‹ L'unité phonétique dans le patois d'une communeChapitre 8 sur 8 · livre · texte numérisé non relu

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Içvvro

Içvro

Iç^vro

Iç^vro

Vâne

Vàno

Vàno

Va^no

Vaono

a perdu

ia pçrdii

ia pçrdii

la pçrdii

la p^dil

son bât;

sô bâ (— bao)

èô bâ

èô bao

èô bao

chaudière;

tsçwdç^r

tsçwdçr

tsudç^r

tsudç^r

il chantait;

tsâtâve

tsâtâve

tsâ^taove

tsâtaove

un œuf

on a*

on a

de Pâques;

de pâtxe

de pâtxe

de paotxe

de paotxe

une belle

ô bi

ô bi

on bi

on U

paire

pà

pâ

pa^

pao

de bœufs;

de ba

de ba

de ba

de ba

en veuX'tu;

ne vowd^o

ne vud^o

ne vud-o

ne vud-o

des fèves.

dey fâve

dî fâve

dî faove

dî faove

On remarque bien quelques différences personnelles; ainsi le sujet Niquille a vis-à-vis du sujet Charrière une prononciation

^ Je ne parle qne de la prononciation ; dans le yocabulaire, par exemple, les parlers de Charmey et de Cerniat sont peut-être différents, bien qu'on n'ait pas pu me citer des exemples.

54 L. GAUCUAT,

plus avancée de ç = ç^, plus retardée de a^ = a; mais le mouvement phonétique est absolument le même.

Ce lien mystérieux qui unit l'évolution des deux villages prouve qu'on a tort d'attribuer les changements phonétiques uniquement à la transmission du parler d'une génération à l'autre; car, comment se ferait-il alors que les jeunesses de Charmey et de Cemiat se fussent avisées de différer dans les mêmes détails de la langue de leurs parents? Cet accord reste inexplicable, si l'on n'admet pas un principe commun à plusieurs milieux qui, indépendamment les uns des autres, transforment leurs prononciations dans le même sens, non pas en généralisant leui^ propres négligences, mais en obéissant à une loi supérieure. Je ne comprends pas très bien non plus comment on se figure que les enfants du même village arrivent à faire tous les mêmes fautes, à moins de continuer une tradition. On a trop accentué, dans les derniers ouvrages sur les lois phonétiques, le rôle de l'enfance. M. Passy {Étude sur les changements phonétiques et leurs caractères généraux, p. 231) s'exprime ainsi: „tous les changements de prononciation appréciables — tous ceux dont nous pouvons tenir compte — partent de l'enfant" et il cite Darmesteter, Vie des mots, p. 7 : „L'enfant altère et corrompt les mots qu'il ne peut pas encore bien prononcer. Souvent il est corrigé par les parents, les maîtres; quelquefois il se corrige lui-même; mais souvent encore il garde en grandissant les défauts de prononciation qu'il s'est lui-même donnés, et il arrive à l'âge d'homme avec une prononciation déjà faussée. Ces corruptions se propagent de l'individu à la génération contemporaine de la famille, du hameau, du village, du district; elles font tache d'huile et deviennent des faits de langue." ^ De même H. Paul, Prinjsipien^, p. 58: „Man wird wohl sagen kônnen, dais die Hauptveranlassung zum Lautwandel in der Ubertragung der Laute auf neue Individuen liegt" Pour moi, je n'approuve pas cette manière de voir. C'est donner une solution un peu mesquine à un grand problème qui occupera la philologie tant

^ Nous retrouvons les mêmes opinions à peu près dans les débats Wundt — Delbriick — Sutterlin, cf. Delbriick, Grundfragen der Sprachforschwig, p. 97: „Unter diesen Umstanden ist es begreiflich, dafs neuere Sprachforscher an die Stelle der Vererbungstheorie die Eintibungstheorie gesetzt haben, die sich in den Satz zusammenfassen laTst, dafs der Lautstand einer Sprache sich darum verftndert, weil es der nachwachsenden Génération immer nur unvoUkommen gelingt, das Gehorte nacbzuahmen". M.Wecbssler cependant n*estpas convaincu, Qiebt en LatUgesetze ? p. 43ô.

qu'elle existera. Remarquons bien que cette théorie ne satisfait pas non plus ses défenseurs. M. Passy se hâte d'ajouter en note à sa loi catégorique: „ excepté peut-être un certain nombre de réductions". Les augmentations d'intensité (p. ex. les diphtongaisons) seraient donc à mettre sur le compte des enfants qui auraient mal prononcé, c'est-à-dire avec trop d'énergie, les uns comme les autres, les fluets comme les robustes, tandis que les réductions (p. ex. la chute d'une consonne?) seraient dues en partie aux grandes personnes. On voit bien ce que ce système a d'in'égulier et la trop grande part qu'il fait à l'arbitraire. Les lois phonétiques ne sont pas identiques, selon moi, avec les défauts de la prononciation enfantine, avec des phénomènes comme y^ mwa pour laisse-moi, pizin\ epal pour cuisine, étoile. Ces défauts des petits Français constituent des possibilités de transformations phonétiques qui se retrouvent comme lois génériques dans certaines phases des langues romanes, mais ils n'indiquent pas du tout la marche que la langue française suit actuellement. Le mot enfantin trdJciy = tranquille (Passy, p. 233) contient deux fautes, l'une individuelle et non symptomatique (Z = y), l'autre générique et accusant le mouvement du parler commun {â = d). L'enfant dit ô, grâce à une loi phonétique en évolution. H entend dire ainsi autour de lui, il est prédisposé à prononcer de cette manière.

Les dames parisiennes qui prononcent œ pour o, particularité qui „paraît tenir à l'habitude de sourire d'une manière affectée" (Passy, p. 248) ont -elles eu cette mauvaise habitude dès leur jeune âge? Quel est ce mauvais vent qui fait sourire d'une manière affectée toutes les jeunes filles de Paris? Et enfin, si la loi formulée par M. Passy était la vraie et la bonne, dissipant tout mystère, comment cet auteur se laisserait -il arracher à la fin de son étude ce franc aveu: „en somme, ce que nous savons sur les causes premières des changements phonétiques est bien peu de chose". A la bonne heure! Mais alors il ne fallait pas dire deux pages plus loin, dans le résumé: „la principale cause de cette instabilité, c'est l'imitation imparfaite, par les enfants, du langage des adultes".

C'est dans un tout autre sens que M. Rousselot prétend que le principe de l'évolution est dans l'enfant (Revue des patois g. r. V, 412), car l'auteur continue en parlant de tendances absolues et héréditaires. M. Wechssler ne paraît pas l'avoir compris, puisqu'il range M. Rousselot parmi les partisans de la „Einuhungstheorie" .

56 L. GAUCHAT,

Le changement ie â en ao n'est pas propre an parler de Charmey-Cemiat: je l'ai retrouvé dans maint endroit du canton de Fribourg, jusqu'à Cugy, près d'Estavayer. Faut-il nécessairement admettre une chaîne ininterrompue de personnes disant ao pour à allant de Charmey à Cugy? Je crois qu'on serait bien embarrassé, si on voulait relier de force ces deux villages, pour démontrer un rapport de personnes. Ne pourrait-on pas songer, à/ défaut d'un rapport de personnes, à un rapport de choses? Une langue ne contiendrait-elle pas en elle-même, par sa composition phonique, les éléments de son évolution? Ne serait-ce pas là le meilleur moyen d'expliquer l'accord parfait entre Charmey et Cerniat, la coïncidence partielle entre deux villages aussi éloignés l'un de l'autre que Charmey et Cugy? N'est-il pas permis de penser qu'une langue chargée de groupes de consonnes tels que pk, ts, etc. est sujette aux assimilations, tant que ces groupes subsistent; qu'elle devient ensuite, après la réduction de ces groupes à des consonnes simples k, s, encline à la sonorisation, etc.? Ainsi les lois s'enchaîneraient et les tendances actuelles seraient la dernière conséquence des tendances de jadis. ^

Le tableau que nous avons donné plus haut prouve, du moins pour Charmey, que les lois phonétiques embrassent plusieurs générations; elles sont par exemple plus ou moins latentes dans la première, pour se manifester d'une manière irrégulière dans la deuxième et se répandre triomphalement dans la dernière. D'autres lois naissent à nos yeux parmi la jeunesse (par exemple t^ç r=z tso*^, de calidu) et montrent encore des effets variables et inconst4ints. Nos matériaux nous obligent à chercher les motife immédiats d'une loi phonétique à Viniérieur d'une génération. La paît active de l'enfant consiste à Charmey à généraliser un fait qui parïdt capricieux dans la prononciation de sa mère. L'exemple le plus frappant parmi ceux qui ont été analysés me paraît le passage de «• à a, où l'on peut vraiment parler de reproduction imparfaita Là, il y a discontinuité d'une génération à l'autre. Il y a tiansition par étapes pour le phénomène de â = ao.

^ Cf. les très intéressantes ^é^wriows sur les lois phonétiques (Mélanges Màlltt, Paris 1902), de M. J, Yendiyes, qm propose denTisager les „lois jUionêtiques", qu*il appellerait plntôt ^tendances phonétiques-, à un point de Tiie phis gt^nêral. Il dit entre antres (p. 116): ^Tont changement phonétique )H>rte doui\ non sur nn phonème déterminé, mais sur Fensemble de FarticnlatioB, et raltéraliim dun phonème supjn^se l'altération concomitante de plusieurs

Pour expliquer l'accord des enfants qui, suivant la théorie de la reproduction fautive {„Einubungs{heorie^), amèneraient une évolution phonétique, Wundt et ses partisans invoquent l'influence de je ne sais quels individus plus autorisés que d'autres. Cela n'étonne pas de la part d'un psychologue! Les lois naîtraient dans la bouche de Yindividu et se généraliseraient dans des conditions favorables. Delbriick, Grundfragen, p. 98, dit: „Den hauptsàchlichsten Grund, warum die Mehreren den Wenigen nachahmen, darf man wohl in dem persônlichen Einflufs der Wenigen suchen". Mais alors, comment s'explique le changement de l'articulation des débutants, et comment faut-il que ces débutants soient faits pour devenir influents? Faut-il être un enfant de riche ou de maître d'école pour jouer un rôle dans l'évolution linguistique?

Nos matériaux n'offrent aucune trace d'influence personnelle. La formule dow pâ (du pain) peut devenir du pâ dans la bouche de n'importe quelle personne. La faute du pâ ne devient loi qu'après avoir été faite indépendamment par un très grand nombre de personnes. Seules les fautes génériques ont des chances de s'imposer. Quel travail ai- je au fond accompli à Charmey? J'ai étudié, d'une façon sommaire, environ 50 langues individuelles et je n'y ai rien trouvé d'individuel.

Je me garderai bien d'écarter l'imitation de mon système. Sans elle, il est impossible de s'expliquer l'infiltration, dans de nouveaux foyers, de lois émigrantes, et j'ai peut-être eu tort de considérer comme spontanées des évolutions qui viennent de loin. Mais en tout cas l'imitation est surtout inconsciente. Même des lois comme celle qui fait dire vuho pour vud^o {veux-tu)^ que l'observateur constate sans aucun effort, échappent totalement à l'observation locale. Le sujet qui vient de prononcer vuho proteste qu'il ne s'exprime jamais ainsi. M. Rousselot dit très bien {Principes I, 35): „En général, on (c'est-à-dire celui qui parle) cherche à savoir non comment on dit, mais ce qu'on dit. Dès que le sens apparaît nettement à l'esprit, on néglige le son. D'où il suit qu'à moins d'en avoir fait une étude spéciale, nul ne sait comment il parle, ni (si ce n'est dans des cas très particuliers) comment les autres parlent". Une famille de Charmey, se composant de membres d'âges très divers, à laquelle je m'efforçais de faire saisir les nuances de prononciation qui les distinguaient, était bien surprise d'apprendre ce manque d'unité. Donc nous ne parlons pas la même langue, s'écria l'un des fils. Mais il

58 GAUCHAT, l'unité PHONÉTIQUE DANS LE PATOIS d'uNE COMMUNE.

disait cela pour rire, et, sans en avoir l'air, on fit bien comprendre au pauvre pMlologue que toutes ces nuances n'avaient pas la moindre importance. Le paysan n'a aucun respect de son patois, il corrigera peut-être de grosses fautes qu'il remarquera dans la prononciation d'un de ses enfants, par peur du ridicule, mais il n'entendra pas et ne blâmera pas les détails de la vraie évolution phonétique qui différencient insensiblement les générations.

Enfin l'état des choses que nous avons observé à Charmey ne donne pas raison à ceux qui croient encore à l'infaillibilité des lois phonétiques. Les personnes ne jouent pas un rôle très important dans la transformation de la langue, mais bien les mots. Nous avons vu, en discutant le problème de d- = h succomber d'abord d^ow = ces, puis B-a = cette, ensuite vuBo, etc. = veux-tu, ^r = hr, et l'étape du changement complet de d- en h, qui existe ailleurs, n'est pas encore arrivée dans ce village. Au lieu de toujours chercher les raisons pour lesquelles certains mots se soustraient à l'action des lois phonétiques, ne serait -il pas bon d'examiner une fois pourquoi elles agissent aussi radicalement? Cela me paraît tout aussi difficile à comprendre. La brochure de M. Schuchardt, Uber die Lautgesetze, est encore pour moi le livre de chevet du philologue. J'ai tellement fait miennes ses opinions que je ne les cite pas dans cette petite étude, et j'en demande bien pardon à l'auteur. Mon travail n'est qu'une illustration des formules qu'il a établies en se basant sur un matériel énorme tiré de langues de la structure la plus diverse. L'accord qui règne entre ses formules et mes constatations, faites sur le patois d'un seul village, m'autorise à publier ces quelques conclusions. Mais j'aurais tort, si je ne citais pas en terminant celui qui m'a initié à tous ces problèmes difficiles, mon vénéré maître et ami, M. Morf, de qui je tiens aussi que le moindre fait linguistique est susceptible de conduire à une conclusion importante.^

^ Au moment où ces pages achèvent de s'imprimer, je reçois, trop tard pour en profiter, Texcellent livre de M. E. Herzog, Streitfragen der romanischen Philologie, Halle 1904. La plus grande partie de ce premier fascicule (p. 1—81) est occupée par un examen critique de la Lautgesetzfrage, plein d'idées nouvelles et séduisantes, appuyées par une riche documentation. Je constate avec plaisir que l'auteur écarte, comme moi, la théorie basée sur les fautes enfantines, et reconnaît dans l'alternance des générations le vrai principe de l'évolution phonétique (Ablôsungaprinzip),

Verlag von Max Niemeyer in Halle a. d. 8.

Bausteine zur romanischen Philologie. Festgabe fUr Adolf o Mnssafia.

Znm 15. Februar 1905. 1905. gr. 8. Jk, 20,—

Inhalt: Elise Richter, A. Mussafias Schriften (1858—1904). — Cari Appel, Vermischtes. — Giuseppe Ara, Appunti diversi. — Pedro Azevedo, Dois fragmeutos de uma vida de S. Nicolau do sec. XIV. em português. — Gottfried Baist, Mutulus. Butina.— MatteoBartoli, Di una metafonesi nel yeneto di Muggia (Venezia Giulia). — Die tri ch Behrens, Etymologisches. — Leandro Biadene, Nota etimologica. — Giacomo Braun, Il canto di Trym (Thrymkuidha). fia la Saemundar Edda. — Wilhelm Cloetta, Grandor von Brie und Guillaume von Bapaume. — Julius Cornu, Zu Commodian. — Vincenzo Crescinij Di una tenzone imaginaria. — Alessandro D'Ancona, Saggio di una Bibliografia ragionata délia Poesia popolare italiana a stampa del secolo XIX.

— Isidoro Del Lunço, Cattività onorevole nel Machiavelli. — CesareDeLollis, Di alcune forme verbali nell'italiano antico.

— OvidDensusianu, Ein albanesisches Suffix im Rumânischen.

— Karl Ettmayer, Die provenzalische Mundart von Vinadio. — Arturo Farinelli, Note sulla fortuna del Corbaccio neUa Spagna médiévale. — Emil Freymond, Eine bisher nicht benutzte Handschrift der Prosaromane Joseph von Arimatbia und Merlin. — Matthias Friedwaj?ner, Rumâ,nische Volkslieder ans der Bukowina. — GuBtav Grôber, Romanisches ans mittelalterlichen Itinerarien. — Eugen Herzog, Etymologisches. — A. Jeanroy, Un sirventés en faveur de Raimon Vn (1216). — M. Kawczyûski, Ist Apuleius im Mittelalter bekannt gewesen? (Mit einem Anhang zu Parténopeus, zu Crestien de Troyes und zu Renaud). — Henri R. Lang, Old Portuguese Songs. — J. Leite, Dois Textos portugueses da Idade- Media. — Cari Luick, Zur Aussprache des Franl zôsischen im XVII. Jahrhundert. — Edgardo Maddalena, Per ibagno di Laura. — Guido Mazzoni, Qualche appunto sulla voce Jwo. — Wilhelm Meyer-Liibke, Zur Geschichte des C vor hellen Vokalen. — Carolina Michaëlis, Zum Sprichworterschatz des Don Juan Manuel. — F. Geo. Mo h 1, La préposition cum et ses successeurs en gallo- roman. — Cesare Musatti, Catramonacia.

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Druck You Ehrhardt Karras, HaUe a. d. S.

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