituer la phase du phénomène qui a immédiatement précédé la prononciation actuelle. Ils disent encore çy et ow (70 ans et au-dessus). J'ai même trouvé un certain Louis Niquille, âgé de 52 ans, qui prononçait encore ainsi. Il doit appartenir à une famille où la vieille langue est plus enracinée que dans d'autres. Chez les vieux, la diphtongue ne s'observe cependant pas dans tous les exemples, le même individu dira tsowdçrs, sçwtà {sauter) et du pâ, u tsç, di fàve {des fèves), vuO^o {veux-tu). Nous pouvons donc supposer que le mouvement phonétique a commencé par ces expressions-là, qui étaient d'une extrême fréquence;^ les autres
* La forme rey, de radice, se trouve dans les mêmes conditions. Ce mot n'existe que sous la forme atone dans les expressions rey d'ahSdà^d = betterave, rey de dz^d^ana = racine de gentiane, rey roëeta = carotte jaune, rey rodzd = radis rouge (prononciation d'une vieille personne). Les jeunes prononcent les deux dernières expressions avec la forme ri à cause du rythme w ou — v^— , dans les deux premières la forme rey a prévalu (wv^-). Sous Taccent, radice aurait probablement donné *rait8 — rdits — *rç — *rç. Le mot ordinaire pour racine est rdd'dna,
' n me semble invraisemblable que les vieiUards aient appris des jeunes à dire du pàj etc.
ont suivi à mesure. En revanche, les tout jeunes sujets de 6 — 7 ans oublient quelquefois d'employer les formes liées et disent par exemple i px^ pao = il ne pleut pas. Us ne manient pas encore la langue assez sûrement.
Inutile de dire que tous les changements indiqués se font inconsciemment; les sujets sont d'ordinaire très étonnés, quand on leur fait découvrir la règle; ils ne veulent pas croire que les vieux prononcent encore ow, çy. J'ai même eu une petite dispute là-dessus avec un sujet qui se fâchait de ce manque d'unité de son patois: „nous parlons tous la même chose", protestait-il.
L'individu n'est pour rien dans ce mouvement phonétique. La première personne qui a dit du pâ pour dow pà n'a nullement engagé les autres à suivre son exemple. Cela n'a pas été remarqué. Mais cette négligence, qui consistait à anticiper la position du dos de la langue du w en voulant prononcer le ç (ow — uw — u), était dans la nature des choses. Elle a dû se répéter indéfiniment. Les jeunes ont appris à dire ainsi et à dire également tsudçr9, pxu pâ etc., parce qu'ils croyaient entendre toujours u^ et que les vieux, eux-mêmes enclins au mal, ne les corrigeaient pas.
Variété phonétique suivant Fftge.
Dans le chapitre précédent, il a déjà été question de divergences de prononciation entre les différentes générations. Sans s'en douter, la jeunesse se sépare de ceux qui l'ont élevée non seulement dans les us et coutumes, mais dans les détails d'articulation de la langue. Même le vieux patois se modernise un tantinet. Avant qu'il disparaisse pour toujours, quelques jeunes pousses annoncent que la sève vitale circule encore dans cette langue menacée.
Le désir d'étudier l'évolution phonétique d'un peu plus près m'avait fait découvrir, dès mon premier séjour à Charmey, certaines nuances de prononciation par lesquelles les diverses générations de la population différaient entre elles. Depuis, mon
^ En effet, Timpression acoustique de çw atone sur lequel on glisse rapidement est celle d'un u. U ne m'a pas été possible d'entendre uw, malgré toute mon attention, et pourtant cette façon d'articuler transitoire entre çw et u a dû se produire devant moi.
attention s'est surtout portée de ce côté-là et ce sont les quelques résultats de cette petite enquête qui m'ont dicté cet essai. Les différences phonétiques dont j'ai parlé au chapitre IV sont déterminées par des circonstances spéciales, les variantes dont je vais parler, constituent l'évolution phonétique proprement dite, dont on parle tant sans être arrivé encore à en saisir la véritable nature. De mon côté, je n'ai réussi qu'à constater des faits sans bien en reconnaître le pourquoi Avons -nous sujet de nous plaindre d'écouter sans entendre, de regarder sans voir? La science aurait- elle ses attraits irrésistibles, s'il suffisait de s'approcher d'un phénomène pour le comprendre. La sage nature ne nous a pas condamnés aux petites découvertes, elle nous en a fait la grâce. Ce sont les petits progrès qui entretiennent l'intérêt, qui nous invitent à participer à un travail incessamment renouvelé et éternellement fécond. Toute génération humaine en aura sa part.
Mais reprenons l'étude du mouvement phonétique à Charmey.
On aurait tort de croire que les langues se transforment continuellement dans toutes leurs parties. Chaque phénomène, au contraire, a ses moments d'action et ses époques de relâche. Non pas que ce repos soit absolu. Les lois phonétiques naissent du contact des sons et de la répartition d'énergie sur le mot et la phrase. Ce contact, ces conditions d'accentuation sont toujours là. Le long procès de désagrégation et d'assimilation dure des siècles. Mais les effets de ce travail secret ne sont visibles que par moments. L'évolution, constante sur toute la ligne, amène des perturbations partielles appartenant à des époques déterminées.
Ainsi la plupart des éléments du patois de Charmey paraissent immobiles à l'oreille de l'observateur, tandis que certains points seulement accusent un mouvement constatable.
Presque toutes les consonnes ont un caractère stable et sont prononcées d'une façon identique par tous les habitants du village. Nous n'avons observé de modifications que pour i, v et 9^, et quelques métathèses de r, qui sont de tous les temps. Parmi les voyelles, i, ç, e, a, o, o, u, u ne bougent pas, quelle que soit leur origine. Le son i peut par exemple provenir de i latin (nidu = wi), de a latin après mouillure (manducare = mdiï), de g^^cons. (tggta z=ma\ de ^ + yod (sex =^î), de -ellu (avicellu = ozï\ etc. Tous ces i se prononcent de même dans tout le village. Il faut cependant noter que l'i. bref, surtout final, a
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une tendance à s'ouvrii:; de même il, qui n'est jamais long. Même en français vendu, dur, etc. se prononcent avec des w plus ou moins ouverts. La voyelle o a une légère tendance, chez les jeunes, à se diphtonguer. On entend par-ci par-là tsç"" pour tsoy de calidu, etc. J'ai déjà mentionné plus haut (p. 188 — 189) que Yo final se dirige vers a, et que les voyelles nasales commencent à se décomposer.
La majorité des voyelles ne trahit aucune lutte. Cependant trois sons de la plus ancienne génération présentent des perturbations très intéressantes: a^ ç et à. Les voyelles stables sont nombreuses, mais peu fréquentes, excepté i\ les voyelles en évolution sont au contraire très usitées, notamment la dernière, qui correspond aux désinences françaises er, é, ée, ez, etc. Les autres, ç et a^ sont en général les équivalents des sons français 01 et eu, dont la fréquence est connue. Que l'on pense par exemple aux formes verbales peut, veut, aux substantife en -eur, aux adjectife en -eux, etc. Dans le discours ordinaii'e, les phrases qui ne contiennent pas l'un ou l'autre de ces éléments doivent être bien rares. La diversité de la prononciation de ces trois derniers sons est de la plus haute importance pour l'appréciation du degré d'unité du patois de^Charmey.
Chaque point de l'évolution de ce parler demande à être discuté à part, car la répartition des phénomènes sur les diverses générations, le point de départ, l'état de perfection en sont très différents.
Je divise, pour faciliter la discussion, la population de Charmey en trois générations, dont la plus jeune comprend les années 1—30 (ni), la moyenne 31—60 (II), la plus âgée 61—90 (I).
A. Les consonnes.
Le son l se rencontre isolément et réuni aux consonnes p, b et X' M. Morf considère le groupe x^ comme une l mouillée sourde (Literaturblatt fur germ, u. rom. Philologie XXT, col. 70). En effet, l'impression acoustique est bien celle d'un son unique, non composé, et le fait que gl latin donne régulièrement t sonore ^ pourrait faire croire que le* représentant moderne de cl en est
^ p. ex. glacie = Içh.
la variante sourde. Tout de même je ne pense pas que M. Morf ait raison pour la Gruyère; je crois entendre avant le t, qui est bien en partie sourd, un reste du c, et ce qui confirme ma manière de voir, c'est que la réduction moderne de x^ ^t x^y comme celle de pi, bi est px> %• ^^ phonétique expérimentale éclaircirait la question.
Les patois de la Suisse romande participent à l'évolution i — y qui est celle de tout le Nord de la France. Si, à Cliarmey, fofy = feuille devient foy9, il ne faut pas y voir une influence de la langue littéraire, car les instituteurs, fidèles aux exigences de Littré, prêchent encore VI mouillée, et se donnent tout un mal pour faire disparaître dans la prononciation des élèves le y patois, qui est pourtant aujourd'hui le seul son légitime. Le remplacement de i par y est donc aussi spontané dans nos patois qu'en français. Les générations I et II prononcent encore ï, la génération III dit sans aucune exception y. Les gens de 30 à 40 ans hésitent entre les deux articulations. ^ Au-dessus de 40 ans on rencontre quelquefois y chez des femmes. J'ai noté viyo (veclu), pxâre (plorat), byâtsd (blanca), etc., dans une liste faite avec une femme de 68 ans. L'âge des personnes qui ont conservé VI mouillée nous permet d'assigner au changement de i — ylsi. date d'environ 1870.
Dans un cas que je ne puis m'expliquer, t se résout non en y, mais en l, à savoir dans les formes verbales ie (est), ta (habet), iç (habeo), etc. Les vieux disent fo mç te dw (le miel est doux\ la génération HE: h m^ le dâ. L'origine de ces formes, où le pronom s'est soudé au verbe, n'est pas claire. Le point de départ doit être formé par la troisième personne, où il le est, ille habet sont devenus le et la, formes très répandues dans nos patois, et actuellement conservées par exemple dans les dialectes du Nord et du centre du canton de Fribourg. J'ignore comment VI s'est mouillée dans la Gruyère. La première personne paraît avoir subi l'influence de la troisième. Le mouvement de substitution des formes le, la, Iç, etc. aux formes avec l mouillée est probablement indépendant de l'évolution de t — y et représente plutôt une extension des formes des autres parties du canton qu'une évolution phonétique.
1 Mme Tomare (40 ans) a dit p. ex. j>^ê^(plenu), mais edrâbyo (stabnln), yçfo (glacie).
32 L. gâuchât,